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 :: Prologue final :: La salle des archives

Spread your wings [Ross Brisendan]

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MessageSujet: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 27 Fév 2017 - 17:24
Les rires des dames le poursuivaient encore, bien loin dans la rue voilée d'obscurité, bien loin dans cette nuit endimanchée d'étoiles, bien loin dans ce coeur emballé où ils rebondissaient encore en de narquois échos; sa cervelle étourdie de leurs parfums et de leur babil, il avait prétexté une migraine due à un surplus de travail pour fuir la demeure enjouée du banquier où Madame Brisendan avait requis ses services afin de servir ses aristocratiques amies venues la congratuler pour l'héritier qu'elle portait.

Une indicible tristesse l'avait saisi dans ses mains grêles, abattant sur son humeur un hiver peu de circonstances dans cette atmosphère de printemps et de réjouissances fêtant cette future vie destinée à éclore. Ses sentiments étaient confus, embrouillés dans un amas dont il peinait à distinguer les fils. Pourquoi tant d'amertume? Il avait félicité Miranda, charmante hôtesse, toujours prête à épancher sur lui ses instincts maternels inassouvis, égayant les repas de la famille pour le jouvenceau peu intéressé par les conversations concernant les investissements financiers. Ces deux êtres solitaires, si différents par ailleurs, s'étaient presque consolés l'un l'autre dans ce jeu où ils étaient coincés.

Pourquoi la porte de son âme restait-elle obstinément close à la joie qu'il aurait dû partager et accueillir? Etait-il jaloux de cet enfant à naître? Il en rit lui-même, un rire aigre et moqueur qui vint lui tenir compagnie en cette soirée solitaire. Jaloux? Ridicule! Il était de passage dans cette famille, il l'avait su dès le départ: il n'y avait pas sa place, ni en tant qu'Onésime de Malterre, ni en tant que personne d'autre.

S'était-il trop attaché à ce lieu? Insensé! Quels liens pouvaient bien l'attacher à un endroit où il restait enfermé la plus grande part de la journée à éplucher des biographies de personnages de la Cour, accordant quelque répit à sa cervelle uniquement pour fourbir son corps dans l'oubli bienfaisant qui apparaissait toujours suite à ses combats contre Darienne? Dans cette cage dorée, sa soif de liberté mise à mal avait cherché dans les relations avec le couple Brisendan une échappatoire à l'intuition pernicieuse lui soufflant ces mots: "tu es toujours prisonnier."

Et il l'était. Captif d'un idéal trop grand pour ses maigres épaules, ingérant les informations destinées à duper ces puissants dont il apprenait la vie; captif d'un manoir dont certains occupants avaient insensiblement attaché son coeur à leur personne; captif d'un plan qui le mènerait à sa perte certainement.

Assis sur le bord du port, les jambes pendantes au-dessus des eaux sombres que sa prunelle fixait sans les voir, le jeune homme interrogeait sa mélancolie en vain: obstinément muette, celle-ci se refusait à lui révéler l'origine de son trouble. Il n'avait pas le droit d'affectionner ces nobles, et la faiblesse de son caractère face à cette tendresse le hérissait contre lui-même, piquant sa conscience des stalactites tombant de sa mémoire pour mieux le fracasser dans sa culpabilité.

Le vieux de Malterre, si fragile, si démuni face à ce faux enfant retrouvé, la sollicitude de ses hôtes avaient arrosé la graine en mal d'amour gisant sous cette svelte poitrine. Tel était son problème: il aimait ces êtres, le transformant en parjure de la promesse qu'il s'était adressée de ne jamais aliéner son esprit avec ce type d'émois malvenus. Quels recours avait-il à présent? Fuir? Embarquer sur le premier voilier en partance, négliger ses desseins, abandonner le vieillard et le banquier. Le vieillard retrouverait son véritable fils, le banquier un autre pupille et lui-même sa sérénité.

Ce plan lui parut tout à fait sensé, mais quelque chose taquinait son sein ainsi que l'abeille bourdonnante trouble la fleur: les automates. Il n'en aurait jamais percé le mystère. Cet aveu d'échec fondit sur lui, l'enveloppa de regrets et de chagrin, lui rappelant sa propre incapacité à modifier le cours des choses, de la même façon qu'il ne modifierait jamais le cours de l'onde sise au dessous. Tout au plus, par un brusque plongeon, dérangerait-il un instant la liquide surface pour mieux y sombrer.

A quoi donc était promise cette vie inutile? Concrétiserait-il jamais cette folle promesse qu'il avait faîte à un peuple de misère? En quoi les biographies apprises lui permettraient-elles jamais de parvenir à ses fins? Il soupira, morfondu, contemplant d'un oeil hagard le nouveau détour qu'avait pris son existence. Saisi alors par une soudaine impulsion, son cerveau lui présenta une idée qui lui parut d'autant plus pertinente qu'elle était absurde et disproportionnée à la situation présente.

"Bien. Pile: je m'embarque. Face: je reste."

Le jeune homme contemplait la pièce, prêt à la faire tournoyer pour jouer sa vie selon les caprices hasardeux de cette petite sphère cuivrée.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 27 Fév 2017 - 19:48
La nuit était pleine de lumières ; impossible de se reposer les yeux. Ross avait l’impression que son crâne allait exploser. Il aurait voulu rentrer sous terre. Mais il avait déjà beaucoup marché, et il ne savait pas où il était ; mieux valait sans doute s’arrêter. Il remarqua un banc, s’assit, prit sa tête entre ses mains pendant quelques secondes, puis sortit un fin cigare de sa poche, le considéra un instant, et le lâcha soudain dans un juron. Un faux mouvement. Il fit la grimace et hésita. Ramasser le cigare ? Non, il ne pouvait pas. Le laisser là ? C’était tellement stupide…

Depuis le début de la soirée, il s’était amusé à mélanger les boissons fortes pour former de redoutables cocktails, qui étaient finalement arrivés à lui donner un léger aperçu de l’ivresse ordinaire. Mais assis là, au grand air, il se sentait déjà mieux. La soirée avait-elle vraiment eu lieu ? Il se rappelait, comme dans une brume, avoir couru hors de son domicile en écoutant Miranda crier aux domestiques d’aller prévenir toutes ses meilleures amies, et aux cuisiniers de se mettre immédiatement au travail. Elle était au bord de l’hystérie. Il lui avait même donné un baiser – il en avait aussi donné à Sarah, quand elle l’avait rejoint. Il avait passé quelques vêtements de soirée, s’était admiré dans le miroir en arborant un sourire radieux, avait rédigé deux petits messages et les avait fourrés dans sa poche avant de traverser le bâtiment qui le séparait de la rue. Tout cela était si confus...


