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Spread your wings [Ross Brisendan]

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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 1 Mar 2017 - 19:11
Tuer gratuitement, aveuglé par la soif du sang, ensorcelé par l'invisible Discorde et sans autre procès s'octroyer le droit d'anéantir une vie... M. Brisendan était-il ce genre d'homme? Qu'aurait pensé son pupille s'il avait vu ce meurtre brutal?

Ayant enfin atteint l'échelle de corde près de laquelle viennent s'achopper les canots, Onésime l'agrippa et se hissa tant bien que mal par dessus le bastingage du navire. Des clapotements agités lui parvinrent depuis le bord opposé du vaisseau. Son tuteur savait-il bien nager? Oups, ce "détail" avait été omis de ses considérations alors qu'il élaborait précipitamment sa revanche puérile. Sa blessure le lançait, abreuvant les tissus de sa chemise de sanglants sillons, et il aurait aimé s'écrouler sur ce pont. Ses tempes vibraient sous un presto furioso, l'air le gelait d'une étreinte glacée et il grimaça en portant la main à son épaule mutilée; malgré cela il atteint d'un pas mal assuré la rambarde opposée du bâtiment et découvrit alors son tuteur piteusement accroché à une chaîne, interrogeant les eaux sombres d'un bras sans nul doute fatigué.

Le jeune homme se sentit honteux. Sa vengeance avait retourné contre son coeur juvénile la pique d'ironie qu'il destinait à un autre. Pourquoi le plaisir escompté se dérobait-il face à ce tableau d'un homme puissant, devenu si misérable, qu'il se promettait de railler? Pourquoi sa lèvre tremblante et bleuie restait-elle close au lieu de délivrer le malicieux message? Il fut touché de l'élan spontané qui avait poussé le noble Brisendan à voler à son secours malgré le péril que représentait l'onde ténébreuse pour ce piètre nageur; son sein embaumé d'une vague de chaleur se trouva bien malgré lui attaché plus que jamais à cet être qui le menait en un instant de l'étourdissement à la colère, du plaisir à la rancoeur.

Des voix lui parvinrent depuis le quai. Que faire? Et si les journaux apprenaient la nouvelle?! Vite, une corde! Se hâtant du mieux que lui permettait son corps accidenté, il accapara l'objet convoité de son bras valide et revint l'accrocher, en un noeud solide que connaissent bien les marins, au bastingage. La ligne de chanvre se déploya contre la coque du navire et Onésime, vérifiant que l'attention des deux badauds était occupée par leur recherche de chaloupe, héla discrètement le banquier.

"Psst, Monsieur Brisendan! Prenez la corde! Vite!"

Qu'importe si vous me giflez, qu'importe si vous me gardez rancune de ce tour pendable que je viens de vous jouer, qu'importe si vous me jetez hors de chez vous... Prenez cette corde et sauvez votre réputation Monsieur!

Sa tête brune penchée au-dessus de la rambarde, des gouttes tombant depuis sa chevelure dans l'onde d'où elles s'étaient échappées, Onésime suppliait d'un regard l'être infortuné qu'il avait entraîné dans cette soirée de folie à venir le rejoindre, l'intimait de puiser quelque force dans ses réserves afin d'aborder ce houleux rivage de planches où enfin s'échoueraient leurs carcasses fatiguées.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 1 Mar 2017 - 19:58
Tout n’allait pas si mal, puisqu’on allait venir le chercher. Et ce stupide agresseur aurait pu choisir de se taire, d’entrer tranquillement dans le cabaret avec eux, et de les espionner pour le faire ensuite chanter pendant des mois. Non, tout n’allait pas si mal. Il fallait rester calme, monter dans la chaloupe, et ensuite il n’y aurait plus à s’occuper de rien. Tout en alignant ces pensées dans sa tête, plus glaciales que l’eau dans laquelle il se débattait, Ross cherchait encore des yeux un quelconque signe de vie sous les eaux noires. Mais le signe vint d’où il ne l’attendait pas. Par il ne savait quel miracle, le navire à l’ancre auquel il s’accrochait avait recueilli, en silence, celui qu’il cherchait si désespérément. C’était lui à présent qui figurait le naufragé, et la voix d’Onésime qui tombait des hauteurs pour lui proposer un filin de sauvetage.

Il ne fallut que quelques secondes au banquier médusé pour prendre son parti. Sa stupéfaction, et les questions et réponses qui l'accompagnaient, se poursuivaient en arrière-plan de sa pensée ; mais il était passé en mode automatique. Ce maudit pupille avait raison, l'urgence était maintenant de sauvegarder sa réputation gravement compromise. Passer d'une urgence à l'autre ne le fatiguait pas en soi. C'était un exercice assez quotidien. L'escalade elle-même, plus proche de son entraînement sportif que ne l'était la natation, ne lui posa guère de difficultés. Il arriva sur le pont, dévisagea des pieds à la tête l'auteur de cette évasion, eut une grimace comme s'il réprimait un mouvement instinctif et reporta son attention sur les environs immédiats.

En un tournemain, la ruse, cet air qu’il respirait et qui lui donnait vie, en insufflant ses étincelles à son corps quel qu’en soit l’état, ranima son regard et releva son sourire ; il adopta la stature d’un armateur à la visite, et se plaça résolument au beau milieu du pont, dos à la lanterne qui l’avait guidé dans son plongeon. Sa voix résonna dans la nuit, plus autoritaire et rude qu’à son ordinaire :

« Hola ! Quelqu’un à bord ? »

Il n’y eut d’abord que le silence relatif, peuplé de gréements, de bois qui joue et de chaînes qui se balancent, sans compter le clapotement ténu qui les entourait et le dialogue étonné des deux badauds sur le quai ; ceux-ci ne comprenaient plus ce qu’ils venaient de voir. Hallucination éthylique, conclut l’un. Apparition surnaturelle, déclara l’autre. Le reste se perdit dans l’éloignement de leur promenade qui reprenait. A cet instant, une trappe s’ouvrit, et plusieurs ombres en surgirent avec fracas, trébuchant les unes sur les autres, comme si elles s’apprêtaient à recevoir un abordage comme il se doit. A leur tête, un être sec, aux longs bras qui paraissaient griffus et évoquaient des branches mortes dans le vent, les arrêta pour répondre à l’apostrophe dans un langage humain. Celui-là avait un semblant de manières, et surtout, de sang-froid.

