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 :: Prologue final :: La salle des archives

[CLOS]Chimneys of Fire [Onésime]

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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Mer 22 Fév 2017 - 18:52
Ross s’était bien amusé. Il avait dispensé les inventions de son esprit infatigable jusqu’à plus soif. Maintenant, il en était distrait par l’observation de l’autre personne dans la pièce – cette pièce si vide dernièrement, où il allait enfin pouvoir trinquer avec un voyageur qui avait tant de choses passionnantes à lui raconter. Il avait toutes les peines du monde à se maintenir dans son rôle autocentré de prédicateur vieux et sage. Leur différence d’âge n’était simplement pas si grande, difficile de faire semblant. Une sorte d’élan sentimental l’entraînait vers cet inconnu qui acceptait son hospitalité de si bon coeur, quand il lui offrait lui-même une voie d’échappatoire sans risque d’offense, au cas où celle-ci l’aurait quelque peu… submergé.

Il en concevait de ces inquiétudes légères comme des rêveries et généralement infondées qui envahissent si aisément les esprits vifs, lorsqu’ils commencent à se préoccuper d’un sujet inédit : ce jeune-là, si frêle, tiendrait-il l’alcool ? Etait-ce une bonne chose de débuter son introduction aux mœurs locales par une pratique si déraisonnable ? Ne voulait-il pas d’abord se retirer dans ses quartiers et se reposer des fatigues du voyage ? Et quelles étaient ces pensées qui paraissaient parfois l’emporter loin de leur conversation : nostalgie ? Regrets ? Autres chagrins ? Considérations philosophiques ? Pour ne pas sembler tenir de sa grand-mère autre chose que ses yeux, il se contraignit à ne rien laisser paraître de ces impressions fugaces, mais les conserva dans une arrière-salle de ses réflexions.

« Allons donc, le silence est la pire des fausses notes. Vous ne serez pas souvent dans votre chambre : l’essentiel de votre activité aura lieu en ville, et dans votre bureau. La plupart du temps, je vous accompagnerai. Vous n’aurez donc pas à vous inquiéter de rentrer et sortir de ladite chambre à des heures indues… à moins que ce ne soit avec moi ; auquel cas, nul ici ne vous reprochera rien. »

Une confidence sur un ton complice semblait de bon aloi ; d’ailleurs, il ne savait pas dans quelle mesure le ministère de l’éducation orientait et conseillait les jeunes gens dans leur abord de la société qu’ils étudiaient. Peut-être étaient-ils livrés à eux-mêmes, adultes qu’ils étaient. Mais il aurait été dommage que ce jeune homme artiste et pensif, très certainement sensible, ait à se désoler plus tard d’avoir manqué le démarrage de son apprentissage faute de méthode.

« Lorsque j’étais dans votre rôle, je prenais énormément de notes, puis je les compilais sous forme de rapports au cas où on me les demande à mon retour, pour être sûr de ne commettre aucune erreur. »
Ross eut un petit rire, sorte d’accès d’honnêteté, en levant son verre : « On ne me les a jamais demandés. Je les ai toujours. Mais du moins, j’avais la conscience tranquille. Eh bien… à quoi boirons-nous ? »

Il ne voulait surtout pas imposer ses propres coutumes et réflexes mondains ; enseigner, certainement, mais pas formater, plutôt échanger qu’imposer. Il laissa donc son invité formuler lui-même leur toast, et s’apprêtait à répliquer quand un léger grattement eut lieu à la porte qui donnait sur le reste du manoir. La plupart des pièces avaient trois portes, comme un observateur attentif pouvait le constater en regardant de près le petit modèle de maison articulée : deux visibles et une dissimulée. Ce que le petit modèle n’indiquait pas, c’était la façon d’ouvrir ces portes secrètes. La porte où un nouvel arrivant sollicitait l’entrée était une porte officielle, et Ross s’en approcha pour interroger l’oeil de bœuf d’un regard quelque peu agacé.

« Je vous prie de m’excuser, mon cher, il y a là quelqu’un qui requiert ma présence immédiatement. Resservez-vous, faites comme chez vous. Je fais le plus vite possible. »

Sérieusement dérangé par cette interruption, il prit la liberté de vider son verre avant de s’éloigner, d’un coup, puis de le reposer sur la table basse avec le geste brusque d’un coup de nerfs maîtrisé de justesse. A l’instant de franchir le seuil, il ajouta presque amèrement, comme aurait pu le faire un adolescent aigri : « Il en sera souvent ainsi, hélas. On vous a installé dans une demeure très affairée. » Et ce n’était pas une simple remarque destinée à faire culpabiliser la personne qui avait réclamé sa présence. Il resta bel et bien absent une dizaine de minutes. On pouvait entendre dans le couloir voisin sa voix, étouffée par les lambris de la porte, qui martelait des syllabes comme s’il les avait déjà répétées cent fois.

En revenant, il y avait quelque chose de subtilement dérangé dans la façon dont son col était noué, et il y avait fort à parier que, s’il avait eu des cheveux, ceux-ci auraient été légèrement décoiffés eux aussi. Néanmoins, il arborait un visage de marbre, assez semblable à celui qu’il avait devant la banque lorsqu’il attendait l’arrivée de son pupille.

« Mon épouse, » lâcha-t-il avec une résignation entièrement dépourvue d’énergie, comme il aurait déploré la pluie ou le dernier impôt. « Elle ne se rappelait plus que vous deviez arriver aujourd’hui. »

Personne n’était entré à sa suite, et il avait refermé la porte tout aussi soigneusement qu’en sortant. Il fallait croire que, mise comme elle l’était au moment d’interrompre ce qu’elle croyait être une conversation entre son mari et un jeune homme inconnu, dame Miranda Brisendan n’était pas présentable, et qu’elle aurait besoin de quelques formalités vestimentaires avant de recevoir leur nouveau pensionnaire.
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Jeu 23 Fév 2017 - 1:05
Sensible aux belles choses, quelque peu esthète, Onésime reçut le verre délicat et l'arôme enivrant avec amabilité. Il faisait danser la liquide robe, humait le parfum et d'un sourire fleurissant semblait jouir par avance du plaisir licencieux promis par l'onéreux spiritueux. Alors que ses camarades de bord avaient toujours préféré les boissons fortes et les femmes, le petit mousse relégué dans les jupes du capitaine Victoria avait appris à boire avec une distinction toute féminine. En toute logique, son entourage l'avait, à son corps défendant, toujours considéré comme un dandy spécieux, et ces gestes aériens lui étaient restés.