Il avait glissé sous la porte du bureau de sa mère le mot destiné à l’avertir ; mais avant qu’il s’éloigne, elle avait ouvert la porte. Quelques minutes d’entretien plus tard, il était descendu par l’escalier de ce même bureau. Et il avait oublié dans sa veste le papier restant. Il avait couru… pourquoi avait-il couru si vite hors de la banque principale ? Il ne savait pas. C’était un passé révolu. Un autre monde. En tout cas, il avait sauté dans un véhicule pour se faire transporter au restaurant, réserver une table, et envoyer chercher Sarah. Il se souvenait plus ou moins d’avoir erré en regardant en l’air, et d’avoir failli tomber dans la fosse d’un chantier de construction. Tant de notions, pêle-mêle dans son crâne, tant d’images, une véritable avalanche… comme pour dissimuler le fond de sa pensée, où reposait une idée très simple, viscérale.

Il allait être père. Quand il rentrerait à la maison, il y rentrerait en père de famille. Cette idée l’avait fait sauter de joie à travers toute la ville pendant deux heures, et maintenant, elle le bloquait. Il allait devoir rentrer et affronter son nouveau statut. N’était-ce pas merveilleux ? Sa mère avait sans doute déjà collé sa femme au lit avec une tisane, et l’attendait pour achever la conversation commencée plus tôt. Il avait beaucoup de choses à entendre. Il n’était pas prêt, mais ce n’était pas grave. Il avait l’habitude d’ouvrir un dossier complexe et de le prendre à bras le corps avec tout le brio possible. Il avait une dynastie derrière lui qui le portait en avant. Il n’avait pas droit à l’erreur. Qu’il transmette simplement à cet enfant ce qu’on lui avait transmis autrefois, comme on le lui avait transmis. C’était la simplicité même, n’est-ce pas ?

Il promettrait, et il pourrait aller coucher sa migraine.

Le cigare au sol le faisait tiquer. Il les commandait tout spécialement, avec autorisation expresse de madame sa mère car il s'agissait en l'occurrence d'herbes thérapeutiques, et il les gardait pour les grandes occasions. Il sentait monter une certaine nervosité, comme une marée glaciale. Il replongea la main dans sa poche, et tomba sur le second papier. Il avait oublié de le déposer… Un sourire passa sur son visage ; il déplia le petit mot et le relut mentalement. Petit fragment de la réalité passée, encore accessible, petit rocher au milieu du chaos de cette ivresse momentanément domptée par la station assise.

« Cher monsieur de Malterre,
C’est avec un grand plaisir que vous l’annonce : je vais avoir un enfant ! Ma femme va avoir un enfant, c’est à dire, espérons qu’il est de moi ! Honnêtement, ça m’est égal, souhaitez-moi bonne chance, ou faites mieux : je dois voir quelqu’un à qui je dois beaucoup dans cette affaire, puis nous irons enterrer ma vie d’héritier où il vous plaira. Soyez à mon bureau à dix heures, soldat, et prêt à partir en mission ! Et faites une grosse bise à Miranda de ma part, elle l’a bien mérité.
L’heureux papa. »


Quelle heure pouvait-il être ? Comment faire comprendre à son invité qu’il valait mieux le rejoindre dehors ? S’il transmettait à un domestique une telle instruction, à quelle vitesse et avec quelles conséquences sa mère serait-elle avertie ? Il n’avait plus la force de réfléchir à tout cela. Il se leva, et aussitôt les symptômes de l’ivresse réapparurent. C’était tout de même un luxe que de pouvoir si aisément les dissimuler. Demain, Darienne qui ne s’y trompait jamais viserait le foie, et là en revanche ce serait plus problématique ; mais il assumerait. Il assumerait aussi qu’Onésime lui en veuille de l’avoir oublié. Voilà, pour ça, il avait toute la force nécessaire. La force d’inertie, ça ne manquait jamais.

Il allait aborder un homme au hasard, et voir ce qui arriverait. Etrangement, lorsqu’il était dans cette humeur d’incertitude flottante au gré de l’alcool ingéré – ce qui n’arrivait que rarement… il se rappelait la dernière fois, c’était avant l’arrivée de son pupille – ses pieds le portaient souvent de ce côté de la ville. Peut-être existait-il une pente qui conduisait insensiblement dans cette direction. Il faut dire que leurs bars valaient le coup d’oeil. Il faudrait qu’il lui montre ça, à ce jeune homme, un autre jour, pour se faire pardonner. L’espace d’un instant, son esprit quitta son corps et le contempla, avec toutes ces intentions confuses : inviter à prendre une cuite dans un bouge pittoresque mais glauque, pour se faire pardonner une autre cuite ? Ça n’avait pas vraiment de sens. Il se faisait confiance, cela dit. Pas de quoi paniquer. Il trouverait mieux le lendemain.

Tiens, c’était amusant, ce type assis au bord de l’eau ressemblait beaucoup à Onésime de Malterre.

Il fallut le temps de deux clignements d’yeux pour que Ross s’aperçoive que c’était lui. Une impulsion étrange lui souffla de faire demi-tour avant d’être remarqué. Il secoua la tête : au bout du compte, maintenant qu’il s’était engagé sur cette voie, autant la suivre. Au moins, il savait au-devant de quel embarras il se dirigeait. C’était en quelque sorte plus stable et plus rassurant que le terrain précédent. Il tenta, pour voir, de rebrousser chemin vers les ruelles ; mais non, la sensation d’erreur qui lui frappait au crâne comme un huissier revêche demeurait bien présente. Non, le programme de sa nuit n’était pas dans cette direction.

