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[CLOS]Chimneys of Fire [Onésime]

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Ross Brisendan
Héritier de la Gobelin Bank
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Nationalité : Ambrosien
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Date d'inscription : 27/01/2017
MessageSujet: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Mar 14 Fév 2017 - 12:28
Les statues à l’entrée étaient des automates. Ce n’étaient que des bustes, mais les épées qu’elles tenaient en main étaient bien réelles. Leurs sourires accueillaient les visiteurs à l’entrée, gracieux et froids comme le métal parfaitement entretenu dont elles étaient composées. Tout petit, Ross les avait baptisées spontanément Growlar Bear et Ishmaëlle. Il les avait toujours connues, et aurait été désespéré s’il avait fallu s’en défaire.

Au-delà, tout le rez-de-chaussée du vaste bâtiment était dévolu à l’accueil du public ; le personnel affairé courait en tous sens pour satisfaire les attentes de chacun le plus rapidement possible. L’activité bancaire n’était pas la seule accomplie en ces murs ; assurances, transfert de documentation, conseil en investissement, tout ce qui se rapportait à la gestion d’un compte privé et à sa bonne tenue était disponible sous sa forme la plus sophistiquée. Les Brisendan n’avaient pas rechigné à la dépense pour faire de ce grand hall circulaire un espace plaisant, où les déplacements étaient fluides, l’humeur au beau fixe, les publicités bien en vue sous forme de brochures agréables à lire, humoristiques pour la plupart. Toutes les conditions étaient réunies pour que les anciens clients le restent et que les nouveaux le deviennent. D’ailleurs, ce n’était pas vraiment comme s’ils avaient le choix. Ce monopole était habilement dissimulé sous des stratégies de communication plus caractéristiques d’un système de concurrence : au fil des sondages et des expériences, ils avaient constaté que c’était plus efficace, car cela inspirait davantage confiance. Aucun client n’aime qu’on lui impose quoi que ce soit.

Au second étage, bâti directement dans la continuité du premier, se trouvaient les bureaux du personnel, et tout le nécessaire pour leur permettre de vivre l’essentiel de leur vie entre les murs et sous le regard de leurs employeurs : un réfectoire, une salle de garderie pour leurs jeunes enfants, une salle de repos tout confort avec un bassin chauffant… Naturellement, toute montée en grade ouvrait de nouveaux privilèges. La compétition était organisée sur le principe de la carotte plutôt que du bâton. Les Brisendan voulaient des employés reconnaissants, perpétuellement, non tendus et stressés, en proie aux luttes d’egos et de pouvoirs. Ils leur offraient une carrière qui était en même temps un jeu. D’ailleurs, cet assouvissement d’un besoin profond de l’être humain les maintenait passionnés dans l’accomplissement de leurs tâches, les décourageait de chercher ailleurs leurs loisirs et leurs plaisirs, et évitait surtout ce grand danger des banques : les jeux de hasard.

Le troisième étage était particulier. C’étaient des jardins en terrasse, suspendus au-dessus du monde, au milieu desquels s’élevait le manoir de la famille, tout en hauteur. Depuis la rue, on n’en voyait rien ; en volant alentour, on distinguait des massifs floraux et des cascades artificielles, des balcons aux colonnades blanches et des briques rouges qui captaient les feux solaires. Les références au dieu du commerce étaient partout, subtiles mais omniprésentes. Les fenêtres, hautes et rectangulaires ou en œil-de-boeuf, donnaient sur d’épaisses tentures ; on voyait rarement ce qui se trouvait à l’intérieur, mais lorsque la domesticité ouvrait pour faire le ménage et secouer les tapis, on avait des aperçus d’un luxe somme toute plutôt petit-bourgeois qu’aristocratique, plutôt archaïque que décadent. Les habitudes d’une ancienne famille ne disparaissaient pas si vite, même si son ascension fulgurante avait tout changé dans son fonctionnement et son statut.

La famille traversait ces étages pour gagner les écuries, où elle possédait naturellement ses fiacres personnels et autres moyens de transport, ou pour visiter les étages laborieux et saluer les clients, recevoir ceux qui en faisaient la demande, etc ; chez les Brisendan, on passait par la banque pour entrer en contact avec le monde. Ce jour-là, Ross suivit ce même trajet pour se rendre à l’entrée principale. Il avait fait un effort vestimentaire pour paraître sérieux… pour paraître plus vieux, aurait-on pu dire, lui qui avait un visage et des sourires assez juvéniles pour son âge ; au point que les employés qui le croisaient prenaient immédiatement une expression plus grave par mimétisme. Il les saluait d’ailleurs plus distraitement que d’habitude, comme s’il les distinguait à peine.

Arrivé à l’entrée, il se campa là, près d’Ishmaëlle, et se mit à parcourir des yeux le flot des passants qui se hâtaient d’un côté à l’autre – dans ce quartier, ils étaient peu à flâner – et qui entraient ou sortaient. Il ne pensait pas être en retard ; son rendez-vous ne tarderait certainement pas. Le poids de ses responsabilités pesait sur ses épaules. Il ne s'en tenait que plus droit, semblable à quelque officier à la parade.
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Mer 15 Fév 2017 - 15:32
Enfin! Enfin, Onésime s'extirpait de l'habitacle de la voiture et tel un homme s'éveille et s'étire, rendit leur liberté à ses membres engourdis. Humant l'air extérieur, laissant fleurir un sourire sur ses lèvres fines, il cueillait le parfum du jour comme un enfant accueille le rêve éveillé de la vie.
"Quand Monsieur aura fini, Monsieur voudra bien se donner la peine de récupérer ses affaires..." lui lança le cocher, agacé par cette gymnastique matinale d'un être rendu à la joie de vaquer; pauvre hère, le séant rivé à son siège, fouettant ses chevaux à courir après un maigre gagne-pain... Le jeune homme lui pardonna bien vite cette raillerie. Il attrapa son bagage et se délesta de quelques pièces afin d'affranchir le conducteur de son service momentané; Les coursiers repartirent aussitôt, abandonnant le minet au milieu d'un nuage de poussière.