« Ici Zythogale Egnog, capitaine du Teal Seax. Comment êtes-vous monté à bord ? Et que voulez-vous ? »

« J’achète votre bâtiment. »

On ne pose jamais de questions à celui qui sait faire sonner les pièces. Cette digne musique suffit parfaitement à meubler l’espace sonore, sans s’accompagner d’aucune voix. Du moins, le capitaine Egnog était de cet avis. Ross avait jeté devant ses pieds une bourse dont il estimait sans peine le poids ; il ne lui restait rien en poche à ce stade, mais du moins, le contrat était-il conclu sans autre forme de procès. Le capitaine, en ramassant l’argent sans quitter du regard l’étrange apparition, qui semblait peinte à l’encre de chine sur le halo de la lanterne, scella l’accord. Plus aucune phrase interrogative ne sortit de son gosier. A quoi bon un nom, des raisons, des intentions ? Avec une telle somme, il pourrait se payer une autre coquille de noix, en meilleur état, et y faire encore du profit.

« Veuillez m’indiquer mes quartiers, et mettre le cap sur l’île d’Estretac. Mon secrétaire logera avec moi, » ajouta Ross sans quitter sa voix de commandement, en attrapant Onésime par le bras pour le faire sortir de l’ombre. Du moins étaient-ils à présent deux silhouettes jumelles, aussi ténébreuses l’un que l’autre, devant la lanterne qui faisait cligner des yeux aux marins ahuris.

« Vos quartiers… C’est que… A part ma cabine... » marmonna le capitaine, qui voyait venir une solution peu à son gré. Cependant, pour la location de ses services et de ceux de son équipage, il espérait voir encore monter la somme, sur un mode tout aussi royal. Cela valait bien de passer la nuit dans un foutu hamac ou au gaillard d’avant. Ce serait lui qui dormirait dans les beaux hôtels d’Estretac la nuit suivante, et qui mènerait la grande vie !

Il avait, pour un loup de mer, un certain goût du clinquant qui impressionna favorablement Ross à son entrée dans la cabine sombre ; lorsque son nouvel employé se fut retiré, et qu’il eut barricadé soigneusement la porte, il apprécia d’un coup d’oeil sans concessions l’espace mal mais abondamment décoré de toutes sortes de verroteries des quatre coins des mers. S’il avait été un homme du peuple, modeste et réduit aux marchandages les moins ambitieux, son lieu de vie aurait peut-être ressemblé à celui-là. Il aurait possédé ces cartes fabuleuses aux coins moisis par l’humidité salée, à n’en pas douter. Les chandelles n’y manquaient pas ; un goût certain pour le rouge y flamboyait dans l’ombre grise ; et les fenêtres s’ornaient de ce qui ressemblait presque à du vitrail. Ross soupçonnait que c’étaient des réparations de fortune, mais néanmoins, l’illusion y était.

« Je suis un extravagant notoire, » jeta-t-il à Onésime, comme pour s’excuser de l’étrangeté apparente de cette stratégie ; « et l’on s’attend à ce que je me trouve une maîtresse pour le temps où mon épouse légitime aura autre chose à faire de sa personne que de satisfaire mes besoins. Ma maîtresse sera une tireuse de cartes d’Estretac. Nous l’appellerons… Sandrina. »

Il eut un sourire qui n’était destiné qu’à lui-même, puis se secoua brusquement à la faveur d’un frisson fort désagréable qui remontait son échine trempée. Le danger passé, il était temps de reprendre en main la réalité immédiate. Il saisit Onésime par le col et le foudroya d’un regard furieux. Ils avaient à parler.

« ...Et vous, je vous appelerai imbécile, inconscient, monstre sans coeur, cela vous convient-il ? Que vous est-il passé par la tête ? Vous savez parfaitement nager. On a eu votre âge, on sait ce que c’est, mais ne-faites-plus-jamais-ça ! »
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Jeu 2 Mar 2017 - 0:09
Durant la comédie de son tuteur, Onésime avait découvert non sans stupéfaction les talents d'acteur d'un homme qu'il n'imaginait pas si extravagant, seigneur fantasque dont la fortune colossale achetait frissons d'aventure et rêves insensés pour une âme emprisonnée dans un schéma familial depuis longtemps tracé. Qu'un tel être éprouve le besoin de fuir n'avait pas de quoi surprendre. Le "secrétaire" ravala un air ahuri peu de circonstance et s'inclina légèrement: pâle comme un macchabée, il vit les planches du pont tanguer plus que de raison dans la brume qui voilait son esprit et opacifiait sa vue. Raccroché à ce bras venu l'entraîner dans le cercle de lumière dansant, le jeune homme contractait sa mâchoire pour mieux étouffer tout gémissement malvenu qu'aurait pu provoquer sa blessure.

La cabine du capitaine lui rappela de bons souvenirs mais hélas, il n'avait plus le courage de sourire. Les cartes épinglées sur les parois comme autant de papillons évocateurs d'expéditions lointaines excitaient la curiosité et le désir de voyage. Bibelots précieux et curiosités trahissaient l'attrait pour le confort du chef du vaisseau. Victoria aussi aimait à embellir ses quartiers dans l'habitation mouvante qui les menait au gré des flots, nomade repère pour quiconque s'échine à parcourir les mers.

Les spectateurs ayant déserté la scène, les comédiens tombèrent bas les masques et survint la confrontation. Que lui arrivait-il en effet? Pourquoi ces emportements, ces sautes d'humeur? Imbécile, inconscient, monstre sans coeur, certes. Il l'avait bien mérité. Mais pourquoi devenait-il cet imbécile inconscient et sans coeur face à M. Brisendan?