Il revint donc au quai, et s’assit prudemment à côté du damoiseau qui venait de faire sauter une pièce dans sa main. Aussitôt, il se sentit réintégrer avec un infini soulagement ce personnage à la fois espiègle et fraternel, compliqué de bonnes manières envahissantes et d'une autorité diffuse, toujours restée en filigrane, qu'il jouait à son encontre. Amusé, il lança, en se rallumant un nouveau cigare :

« Je ne peux pas jouer avec vous. Je la ferais tomber à l’eau. On ne dirait pas, mais j’ai fêté dignement la nouvelle, si vous voyez ce que j'entends par là. »

Le cigare ne tomba pas, quant à lui. On pouvait sans peine remarquer qu’il le maintenait assez fermement. Sans chapeau, sa cravate défaite, il était à peine moins correct qu’à son ordinaire ; mais c’était déjà un spectacle qui l’aurait horrifié lui-même s’il s’était aperçu dans l’eau du port. Par chance, elle était uniformément noire sous leurs pieds. Seules s’y reflétaient les lanternes des navires et le halo de la ville.

« A propos, il y a un courrier pour vous... » reprit Ross comme s’il se souvenait soudain de quelque chose. Il tendit la main vers Onésime, et l’ouvrit. Un petit papier, soulevé par un souffle de brise qui menaçait dangereusement de l’emporter, fit son apparition. A bien connaître le banquier, c’était évidemment une de ces notes dont il était coutumier pour communiquer en différé avec les occupants de son foyer. Il ne se demandait même plus si c’était une bonne idée. Il se sentait tout-puissant, imperméable à la moindre gêne. Le goût des herbes médicinales torréfiées emplissait son cerveau d'un brouillard des plus confortables.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 28 Fév 2017 - 0:12
Quel curieux tableau que ces deux êtres assis sur le port, l'un enivré d'euphorie, l'autre grisé d'amertume.
Face. La pièce retomba et délivra son message implacable, les dieux ôtant tout doute quant à l'interprétation de leur volonté en lui envoyant un émissaire inattendu. Le pupille laissa voguer sa prunelle au gré des flots éclairés de lunaires miroitements, souriant sans conviction à ce destin n'attendant plus que lui.

Il attrapa le papier du bout des doigts et le lut d'un oeil distrait. L'ironie de la situation l'amusa: combien de ses anciens compères, semant de la marmaille sur la terre où les menaient les caprices des flots, ne s'étaient jamais préoccupés du sort de leur rejeton? M. Brisendan, bien au contraire se promettait d'élever un héritier sans se soucier qu'il fut bien de son sang. Le garçon lui jeta un regard compatissant, songeant à la mascarade qu'il jouait au vieux de Malterre qu'il eut pu abandonner en un instant selon le tournoiement d'une simple piécette de métal.

"Congratulations" lança le jeune homme sans conviction.

Quelle serait sa réaction si lui-même devenait père un jour? L'idée le faisait frémir: il avait toujours fui tout ce qui s'apparentait à l'amour et à l'engagement, craignant ces fichues émotions qui altèrent votre entendement, vous ôtent le sommeil ainsi que l'envie de boire ou de manger. S'il avait brisé ses chaînes, pourquoi irait-il danser sous les fils d'une capricieuse maîtresse ou d'un irascible amant? Hommes et femmes avaient toujours été soumis au même traitement: bien le bonjour chez vous et au revoir.

Témoin des habitudes de la famille Brisendan, ses paradoxes grandissaient des échanges qu'il captait, regard étranger posé sur une dynastie bâtie à la manière d'une entreprise. Il n'enviait pas cette femme esseulée ou ce mari prompt à fuir dans l'alcool ou le travail et les jalousait tout à la fois pour posséder ce qu'il avait si peu connu. Arraché à son père et à sa mère à son jeune âge, il se demanda soudain si ce refus persistant d'abandonner son coeur à de nouvelles saveur, ostinato résonnant au long de son existence solitaire, n'était pas simplement le fruit d'une crainte trop humaine et ancestrale: celle de l'inconnu.

Congédiant ces mélancoliques nuages du ciel de sa conscience, il aborda le problème sous un angle nouveau, appelant à sa rescousse la raison peu écoutée en cette belle et mélancolique soirée. Invoquant son imagination, il se fit peintre prophétique et brossa à traits froids la toile escomptée: Miranda devenue mère comblerait son besoin d'amour et de compagnie grâce à un charmant bébé qui ne demanderait qu'à l'adorer; Ross pourrait étancher sa soif d'enseignement et de transmission sans s'encombrer d'un improbable pupille. Son pinceau l'omettait volontairement de l'idyllique représentation, reléguant dans l'ombre de l'anonymat un garçon qui n'aurait jamais dû en sortir.

Que d'imprudences! Combien de fois, se mêlant à ces gens, avait-il compromis sa sûreté? Il repensait au médecin familial venu lui offrir ses services suite à sa blessure, écarté sans ménagements; Il songeait à cette première rencontre, dont le flou s'était en partie dissipé, à ses éclats de colère à l'encontre des propriétaires d'esclaves, à son espionnage raté, à son attrait pour les jeux querelleurs révélé...

Las de se flageller, il accueillit ces sentiments avec placidité, accepta ses erreurs comme le témoignage d'un destin extérieur à son emprise et se résigna.

"Il va de soi que je libèrerai la chambre dès que vous souhaiterez l'aménager pour l'enfant. Je comprendrais que vos nouvelles obligations vous tiennent occupé et saurai me montrer discret, rassurez-vous. Je ne vous compliquerai pas la tâche." assura-t-il sans trouver la force de sourire à ce deuil d'appartenance momentanée à un milieu, frémissant à présent dans l'attente de ce cadeau abreuvant leurs espérances.