*C'est malin, moi qui avais fait des efforts pour me rendre présentable...* songea-t-il en époussetant son vêtement, sobre et muet délateur de sa volonté de paraître humble face à son tuteur. Empoignant sa lourde valise de cuir, il jeta un regard alentour de manière à pouvoir diriger ses pas. Quoique résident depuis quelques années dans la capitale, Onésime en bon raclusien de naissance restait parfois saisi devant le gigantisme d'Ambrosia: ainsi fut-il en cet instant, pantois pantin écrasé par la masse luxueuse du monument à l'ombre duquel sommeillaient les richesses d'un peuple conquis par le règne de l'argent. Point de dragon pour veiller sur ce trésor mais des automates armés d'épées acérées: l'idée seule de les voir en action le fit frémir, mêlant à sa fascination pour ces êtres de métal au coeur de rouages un peu de crainte. Parmi eux se tenait un homme, peau d'ébène et port digne dont la mine empreinte d'un sérieux quasi cérémoniel ne laissa pas de l'intimider; Indifférent aux géants jetant sur lui leur ombrage, il semblait leur maître. Onésime ne put empêcher les questions de parvenir à son esprit: qui était-il, pourquoi attendait-il là, dédaignant les fiacres à la course effrénée?

"Attention!" s'écria un postillon. Le jeune de Malterre n'eut que le temps de bondir en arrière, échappant au piétinement des chevaux pour mieux recevoir la gerbe d'une flaque d'eau, parachevant le portrait de ce freluquet mal dégrossi, fourbu et poussiéreux d'un parfum de gaucherie.

"Peste soit des cochers!" s'exclama le godelureau, camouflant sa honte d'être resté à bayer aux corneilles sous les accents de la colère. A l'humiliation de sa mésaventure s'ajoutait le malaise imperceptible d'être percé à jour: il avait pris la place d'un héritier, lui l'esclave destiné à protéger sa maîtresse de la boue, le pirate jouet du capitaine du navire. Pour mieux voiler le tableau de misère d'un passé relégué à l'oubli, Onésime puisa dans son coeur la hardiesse de contrefaire le monde, farda sa prunelle d'un regard assuré, masqua son visage sous un air de contenance et s'avança vers l'inconnu dont le teint était aussi obscur que le futur auquel il était promis.

"Bien le bonjour, Monsieur. J'espère que vous pardonnerez ma mise, triste résultat d'un regrettable contretemps. Me sera-t-il permis, selon vous, d'entrer en l'état dans le bâtiment sis derrière vous? C'est que, voyez-vous, j'y ai rendez-vous...
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Mer 15 Fév 2017 - 21:49
Ross tira sa montre à gousset, l’ouvrit dans un claquement de ressort et fit défiler les images qu’il y entreposait. Oui, cet être malingre que toute la ville semblait chercher à vomir en l’aspergeant de ses déjections, poussière et eau de pluie, correspondait au signalement qu’on lui avait communiqué. Difficile de se tromper là-dessus. Il tenait aussi quelque peu du chaton trempé, et du touriste en goguette, les yeux irrésistiblement attirés par les hauteurs architecturales ; tout cela était fort cohérent avec les attentes du banquier. Ce dernier trouva malin de rester immobile, les semelles vissées au pavement du parvis, le regard distant, comme s’il observait simplement la foule. Nulle surprise, à ce petit jeu, qu’il finisse par être pris pour un garde de faction, ou un quelconque employé chargé de garder un œil sur les entrées de l’édifice.

« Monsieur a rendez-vous ?... Puis-je prier Monsieur de me présenter une carte de visite, ou tout autre document attestant de son identité ? » demanda-t-il en forçant sa voix, d’ordinaire plus expressive, à observer un ton monocorde et indifférent, quoique respectueux. Le genre de ton qu’on emploie envers un client roi dont on n’a pas encore vérifié l’identité exacte. Il espérait que personne, parmi le personnel présent sur leur trajet, ne viendrait lui adresser une requête qui dévoilerait sa véritable identité.

Il était curieux de voir combien de temps il pourrait maintenir la supercherie. Et il se souciait bien peu de l’impact que laisserait cette première impression sur l’esprit du « touriste », qui, après tout, devrait supporter sa compagnie à intervalles réguliers. Il n’était certes pas là pour le ménager ou le materner, bien au contraire. Le but était que ses compatriotes puissent dire, à son retour : ils en ont fait un homme. Point d’entraînement à ramper sous des fils barbelés ou à tirer sur d’innocents canards, avec Ross Brisendan ; en revanche, tenir la tête haute face aux désagréments de la vie citadine et, plus précisément, de ces deux hydres, l’étiquette et les caprices d’autrui, voilà un enseignement qu’il jugeait utile.