"Permettez moi un avis contraire... Le silence laisse la musique respirer, suspend l'oreille dans l'attente et, bien maîtrisé, met en valeur la mélodie comme le blanc de la toile laisse éclater les couleur du tableau, ou ainsi que les ténèbres permettent à la lumière d'émerger, plus éclatante que jamais face à l'obscurité."

D'une sonate impromptue il aurait bien fait la démonstration de ses dires, mais l'initiative l'eût sans doute fait passer pour vantard; la cravache se rappelant à son bon souvenir, il préféra éviter toute fanfaronnade, icelles l'ayant bien souvent conduit durant son jeune âge à recevoir une correction propre à lui remémorer les limites que lui imposaient sa condition sociale.

Si Monsieur Brisendan ignorait son passé, alors pourquoi lui promettre ce châtiment? Etait-ce une blague d'un esprit réputé ambigu? Une mise en garde traditionnelle? Le pupille ayant toujours été placé chez des nobles commodément complices de la guilde d'espionnage de sa patrie, il ignorait tout du rôle d'un véritable tuteur.

"Je vous serai gré de me faire découvrir Ambrosia sous un jour _ou une nuit_ nouveaux. Bien que natif de ces terres, je les ai peu arpentées, redevable à la folie de ma mère des rebondissements qui vinrent dévier le cours de mon histoire."

L'oeil étincelant, le jouvenceau s'amusait, que dis-je, il jubilait! Il avait aimé ce ballotement des flots, l'odeur du sang et la mélodie des batailles où le métronome de son coeur emballé inondait ses tempes avant l'abordage... Repu de richesses dérobées, il avait eu le sentiment de savourer le premier fruit de sa vengeance, attaquant ceux qu'il aurait pu servir s'il leur avait été vendu. Usurpant la place d'un autre, s'appropriant son éducation, il avait planté la graine de ce fruit dans le sol d'une rancoeur tenace, et à sa découverte des automates, l'avait arrosé d'espoir. Se gaussant de ce monde contrefait, il avait à présent revêtu les oripeaux de la noblesse pour mieux la berner, et ce seraient les nobles eux-même qui lui donneraient les moyens de mener à son terme l'avènement d'une nouvelle ère sociale!

Ai-je déjà précisé que le garçon n'avait pas une endurance folle face à l'alcool?

"Buvons à une fructueuse collaboration. J'espère que je vous serai un pupille agréable autant que vous me deviendrez un instructif tuteur."

Quant à ma conscience je ne saurais la promettre aussi tranquille que l'était la vôtre. songea-t-il amèrement. Il vida son verre aussi abruptement que son hôte, quoique pour d'autres raisons.

"Faîtes comme chez vous." Il ne se le fit pas dire deux fois. A peine le seuil de la porte franchi par Monsieur Brisendan, le garçon se détendit tel un ressort trop longtemps contenu. Il fusa vers le bureau, pas leste et doigts arachnéens, et ouvrit le tiroir où son tuteur avait rangé les papiers précédemment arborés. Il supposait y trouver des commentaires le concernant: autant dire que la réalité dépassa ses attentes. Un dessin de chaton batifolant dans une baignoire l'amusa tout d'abord, puis des feuillets concernant la ligue raclusienne vinrent rallumer les flammes de son inquiétude. Un nom, ô combien lourd de vestiges mémoriels, étalait en délicates filigranes le tracé venu couper son souffle et enserrer son coeur: Miyrt. Cité natale, ville où il avait vu pour la dernière fois sa famille abandonnée au sort misérable qu'il avait connu. Monsieur Brisendan avait été pupille là-bas... D'un regard affolé, Onésime fouilla avec une fébrilité accrue dans la liasse de documents, la gorge serrée à la découverte d'une liste détaillée de riches marchands et ambassadeurs raclusiens parmi lesquels figurait la famille de Valombre.

Il remit en place les manuscrits, ferma le compartiment du bureau et revint s'affaler dans le fauteuil délaissé, le teint blême et l'oeil hagard. Pétrifié par l'hypothèse devenue soudain plus probable d'une connivence entre le banquier et ses anciens bourreaux, l'indiscret tournait en tout sens cette question: Qu'attendait-il? Qu'attendait-il pour abattre ses cartes, le sommer de ramener de nouveaux plans, lui obéir en tout? Pourquoi ce jeu cordial?

Il saisit la bouteille et avalant une gorgée de remontant tâcha de retrouver quelque contenance. Autant dire qu'à la mine de son compagnon de boisson réapparu, il aurait certainement peu d'efforts à faire. Le pupille le jaugea tristement, presque déçu de devoir se méfier de cet homme affable, consterné à la pensée de se trouver toujours entravé dans la toile insidieuse de ces intrigues de cours, reliées à lui par le fil de sa piteuse comédie.

Dans quel obscur recoin de son âme trouva-t-il la force de plaindre cet époux malheureux, enchaîné à une femme qu'il s'empressait de fuir? Compatissait-il à la vue de ces liens méprisés, solidement menottés à cette existence, partageant ce sentiment intime de ployer sous un joug parfois immérité.

"J'irai lui présenter mes respects quand vous le jugerez convenable. En attendant, aurai-je l'audace de vous servir à nouveau un peu de ce capiteux breuvage?"

Tant que la pièce serait jouée, il se devait d'accomplir son rôle. Il avait troqué sa liberté contre un rêve mais réussirait-il à le concrétiser?
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Jeu 23 Fév 2017 - 12:23
« Merci de m’attribuer la détermination de cet instant convenable… »

L’ironie était aussi patente qu’aurait pu l’être un haussement d’épaules du populaire : une seule personne déciderait de cela, et ce n’était certainement pas le mari. Ce dernier tendit son verre avec une bonne volonté qui devait beaucoup à des sentiments plus négatifs. D’ailleurs, il n’avait de son côté que peu de difficultés à gérer les symptômes de l’ivresse. En partie théâtre, en partie accoutumation précoce aux substances empoisonnées pour protéger sa vie, cette résistance lui valait bien des jeux en société : il n’était pas rare de croiser dans un dîner mondain Ross Brisendan jouant une légère ivresse pour mieux recueillir les confidences des autres, ou les observer à leur insu.