Le jouvenceau ressentait la nécessité de se prémunir, laisser cette digne maison profiter en toute intimité du bonheur d'accueillir un nouvel individu. Simple voyageur, l'escale lui avait permis d'épier des coutumes étrangères dont l'expérience maturerait son intellect et augmenterait sa connaissance du monde. Qu'allait-il entreprendre désormais, adressant ses adieux à cette période plaisante?
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 28 Fév 2017 - 8:22
Solaire dans la nuit fraîche, mais comme aurait pu l’être un soleil à la retraite, Ross jouait avec son cigare, en regardait la fumée qui montait et échappait à cette vie. Il en avait le coeur serré. Dieu, que ce mélange rendait sensible… Du moins, une certaine sensibilité qu’il qualifiait avec dédain d’artistique le tourmentait et il l’attribuait à ce qu’il fumait. Pourtant, il continuait à fumer, s’étudiant de loin, avec un recul proprement scientifique pour le coup, tel un spécimen biscornu. Et il étudiait Onésime, mais il y avait loin du damoiseau à qui sa femme priait de lui jouer de la musique à ce jeune errant, cet oiseau prêt à s’envoler du quai, qu’il voyait devant lui. La preuve étant qu’il s’apprêtait à l’aborder, sans l’avoir reconnu. Il se demanda comment cette nuit aurait tourné s’il avait persisté à ne pas le reconnaître, s’ils avaient tous les deux porté des masques.

Sottises. Depuis le début, ils portaient des masques. Ils y étaient condamnés. Et c’était justice.

Mais en cette seconde, il lui sembla que les masques se dérangeaient – cela aussi avait menacé, comme un orage lointain, à certains moments où leurs conversations étaient restées suspendues… Eh bien, songea-t-il avec un rien de défi, aimaient-ils ce qu’ils voyaient ? De son côté, il avait l’impression de causer avec un poète maudit. Pas vraiment son genre d’homme. Qui sait ce qu’Onésime percevait de lui en retour. Pas son genre d’homme non plus, supposa Ross, qui n’en était plus à corriger cette formule quand il l’appliquait à un autre. Un perdant de la vie qui avait trouvé son confort bourgeois à pratiquer ses petites additions avec une délectation morbide, et qui allait perpétuer ce mode de vie à l’infini des générations. Une fourmi en chef, certes, mais une fourmi tout de même.

Il ne se détestait pas, personnellement. Il arrivait à se trouver assez fabuleux, au contraire, et l’amitié dont l’honorait leur souveraine, les sourires dont elle le décorait, étaient des médailles qui lui rappelaient au besoin à quel point il savait être agréable. Il compta ses qualités. Spirituel, imaginatif, plein de ressources, toujours prêt à rebondir sur un semblant d’échec pour… ce n’était pas un entretien d’embauche. Rien dans sa nature n’excusait ses actes.

Il avait souhaité cet enfant, il avait fait tout son possible pour l’amener à l’existence, et maintenant que c’était chose faite… il était submergé par la terreur d’avoir un jour avec lui une conversation tout aussi morne, sur un ton tout aussi solitaire. Nombre de ses cousins et cousines de la même génération avaient tout bonnement quitté les activités de la famille, et il avait souvent répété à ses parents que, même s’il produisait un héritier, ce serait peut-être son destin. Sa mère avait une parade toute trouvée à cela : reproduire sur cet être innocent toute la pression que Ross ressentait justement.

« Vous n’êtes pas heureux dans cette baraque, hein ? Personne n’y est heureux. Les robots s’y plaisent, mais le bonheur leur est indifférent ; et les humains s’y éteignent. Je ne sais pas à quelle catégorie j’appartiens. »

Dans un rire, il passa son cigare au jeune homme en lui faisant signe qu’il pouvait le prendre. Ce genre de chose était plus agréable partagé. Il n’y avait là aucun dosage surhumain destiné à son organisme endurci ; il était parvenu à toucher à l’ivresse, et à partir de là, il devenait aussi sensible qu’un autre à ce qu’il absorbait. D’ailleurs, ce type de cigare n’était pas conçu pour s’abrutir. C’était ce qu’on appelle un dosage ludique. Il lui arrivait parfois d’envier les braves gens qui cultivaient ces plantes médicinales, à l’autre bout du monde connu. Pour l’heure, point de dissertation en vue sur les propriétés de telle espèce botanique ou les voyages qui occupaient l’horizon de ses rêves. La personne à ses côtés n’était pas heureuse. Il aurait dû être responsable de ce bonheur. Sa pensée oscillait entre ces deux pôles : de sa responsabilité, son échec, au spectacle d’un sire de Malterre défait et ténébreux.

« Si vous voulez être placé ailleurs, je peux écrire au Ministère de l’Education. Mais je ne garantis pas que vous tomberez mieux. La Cour est un trou à rats. »


Il n’était pas censé lui peindre un tel tableau, laconique mais en somme précis, des dessous du pouvoir Ambrosien. Ce n’était pas du tout sa tâche. Mais en altérant ses sens à grand renfort de psychotropes, il avait réussi à atteindre cet état bienheureux où si peu de choses comptent encore, et où leur brillance apparaît dans toute sa splendeur, au milieu du fatras des concepts écroulés. Il avait froid : il le constatait sans parvenir à s’en soucier. En revanche, il passa la main sur le dos de son pupille comme pour le réchauffer.

« Ecoutez, je me sens coupable envers Lilith, envers Elrich… envers cet enfant, envers ma femme, envers mes parents... » Il se tut. La liste continuait dans son esprit, mais il y avait là de ces mots qu’il ne prononçait pas à voix haute. Puis il tourna son regard sur Onésime, non pas un regard chargé de reproche, mais un regard qui attendait le reproche. « Devrai-je aussi me sentir coupable envers vous ? »
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 28 Fév 2017 - 13:55
"Dîtes-moi, Monsieur Brisendan, que cachez-vous en chargeant ainsi votre âme de la responsabilité des autres? Quelles secrètes habitudes cette culpabilité bien commode vous permet-elle de perpétuer?"

Son regard se fit perçant, examinant son tuteur entouré de lénifiantes brumes dont il dédaigna la traître mélodie. La compassion ne lui semblait guère opportune en cet instant dévolu à la compagnie d'un homme dont l'âme semblait avoir sombré bien plus loin que la sienne.

"Vous vous sentez coupable, la belle affaire! Votre femme peut divorcer, vos parents vous déshériter, moi partir: sommes-nous donc tous une belle bande d'ânes bâtés pour choisir de rester à vos côtés? J'aime à croire que non. Mes choix ne sont pas nécessairement des plus lucides ou des plus éclairés, mais ce sont mes choix! Et je vous interdis, m'entendez-vous? Je vous interdis de me priver de la responsabilité qui m'incombe."