Il se contenta du premier papier d’identité qui lui fut présenté pour faire signe au jeune homme d’entrer, en le suivant de près, observant au passage l’accoutrement pour lequel ce dernier avait opté, et se faisant quelques réflexions combinant ces informations avec le goût du jour à la cour d’Ambrosia. Mais ce serait pour plus tard. Il devait réfréner ses instincts. En l’occurrence, celui de jouer à la poupée avec un petit nobliau provincial forcé d’écouter ses conseils.

« Permettez-moi de vous indiquer le chemin, Monsieur. Le bâtiment peut être assez complexe au premier abord. Pour atteindre les étages résidentiels, il faut traverser l’étage des employés. Seuls de rares privilégiés y sont autorisés. Vous comprendrez que je préfère rester à vos côtés pour la première fois. Ensuite, monsieur Brisendan décidera de lui-même quelles instructions il vous donnera. Si je puis faire une confidence à monsieur… c’est quelqu’un d’assez imprévisible. »

Son babillage obséquieux ne pouvait empêcher un léger sourire de fleurir sur son visage, ce qui donnait à son attitude quelque chose d'intermédiaire entre une mimique accueillante et quelque chose d'un tantinet plus malsain, le genre de jubilation bien dissimulée qu'aurait pu manifester un forain en conduisant sa clientèle au coeur de son château hanté. Pour sa plus grande joie, les employés qui le virent suivre avec déférence un parfait inconnu qui semblait tout juste sorti du berceau furent si étonnés qu'ils se gardèrent bien de lui adresser la parole. Quel prince étranger escortait-il là ? Quel contrat pharaonique allaient-ils signer ? En tout cas, il convenait certainement de ne pas intervenir de façon inconsidérée...
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Sam 18 Fév 2017 - 10:52
Emporté dans le fracas tourbillonnant de l'existence, Onésime suivait son guide avec la même stupeur naïve que le rêveur se laisse entraîner dans les méandres de ses songes. Habitué à fouler le marbre en serviteur invisible, il se sentait opprimé par le muet reproche de l'édifice, les colonnades chantant pour lui seul une muette mélodie: "tu ne fais pas partie de nos maîtres, imposteur!" Le coeur oppressé par les chaînes d'un passé révolu, le jeune chiot au conditionnement servile se révoltait avec peine contre ce carcan irritant ses espoirs. Eclipsant cette lutte intérieure, le jeune homme arborait une mine hébétée qui n'était pas pour flatter son intelligence. Puis, envoûté tant par le verbiage du passeur l'envoyant de l'autre côté de la rive sociale que par la déférence des employés, il se crut un instant l'égal de ces puissants qu'il abhorrait. Son âme s'enhardit, ses beaux projets de révolte flanchèrent devant la magnificence du bâtiment tandis que son égo caressé lui faisait fantasmer une vie opulente qui ne lui semblait pas imméritée.

Emu par la beauté architecturale, il en oubliait ce qu'elle avait coûté de sueur et de larmes pour les plus humbles qui n'en verraient jamais l'attrait, dépossédés de leur labeur contre un maigre salaire, tandis qu'une poignée de privilégiés s'y établirait sans vergogne. L'avidité le prenait: ne serait-il pas agréable, somme toute, de faire partie de cette élite qu'il jalousait?

"Bien au contraire, c'est moi qui vous remercie pour ce service que vous me rendez. J'espère qu'il ne vous sera pas tenu rigueur d'avoir abandonné votre poste..."

Son malaise initial l'aurait presque quitté, en compagnie de cet homme issu d'un milieu populaire, petit bourgeois peut-être: lui aussi connaissait cette existence vouée à servir les caprices des nantis, s'excuser pour leurs torts, plier l'échine face à leurs colères. Onésime, compatissant avec la vie illusionnée de cet inconnu, se reprocha l'instant d'égarement où il avait voulu rejoindre le camp de ses anciens bourreaux.

"Si Monsieur Brisendan est aussi imprévisible que le début de cette journée le fut pour moi, je suis dans ce cas promis à un avenir riche en rebondissements..."

Il eût été difficile de décrire avec précision le sourire du jeune de Malterre: amusé, narquois, sarcastique...? Finirait-il, soudoyant son âme comme Lucien de Rubempré, mené à la ruine par l'ouvrage d'un improbable Vautrin? La fortune sourirait-elle à ce petit raclusien, édifiant dans le secret de son coeur un rocambolesque projet d'égalité et de liberté? Attendons donc la suite de l'histoire.
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Lun 20 Fév 2017 - 22:53
Le jeu se poursuivait sans difficulté aucune, on aurait presque dit que le nouveau venu participait de bon cœur. Et les distractions étaient les bienvenues. A mille petits signes ici et là dans la grande bâtisse, on devinait que les clients comme les employés partageaient une ambiance de deuil général qui laissait comme un courant d’air froid dans le fond des pièces, une ombre blême dans le sillage des silhouettes les plus inoffensives.

L’humeur joyeuse qu’affichait Ross était inversement proportionnelle à ce poids qui écrasait lentement tous les acteurs des échanges en cours, tel un ciel bas et lourd pesant comme un couvercle. Quelque chose dans sa personnalité vaporeuse luttait pour échapper à la gravité, à travers le plomb si nécessaire. D'autant plus qu'il était personnellement atteint, il se faisait un devoir personnel d'inverser le courant.