« Bref ! A une fructueuse collaboration, disions-nous donc. Peut-être, un jour, lorsque nous serons tous deux de vieux messieurs ridés, vous rappelerai-je cette intention de jeunesse. Que les dieux nous conservent d’ici-là le souvenir de cet instant. »

Ross aurait pu, dans un autre contexte, lancer cette phrase d’un ton badin et enjoué. Il n’en avait visiblement plus envie. Il citait cet éternel jeu des alliances et des trahisons comme une fatalité routinière, une sorte de formalité administrative qui allait de soi. « Les gens comme eux » n’en étaient jamais abstinents, jusqu’à sortir de cette catégorie à la faveur d’un internement bien mérité. A son tour, il eut un instant de flottement, où son regard se perdit dans le vague ; mais peut-être était-ce dû à l’alcool qu’il ingérait alors et à la magie discrète de ce breuvage spiritueux.

Il préféra, par quelques commentaires choisis sur la qualité de la boisson, entretenir cette version dans l’esprit de celui qui se trouvait à présent sous son éminent patronage. Un tuteur acerbe ou même injuste n’était qu’un moindre mal, en regard de l’instabilité d’un tuteur faible ; du moins, ce n’était pas l’image qu’il comptait donner. Il ne comptait pas seulement renseigner Onésime sur sa patrie d’adoption momentanée ; il comptait lui faire expérimenter en sa compagnie les données de cet enseignement. Pour cela, il convenait que le jeune homme le considère comme une personne pleine d’assurance, sur laquelle il pourrait se reposer en cas d’erreur.

Puis il reporta son attention sur la petite maison articulée qui trônait toujours devant eux, pareille à une énigme mécanique. De ses mains lestes et précises, qui n’avaient pourtant jamais su manier un instrument de musique correctement,  faute de laisser aux sentiments la liberté de s’exprimer sans doute, il ouvrit un petit mur, puis un autre, et invita son pupille à se pencher à ses côtés sur ce spectacle délicat. Une pièce de forme carrée, reconnaissable à un minuscule tableau suspendu sur la porte ainsi qu’à des motifs de lierres sur les murs, apparut à leurs yeux, sous les lumières d’or dansant que reflétaient leurs verres d’alcool.

« En prenant le couloir, montez d’un étage, tournez à gauche, passez quatre portes, et vous y êtes. Votre chambre. Elle est habituellement occupée par les membres de ma famille établis au loin, lorsqu’ils nous rendent visite.
Rien de faramineux, mais si votre bonne humeur a eu le cran de résister aux éclaboussures, puis à mes espiègleries, elle devrait survivre à ce décor.
Seuls mes parents et moi-même, ma femme bien sûr, quelques cousins de ma mère, et mon beau-père qui est grabataire, occupons ces murs. Vous êtes voisin de ce pauvre monsieur et de cousine Ishmaelle, qui ne cesse pour ainsi dire jamais de travailler. »


Il eut un petit geste assorti d’une mimique qui pouvait aussi bien vouloir dire : réjouissons-nous d’être nous plutôt qu’eux ; ou encore, un peu de violoncelle ne leur ferait pas de mal. Puis il tapota la chambre de la dite Cousine Ishmaelle, en annonçant du ton d’un guide touristique : « Quarante-six ans. A marier. » Il considéra froidement le nouveau venu, puis éclata de rire en lui posant la main sur l’épaule : « Jamais je ne vous ferais une chose pareille. »

Les étages étaient visiblement répartis aussi rigoureusement que dans le reste du bâtiment ; cette ruche tenait de la pièce montée. Un étage de bureaux communiquait tout naturellement avec ceux du personnel, au-dessus se dressaient les chambres, nettement plus petites, qui entouraient un vaste espace de réception central, et au-delà s’ouvraient les pièces d’utilité commune, de « loisirs », comme l’aurait dit Ross en imitant sa mère, une expression vaguement méprisante sur son visage figé par le professionnalisme.
Point de combles : les sommets étaient comme tranchés net, et s’ouvraient sur une énième terrasse où pouvaient, tout à loisir, se poser des appareils de transport, ou se cultiver des plantes d’agrément.

Ross repassa en revue tous ces niveaux, descendant sa main caressante qui aurait fort bien pu se muer en taloche divine, et renverser en un instant tout ce château de cartes minutieusement dressé au cours des ans. Mais jamais il n’aurait démoli un objet d’artisanat ; c’était presque aussi choquant à imaginer que l’acte de brûler un livre, autant dire qu’une seule circonstance justifiait tout cela, le besoin vital de faire du feu.

« Du plus luxueux… à la rue. Du cavalier à la bête. D’amont en aval. Les ordures descendent, les ors montent. Une seule chose est également distribuée : la fumée, » remarqua-t-il, une plaisanterie qu’il faisait souvent. Et à chaque fois, il pensait aux cendres. Les cendres, elles, retombaient aussi. Son regard se porta sur le jeune homme en peignoir à ses côtés ; leurs visages étaient trop proches pour qu'il puisse lui dissimuler la moindre micro-expression.

« C’est une question personnelle, mais… que pensez-vous de tout cela ? C'est que j’ai entendu certains jeunes gens, lorsque j’étais moi-même Pupille dans vos régions, déclarer qu’un cheval en liberté était ce qu’ils avaient jamais vu de plus beau, et qu’ils achetaient les leurs dans l’intention de ne point les monter. »
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Jeu 23 Fév 2017 - 15:32
Enjouement étrange qu'était celui du garçon! Comme il contrastait avec le sérieux fatidique du banquier!
"Que les dieux nous conservent tout court!"
Mille fois il aurait pu mourir, mille fois il avait lancé les dés de son existence à la table de jeu des divinités mortuaires, mille fois il avait été épargné: combien de temps cependant les déités supporteraient-elles cette mascarade? L'imagination du jeune homme s'échauffait: deviseraient-ils jamais en tranquilles vieillards, assis à ces mêmes fauteuils, tenant leurs verres d'une main branlante? Sa vie serait-elle cueillie avant l'heure par quelque espion raclusien ou par un agent de l'empire face aux manigances qu'il projetait d'exécuter? Ne venait-il pas quelques instants auparavant de compromettre son image et sa sécurité en furetant parmi les liasses de données de son tuteur?