Sa voix chargée de menaces voilées et d'invisibles reproches laissa place au silence. D'une respiration il emplit ses poumons de l'air vivifiant de l'océan, calma sa froide colère et d'un ton plus encourageant reprit sa diatribe.

"Le seul être qui soit innocent de tout, c'est votre enfant. Votre enfant Monsieur! Un charmant bébé qui deviendra un bambin auquel vous transmettrez vos goûts et vos valeurs, et que vous pourrez libérer du poids de vos chaînes."
Il reprit, terrible dans la grinçante mélodie faisant vibrer ses cordes vocales:
"Si vous lui promettez une existence que vous-même abhorrez par crainte de quitter ce monde connu et ce luxe confortable, alors oui, que cette culpabilité vous bouffe et vous ronge, Monsieur Brisendan!"

Et voilà, il avait encore trop parlé. Que cherchait-il lui-même en déployant tant d'insolence envers son tuteur? Provoquer sa mise à la porte de l'imposante demeure? Sauver un marmot qui ne lui était lié en rien? Impulser un changement dans le comportement ou dans l'esprit du banquier, visiblement plus à l'aise avec les chiffres qu'avec les émois humains?

La lune belle et lointaine éclairait les mâts des navires dont la brise maritime modulait en notes paisibles les muets gréements. Le jeune homme les contempla tristement, semblant d'un regard éloquent et silencieux leur demander pardon. Pardon de vous abandonner pour la terre ferme, pardon de remettre à d'incertains lendemains la joie de me hisser dans vos cordage afin d'admirer l'infini des eaux. Pardon à lui-même pour se priver d'un bonheur simple pour une machination insensée et des desseins compliqués.

Un ricanement moqueur lui vint en repensant aux précédents propos de son protecteur: la Cour est un trou à rats. Comme s'il l'avait attendu pour savoir cela! N'était-ce pas là d'ailleurs une part du problème? Il avait connu pire et pressentait que la dynastie Brisendan, quoique parée de nombreux travers, pouvait apporter une forme d'ordre à un univers aux rouages bizarrement agencés. Il ne craignait pas en leur compagnie la menace des espions raclusiens ou celle d'un passé malvenu, remonté à la surface tel un cadavre ballonné remonte balloté par les flots.

Si M. Brisendan lui signifiait son congé, alors il partirait. Onésime était d'autant plus fier qu'il avait eu coutume d'être humilié: il ne supplierait pas ses hôtes de le garder auprès d'eux s'ils préféraient préparer la venue du descendant souhaité. Il les quitterait à regret, mais il les quitterait néanmoins. La décision finale reposait ironiquement dans les mains de l'homme qu'il venait précisément d'enguirlander. Quelle délicieuse farce est la vie, n'est-il pas?
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 28 Fév 2017 - 15:05
Muet, le banquier rajusta machinalement sa cravate sous les informations qui pleuvaient de toutes parts. Dans l’étrange réaction de son pensionnaire à l’annonce de sa paternité. Dans le ton de sa voix, alors qu’il laissait enfin transparaître un peu de cet océan amer qui bouillonnait en secret dans son âme. Dans les regards qu’il attachait par moment sur les bateaux dansant sur l’onde, sans pouvoir les en détacher tout de suite. Dans la soudaine sévérité de ce caractère qu’il avait connu flexible comme celui d’un politicien. D’un geste insistant, il tendit de nouveau son cigare, dont il estimait d’ailleurs n’avoir plus besoin lui-même.

« ...Fumez donc un peu. Ou plutôt... »

Ce jeune homme intransigeant comme un révolutionnaire sur une barricade allait refuser, il le savait ; autant changer d’offre, donc. Il l’aurait à l’usure – comme un révolutionnaire sur une barricade. Dans un coin de son esprit, il pesait toujours la rigueur de la harangue qu’il venait d’essuyer, comme une gifle donnée à une demoiselle hystérique. Dans un autre, il se désolait sur tout ce qu’il sentait de larmes passées dans l’océan que le sire de Malterre venait brièvement de lui découvrir, et il en sondait les profondeurs d’un regard anxieux. Mais il ne se sentait pas prêt à commenter tout cela pour l’heure.

« Entrons quelque part. Tout cela peut très bien se dire calmement. Vous allez finir par tomber à l’eau. »

En se relevant, il mesura à quel point cet avertissement s’appliquait davantage à lui-même qu’à son interlocuteur. La station debout restait une épreuve. Il se tourna vers les lumières vives du port, ces aiguilles plantées dans ses prunelles. La civilisation, sous une certaine forme. De l’index, il désigna les enseignes qui battaient au vent : un verre de bière grossièrement taillé dans un bois lourd, un coq de fer au plumage hérissé… Le chat noir lui plaisait bien. Il y avait dans cette image comme une promesse d’alchimie mystique, un pieux mensonge qui le rendait curieux. Il était bon public envers les stratégies marchandes.

« L’enfant jouera un grand rôle dans le soutien de l’Empire, et je ne doute pas qu’il y trouvera ses satisfactions, comme j’y ai trouvé les miennes. Et je serai un bon père, puisque je le dois. Venez, soyez gentil… écartez-moi de toute cette eau. »

Son bras entraîna celui de son pupille vers les fenêtres illuminées ; que ce dernier l’ait bousculé ou qu’il ait trébuché lui-même, ce contact qui aurait pu faire office de soutien lui échappa. Le regard perdu dans le vide, il poursuivit seul. Sa voix hantait la place vide. Il n’avait pas à se justifier ; il ne lui devait rien, à ce petit mal élevé qui lui répondait si haut et si clair, comme s’il possédait la connaissance infuse du fonctionnement de l’univers. Bon, certes, il avait raison, mais ça ne justifiait pas de le souffleter ainsi du langage. En fait, pour bien agir, Ross aurait dû le provoquer en duel. Tout en songeant à cela, il se justifiait pourtant.