« Je ne peux que vous rapporter les rumeurs qui courent à son sujet. Certains disent qu’il n’est pas tout à fait droit dans ses bottes. Une dynastie de banquiers, vous imaginez… ça laisse bien quelques séquelles. Consanguinité, corruption, fantasmes bizarres, humour malsain… tout ce qu’on raconte d’habitude… j’espère qu’il ne vous prendra pas en grippe, parce que personne ici ne lui dit quoi faire ou quoi penser, c’est l’ennui avec ces postes haut placés. »

Après avoir traversé les étages du personnel, ils entrèrent dans un petit bureau qui semblait surveiller l’accès à un escalier en colimaçon. Difficile de faire monter par là des pianos à queue, des tables de billard ou toute autre pièce de mobilier dont pourrait avoir besoin un intérieur bourgeois ; mais ce n’était pas le but de ce passage. La terrasse au-dessus prévoyait un espace d’atterrissage largement assez spacieux pour ce genre de livraisons.

Non, ce bureau aux teintes gris perle et bleu pâle était l’antichambre des visites intimes, secrètes parfois ; et la personne qui y travaillait d’ordinaire avait pour tâche de s’assurer que seules les personnes habilitées y passent. Cette personne était absente pour le moment. Peut-être était-ce pour cela que Ross était venu accueillir son nouveau pensionnaire lui-même.

Il traversa le petit bureau comme si le sol lui en brûlait les pieds, sans jeter le moindre regard à la chaise vide, aux dossiers épars ou au tableau peu figuratif qui décorait modestement le mur au-dessus. Quelque chose dans l’atmosphère de cette pièce en particulier lui faisait perdre de vue son habituelle jovialité. Une personne qui l’aurait connu se serait posé des questions. Il semblait seulement pressé d’arriver à son but : le bureau de l’étage des maîtres juste au-dessus de cet escalier.

Après avoir refermé derrière lui la porte de l’escalier, sur laquelle une main mutine avait accroché un écriteau « Les Brisendan appellent la Terre », il laissa son visiteur admirer ce qui n’était autre que son propre bureau ; d’autres petits escaliers confidentiels aboutissaient à d’autres parties du manoir, celui-ci était « le sien. » Chaque membre notable des occupants du manoir avait son propre escalier, qu'il décorait à sa guise. Celui de Ross portait simplement quelques petites maquettes assez exactes de navires mécaniques, suspendues au plafond à des fils translucides.

Il attendit que le jeune homme se passionne pour tel ou tel élément de décoration, la cheminée qui paraissait bordée de coquilles de nacre, le canidé indéterminé en pierre volcanique sombre qui luisait au-dessus, la collection de baguettes à l'air ésotérique qui bordaient le mur, ou encore la bibliothèque garnie de textes choisis à tranche dorée... pour se glisser en silence, souple comme un serpent, dans le grand fauteuil de cuir noir clouté d’argent qui pivotait derrière un vaste bureau, légèrement en désordre. A vrai dire, ce bureau formait un reflet assez exact de celui qui gisait dans un silence de mort à l'étage au-dessous, gardien silencieux de l'accès à ses appartements.

« Il a aussi une fichue tendance à apparaître derrière vous quand vous ne vous y attendez pas. »

Les pieds croisés sur le bureau, les mains derrière la tête, l’oeil narquois et le sourire triomphant, il attendait la seconde où Onésime se tournerait dans sa direction et aurait la révélation de son identité réelle. Assez joué ! Il était peut-être temps d’entrer dans le vif du sujet, maintenant qu’ils étaient entre eux.
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Mar 21 Fév 2017 - 19:25
Le banquier reçut en payement pour ces confidences un sourire, aussi déplacé dans l'atmosphère pesante qu'une entaille joueuse dans un tableau de tristesse.

"Si ce que vous dîtes est vrai, il n'y a rien dont je doive m'effrayer en ces circonstances."

Onésime, rejouant la grenouille qui voulut se faire aussi grosse que le boeuf, s'enflait d'assurance: esclave d'une maîtresse capricieuse, jouet d'une capitaine aux lubies saugrenues, il se gaussait de ces "fantasmes bizarres et de cet humour malsain" de son futur tuteur, ignorant tout ce que la civilisation laisse de marques aliénantes sur les âmes des rejetons tétant aux mamelles de sa pernicieuse grandeur. Galerie de glaces, la réputation ternie par chaque regard destiné à vous perdre, l'honneur arraché par lambeaux aux ronces des complots, Onésime s'acheminait dans ce labyrinthe avec la même sottise qu'un Thésée sans Ariane.

Mieux même: narguant le luxe brossé en toiles de maîtres, en marbre étincelant, lourdes tentures et nacre ciselé, le coeur du jeune homme se grisait au calice d'une obscure euphorie; Tantale enivré d'Ambrosia, le blanc-bec se persuadait qu'il distribuerait le nectar de liberté à la fange de misère qu'il avait abandonnée en prenant la mer. Suivant benoîtement son guide, l'héritier de Malterre s'acheminait vers le piège tendu avec cette face de benêt propre à assurer le malfaiteur du succès de son prochain forfait. Ironie du sort, croyant avoir un pas d'avance, il dansait d'autant mieux sous les fils voués à le faire tomber afin de mieux l'extirper de cette crasse ignorance d'étranger, profane des intrigues de cour.