"Pourtant vous m'avez suivi..." articula-t-il avec peine, un sourire incrédule fleurissant sur ses traits où la pâleur le disputait à la fièvre. D'un geste affaibli qu'il aurait voulu ferme, il repoussa la poigne du banquier et s'échoua sur le lit, écarquillant les yeux face au spectacle de cette chambre vacillant dangereusement devant son cerveau harassé.

"Tournez-vous, ce ne sera pas beau à voir." commanda-t-il d'une intonation dont l'impératif était sérieusement émoussé par sa faiblesse passagère. Il grimaça en retirant son manteau et entreprit d'arracher la manche de sa chemise afin de s'en faire un garrot, fière et triste figure de damoiseau exsangue au bras inondé de pourpre.

"Pardon, j'oubliais... amenez-moi quelque chose à mordre."
En d'autres occasions, il aurait pu plaisanter sur ce que l'équipage aurait imaginé de ses cris. Il avait trop besoin cependant d'économiser sa salive et ses facultés afin de se soigner.

Une réflexion, furtive telle une ombre, lui représenta qu'il n'avait pas exactement le comportement d'un digne héritier. Qu'aurait fait un véritable noble? Pour commencer, il ne serait pas allé se promener de nuit sur le port; Il n'aurait pas engueulé son tuteur ni plongé dans l'onde avec un malfaiteur; Il serait certainement en train de gémir sous l'impact laissé par la lame en suppliant de voir un docteur. Ce rôle était hors de sa portée désormais, M. Brisendan en avait trop vu pour qu'il puisse encore lui jouer cette piteuse mascarade.

Au dehors les marins à leur poste préparaient la manoeuvre. Leurs cris lui redonnèrent quelque volonté, mémoire d'un corps qui en avait vu d'autres et savait comment résister aux coups du sort. Cette résistance physique était assortie néanmoins d'une telle incapacité à prendre les bonnes décisions face à ce qui lui paraissait entraver sa liberté qu'il périrait peut-être davantage sous la coupe du poison raclusien que sous le joug du poignard. Suspendu dans l'attente d'une aide bienvenue de la part de son compagnon de cabine, il se laissait insensiblement bercer par la houle, océan chéri qui toujours avait soulagé son âme et fait fondre dans le fracas de ses lames l'amertume d'un passé honni.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Jeu 2 Mar 2017 - 1:10
« Je vous ai suivi parce que vous prétendiez ne pas savoir nager, » rappela le banquier en essorant sans scrupule aucun son veston trempé au-dessus du tapis décoloré. Ou plutôt, il le marmonna afin de s’en convaincre. Oui, si ce jeune dévergondé avait simplement pataugé sans donner de signes de détresse, il l’aurait laissé là-dedans, bien sûr ; il aurait sauté dans le premier carosse venu et s’en serait retourné auprès de son épouse, et il aurait eu raison ! Toutes ces images disparurent cependant de son esprit lorsqu’il réalisa que la blessure reçue sur le quai requérait des soins immédiats.

Il n’avait pas eu l’impression, sur le moment, que ce soit autre chose qu’une vilaine coupure superficielle. La chute des deux corps dans le néant l’avait pris de court au point d’effacer de ses soucis ce coup en traître si vilainement porté. D’ailleurs, pour avoir eu quotidiennement des rapports de Darienne sur les progrès de leur élève commun, il savait Onésime capable de dévier ou d’esquiver y compris une frappe à bout portant… si toutefois c’était là sa priorité du moment. Il faut croire que cela n’avait pas été le cas. Il l’aurait volontiers secoué de nouveau pour une explication plus poussée. Ce n’était peut-être pas le moment idéal ; mais il garderait cette intention dans un coin de sa tête, pour plus tard.

Allumant avec précipitation les chandelles alentour, en vérifiant au passage la solidité de leurs supports, il s’empressa d’illuminer la cabine de son mieux avant de venir s’asseoir auprès du blessé qui s’improvisait également infirmier dans la foulée. Tout cela ne lui paraissait pas très sérieux. Il y avait là le potentiel pour toutes ces horribles infections dont on dit que les pauvres gens sont victimes.

Comme il l’avait fait au lendemain de leur rencontre, il eut un geste pour poser sa main sur le front du jeune homme et eut à nouveau une grimace, en constatant qu’une sorte de fièvre s’était déjà emparée de lui. C’était peut-être simplement l’échauffement des efforts et des émotions traversés. Il ne pouvait guère que l’espérer. En être certain lui aurait demandé des connaissances techniques qu’hélas, il ne possédait pas.

Il était en revanche tout à fait investi dans le rôle de garde-malade ; tenir compagnie et se montrer plaisant pour passer le temps était un métier pour un courtisan né parmi les têtes de l’État, comme l’est pour un enfant soldat le maniement du fusil. D’ailleurs, sa nature profonde l’y poussait. Il eut beau s’accrocher à sa rancune bec et ongles, celle-ci s’effilocha et s’envola sans qu’il puisse rien y faire. Il était bien trop soulagé de voir son protégé en vie et trop inquiet de le voir malade pour lui présenter un visage hostile.

« Bien. Je retire imbécile et monstre, mais je maintiens que vous êtes un inconscient. Cette eau est pleine de miasmes. Quelle idée de s’y jeter avec une plaie béante ! »

Il soupesa dans sa main une bouteille d’alcool quelconque, mais suffisamment haut en couleur pour alimenter une lampe ou conserver un spécimen naturalisé, qui traînait sur le bord du bureau. Sa voix s’était affaiblie, hésitant entre un demi-sourire qui se voulait réconfortant et une demi-sévérité qui l’était peut-être davantage. Il était le premier à reconnaître son statut d’ignare ès médecine, et préférait que ce soit bien clair pour tout le monde, aussi ajouta-t-il en arrachant aux tiroirs voisins ce qui ressemblait de très près à du linge propre, dont il fit de la charpie quelque peu fébrilement :

« De l’eau de vie. Cela fera l’affaire. Du moins, c’est ce qu’on lit dans les romans d’aventure... »

Combien en avait-il lu, de ces romans, pour se distraire de ses devoirs ou de l'abstraction éthérée des réunions de famille ! Eh bien, depuis quelques temps, il se prenait à trouver que sa vie leur ressemblait un peu trop. A la réflexion, un bon vieux drame bourgeois avec amant dans le placard aurait été plus reposant.