Ces mises en péril aiguillonnaient sa vitalité, accrochaient savamment son âme à ce corps déjà marqué des coups du sort, abreuvant cet esprit insatiable d'émotions et sensations tel le fou recherche la preuve de sa conscience et le désespéré son bonheur perdu. Dans la balance du destin suspendu, le pupille profita de l'occasion offerte de mieux découvrir la disposition de la maison.

"La chambre me conviendra parfaitement. Quant à votre cousine, j'espère qu'elle trouvera un époux avec lequel s'accorder; je vous suis gré cependant de ne pas me mettre sur la liste, je n'ai aucun attrait pour le mariage."
Qu'il paraissait fier et farouche en prononçant ces mots! Comme il aurait paru ridicule et indécent également à n'importe quel enfant de bonne famille marié pour les intérêts d'une dynastie dont les siècles glorieux écrasaient de leur pesant héritage les individus ajoutés aux branches mais engoncés dans les racines du devoir!

Onésime se rappela soudain à qui il avait affaire au trait d'humour de son tuteur. Un rictus amer déforma ses traits juvéniles, soit que ce fut à l'idée des déchets, soit qu'il goûta peu la plaisanterie de son vis-à-vis. Si les ordures devaient descendre, l'apprenti noble aurait bien expédié tous ces puissants avides et corrompus dans la rue. Quelle rage lui tordait le coeur! Le regard perçant de M. Brisendan le scrutait, quêtait la mimique du comédien et cherchait à la distinguer du coeur de l'homme. A son ire succéda ces vieilles alarmes d'imposteur, la sourde crainte du funambule hasardant à chaque pas la durée de ses jours.

L'émotion fut finalement plus forte que la prudence: le rire mordant jaillit de la gorge déployée, en dissonance avec la triste passion inondant sa prunelle. Ils aimaient à laisser libres leurs chevaux?!
"Bien sûr qu'ils peuvent s'émouvoir de la liberté de leurs bêtes quand ils chevauchent et fouettent leurs esclaves, auxquels ils ne prêtent pas même la faculté d'entendement ou de raison! Leurs carnes ont plus de valeurs que les hommes, les femmes ou les enfants nés dans les chaînes!"

Au prix d'un effort extrême, le jeune homme se fit violence, calma ses ardeurs revendicatrices et ajouta avec cynisme:
"Si vous souhaitez investir, vous avez là une première idée. Songez néanmoins que les cavales ne peuvent pas ouvrir de compte en banque..."
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Jeu 23 Fév 2017 - 16:39
Il était parfaitement vrai que les jeunes gens avec lesquels Ross avait tenu cette conversation à l’époque ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez, et n’avaient pour la plupart aucune conscience des implications morales de leurs déclarations. Il recherchait volontiers, en ce temps-là, la compagnie d’êtres qui le dépaysaient de son ambiance familiale : des fous, des esthètes, des rêveurs, quelques dangereux personnages aux ambitions démesurées… il ne les admirait pas, ni ne les écoutait vraiment ; il profitait du spectacle, comme il l’aurait fait d’une visite au zoo. Et il se demandait souvent ce qu’étaient devenues depuis toutes leurs flamboyantes résolutions. Les siennes n’avaient pas beaucoup évolué, hormis dans un certain domaine. Il faut dire qu’il s’était marié depuis.

Ross écouta son interlocuteur sans changer d’expression, puis hocha la tête, se leva et gagna son bureau. Il rouvrit le tiroir contenant ses notes : à cet instant, un léger sourire passa sur ses lèvres, et son regard revint au jeune seigneur de Malterre, qu’il dévisagea sans un mot. Il sortit sa liasse de papiers, la classa de nouveau dans un réflexe perfectionniste, la déposa et y inscrivit une phrase, sans prendre le temps de s’asseoir.

“Ne vous inquiétez pas, rien de bien critique. Je note que vous avez le sang chaud,” annonça-t-il en rangeant les papiers à leur place. “Ce n’est pas une mauvaise chose, pas du tout. Mais il faudra que je prenne des précautions.”

Il ramassa sur le coin de son bureau la cravache détachée du mur un peu plus tôt, et rejoignit son pupille en la rangeant sur son coude à la manière d’un officier à la parade. Il avait remarqué à quel point la vision de cet objet le perturbait ; que l’explosion anti-esclavagiste du jeune homme soit due à l’alcool qu’ils avaient bu, aux réflexions provocatrices énoncées par Ross lui-même, ou à quelque traumatisme d’enfance impliquant l’esclave préféré de ses parents et un châtiment corporel particulièrement brutal, le banquier n’en avait cure. Il avait entrepris de le pousser dans ses retranchements. Tandis qu’il se rapprochait, son discours, lui, demeurait parfaitement pacifique et bienveillant.

“Si, au cours d’un dîner, vous répondez à une question qui pourrait fort bien vous entraîner dans un discours insipide sur l’architecture ambrosienne par une tirade politique, il sera bon que j’intervienne. J’espère que vous n’interpréterez pas cela comme une opposition, ou un dénigrement de vos talents d’orateur.”

Arrivé auprès du fauteuil, il tira la cravache de sa position de repos et la pointa vers la petite maison, dont il entreprit de refermer un à un les petits murs sculptés. Il estimait que la leçon de repérage domestique avait duré assez longtemps. L’objet redouté fut déposé sur le bord de la table, stratégiquement entre Onésime et son verre.

“Mais lorsque le sang s’échauffe, on a tôt fait de dépasser sa pensée et d’offenser un important personnage. J’aimerais vous assurer des débuts diplomatiques plus agréables et utiles que ceux-là.”

Ramassant son propre verre, le banquier servit d’abord son invité, puis lui-même, avant de se réinstaller dans le fauteuil voisin, les yeux fixés sur le feu mourant. Rien ne pressait. La confrontation qu’ils attendaient tous deux confusément finirait par se produire. De son côté et à son âge, il lui suffisait de le savoir pour l’attendre paisiblement.