Onésime, promenant sa prunelle sur les livres exposés, pensait dénuder l'enveloppe de mystère qui entourait Monsieur Brisendan, et explorant les attraits en matière d'auteur de son prochain protecteur, préparait un bon mot. Si ce dernier était aussi déroutant que le décrivaient les rumeurs, il vaudrait peut-être mieux éviter les plaisanteries de prime abord: ne dit-on pas que la première impression est toujours la bonne?

"Vraiment?" lança distraitement le garçon sans quitter des yeux les ouvrages.
"J'imagine que cela peut être angoissant pour les employés..." compatit-il, se rappelant la frousse qu'il éprouvait lui-même aux irruptions soudaines d'Euphrosine lorsqu'il profitait d'une brève et solitaire quiétude.

Relevant le nez, assez satisfait de l'aperçu des goûts littéraires de son tuteur, il se tourna vers son escorte... et se figea. Blêmissant, rappelant à lui le souvenir de ses paroles afin d'en apprécier la teneur tel l'élève relisant sa copie, le jeune homme ne tarda pas à farder ses joues du pourpre de la colère: colère de se découvrir dindon d'une farce qu'il avait goûtée sans la mettre en doute un seul instant. Il pinça légèrement ses lèvres, reprit le dessus de ses émotions et s'inclina bien bas.

"Je suis confus, Monsieur, de vous avoir ainsi confondu avec un employé. Je vous serai infiniment reconnaissant de me pardonner cette méprise malheureuse."

Quoi de plus naturel, somme toute, que de tester la personne assignée à nous côtoyer, dénuée des artifices que revêtent les quêteurs serviles d'une approbation supérieure? Si l'héritier de la Goblin Bank souhaitait découvrir en premier lieu son pupille sans se révéler, il devait avoir ses raisons; qu'elles déclenchent un léger grincement de dents chez le sujet de l'expérimentation ne devait pas surprendre beaucoup.
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Mar 21 Fév 2017 - 20:14
La réaction du jeune homme valait son pesant d’or – et ce n’était pas une expression qu’un banquier aurait utilisée à la légère, même mentalement. L’impatience qui étincelait dans le regard de Ross était celle d’un homme actif qui a dû ronger son frein quelques temps à l’affût, et qui retrouve enfin l’action. Il avait toutes les peines du monde à maîtriser son enthousiasme afin de ne pas éclater de rire purement et simplement – il sentait que ce ne serait pas passé. Le visage du jeune Onésime de Malterre révélait toute l’étendue de la haine qui pouvait fort bien s’installer entre eux s’il faisait la maladresse de se moquer. Ce n’aurait pas été un rire empreint de moquerie, cependant ; mais allez expliquer cela à un parfait inconnu blessé dans son orgueil…

Cela dit, le message semblait passé : quelle que soit la comédie que je vous joue, souvenez-vous de cet épisode, et attendez-vous à voir surgir tôt ou tard un fond de sérieux et de stratégie. D’ailleurs, même alors qu’il ignorait à qui il avait affaire, le voyageur s’était montré lui-même parfaitement courtois et bien élevé, ce dont Ross saurait se souvenir. Après un voyage interminable suivi d’une douche imprévue, il aurait eu toutes les raisons du monde, en sa qualité de jeune aristocrate tout juste sorti des jupes de madame sa mère, pour se montrer désagréable. Au moins un peu. Il s’en était abstenu, c’était tout à son honneur. C’est donc de bon coeur que son tuteur lui tendit la main, avec toute la cordialité d’un jeune coincé par les aléas de la vie à une table de vieux, ravi de voir arriver un plus jeune que lui.

« Je vous dirais volontiers que je suis confus moi aussi, mais ce serait un mensonge. La vérité, c’est que je suis très content de moi. Pourquoi n’en feriez-vous pas autant ? »

Ross bondit sur ses pieds et s’empara d’une des baguettes au mur. Il avait une ridicule faiblesse pour les armes ornées. L’instrument avait tous les airs d’une simple cravache, mais se composait de matériaux dignes d’un manteau de cérémonie, ou d’une paire de bottes de parade. Quiconque aurait déjà manié la chose à l’encontre d’une bête ou d’un être humain n’aurait pas manqué d’en apprécier la fabrication. Pour toute autre personne, c’était une énigme des plus déconcertantes, et cette manie de collectionner ce type d’objet avait fait beaucoup pour la réputation de désaxé que l’on prêtait à l’héritier Brisendan. Il la déposa sur le bureau, et son regard, soudain acéré, sauta de l’objet à son visiteur.

« Votre cadeau de bienvenue. Je ne doute pas que votre esprit vous le fera mériter d’ici la fin de cet entretien. Sinon, rien de dramatique : ce sera pour plus tard. Mais veuillez tout d’abord passer derrière ce paravent, et reprendre forme humaine… vous faites peur à voir, mon pauvre ami. Et tant que vous y serez, parlez-moi donc de vous. »

Le paravent qui dissimulait un angle de la pièce donnait sur un baquet bordé de cuivre scintillant, où deux robinets à têtes de lions dispensaient les températures souhaitables à dose choisie. A une patère au mur pendait un long peignoir brodé de motifs floraux stylisés, aux larges manches bordées de ce qui ressemblait fort à de la fausse fourrure : aucun animal connu ne combinait cette toison noire à des reflets violacés. C’était probablement ce que Ross appelait « forme humaine ». Du moins, cela semblait chaud, et il n'y aurait pas de témoins pour le contempler.