Il devait y avoir une trousse de soins basiques dans les environs de cette cabine qui formait tout l’espace de vie du capitaine. Mais dans ce fatras, difficile de mettre la main dessus à temps, et naturellement il était impensable de faire appeler un marin et de la lui réclamer. Tout le navire devait déjà bruisser des théories les plus invraisemblables au sujet du nouveau, mystérieux propriétaire. Il convenait de n’affronter à nouveau ces regards inquisiteurs et suspicieux que lorsque l’on aurait un visage présentable à leur opposer.

Toutefois, dans le linge, traînait un nécessaire de couture. Ross le considéra un instant avant de le laisser retomber. Il espérait de tout coeur qu’il ne faudrait pas en arriver là. D’ailleurs, avant toute décision de cet acabit, il fallait examiner l’état exact de la plaie. Il savait coudre, et même broder – au cas où je me retrouve un jour en prison, disait-il en son jeune temps pour agacer sa mère et faire rire ses amis – et c’était justement ce qui le terrifiait dans ce cas. Revenant auprès du blessé en imbibant d’eau de vie un lambeau de tissu, il ne put se défendre de quelques reproches ; d’autant qu’en nettoyant prudemment la plaie, tétanisé par la peur d’une maladresse qu’il faudrait ensuite corriger, il la trouva fort désagréable à l’oeil.

« Vous me punissez bien durement. Sachez que je suis désolé d’avoir oublié votre courrier dans ma poche, et de vous avoir laissé croire… je ne sais quoi. Mais vraiment, je ne pense pas avoir mérité ce que vous me faites subir en ce moment. Dites-moi ce que je dois faire pour que vous ne vous conduisiez plus jamais ainsi. »

La proximité de la manche déchirée, toute imprégnée de cette maudite eau de mer, le dérangeait fortement. Son côté tatillon faisait office de prudence médicale en ce cas. Il entreprit de détacher le vêtement dans son ensemble, puis, avec une moue de regret pour leurs tenues défuntes, le déchira encore un peu pour pouvoir le faire glisser sans toucher à la blessure, qui s’était remise à saigner. Non, décidément, il allait falloir faire quelque chose à ce sujet. Mais il ne menait pas la danse en cette circonstance. Il attendait les instructions.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 3 Mar 2017 - 18:28
Leur aventure se poursuivait et il n'était nul besoin de roman en cette effervescente soirée pour faire battre leur coeur. Regrettait-il tant le manque de tumulte dans sa routine actuelle qu'il se sentit le besoin d'introduire quelque grain de sable dans les rouages de son existence devenue monotone? Craignait-il de devenir lui-même un ennuyeux dignitaire engagé dans le chemin d'une vaine destinée?

Le contact de l'alcool sur sa blessure le tira de ses réflexions, lui arrachant au détour une grimace ainsi qu'un sifflement courroucé. L'objet de sa colère n'était autre que lui-même, ce vaste imbécile qui pour mieux oublier l'offense faîte à son âme avait accueilli le plongeon du poignard, dissimulant une douleur morale sous un outrage bien physique. L'écho de son sermon le pétrifia tel le bouclier de Persée en miroir de Méduse: il avait retiré au banquier la joie d'un combat à cause de sa paternité, lui avait soustrait la responsabilité qu'implique la recherche du danger et la menace du combat.

Il voulait rire de sa bêtise à présent mais son piteux état lui empêcha cette expressive ironie. M. Brisendan, pour d'obscures raisons, aimait à se balader sur les quais à la nuit tombée, appréciait les échauffourées et les tavernes mal famées: qui était-il pour l'en empêcher? Lui déniait-il le droit d'avoir sa part de ténèbres comme chacun d'entre nous? Absurde abruti, Onésime, tu n'es qu'un absurde abruti.

D'un geste rageur, il attrapa la bouteille et en but une longue gorgée, piquant liquide insensibilisant sa langue et lui brûlant l'oesophage. Ayant récupéré une dose de courage, il mordit à belles dents dans un lambeau de tissu dont il se servit pour garroter la plaie, faisant danser l'étoffe autour de son épaule de deux mains qui n'en étaient pas à leur première fois. Il inspira et serra dans un noeud son bandage de fortune, étouffant la plainte dans un grognement peu amène. Une nouvelle rasade diffusa dans son corps une traître chaleur. A ce propos, que faisait-il torse nu? Etait-il fou de se laisser déshabiller ainsi et d'exposer les marques de son ancienne servitude?! Pour mieux dérober cet importun témoignage à la vue de son compagnon de cabine, il s'affala sur le lit et songea à ce qu'il pourrait bien répondre.

"Rien. Vous n'avez rien à faire que de continuer d'être vous-même. Nous nous connaissons si peu, Monsieur Brisendan... Fûtes-vous le plus surpris d'entre nous deux, ce soir, permettez-moi d'en douter. Quant au mérite, pensez-vous que les plus misérables des hommes reçoivent vraiment la juste récompense de leur valeur dans le dénuement qui les accable?"

Il ferma les yeux et soupira. Le sang s'apaisait, lui-même se calmait dans le confort de ce logis dansant, évocateur d'une existence qu'il avait crue disparue et qui pourtant avait rejailli ce soir dans ses actes et ses mots.

"Vous êtes un excellent tuteur, Monsieur, et je pense que vous ferez un excellent père. J'ignore par contre dans quelles eaux je navigue encore, vous me déroutez autant que je me déconcerte moi-même."