Et, tout au fond, il devait bien avouer qu’il enviait l’humeur ardente et brillante de ce gamin. Il se sentait extraordinairement vieux par instants, vieux comme sa lignée. L’enthousiasme qu’il démontrait si volontiers restait souvent de surface. Il n’en avait pas toujours été ainsi. Et le spectacle d’un pupille ne faisait que lui rappeler à quelle courte distance dans sa vie se situaient les étincelles de sa jeunesse. Il se demandait de quoi était faite la frontière invisible qui l’en séparait à présent.

C'étaient là des considérations faites pour les philosophes ; en temps ordinaire, son sens pragmatique de l'utilitarisme du neurone moyen l'en aurait vite détourné. Mais en ce moment, vautré dans un fauteuil devant un bon feu, une liqueur dorée à la main, il se sentait morbidement attiré par les prunelles vénéneuses de la mélancolie. Une chance qu'il soit accompagné. Une fois encore, il vida son verre un peu trop rapidement, décidément attaché à chasser de son âme une notion opiniâtre à laquelle il n'accordait aucun droit de visite.
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Ven 24 Fév 2017 - 1:19
Son tuteur avançait, inéluctablement; armé de l'objet de ses craintes, il avançait encore et encore; il approchait dans le même temps qu'Onésime reculait, le dos épousant le fauteuil, prêt à le faire basculer. Le garçon déglutit avec peine, raide, le regard défiant, honteux d'avoir été pris en flagrant délit d'espionnage. La leçon fut magistrale, les paroles abattues avec un calme placide, cinglant la fierté du jeune homme qui se découvrait lui-même bien imprudent et bien sot. Son hôte avait raison: son esprit lui ferait mériter cet objet tôt ou tard; le pupille n'avait qu'à se maudire lui-même pour ces éclats malvenus.

Soit! Sans broncher, il subirait ce courroux, son enveloppe charnelle recueillerait les coups de ce nouveau joug tandis que l'idéal pour lequel il avait lutté croîtrait toujours plus ardemment dans un coeur clandestin. Le masque impassible retomba, figea l'albâtre de de son visage en une muette bravade, la bouche insensiblement déformée d'un rictus plein de morgue. Quoi de nouveau pour le jouvenceau? Il avait connu la misère de l'esclavage, collaboré avec de puissants raclusiens pourtant haïs, compromis son honneur dans la fange avide des ambitions d'une nation adorée et honnie, et maintenant? Que pouvait-il bien craindre?

"Soit! Qu'attendez-vous de moi?"

Le gamin jaugea cet être à peine plus âgé, déjà circonspect et sage. Laissant de côté le verre servi, Onésime prit le parti d'étudier les hypothèses que son entendement enivré voulait bien lui présenter:
-M. Brisendan, traitre à l'empire, collaborant avec d'obscurs agents de la ligue, souhaitait l'utiliser afin de continuer les rapts technologiques, brutalement interrompus à la mort de Sire Elrich Zullheimer: situation connue, rien d'alarmant, réenclencher le processus de sabotage des plans dérobés...
-M. Brisendan, sérieux détraqué amateur d'esclaves depuis son séjour à Miyrt, ayant découvert sa situation, se promettait de déverser sur l'échine de son pupille ses élans orageux: rien de nouveau sous le soleil, il lui suffirait de faire profil bas et de se fondre avec le décor.
-M. Brisendan le considérant simplement comme un petit nobliau stupide, défenseur des méthodes traditionnelles à grand renfort de châtiments corporels, comptait inculquer ses leçons en les ponctuant de rossées destinés à mieux ancrer ses instructions dans le cerveau soumis à un traitement radical: contexte nouveau mais a priori parfaitement gérable.

Le jugement grisé, Onésime continuait de fixer d'un regard vague l'arme posée sur la table, content de lui-même et rasséréné. Quoiqu'il méconnut le plaisir pervers incitant son hôte à temporiser la bastonnade promise, il se sentait tout à fait prêt à déjouer les pièges tendus par le destin.

Ne dit-on pas que les sots sont heureux? Figurez-vous que, ravi de ses conclusions, le sire de Malterre l'était. "Que l'on est bien dans ce fauteuil, tout de même... Cela a du bon d'être riche." Sur ces prosaïques réflexions, évacuant un trop plein d'émotions et d'ivresse, il bailla... et s'endormit.
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Ven 24 Fév 2017 - 11:05
Lorsqu’un jeune homme de bonne famille reposait un verre plein sans lui accorder un regard, c’est qu’il était généralement très préoccupé. Ross aurait donné cher pour être une petite souris dans le labyrinthe de cet esprit et observer ce qui s’y tramait. Il en savait assez pour supposer que ce n’était pas une fête insouciante, mais pas suffisamment pour surprendre les propos qui pouvaient s’échanger entre ces murs encore hermétiques. Il se contenta de répondre à la question posée… avant de s’interrompre en constatant que la fin de sa phrase n’avait pas été entendue.

“Votre confiance. Et dans ce but, je fais le premier pas : on n’offre pas une arme à quelqu’un en qui on n’a pas...”


Les yeux du pauvre garçon s’étaient fermés ; Ross sourit malgré lui, avec cette malice légèrement impitoyable d’un aîné qui constate sa supériorité ; il revint à son bureau et nota la quantité d’alcool qu’il avait été capable d’ingérer avant de s’effondrer. Il ajouta en marge : fatigue et stress.

“...Confiance.”

Puis il regarda autour de lui. Le bureau était à nouveau désert, d’une certaine façon. La solitude, en revanche, avait disparu. Il se dirigea vers la porte, l’ouvrit et glissa un mot à un employé qui passait le plumeau sur la galerie de portraits de famille qui émaillait le mur de son charme… particulier. Au bout d’une minute, il lui fut apporté une couverture de plaid bleu qu’il prit avant de refermer soigneusement la porte. Depuis qu’il avait constaté le sommeil réparateur où avait sombré son visiteur, il n’avait pas fait un bruit.