Il se cala de nouveau dans son fauteuil de bureau, prit un feuillet de papier et de quoi prendre des notes, et, sans se départir de son sourire malicieux, fixa résolument son regard sur la page blanche. Non, rien d'autre dans la pièce n'attirait son attention, vraiment. D'ailleurs, un paravent s'interposait.
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Mer 22 Fév 2017 - 0:45
Effarement comique d'Onésime. Il n'en revenait pas de cet individu qui sans autre forme de cérémonie se vantait du tour qu'il venait de lui jouer avant de lui promettre une cravache. Une cravache, non mais imaginez?! Une interprétation malencontreuse peut se révéler amusante ou désastreuse; celle que le pupille fit des propos de son tuteur n'était sans doute pas moins tordue que l'humour de son vis-à-vis: la bouche entrouverte sous la stupeur, les yeux écarquillés, le jeune homme repris par ses vieilles hantises maudissait le sort qui lui promettait le fouet à nouveau.

Son esprit, jugé trop lent, serait-il plus performant sous l'effet de cet instrument?! "Sinon rien de dramatique: ce sera pour plus tard." Plaît-il? Rien de dramatique? Vraiment? Je ne savais pas que vous étiez coutumier de ce genre de traitement... Vous n'auriez pas des macarons plutôt? Frissonnant sous le regard d'acier de l'homme, il se demandait quel dieu maudire pour ce destin qui le faisait sans cesse jouet d'autrui. Monsieur Brisendan tâchait de l'encourager à mériter l'objet; le godelureau, lui, se promettait de démériter à ce thérapeutique un peu trop physique à son goût.

Autant vous dire que la césure fonctionna grâce à la promesse de ce remède, grand favori des esclavagistes; Onésime, saisi par la crainte, en oublia la rancoeur naissante en son sein éclose pour retrouver la saveur amère de la peur. Tout s'expliquait ainsi: les raclusiens l'avaient envoyé vers un nouveau maître, sans doute moyennant quelque service financier, en révélant ses modestes origines; ce dernier se pensait donc certainement permis d'en user avec lui comme le père d'Euphrosine en son temps.

Le jeune homme était trop fier pour se jeter aux pieds du banquier et plaider sa cause. Déterminé à emporter dans sa tombe le secret de ces temps anciens pour mener à bien ses utopiques desseins, il s'arma de courage, retrouva ses moyens et accéda de bonne grâce à la demande de son hôte. Aussi imprévisible que fut Monsieur Brisendan, il lui était reconnaissant de pouvoir retrouver quelque dignité. "Absurde! En quoi est-il digne de prendre un bain derrière un paravent?" s'écrieraient les plus pudibonds. Rappelons simplement qu'en sa qualité d'ex pirate, l'usurpateur du titre de Malterre avait expérimenté une vie où l'intimité est jetée par dessus bord alors même que la survie de tout un équipage est confiée à une coquille de noix bravant l'impétuosité des flots.

Cette pensée chevilla à son corps son antique témérité: tout ignare qu'il fut des ruses subtiles d'un empire embrumé, il avait malgré son jeune âge suffisamment traversé d'épreuves pour se frayer un chemin parmi ces récifs inattendus.

"Je ne sais trop par où commencer mon récit, ni ce que le ministère de l'éducation vous a dit de ma personne..."
L'eau chantait, rugissement mélodieux jaillissant des gueules de ces fauves de métal; la vapeur ouatée étendait ses volutes au-dessus des eaux, enveloppant d'un manteau de brume le jeune homme encrassé plongeant dans le miroitement tiède avec le même soulagement qu'un être fourbu par des émois trop intenses. Masquant les stigmates zébrant son dos telles de muettes lignes venues conter cette mémoire marquée de chair et de sang, l'onde berçait ses sens, invitant au délassement et à la paresse. Il se devait pourtant de rester prudent.

"Comme vous le savez certainement, je suis fils du chevalier de Malterre; enlevé à mon père durant mon enfance, je lui fus restitué par un heureux hasard de circonstances. Il employa les quelques années qui me séparaient de ma période de pupille afin d'inculquer quelques notions essentielles à cette tête qu'une existence aventureuse avait formée à d'autres arts que celui de la vie en société."
Le discours du garçon était ponctué du brouhaha de l'eau, troublée dans sa limpide placidité par le récurage soigneux de cet occupant lui confiant sa poussière.
"J'ignore s'il vous plairait connaître les détails, l'étendue de l'histoire pourrait vous lasser... Disons simplement que je compte parmi mes passe-temps celui d'agacer les cordes du violoncelles et que je me pique de mécanique, avec un attrait particulier pour le automates. Ceux qui ornent l'entrée de votre banque sont fort bien réussis à ce propos.

Ces machines lui rappelèrent les paroles de l'employée STEAM: son tuteur le changerait. Plongé dans ce cocon de moiteur, il se demandait à quelle métamorphose il était promis...
Enfin, il s'extirpa des caresses de ce bain bienfaisant pour lui préférer celles du peignoir mis à sa disposition. Le reliquat de ses mésaventures extérieures s'enfuit par le conduit tandis que lui-même réapparaissait, visiblement revigoré.

"Recevez mes remerciements pour ce bain bienvenu. Je suis navré encore de n'avoir pas pu me présenter correctement à vous".