Aveu de confiance, aveu de faiblesse pour un esprit si bien accoutumé au rejet et à la méfiance. Il espérait ne pas avoir à regretter la foi qu'il plaçait en son protecteur, las d'avoir sans cesse à suspecter tout son entourage. Monsieur Brisendan lui avait demandé de s'en remettre à lui: par les choix qu'il avait effectués cette nuit, il lui semblait bien pouvoir lui accorder quelque crédit, quoique le moment de révéler son véritable passé ne fut certes pas arrivé.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 3 Mar 2017 - 20:02
Ce garrot ne rassurait pas du tout le banquier. On lui avait répété cent fois de surtout ne pas tenter une chose pareille lui-même, s’il se blessait par accident. Des gens plus compétents viendraient s’en charger sans mettre en danger ses artères et ses jours. Son pupille n’était pas du même monde, cette révélation le frappait de plein fouet comme une vague glaciale. Il était d’un monde où on le laisserait crever sans faire un geste pour le secourir, et où il ne pouvait compter que sur lui-même pour se soigner. La veille encore, il aurait pu attribuer cette tentative pour se soigner seul comme une bravade insolente, ou encore une manifestation d’orgueil juvénile.

Il n’en apprécia que davantage les compliments soudains qu’il reçut alors qu’il s’y attendait le moins. Lui qui pensait apprendre ce qu’il avait pu faire de travers pour les entraîner dans cet enchaînement catastrophique, en resta médusé, réduit au silence. Il y avait une sorte de boule dans sa gorge qui l’empêchait à la fois de répondre et de respirer normalement ; il retenait son souffle sans y songer, gravait ces mots dans sa mémoire, car quelque chose lui soufflait qu’il aurait plus d’une fois besoin de se les remémorer et que leur pouvoir ne ternirait pas avec le temps. Si vraiment cet étrange visiteur lui trouvait tant de qualités… pourquoi avait-il plongé avec son assaillant, au lieu de... Une seconde révélation lui vint alors à l’esprit, beaucoup plus claire que la précédente. Pas une fois, en essayant d'interpréter les agissements erratiques de son pupille, il ne s'était mis à sa place. Il venait d'y parvenir.

« Voilà pourquoi vous avez plongé. Vous avez écarté le danger à tout prix. »

De lui en tant que futur père ou de lui en tant qu'ami, ou en tant que type trop riche pour son propre bien, inquiétant avec ses remarques indifférentes quant au combat, peut-être trop ivre pour se battre... ça n'avait aucune importance. Ross porta les mains à sa bouche dans un geste de stupéfaction, comme pour y éteindre une exclamation. Il ne savait plus si il était en colère, simplement choqué, touché ou incrédule. Il reconstituait les pièces de l’immense puzzle qu’avait été le comportement d’Onésime depuis son arrivée chez lui, et un tout nouveau tableau se peignait à présent. Les contradictions elles-mêmes prenaient sens. Même sans voir ce qui se cachait au-delà, il en discernait la silhouette. Elle était faite de ténèbres, de grand vent et de brumes. Nul n’aurait souhaité s’engager dans cette direction, mais il le faudrait, un jour ou l’autre. L’autre, de préférence.

Le coeur serré, il chercha vainement une réponse intelligible à cette étrange question qui venait de lui être posée : ceux qui souffraient de la misère, l’avaient-ils mérité ? Il savait depuis toujours, de façon abstraite, ce qu’était la misère, et qu’elle faisait partie intégrante de l’univers où il évoluait, quoique leurs astres ne se croiseraient sans doute jamais. Il avait écrit quelques devoirs sur ce sujet dans son enfance, il pensait pouvoir raisonner là-dessus. Mais cette question était beaucoup trop personnelle dans la bouche du blessé pour qu’il se lance dans un quelconque développement lyrique ou éloquent.

« La pire misère... »

Il hésita, puis s’effondra sur le matelas à côté d’Onésime, en partie pour fuir son regard. Le plafond était décoré de quelques coquillages assez admirables, qui y étaient collés par une pâte disgracieuse, une sorte de ciment. L'occupant des lieux n’avait-il donc jamais peur qu’ils lui tombent sur la tête durant son sommeil ? Décidément, il était entouré d’inconscients.

« Je ne veux pas vous froisser. Mais il me semble que la pire misère est celle que vous m’avez fait subir pendant quelques minutes - s'être accoutumé à un lien, à une responsabilité envers quelqu'un, et se trouver soudain incapable de faire quoi que ce soit pour cette personne - et le sens d’avoir démérité, fût-il illusoire, y joue une part centrale. Encore une fois, ne tenez pas compte de mes paroles si elles vous semblent… inconvenantes, » coupa-t-il faute d’un meilleur terme. Il n’osait pas s’aventurer sur des conjectures qui auraient pu s’avérer maladroites ; « si elles vont à l’encontre de votre propre expérience » aurait été plus fidèle à sa pensée, mais infiniment plus risqué.

Il se sentait intimidé par ce sujet dont il ne savait rien de sûr et n’osait pas parler à voix haute. Il se releva sur le coude et tapota de l’index le torse nu de son pupille, en mobilisant son ton de voix le plus affirmatif possible – puis, s’étant rappelé cette nudité qui n’arrangerait rien à l’état de santé générale, se leva et tâcha de couvrir le jeune homme des draps épars sans trop manipuler son bras endommagé, tout en continuant ses protestations :

« Dès que nous arriverons à terre, vous allez cette fois recevoir le médecin que je vous appelerai. Si je suis si apte que cela, je saurai bien vous en convaincre. Votre plaie aura besoin d’être recousue et je m’en déclare incapable, sachez-le. »

Le moment n’allait pas être agréable ; c’était celui où la fièvre disputait l’âme au corps, et Onésime ne semblait pas cette fois suffisamment abruti par l’alcool pour sombrer dans un sommeil sans rêves. La morsure de ce robuste breuvage contre sa chair tailladée y était peut-être pour quelque chose ; difficile de s’endormir lorsqu’une lame imaginaire frappe sans relâche à la porte de votre épiderme. Le pauvre jeune homme semblait parfaitement abattu, plutôt physiquement que moralement, cela dit. Il s’agissait de le distraire.