Revenant au cercle de fauteuils, il s’assura que la position dans laquelle Onésime s’était installé n’avait rien de trop inconfortable ; pas de bras coincé qui risquait de perdre sa circulation sanguine, pas d’angle de la nuque qui lui causerait des torticolis au réveil… Très bien. L’instinct du chaton mouillé qui arrive jusqu’à un fauteuil devant une cheminée, sans doute. La robe de chambre, naturellement, bâillait un peu ; elle ne suffirait pas à lui tenir chaud, maintenant qu’il était immobile. Son hôte s’inclina en déployant la couverture, et fit en sorte de l’y enrouler dans la mesure du possible, jusqu’au menton. Il observait toujours avec une acuité perçante ce visage mobile, où étaient passées ce soir presque toutes les émotions humaines.

Sans en tirer de conclusions à voix haute, il se releva finalement, gagna son bureau et cette fois, se remit au travail. Par moments, il descendait chercher quelques documents à l’étage inférieur, et revenait les étaler sur sa propre table, un pli soucieux barrant son front, avant de s’efforcer de les arranger en un ordre nouveau à grand renfort d’annotations nerveuses. Il emplissait des classeurs, appuyait sa tête dans ses deux mains pour de longs calculs mentaux, ressortait d’autres tiroirs de vieux dossiers sur de vieux clients. Une heure, puis deux, puis trois, s’écoulèrent ainsi. De temps à autres, il se levait pour ranimer un peu le feu dans la cheminée.

A son tour, il eut sommeil. Il laissa tout le temps à Onésime de se réveiller naturellement, en cessant de se montrer parfaitement silencieux, et en prenant à son tour une douche rapide derrière son paravent fleuri ; il se risqua même à chantonner l’air à la mode. Mais rien n’y faisait. Ce n’était pas la simple stupeur de l’alcool, c’était un vrai sommeil de gamin fatigué – et capable de trouver du repos dans n’importe quelles circonstances, nota-t-il ; certes, ce fauteuil était confortable, mais même s’il y avait été assoupi, un tel mouvement dans la pièce l’aurait réveillé instantanément. Là où un autre aurait somnolé, son organisme regrettant le confort supérieur encore de son lit de soie et de plume, son Pupille dormait réellement. Inutile de prendre cela en note : il avait déjà placé quelques remarques à cet effet. “Loisirs rustiques ?” Il lui demanderait cela le lendemain. Ce serait en effet une explication à l’absence… d’exigences, disons, de celui qui avait pourtant le profil d’un mirliflore trop gâté.

Il n’allait tout de même pas l’abandonner dans ce qui n’était même pas un salon, avec pour seul petit déjeuner les boissons fortes du bar, et pour tout réveil, le débarquement en fanfare du personnel de nettoyage, aux aurores, qui ouvriraient les tentures et secoueraient les tapis…

Quelques minutes plus tard, Onésime se trouvait dans la chambre qui lui avait été allouée, et il y avait à son chevet une dame à la voix douce, aux cheveux de sirène et à la robe bleue, qui interrogeait Ross à son sujet. Ce dernier répondait par monosyllabes : il était en train de rédiger un mot qu’il plaça sur la table de chevet. La pièce était plongée dans l’ombre.

“Eh bien… Soyez le bienvenu chez nous, jeune seigneur de Malterre,”
dit finalement la femme en se relevant. Il y avait un sourire dans sa voix. “Et bon rétablissement.”

La note posée contre le pied de la lampe était pliée en deux. La partie visible en disait : “Selon l’heure de votre réveil, je serai dans mon bureau ou, de neuf à dix heures, à mon cours de sport au dernier étage. N’hésitez pas à me rejoindre.” En ouvrant ce papier, on pouvait également voir un autre paragraphe, plus discret : “J’ai dit à ma femme que vous étiez malade. Si vous la croisez demain, efforcez-vous d’en avoir un peu l’air.”
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Ven 24 Fév 2017 - 16:28
Pour dormir, il dormait! A peine dérangea-t-il sa posture d'un léger mouvement de tête et d'une sorte de suçotement instinctif de la bouche lorsque son tuteur prévenant, bien loin de lui administrer une volée couvrit sa frêle carcasse d'un plaid moelleux. Qui de l'alcool ou de la tension accumulée était la cause de cette léthargie, si profonde qu'Onésime ne sortit pas même des bras de Morphée, transporté par des bras bien réels jusque dans un lit douillet et confortable. Quelles visions peuplèrent ses rêves, mouvant légèrement ses prunelles sous des paupières obstinément closes? Il n'en garda aucune conscience, le flou de ses songes enfui à jamais dans l'obscurité d'une nuit qui ne devait lui laisser comme souvenir qu'une regrettable céphalée.


Un oeil s'entrouvre, puis l'autre. Un rayon de soleil, perçant la mince frontière entre les lourdes étoffes des rideaux, traçait en rais de lumière un éclat doré dans la chambre où il se découvrit allongé. Son esprit confus tâcha de rappeler à sa mémoire ce qui avait pu le mener là: le chemin qu'il emprunta pour ce faire était nébuleux, à peine éclairé de quelques réminiscences. En homme pragmatique, il décida de remettre cette quête à plus tard. Etirant ses membres, appesantis d'avoir été plongés dans une si longue torpeur, il inspira, emplissant ses poumons de l'air délicat et confiné de la pièce. Les doigts, nervurés et musclés tant par la navigation que par la pratique de la musique vinrent extirper de ses yeux, encore emplis de la langueur du sommeil, les derniers lambeaux de rêverie subsistant au coin de ses paupières.

Le jeune homme versa dans une cuvette de faïence émaillée un peu d'eau, issue d'un broc destiné à la toilette matinale, et la recueillant dans ses paumes, y plongea sa figure. Un coup de peigne, de brosse à dents, puis il revêtit un nouvel habit, se demandant ce qu'il était advenu de celui qu'il portait la veille... Ah oui! Il avait été aspergé par une flaque d'eau! Ensuite? Il avait suivi un employé jusqu'au bureau de M. Brisendan, qui était en fait l'employé... Drôle d'histoire, l'avait-il ramenée du pays des songes?

Remarquant le papier trônant sur sa table de chevet, il le déplia et y découvrit l'invitation de son tuteur. Manifestement, Madame avait dû croiser sa dépouille ivre morte trimballée dans les couloirs; pour une première entrée en matière, il était difficile de faire pire. Avait-elle gobé la fable de son mari, ou les relents d'alcool du garçon avaient-ils atteint ses narines?