Son facétieux protecteur croirait-il son histoire, ou connaissait-il déjà l'autenthique version? Sans être fervent pratiquant, Onésime pensa qu'il était temps d'aller adresser quelques prières aux dieux.
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Mer 22 Fév 2017 - 8:58
Bien loin de se figurer les raisons tragiques pour lesquelles son jeune protégé arborait ce visage effaré, Ross en profita sans vergogne ; il faisait confiance à cette imagination inconnue pour plaquer sur l’objet proposé tout ce que les rumeurs qu’il lui avait lui-même rapportées, ainsi que les croyances populaires et les éventuelles lectures licencieuses, avaient pu placer dans son jeune esprit. Il reproduisait au fond son premier exercice dans un autre contexte. La résolution en aurait lieu ultérieurement, cependant. Il n’allait pas lui infliger une leçon sportive alors qu’Onésime venait à peine d’accéder au repos après son long voyage. Cela pourrait attendre demain… et lui ménager une nuit de questions.

Les paroles du jeune homme lui confirmèrent quelques points de biographie qu’il avait effectivement lus dans un rapport préalable ; mais il notait surtout ce qui concernait le style, les idées, les points de vue sur le monde. A commencer par une remarque sur les manières : même s’il était désormais son tuteur, peut-être aurait-il été sage, justifié en tout cas, d’émettre quelques objections à ses caprices, qu’il formulait volontairement avec une trop grande décontraction. Cela dit, l’assurance dont faisait preuve l’étranger, qui semblait ne douter de rien, et surtout pas de sa propre capacité à faire face aux bizarreries locales, avait quelque chose d’éminemment aristocratique.

Lorsque sa plume eut cessé d’arpenter le papier, il releva les yeux pour constater que la toilette du chaton éclaboussé touchait à son terme. Il ne restait plus qu’à faire quelque chose avec ses cheveux. Comme tous les hommes de sa famille, et ce depuis son plus jeune âge, Ross pratiquait la discipline capillaire absolue qui consistait à se raser le crâne à blanc ; certaines femmes la partageaient, d’autres se contentaient d’une coupe sobre, mais dans l’ensemble, le recours à de longs et coûteux massages relaxants en évoquant sa vie privée dans un salon n’était jamais requis. Il possédait cependant, sur une tablette jouxtant la baignoire, d’articles qui laissaient à penser que certaines personnes autres que lui, et plus chevelues, fréquentaient parfois cet espace privé.

« Vous avez un peigne juste derrière vous. Ne craignez rien, je vous ai trouvé très correct, d’un bout à l’autre de notre échange. »

Il releva la liasse de notes qu’il venait de prendre, en donna un petit coup sur le bureau pour en rectifier l’alignement, puis la renferma dans un tiroir dont il tourna la clé. Celle-ci restait sur la petite serrure ; il n’accomplissait ce geste que par habitude, sans s’inquiéter un instant que l’on puisse se mêler de ses papiers personnels. Puis il releva un sourire bienveillant, et indiqua d’autres fauteuils à son invité. Ceux-ci, à l’autre bout de la salle, formaient un petit cercle autour d’une table basse, sur un tapis qui jouxtait une cheminée. L’ambiance était de toute évidence copiée sur celle d’un club de gentlemen, et à n’en pas douter, cette table basse faite pour coulisser par le milieu renfermait les boissons fortes nécessaires à une soirée revigorante. A mille petits signes, l’oeil averti pouvait déceler que ce bureau n’était pas que cela.

« Je vous en prie, asseyez-vous. J’ignore encore vos habitudes, et je ne sais pas si je dois vous laisser seul avec une bonne lecture, ou vous tenir compagnie. Je n’ai pas d’enfants, » expliqua-t-il comme si cette excuse recouvrait toute l’étendue de ses écarts. « Il va falloir m’aider un peu, et me dire de quoi vous avez besoin, sans attendre et sans vous gêner. Disons que cela fera partie de votre exercice ; savoir questionner est un art pour les gens comme nous. »

Les gens comme eux, c’est à dire… eh bien, il préférait laisser ce point en suspens. Mais le ton de sa voix suggérait du moins qu’il s’agissait de gens pouvant avoir des ennemis subtils, et ayant à coeur de préserver une certaine image d’eux-mêmes face à de tels ennemis.

Toujours arborant le sourire rayonnant d’une cordialité sans feintes, il suivit le jeune homme afin de lui indiquer le fauteuil voisin du foyer, où quelques braises ronronnaient encore. Quelque chose lui disait qu’il aurait dû questionner ce nouveau venu, s’informer sur des points précis de son éducation, sur des comportements maîtrisés, des capacités acquises. Peut-être sur ses idées politiques, sa compréhension des rapports internationaux… C’était le premier but de leur rencontre, il s’agissait de ne pas l’oublier. Mais tout cela lui paraissait d’un ennui ! Pour l’amour de Timan, ce garçon jouait du violoncelle et aimait les automates ! Ce n’était pas un élève, c’était un compagnon de jeu, impossible de le voir autrement. Ross entreprit de sortir de sa table basse toutes ses plus belles bouteilles, avec l’air négligent de celui qui les a reçues en cadeau, et n’a jamais eu à se soucier de leur prix.