« Vous êtes-vous demandé pourquoi nos candidatures avaient été réunies ? Pas moi. Honnêtement, cela me vient à l’esprit en cet instant seulement. »

Il avait rempli un questionnaire quelque peu oiseux, fourni des documents en grand nombre, et la réputation de sa famille avait forcément joué son rôle elle aussi ; mais à ce qu’il savait, le ministère accordait à ces arrangements finaux une attention des plus pointilleuse, et ne laissait pas grand-chose au hasard. Il y avait aussi l’intervention indéniable des dieux qui, à ce qu’il avait remarqué, formaient souvent leurs propres alliances en assortissant rarement ensemble deux sectateurs de la même foi. Eh bien, ils avaient réussi leur coup.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Sam 4 Mar 2017 - 1:51
Etendu sur la vermeille couche aux côtés de cet homme dont les réparties l'avaient mené par le bout du nez sur tant de rivages d'émotions contraires, Onésime regardait les coquillages et d'un oeil distrait se plaisait à se rappeler leurs noms. La houle le berçait tel un nourrisson dans les bras de sa mère, enveloppé des odeurs bien connues de bois calfeutré et de mélodieuses planches craquant sous la pression des flots. Il se sentait soulagé dans cette atmosphère réconfortante, comme un enfant trop heureux de retrouver un univers connu peut enfin s'abandonner au repos.

Sa faiblesse l'empêcha de se fâcher des propos de son tuteur ou même d'en rire. S'il avait à se moquer, c'était avant tout de sa propre personne, dont la fortune souriante l'ayant mené à une vie douillette le rendait égal à ces donzelles qui n'ont d'autres loisirs que de se plaindre de leur maigres malheurs amoureux, insensibles à  la populace crevant sous leurs jolis yeux accoutumés à ne plus la voir. Souviens-toi Onésime, souviens-toi de ceux retenus dans ton pays natal, toujours sous le joug de l'oppresseur.

"Votre misère elle-même dénote votre grandeur d'âme. Consolez-vous en songeant que cette impuissance n'aura duré pour vous qu'un court instant quand elle dure toute une vie pour d'autres."

Cette remarque amena à sa conscience une question dont l'amertume le piqua comme le sel l'eût fait de sa blessure: qu'avait ressenti sa mère lorsqu'il lui avait été enlevé, vendu à de nouveaux maîtres? Comme elle avait dû pleurer, incapable de le retenir, incapable de le suivre, paralysée dans une condition sociale dont il était si difficile de se défaire! Comme il était coupable de ne l'avoir pas revue pour la rassurer sur son sort, égoïstement occupé à ne pas trahir le secret honteux de sa naissance! Cette pensée enserra sa poitrine dans un étau, précipita sa respiration et lui fit regretter la légèreté dont il avait fait preuve en dédaignant de soigner les liens qui le reliaient aux autres.

"Pourquoi? Je l'ignore, mais les dieux bénissent le Ministère de l'éducation pour cette décision. De votre côté, ne vous êtes-vous pas questionné sur mes anciens tuteur et les raisons pour lesquelles ces contrats furent déliés?"

Blessé et affaibli, il jouait avec le feu encore. Il avait écarté le danger pour un homme auquel il reprochait son inconscience quand lui-même n'était guère plus sage. Avait-il envie d'être démasqué? Plaçait-il tant de foi en cet être, pourtant largement inconnu encore, qu'il hasardât de la sorte la pérennité de son masque en excitant son intérêt sur de vieilles histoires?

Un frisson fiévreux le saisit et il agrippa la couette pour mieux la ramener sur son torse. Sa gorge et sa langue asséchées quémandaient un peu d'eau fraîche quand son corps fourbu réclamait quant à lui un semblant de repos. Demander un service à son compagnon de route? Sa vanité lui refusait ce qui s'apparentait de près ou de loin à une faiblesse. Faible, il l'était hélas; Diminué dans sa superbe et froide solitude par les maillons tissés d'instant en instant entre lui et le dignitaire ambrosien; Défaillant physiquement, son antique endurance émoussée à force d'un luxe si plaisant à goûter.

Regrettant la mise en péril qu'impliquait l'énigme proposée, il ravala néanmoins sa fierté pour mieux aiguiller l'esprit de son tuteur vers une nouvelle diversion.

"Pourriez-vous s'il vous plaît m'apporter un peu d'eau fraîche? Ainsi que du linge à humidifier, que je puisse rafraîchir ce front brûlant?
Un peu honteux, il ajouta:
"Je suis désolé de vous demander ce service alors que je vous ai entraîné dans cette mésaventure."

Honteux? A bien y réfléchir, il ne regrettait pas cette soirée dont les improbables rebondissements fissuraient l'aspect poli de leur personnalité étudiée. Quelques heures auparavant, le poids de sa faute l'aurait rendu embarrassé devant Miranda, jeune homme blâmable entraînant un futur père de famille respectable loin de son foyer; convaincu désormais que M. Brisendan n'avait nul besoin de lui pour fuir le sentiment d'asphyxie qui l'assaillait par moments dans son élégant manoir, il chassa de ses préoccupations la famille du banquier et se concentra sur un point autrement plus urgent: s'occuper de son rétablissement.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Sam 4 Mar 2017 - 10:27
La fatigue avait pour un temps épinglé Ross au matelas comme un papillon humide, aux couleurs quelque peu passées. Il y songeait à peine, mais le gilet qu’il portait là était sujet à déteindre, et il était possible que sa peau elle-même en eût été teintée. Il en aurait ri de bon coeur en d’autres circonstances, pour se consoler de la perte d’une tenue dont il possédait après tout une collection, et aurait oublié la perte dès la semaine suivante ; mais il n’avait guère envie de rire. Un poids pesait sur sa poitrine, tandis qu’il sentait nettement qu’un autre s’en était au contraire envolé. Il songeait au jour où il avait eu ce terrible aperçu - on le lui avait montré - de ce qu'une telle misère étendue à la durée de la vie, de plusieurs générations, peut faire de l'âme humaine. Ou plutôt, il repoussait cette pensée, et elle cherchait à le hanter.