Il s'agissait maintenant de rejoindre le banquier: pour cela, il lui fallait connaître l'heure. Ah, et savoir se repérer dans la demeure... Première étape: quitter la chambre. Il croisa une domestique qui répondit aimablement à ces deux questions, lui indiquant la direction du bureau de l'héritier de la Goblin Bank ainsi que celle de la salle de sport. Onésime s'y rendit sans tarder; il serait bientôt 9 heures, et peut-être les deux hommes auraient-ils encore l'opportunité de s'y croiser.

Seul le silence répondit au son percussif de son index contre la porte. Le pupille attendit, hésita, puis tourna la poignée. Avec l'image du bureau lui revinrent en mémoire certains des évènements de la journée précédente; il chancela, se rattrapa au chambranle de la porte, tituba vers le fauteuil où il s'était ratatiné puis endormi. Ses remembrances étaient-elle réelles, ou chimères de son imagination, apposant sur la personne de son protecteur le masque des maîtres, sa paranoïa confondant le rôle de pupille et celui d'esclave? Désorienté, le jouvenceau tâcha de démêler le bon grain de l'ivraie dans ces vestiges mémoriels, archéologue de sa propre mémoire enfouie sous les flots capiteux.
En vain.

Ce serait probablement l'intéressé lui-même qui serait le plus en capacité de répondre à cette question: avait-il halluciné le rôle de maître-esclave de m. Brisendan, ou la vérité était-elle pire que ses craintes? Ces réflexions, conjuguées à son mal de crâne, amenèrent à la salle de sport le jeune homme, un léger trait soucieux barrant imperceptiblement son front. Il avait hâte autant qu'il redoutait ce moment de retrouvailles, ou devrait-on dire, d'une deuxième première rencontre...
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Ven 24 Fév 2017 - 18:22
Le professeur de combat portait un masque qui couvrait l’intégralité de son visage. Seul un flot de cheveux teints s’échappaient à l’arrière ; une combinaison blanche renforcée engonçait son corps jusqu’aux poignets et aux chevilles, et ses mains étaient enveloppées de solides gants de cuir épais ; ses bottes semblaient littéralement taillées dans le même animal. De son côté, Ross, dans la même tenue, avait préféré un masque vitré qui laissait voir son visage. Ils bondissaient de part et d’autre de la salle comme deux beaux diables, leurs reflets dansant dans les lueurs cuivrées du carrelage impeccable et leurs coups résonnant aux échos des plafonds, étrangement dépourvus de décoration dans cette pièce. Des fenêtres au sommet des murs laissaient filtrer la lumière grise du dehors, où dansaient quelques particules de poussière dérangées par les bonds des deux adversaires.

On les entendait s’escrimer bien avant de les voir. A l’arrivée du Pupille, vêtu de frais et parfaitement remis de ses désastreuses aventures, Ross parut oublier dans quel affrontement il se trouvait engagé et se tourna vers lui pour lancer une salutation ; un coup porté de biais le cueillit sournoisement sur la nuque, et l’envoya titubant à un mètre. C’est avec une grande difficulté qu’il para le coup suivant, un genou en terre, les deux mains levées devant son visage par réflexe.

Les objets à l’aide desquels ils se battaient étaient des baguettes de cuir qui paraissaient tressées autour d’un corps métallique, et se terminaient en embouts sculptés ; à bien y regarder, il s’agissait d’une petite figurine de déité en bois précieux pour le professeur, et d’une tête animale en ivoire pour Ross. Le manche, plus épais pour tenir bien en main, s’ornait d’une dragonne, que Ross avait passée à son poignet, mais que le professeur dédaignait, apparemment pour faire passer l’objet d’une main dans l’autre à volonté.

C’étaient des cravaches, non pas celles dont on cinglait la croupe des chevaux rétifs, avec leurs embouts plats et flexibles qui sifflaient dans l’air, mais de véritables armes parachevées de métal et de matériaux solides ; et il y avait, dans ces embouts sculptés, quelque chose de ces chevalières ornées dont certains se servent pour signer les coups qu’ils portent au visage, et en laisser le souvenir impérissable. Pour être exact, tout à fait le genre d’objet que Ross avait déposé devant son nouvel invité la veille, avec des résultats si inattendus.

« Pause ! » cria Ross en se relevant, reculant par précaution. Le professeur s’arrêta au beau milieu d’un nouvel assaut, aussi redoutable que celui d’un cobra, et retira son masque en raillant d’un ton narquois : « Je m’en doutais. Veillez à ne pas vous montrer si distrait lorsqu’un joli garçon passera sur un champ de bataille. »

Le banquier eut une moue singulière, comme s’il réprimait l’impulsion de lui tirer la langue. Sur l’instant, il était un rien trop essoufflé pour protester. Il prit appui sur une petite colonnade qui ne supportait aucun vase – peut-être suite à un malencontreux accident. A son tour, le professeur tourna son intérêt vers le nouveau venu, s’approcha en rangeant son arme à sa ceinture et releva le menton en le dévisageant brièvement. C’était une femme de haute taille à l’épaisse chevelure argentée, qui n’aurait pas déparé au milieu d’une galerie de déités chasseresses et d’amazones des temps anciens. « Bienvenue, jeune seigneur. Si d’aventure vous avez envie d’essayer, je suis à votre service. » Jamais ces mots n’avaient été prononcés d’une voix plus chargée de défi et d’amusement. Une courbette rapide les suivit, mouvement de gymnastique plutôt que marque de respect. Rien de servile chez cette employée-là.

« Bonjour, » intervint Ross en jetant son propre masque à terre, et en retirant son gant pour venir serrer la main de son pensionnaire. Le professeur leva les mains en reculant de quelques pas, comme pour signifier qu’elle ne s’interposait pas. Il y avait quelque chose comme des plaisanteries à demi-mot dans tout ce qu’elle disait. Mais Ross ne semblait pas en être dérangé. La force de l’habitude, peut-être, ou la conscience d’une nécessité de s’endurcir à de telles manœuvres de déconcentration. Il eut un léger haussement d’épaule, avec un signe de tête vers la silhouette qui s’écartait pour procéder à quelques étirements.