« Il y a des hommes qui me manquent, des hommes qui sont morts… Des hommes qui me tentent, des hommes qui me dédaignent, et des hommes qui me fascinent. Il y a en face de moi un homme qui me plaît. Voilà dans quelles eaux je navigue. Et vous ? Pourquoi vous mettez-vous en colère ? Je ne vous le demande pas. Un jour, vous me ferez confiance, et vous me le direz. Je suis capable d’attendre. »

La porte du cabaret se présenta devant lui avant qu’il l’ait calculé. Il s’arrêta. Pousser cette porte ? Il y avait là-dedans une sorte de musique. Instinctivement, sa main chercha à sa ceinture la cravache qu’il emportait toujours avec lui. On ne le prendrait pas à se trouver seul et sans armes.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 1 Mar 2017 - 0:07
Onésime nageait dans une stupéfaction qui aurait pu être comique si le moment n'avait pas paru aussi important. Très calme et détaché, son tuteur ne prit pas même le soin de le morigéner, le soufflet attendu ne vint jamais s'abattre sur ce pâle visage empourpré de colère. Cette dignité sans faille l'agaçait et l'impressionnait, tandis que d'un calme souverain le banquier lui proposait de discuter de tout cela autour d'un verre, comme l'ami rencontré par hasard vous entraîne à la terrasse d'une goguette afin de se confier les derniers potins.

Le jeune homme, avec l'air revêche d'un hibou ahuri se laissa entraîner malgré lui vers une taverne dont l'enseigne lui rappelait ces éternels bouges affectionnés par les marins en escale. Il en avait tant vu, de ces gargotes emplies de marins envoyant l'archet voltiger sur les cordes des violons et les mains sur les croupes des filles. Maintes alarmes s'emparèrent de lui: parviendrait-il à maintenir le semblant de façade au demeurant largement écroulé qu'il se devait d'opposer à son tuteur dans un lieu si prompt à lui remémorer de vieilles images? Ce dernier savait-il bien où il fourrait les pieds?

"Il y a face à moi un homme qui me plaît."

Hein? oui? Pardon?
PARDON?!!!!
Comment décrire le vide qui se fit dans sa cervelle dont quelques rouages se figèrent face à cette confession, trop... trop... trop incompréhensible. M. Brisendan, banquier jovial et travailleur, marié à Miranda, allait avoir un enfant. Et il plaisait à cet homme.
Non, vraiment, il ne parvenait pas à concilier ces deux informations, ce casse-tête était bien trop compliqué pour son pauvre esprit fatigué.

Ross porta sa main à sa ceinture, et ce simple geste suffit à renseigner Onésime sur la santé mentale de son tuteur: il était fou. Voilà l'explication. L'annonce de sa paternité avait totalement fracassé l'infortuné qui s'en allait donc chercher la bagarre dans un bouge paumé avec des ivrognes. Il eut peur. Il craignit pour la vie de cet être qui malgré ses talents martiaux n'était certes pas en capacité d'affronter une taverne entière emplie de rudes gaillards.

Le garçon lui attrapa le bras et le força à se tourner vers lui, attrapant son menton d'une main pour le contraindre à venir plonger son regard dans le sien. Il lui parla alors très doucement, comme on s'adresse à une personne qui n'a pas tous ses esprits.

"M. Brisendan, je vous en prie... Je suis désolé pour ce que je vous ai dit. Vous êtes en état de choc, je le vois bien. S'il vous plaît, n'allez pas chercher querelle à ces pauvres bougres, hum?"

Trop occupés dans cet échange, les deux hommes ne remarquèrent pas l'ombre insidieuse approchant à pas feutré, silencieux tel le chat de l'enseigne se balançant au-dessus d'eux. Leur dialogue avait attiré quelque volatile de malheur, saisissant au passage l'illustre nom rattaché à la seule banque connue dans l'empire. Le chat, robuste matelot sans scrupules croulant sous les dettes de jeux, bondit et saisit Onésime d'un bras, l'autre lui plaquant un couteau dont la lame scintilla un instant sous la clarté lunaire devant la gorge.

"Alors, M. Brisendan, on se promène? Donne-moi de l'oseille ou j'égorge ton minet." lança le fétide individu, un sourire patibulaire étirant sa bouche afin d'en laisser percevoir deux rangées de dents jaunes et pourries.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 1 Mar 2017 - 0:46
« Ah, ça ne vous plaît pas ? Mais c’est ainsi. Vous qui aimez les automates… Vous et moi, nous sommes de ces petits automates de ballerines qui tournent sur eux-mêmes lorsqu’on ouvre les boîtes à musique. Rien de plus. »

Ross n’était pas sûr lui-même de ce qu’il entendait par cette métaphore. Le monde bascula trop vite pour qu’il retombe sur ses pieds, rhétoriquement parlant. Soudain, une ombre avait surgi du néant et la pire menace que lui ait jamais infligé sa mère pour le faire tenir tranquille s’était concrétisée. C’était à la fois étrangement absurde, insoutenable et d’un ridicule presque hilarant. Il aurait aimé qu’un membre de l’industrie journalistique se soit trouvé là pour immortaliser la scène d’un joli daguerréotype. Il en aurait eu besoin pour y réfléchir plus tard, posément, avec le recul. Sur le moment, quelque chose céda dans la mécanique déjà un rien grinçante de son intellect, un ressort sauta, il ne savait pas trop à quel niveau ; et il songea brusquement qu’un peu de sang versé leur ferait du bien à tous deux.

L’éclair de la lame, la peau qui se creusait sous son appui brutal, l’incapacité visible d’Onésime à respirer sans s’exposer à une coupure involontaire, la veine fragile qui battait sous cette menace constante…

Il y avait là de quoi ranimer n’importe quel ivrogne, si pacifique soit-il, et faire de lui un fauve.

Une vague de rage incontrôlable crispa les mâchoires du banquier, comme une douche glaciale qui secouait les débris de l’ivresse et dégageait la structure solide au-dessous, charpente inébranlable qui ne demandait qu’à soutenir les pires ouragans. Ross ouvrit la bouche pour invectiver, serra le poing pour frapper ; puis, comme un frisson de froid ranime un veilleur qui s’endormait, une secousse de conscience le ramena aux eaux calmes sous lesquelles il avait coutume de dissimuler ses plus violentes émotions. Quelles que soient leurs humeurs en situation de paix, lorsque la guerre se déclarait, les Brisendan étaient des fauves du type glaciaire.