La fièvre ne faisait que progresser. Il détestait ce voisinage. Si seulement ils avaient pris pied sur un grand navire de croisière, ou quelque bâtiment militaire, avec médecin de bord et tout le matériel nécessaire pour une intervention d’urgence ! Il aurait pu se mettre en retrait, regarder ailleurs, et se répéter que ce n’était pas si grave. Le voyage ne serait d’ailleurs pas long. L’aurore les délivrerait. Mais maintenant, il fallait porter son regard sur le malade, examiner ses symptômes, y porter les mains. En quelques instants, ce qu’il restait de volonté et de sang-froid en lui établit le diagnostic d’un certain nombre de manquements criants. Ils n’auraient pas dû s’étendre ainsi, trempés, sur le lit qui était maintenant imprégné d’une humidité froide et chargée de maladies. Impossible d’y trouver un quelconque repos. Tout vêtus, leurs corps eux-mêmes n’avaient aucune chance de sécher et de se détendre.

Il se leva d’un bond, fouilla la cabine – la dame-jeanne d’eau claire fut plus malaisée à trouver que la bouteille de rhum, couverte qu’elle était d’un chapeau à large bord jeté par le précédent occupant – et dans le même temps, s’empara de tout ce qu’il put trouver afin de corriger l’état de faits constaté. Une bâche de cuir qui devait servir de nappe – ou de couverture à la table en cas d’opération de fortune, songea-t-il avec un frisson – et quelques ballots de tissu supplémentaires… tout en cherchant à explorer le sujet qu’il avait lui-même lancé dans l’espoir de leur changer les idées. Il en avait lui-même grandement besoin.

« Vous n’êtes pas fait pour tout le monde. Vous avez du caractère, je n’ai pas cherché plus loin. J’étais assez fier de me tirer de l’exercice honorablement… Vous savez, dans ma famille, la vanité fait aisément oublier le reste, c’est un trait commun. Mais je vois désormais que j’aurais dû être plus présent, plus attentif à... ce que vous ne me disiez pas. Je vous promets d'y veiller. »

En quelques instants, la cabine du capitaine fut bouleversée. Les coffres ouverts, les objets éparpillés, donnaient l’impression qu’une bande de pirates avait pris possession du bâtiment et s’était livré à un pillage dans les règles de l’art, ne laissant que dévastation sur son chemin. Mais Ross n’éprouvait aucune velléité perfectionniste à la vue de ce chaos. Son esprit était pour l’heure trop préoccupé. Sans doute ferait-il un brin de ménage au lever, avant de laisser entrer l’équipage.

Ce début de révélation de la part d’Onésime le tentait comme un chocolat laissé par mégarde sur une table. Il ne pouvait se prémunir d’en tirer toutes sortes de conclusions, venant s’ajouter à ce qu’il pressentait déjà des origines contrariées, violentes sans doute, de celui qui ressemblait plus que jamais à un chaton mouillé tiré d’une flaque d’eau. Avec une nuance à présent : lui-même était tout aussi trempé, cela créait une forme d’égalité entre eux qui était sans doute mesquinement plaisante, sur un certain plan.

« Pardon de vous demander cet effort, mais… veuillez vous lever un instant. »

Il le conduisit d’autorité sur la chaise voisine, où il le laissa brièvement le temps d’étaler sur le lit cette bâche sombre qui les séparerait de l’humidité morbide ; puis il entreprit d’entasser les ballots de tissu sous l’oreiller, qui s’en trouva relevé en position presque assise.

« Veuillez retirer vos vêtements restants, et passer ceci, » indiqua-t-il en même temps, en tendant à Onésime – sans le regarder, embarrassé soudain d’une certaine gêne, peut-être au souvenir d’une certaine information qui avait circulé tantôt sur le quai – une chemise du capitaine, trop large mais parfaitement apte à protéger son sommeil. De la flanelle ! Ce monsieur ne se refusait décidément rien. En d’autres temps, il aurait eu un commentaire spirituel à faire là-dessus. De son côté, il s’employa à arranger sur le lit à présent fréquentable d’autres draps et couvertures. Il s’assura que le blessé avait cédé à ce qui semblait un caprice avant de revenir à ses côtés, et de lui offrir son soutien pour se réinstaller. Voilà qui ressemblait bien davantage à une chambre de malade digne de ce nom. Si la fièvre jouait sur les ressorts profonds de la panique, pour éteindre la volonté et brûler le corps, un cadre que les sens trouveraient réconfortants était déjà une façon de la combattre. Mais ces formalités avaient réclamé des déplacements, des efforts, et il craignait bien que le contrecoup ne s’en fasse sentir dans un premier temps.

Il demeura dès lors debout auprès du lit, lui-même toujours sanglé dans sa tenue pitoyable, tantôt à présenter un gobelet d’eau fraîche à son patient improvisé, tantôt à changer de côté le linge humide qu’il pressait sur son front ; Onésime pouvait maintenant rester parfaitement immobile, et réchauffer son corps frissonnant tandis que sa tête brûlante trouvait un brin de répit au contact de cette eau sans doute tombée du ciel ; il n’avait plus même à changer de position pour boire, et à vrai dire, son garde-malade s’assurait de son immobilité, en gardant posée sur ses cheveux en bataille sa main inoccupée, qui les caressait machinalement. Du coin de l'oeil, il surveillait le bandage où une trace diffuse du sang répandu au-dessous l'inquiétait un peu, attentif à quelque possible évolution.