« Ne faites pas attention. Mais, c’est vrai, je crois que vous feriez bien d’en profiter. Quelle que soit votre arme de prédilection, vous progresserez beaucoup avec elle. » Il se permit un contact du dos de la main contre le front d’Onésime, et demanda un peu plus sérieusement : « Votre… fièvre d’hier s’est-elle apaisée ? »

Ce touchant instant de sollicitude parut exaspérer le professeur, qui revint à grands pas dans leur direction, ses talons sonnant sur le carrelage. Sa main gantée se referma sur le col de Ross, qui décolla de sa position comme une plume et se rétablit de justesse, sur la défensive. « Il est assez grand pour se servir à boire tout seul, et je vous rappelle que nous n’avons qu’une heure de tête à tête. »

Le duel reprit comme il s’était interrompu : sans saluts, sans politesses, dans un style des plus… comment dire, c’était le style que l’on pratiquait sur les docks, durant la nuit, au sortir des établissements de mauvaise vie. D’ailleurs, Ross ne combattait pas ses pairs de la Cour ; il préférait nettement qu’ils le croient inoffensif, et que ces leçons passent pour des leçons de danse. Ce qu’elles étaient en quelque sorte. Après de telles voltes, il était rompu à n’importe quel tango. Il n’avait pas eu le temps de remettre son casque, et en serait certainement bientôt puni. Par une sorte de provocation, il poursuivit cependant sa conversation.

« Dans le coin de la pièce, sur votre droite, vous trouverez une collation. Elle est prévue pour moi, mais comme d’habitude, il y en aura trois fois trop. N’hésitez pas à vous servir. »

Fauché au jarret par un coup rasant, il bascula de bon coeur pour mieux rouler et se relever. Il ne pouvait pas détacher son regard de l'adversaire aux mouvements de serpent et au rire vénéneux qui gravitait autour de lui ; il en était réduit à parer tant bien que mal, sans pouvoir attaquer. Mais il mettait un point d'honneur à ne s'adresser qu'à son invité.
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MessageSujet: Re: [CLOS]Chimneys of Fire [Onésime] Ven 24 Fév 2017 - 23:47
Qu'ils étaient beaux, ces combattants virevoltant pour leur salut! Comme il enviait leur grâce, leur souplesse, leur maîtrise! Ils bondissaient, entrechoquant leurs armes, puis retombaient sur leurs appuis avec l'agilité de félins prêts à repartir aussitôt. Pétrifié d'admiration, il en oublia sa migraine, dévorant du regard leur passe d'armes en novice impressionné. Une grimace de douleur s'étala sur sa figure lorsqu'il vit son tuteur recevoir un traître coup en réponse au salut qui lui était adressé. Ses joues s'empourprèrent, ses iris se détournèrent, ne pouvant soutenir ni le compliment ni la railleuse allusion portant atteinte à l'homme déjà à terre.

Le jeune homme, peu au fait des préférences de son tuteur, considéra l'insinuation comme une provocation visant à déclencher une contre-attaque impétueuse, à la manière dont les gaillards virils se cherchent querelle. Grand seigneur, M. Brisendan laissa passer l'outrage en vue de présenter ses civilités au garçon, embarrassé d'interrompre cette ardente leçon.

Son regard accrocha les armes des belligérants au repos. Le banquier était donc adepte de ces cravaches particulières; par quel détours tortueux son cerveau malade et paranoïaque en avait-il conclu que cet équipement servirait à marquer ses chairs? Il préférait mettre cette interprétation fantaisiste sur le compte des songes de la nuit, laissant la réalité de la veille dans une nébuleuse moins compromettante quant à l'opinion qu'il se forgeait de lui-même.

"Bonjour Monsieur, bonjour Madame. J'accepterai l'invitation avec joie, mais crains d'irriter votre patience face à ma gaucherie."

Onésime avait connu des batailles: celles où les balles fusent, où la fumée sort des gueules des canons, les hommes accrochés aux cordages ou indistinctement bigarrés en une marée de chair et de sang sur le bastingage et le pont, se pourchassent sur les coursives, esquivant l'épée pour mieux recevoir le projectile perdu filant dans les airs. En comparaison de ce savant pas de deux, ce qu'il connaissait du combat s'apparentait à une cacophonique bacchanale.

Le contact de cette main, presque maternelle dans sa douce prévenance, lui tira un soubresaut curieux. Habitué à la rude camaraderie des matelots ou à la protection étouffante du vieillard de Malterre, il ressentait dans ce toucher une tendresse dont il était peu coutumier. Le professeur le tira de cette impasse en assaillant son concurrent, visiblement agacée par cette distraction.

La joute reprit, les coups cinglèrent, danse vénéneuse de deux corps mêlés pour mieux se blesser. L'étrange badine le fascinait et le révulsait à l'instar d'un serpent. Instrument des maîtres, la perspective de s'emparer d'un tel manche provoquait en lui des sentiments contraires: sacrilège d'esclave, attrait du révolté en quête de vengeance... Les stigmates imprimés à jamais en marques indélébiles sur sa peau pâle lui rappelaient trop bien ce qu'il en coûtait à celui subissant ces cruelles caresses.

"Permettez-moi, plutôt que de dérober votre repas, de répondre favorablement à la proposition de Madame. Le temps d'aller chercher le nécessaire, et je serai de retour parmi vous."

Abandonnant à regret le spectacle, Onésime fila dans sa chambre et délestant au loin sa répugnance, s'empara de l'objet accordé qui l'avait tant tourmenté la veille ainsi que par le passé, pour revenir promptement sur la scène délaissée. Point d'armure matelassée pour le garçon _"c'est bon pour les mauviettes", aurait dit son instructeur de combat à l'épée, vieux loup de mer aussi fiable que l'eau qui dort_ qui se présenta donc nu pieds et en chemise, prêt à en découdre pareillement au jour où il avait manié pour la première fois l'épée sur une grève de sable fin. Ne restait plus qu'à apprendre le maniement de ce machin...

Placé sur le côté, le jeune homme s'essayait à la reproduction de certains mouvements, observés avec un zèle curieux et juvénile. De vieux réflexes d'estocade surgissaient parfois, offrant un tableau bizarre et comique d'un élève pris en flagrant délit de médiocrité; il continuait ses tentatives pourtant, analysant le poids de l'arme, sa vitesse ou encore la façon dont elle se courbait sous la pression de l'air, s'évertuant à apprivoiser l'instrument.
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