« Voilà pourquoi je ne réagis guère à vos provocations, jeune homme. Nul choc à chercher là-dedans. »

« Ta gueule ! Allonge l’oseille ! » répéta l’odieux individu qui avait si grossièrement interrompu leur lambeau de conversation. Il faisait preuve là d’une terrible incapacité à varier son vocabulaire d’une réplique à l’autre ; Ross en aurait presque grimacé. Mais il devait d’abord achever son raisonnement.

« ...parce que les provocations auxquelles j’ai affaire d’habitude sont plutôt du niveau de celle-ci. Mais je concède qu’elles sont exprimées plus subtilement, en moyenne… ce qui n’a rien de bien difficile. »

« Tu te paies ma fiole, sac à vin ! » beugla le désagréable nouveau venu. Sa lame se pointait convulsivement d’une cible à l’autre, avec des sursauts de vipère effrayée. Il avait visiblement entendu conter quelques ridicules rumeurs concernant des tentatives d’embuscades précédentes, et il n’était pas totalement certain de vouloir tenter sa chance, pas tout de suite. Mais qu’on l’énerve encore un peu et il y réfléchirait ! D’ailleurs, avant de s’attaquer au bizarre épouvantail qui dansait vaguement sur ses talons mal assurés sans paraître lui prêter grande attention, il avait le minet à énucléer pour se distraire.

« Vous n’avez aucune chance, très cher, » lui sourit courtoisement Ross en paraissant soudain se rappeler son existence, et en faisant un pas vers eux. « La dame d’un certain âge qui nous enseigne le combat est bien plus intimidante que vous. »

Il jeta un bref regard à Onésime ; ils avaient la seconde durant laquelle l’homme jurerait et tempêterait de plus belle, furieux de cette apostrophe qu’il interprétait comme une injure à sa virilité, pour mettre en application ces cours que Darienne leur avait dispensé depuis deux semaines, à raison d’une heure par jour. Séparément, certes ; elle estimait qu’ils ne pourraient étudier les assauts conjugués que lorsqu’ils y seraient prêts. Eh bien, c’était le moment de creuser cette question.

Ross n’était cependant pas certain que son pupille ait eu le réflexe d’emporter son cadeau pour cette petite sortie. Mais il lui faisait confiance pour avoir du moins une idée intelligente d’avance sur l’ours de varech qui l’emprisonnait dans sa poigne. C’était cet espoir qui assortissait son coup d’oeil rapide d’un sourire narquois, comme une plaisanterie à l’avance sur l’issue qui les attendait. Il n’avait besoin que d’une seconde de diversion pour empoigner sa cravache et passer à l’attaque.

Il vit l'assaillant armer son bras pour planter un coup de pointe au hasard dans le corps de son otage, en manière d'intimidation supplémentaire ; et son envie de voir couler le sang de la brute se mua en celle d'entendre craquer ses os. Mais il fallait que l'otage rassemble tout son sang-froid, et agisse de manière à surprendre. Juste une fraction de seconde...
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 1 Mar 2017 - 1:31
Ses pires craintes se concrétisaient: M. Brisendan avait pété un plomb. Il adressa en son for intérieur une prière aux dieux afin qu'ils sauvent l'âme de ce futur géniteur et lui permettent de jouir d'une vie de famille heureuse. La lame du couteau lui rappela bien vite qu'il avait davantage à se préoccuper de sa propre survie que du confort de son tuteur qu'il regarda tristement tenter une intelligente diversion.

Bien sûr qu'un banquier refuserait de lâcher une rançon; bien sûr qu'un être aux prises avec son existence ne demandait guère mieux que de libérer cette impuissante rage dans un combat bien réel. Et Onésime continuait de fixer d'une prunelle chagrine ce protecteur belliqueux, si confiant dans son arrogant intellect qu'il se souciait peu de mettre en danger l'intégrité du jeune homme dont il prétendait vouloir protéger le bonheur.

Il aurait dû louer cette intelligence, se sentir honoré de cette foi en ses capacités à décrypter les signaux envoyés par un homme qui lui disait tantôt "vous me plaisez", tantôt "vous n'êtes qu'un automate créé pour danser sur la musique qui lui est destinée." Seulement, il n'y parvenait pas.

Foutue liberté. Je suis un personnage de boîte à musique, vraiment? He bien, monsieur le banquier, je vais vous faire danser.

La veine de son cou saillait, battant l'intrépide tempo d'un coeur enhardi, son souffle court s'évanouissait en fines volutes dans le froid de la nuit, mêlé à la respiration de l'assaillant dont le corps le collait en une menaçante proximité. L'oeillade du tuteur disait "feintez! esquivez!" Celle du pupille lui délivra en retour une hargne implacable, un souverain mépris, accompagné d'un sourire dont la morgue semblait ironiser face à cette macabre plaisanterie.

Vous allez être père, M. Brisendan. Vous pouvez bien hasarder le souffle de ma vie cueilli d'un coup de couteau, mais vous ne miserez pas la vôtre avant d'avoir pris soin de ce chérubin qui n'attend que vous.

Onésime voltigea, accusa le coup porté sur son épaule et l'impact de la lame dans ses chairs, puis saisissant le malfaiteur par le col l'entraîna tel un diable des abysses vers les eaux sombres où il l'y précipita en y plongeant lui-même. Le matelot effrayé par ces deux fous, bon nageur au demeurant, prit la fuite et le narquois jouvenceau mit son plan en action.

"A l'aide! Je ne sais pas nager!"