Tout en disposant de quoi boire, avec les gestes artistes de celui qui sait et qui aime servir un bon vin, il désigna distraitement une petite structure articulée au milieu de la table, taillée dans quelque ivoire végétal ou modelée dans quelque métal blanc, que l'on aurait pu prendre pour une maison de poupées. Inhabitée, et de toute évidence plutôt faite pour être mémorisée qu'emportée avec soi, elle montrait dans chaque petite salle un élément de décor qui permettait de l'identifier à coup sûr : une horloge à forme particulière, un motif de cygne au mur, une statue, un luminaire... Cette manière de différencier chaque salle avait ceci d'habile qu'elle n'en révélait généralement pas l'usage. Il était évident que la maisonnette avait été commanditée par un esprit prudent.

« Voici déjà un plan du manoir. Nous avons une salle de musique, mais elle n’est pas tout près de la chambre que nous avons libérée pour vous, et il serait dommage de vous perdre. Par dommage, j’entends que certains ici sont assez paranoïaques envers les nouveaux visages, et pourraient mal interpréter vos errances. Mais vous pourrez jouer ici. Je doute que cela me dérange. A moins que... »

Un bouchon de cristal à la main, il releva des yeux un instant soucieux, en retombant par un réflexe quasi défensif dans les tics de langage de sa profession : « A moins que vous ne préfériez loger en ville ? Auquel cas, les frais d’hôtel sont à la charge de notre établissement, bien sûr. »
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Mer 22 Fév 2017 - 14:29
Naviguant de l'effroi à l'abandon intime, le jeune homme balloté par les vents de deux destinées contraires, arbitrairement échangées, épiait son interlocuteur avec cette méfiance de chat qui, sous des airs somnolent, trônant du haut de l'armoire, ne manque rien d'une scène. L'oeil aux aguets, débarrassé de cet ébahissement s'étant saisi de lui lors de son entrée dans les lieux, le garçon jouait l'enfant tout à la découverte de sa nouvelle maison. Se refusant à ce rôle de pantin qu'il avait dû endosser avec son précédent tuteur, Onésime releva l'emplacement du bureau sans en faire grand cas pourtant: un banquier ne laisserait jamais la clef d'un tiroir recelant des papiers importants. La prudence invitait cependant à ne négliger aucun détail, il serait donc de bon ton d'inspecter plus avant le meuble précieux.

Ayant mis bon ordre à sa coiffure, le jouvenceau avec la nonchalance d'un Dorian Gray prit place près de son hôte sans se formaliser de l'absurdité de la situation: invité en peignoir, de fines gouttes accrochées à sa chevelure, il avait presque quelque chose de déplacé, d'indécent même dans cette pièce où l'on imaginait parfaitement des messieurs fumer le cigare. Un trouble s'empara de lui, imperceptiblement trahi par un frisson qu'il ne put réfréner à temps. "Les gens comme nous..." Qu'était-il supposé comprendre? Son image de jeune aristocrate était-elle préservée? Bien au contraire, devait-il conclure que son tuteur était également un espion?

"Le temps ne m'a jamais laissé l'espace d'y imprimer quelque habitude. J'aime à suivre ma fantaisie lorsque la liberté me le permet, quoique j'ai plus souvent été contraint de me plier à d'importunes exigences extérieures."

Un accès de tristesse ombra son regard, ourla sa bouche d'un sourire nostalgique, mais Onésime enchaîna bien vite:
"Je ne vous renseigne pas beaucoup, je le crains. Si vous me fournissez de quoi occuper mes recherches en mécanique _plans, schémas, petits automates_ je vous en serai déjà infiniment reconnaissant. Quant aux enfants, en étant moi-même dépourvu, je ne saurais vous conseiller à ce sujet..." plaisanta-t-il, rappelant à son hôte qu'il avait déjà quitté la douce quiétude de l'âge tendre, quoiqu'il ait longtemps jalousé l'innocence heureuse de ces gamins libres jouant près des ports où accostait son ancien navire.

Son regard flottait dans le chatoiement des liquides dont les vapeurs invitaient à une consciencieuse noyade de l'esprit scrupuleux, s'avivait sous l'appel des objets aux dispositifs minutieux, embrassait le décor et celui qui s'y mouvait et soudainement la paupière tombait comme un rideau sur cette prunelle où les émotions fugitives transparaissaient aussi vite qu'elles étaient réprimées. Examinant la structure exposée, le fils du chevalier apprécia l'ouvrage et recueillit chaque détail, sachant qu'il lui faudrait un moment pour percer les mystères de la demeure.

"Je vous suis redevable, une fois de plus, pour cette mise en garde."

Surpris par la question de Monsieur Brisendan, il réfléchit un instant. Il n'avait jamais été question pour un pupille de loger loin de son tuteur d'après ce qu'il avait entendu. Par ailleurs, si la famille du banquier n'était pas de mèche avec une guilde d'espionnage raclusienne, il serait bien plus en sécurité au sein de cette haute bâtisse que dans un hôtel... ou peut-être pas.

"J'accepterai avec joie cette chambre que vous m'offrez; j'espère cependant que des allées et venues vers l'extérieur me seront permises. Vous prenez un risque, cela dit, en m'invitant à agacer vos oreilles du crin de mon archet." badina-t-il, avec cette légèreté propre aux amateurs de salons.

Gagner d'abord la confiance de son tuteur était un objectif prioritaire à ses yeux, pour mieux déterminer ensuite s'il avait affaire à un protecteur ou au contraire un nouveau geôlier. Subséquemment, il adapterait son comportement en fonction des conclusions obtenues.
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[CLOS]Chimneys of Fire [Onésime]

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