De grands gestes, des bruits d'éclaboussures et il coula sous la surface, retenant sa respiration tandis qu'il contournait le premier navire à sa portée. De là, il se hisserait jusqu'au ponton, puis grimperait aux cordages. Cette idée lui insuffla le courage de continuer malgré la douleur lancinante qu'il ressentait dans son épaule durant la nage effectuée. Voyons voir sous quelle musique vous allez à présent valser.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 1 Mar 2017 - 9:55
Une cravache classique n’aurait point si bien volé. Mais le métal qu’abritait celle-ci en faisait bien davantage qu’une arme de combat rapproché. Si le banquier ne se hasardait guère à l’utiliser en ce sens, c’est que sa technique manquait encore d’apprêts et que jamais Darienne, petit ange cornu perché sur son épaule, ne le lui aurait conseillé. Il en eut tant envie, pourtant, en ce moment précis, que toute sa concentration se détacha du calcul incessant des chances de succès, et se reporta sur la précision de son geste : d’un coup sec du poignet, dépassionné comme le geste du bourreau, il lança son arme sur la tête disgracieuse qui barbotait vers son salut. La voix rauque du malfrat émit un cri sourd et gargouillant ; quelle ironie, il avait déjà la voix d’un noyé.

Puis, avec une satisfaction diabolique, le banquier le vit s’enfoncer irrémédiablement, en même temps que l’arme précieuse qui avait précipité son destin. Il venait de tuer de sang-froid un homme qui ne lui opposait plus aucune menace, et n'y reviendrait certainement pas. La rage qu'il avait éprouvée en voyant les deux corps basculer n'appartenait pas à sa personnalité habituelle, et il n'aurait su dire d'où elle avait surgi.

Il avait repéré auparavant le reflet d’une lanterne sur l’eau. C’était le point précis où son pupille avait disparu. S’il ne savait effectivement que se débattre et couler, il devait être au-dessous, quelque part. Avec le temps qu’il avait déjà perdu, pas le temps de retirer sa veste. Comme il avait jeté son arme, il se jeta à son tour, à la suite de ce maudit adolescent revanchard dont il ne comprenait pas les sautes d’humeur. L’eau était opaque comme le fond d’une caverne ; en un instant il fut dans un autre monde. Il nagea vers le fond, toucha les chaînes épaisses où s’accrochaient les navires, tâtonna autour de lui sans rien trouver, révulsé par la vase et le risque de se heurter à quelque autre cadavre pourrissant dans les ténèbres de ce quartier à peine trop festif. Celui de la victime qui était la sienne, peut-être, revenue d’entre les morts pour l’entraîner vers le fond. Lui qui n’était pas superstitieux devait bien accorder quelque faiblesse passagère aux profondeurs affreuses de ce lieu. Puis il dut remonter, privé d’air, les mains vides.

Il ne nageait pas particulièrement bien lui non plus, et en quelques secondes, ses vêtements engoncés se remplirent d’eau. C’était le moment où jamais pour garder son calme et pour prier ; mais il avait fortement négligé ce pieux exercice au cours de la soirée, et en bon pécheur, il s’obstina. En y repensant plus tard, il prétendrait peut-être que c’était la faute des cigares. S’il y avait un plus tard, naturellement. Il était certain que toute la commotion de leur échange, assez bruyant pour leur avoir attiré des ennuis, pouvait l’être également pour rameuter des badauds en quête de récompense ou d’un peu d’action. Mais s’ils arrivaient trop tard, cela n’avait strictement aucun intérêt. Si lui-même ne pouvait plus endurer la pression de l’eau sur ses poumons, son protégé devait être en train de se noyer, d’absorber malgré lui cette eau sale et de s’en étouffer.

Il se mit à combattre cette image infernale de toutes les ressources de son esprit. Il avait encore un peu de temps. Tel noyé repêché immédiatement reprenait parfois vie contre toute attente. Il avait déjà replongé, craignant d’avoir manqué de peu les bras étendus sous les flots qu’il aurait dû saisir.

Que faisait en cet instant cette maudite Darienne ? Elle dormait, naturellement. C’était une dame respectable, et qui prenait soin de sa santé. Comment pourrait-il se représenter devant elle ? Devant quiconque ? On lui avait confié une vie, et cette vie était en train de s’échapper devant lui, à quelques mètres, broyée par l’énorme machine silencieuse de la nature reprenant ses droits, sans qu’il fasse un geste dans la bonne direction. A quoi bon être si puissant en société, s’il ne pouvait, lorsque la vie en décidait soudain, sauver personne ? D’autres visages dansaient maintenant dans les ombres où il se débattait, fixant sur lui un regard accusateur. Comme sa demeure lui avait paru odieuse tantôt, la surface lui paraissait odieuse à présent. Il ne remonta qu’à la dernière seconde, ayant épuisé l’oxygène qu’il avait emporté en vaines gesticulations sous-marines qui n’avaient rencontré que le vide.

Un automate absurde.

Il tremblait à présent sous la tension de l’effort et de la panique, et dut s’accrocher à la chaîne d’une ancre pour se maintenir à flot. Qu’est-ce que c’était qu’un peu d’eau salée en plus dans cet océan… Sur le quai, des silhouettes curieuses s’approchaient en fin.

« Je te dis que j’ai entendu patauger. »

Il ne savait plus quoi faire. Appeler ? A quoi bon ? L’ivresse s’était atténuée au contact des eaux froides, mais il se sentait infiniment plus perdu qu’auparavant. Il appartenait à ces êtres qui n’ont jamais le réflexe d’appeler leurs mères, même au plus profond du désespoir, et qui restent ainsi bouches closes quand il faudrait hurler. Il ne pouvait appeler que la logique, et elle se dérobait à lui. Il aurait simplement voulu pouvoir déterminer avec exactitude ce qu’il avait fait de mal. Eduqué à considérer que c’était une question de nature, tout son intellect affrontait avec obstination ce point d’éducation qu’il sentait fautif.

« Regarde, » jeta quelqu’un, « c’est un clochard qui est tombé à l’eau. »

« Non, méfie-toi. C’est peut-être un fou qui s’est jeté. Il va t’entraîner avec lui. »

Il aurait dû recruter ces passants désoeuvrés, leur promettre une forte récompense, ou du moins requérir leur coup de main pour s’extraire de ces recherches qui n’aboutiraient pas. Mais dans l’instant, il n’en était pas encore capable. Un bras passé autour de la chaîne épaisse et noire à laquelle il appuyait sa tête, l’autre brassant les ténèbres à la recherche d’un contact échappé, il pleurait sur ceux qu’il avait perdus.

« Allez… Je vais descendre un canot pour repêcher ça. Ce serait quand même bête. »
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