Il brûlait d’envie de le haranguer, de lui poser des questions, mais cette envie qui montait de son cœur s’arrêtait net à sa gorge serrée. Le spectacle de la fièvre le rendait muet ; d’une part, cette légère hypocondrie naturelle qui se manifestait toujours au contact des malades le faisait tiquer, mais d’autre part, la sollicitude qui la surmontait faisait écho à d’autres époques de sa vie, à des rêveries qui l’avaient tourmenté, à toutes ces angoisses d’homme entouré de proches et d’êtres précieux qui doit négliger de les plaindre, d'en prendre soin, ou de craindre pour eux, afin de se consacrer à leur bâtir un avenir. Dieu, qu’il serait pénible d’être père, si c’était d’un être souffreteux et fragile. Un sourire résigné lui vint soudain aux lèvres ; voilà donc la chose qui lui faisait miroiter avec délices l’oubli de l’alcool depuis le début de cette soirée. Eh bien, il avait dansé bien longtemps autour de cette idée, avant de la toucher du doigt.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Sam 4 Mar 2017 - 19:49
La fièvre d'une main impitoyable étirait les heures, clouant au brûlant pilori d'un temps suspendu la languide silhouette de ce jeune homme frémissant. L'activité de son tuteur détournait sa conscience du tiraillement de sa blessure et étalait sur des plaies bien plus vieilles encore un baume réconfortant: son curieux ballet fourbissant de chaos leur modeste chambrée, d'un discret murmure lui disait "je prends soin de vous car vous le méritez."

Peu habitué à ces attentions, le pupille en concevait de ces sourdes alarmes, angoisse insensée d'un être pour lequel les affres de l'abandon susurraient leur imperceptible et insidieuse mélodie. Délaisser et trahir ou en être soi-même victime, telles étaient les deux faces de la pièce qui résumait le drame de sa vie et son rapport avec ses pairs. Un voile d'émotions changeantes modifiait son regard en fonction de ces deux musiques, noyant son coeur sous leur étrange cacophonie. Il couvait d'un oeil reconnaissant le portrait mouvant de son compagnon de voyage puis, en un instant, l'anxiété l'amenait vers de sombres allées où il se figurait cheminant en solitaire.

D'une déconcertante et peu coutumière commodité, il se laissa guider sur le sentier de sa guérison prochaine comme un enfant un peu perdu. Sa propre nudité, traîtresse d'une condition jetée aux oubliettes, fut heureusement épargnée d'une indiscrète oeillade par la pudeur et la gêne du banquier. Qu'aurait-il pu vouloir observer? Son aspect défaillant, son teint hâve ne revêtaient nul attrait pour la vue. La flanelle vint d'une caresse pudibonde couvrir les marques de ses tourments de naguère, soulageant son esprit de l'effroi d'être démasqué. Le loup de morgue et de mondaine espièglerie ornant habituellement son visage glissait pourtant irrémédiablement depuis qu'ils se livraient au jeu bizarre de ce curieux impromptu. Touchant et désolant spectacle que ce jouvenceau tâchant d'en retenir les fils coulant entre ses doigts impuissants.

"Attentif à ce que je ne vous disais pas... N'eût été ma maladresse de ce soir, nous serions tous les deux encore dans nos confortables rôles. Ne le regrettez-vous pas?"

La question s'adressait autant à lui-même qu'à son interlocuteur. Un sourire frissonnant élongea sa lèvre, azurée sous le pinceau peu flatteur de la maladie. L'incertitude de leur relation à venir, tissée de lendemains tenus en respect dans l'ombre de leur mystère présagé par un présent fourmillant d'expectatives, bouleversait sa quiétude. Cette main affectueuse égarée dans sa chevelure appartenait-elle à un protecteur, un amant ou un ami?

Le rythmique organe logé en son sein s'emballa sous le coup d'éperon de cette idée. Curiosité et terreur se disputaient les faveurs de son esprit, cavalières infernales l'entraînant dans une étourdissante farandole. Plus il s'évertuait à chasser de sa conscience l'aveu de son tuteur, plus il revenait s'y graver, narguant le voeu qu'il avait fait de ne pas aliéner son âme sous ces chaînes redoutées. Serait-il seulement éternellement capable de se défier de ces délicieuses tentations? Il lui semblait danser sur quelque corde raide en funambule ignare.

"Allons, prenez donc quelque repos et changez-vous également. Que ferons-nous si nous tombons tous deux sous le joug de la fièvre?"

Sa paupière close afin de mieux le soustraire à cette réalité, il tâcha d'oublier qu'ils allaient partager cette couche. Il savait M. Brisendan suffisamment honorable pour ne point profiter de son éphémère torpeur; la nouveauté de cette situation le clouait sur place encore plus fermement que son mal cependant, tétanisé face à cette intimité ambigüe comme une jeune pucelle au soir de ses noces.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Dim 5 Mar 2017 - 22:41
« Les romans d’aventure ont toujours eu ma préférence. »

Après avoir considéré quelques instants son interlocuteur fiévreux dans un silence pensif, Ross s’approcha et s’assit au bord du lit. Un demi-sourire éclaira faiblement son visage fatigué. Sans plus s’embarrasser de contrôler outre mesure ou de déguiser sous tel et tel masque les impulsions de son âme, il laissa sa main se livrer à un geste parfaitement inconvenant : il la posa sur la joue de son élève, pour le considérer face à face.

« Mais je me connais suffisamment pour savoir que je n’ai pas le coeur assez solide pour les vivre jusqu’au bout. A présent, jeune brave… »

Il s’inclina vers Onésime, posa les lèvres sur son front et y laissa un baiser, en se relevant. Il y avait à cette soudaine liberté un luxe que le richissime héritier n’exerçait pas souvent. Le luxe inverse à cette misère dont ils venaient de bavarder, à travers la brume de la fièvre et de la fatigue, comme deux clochards qui se prennent pour des philosophes – ou deux philosophes que l’on prend pour des clochards.

« En souvenir de notre premier soir… Dormez, tandis que les anciens écrivaillent. Je reste auprès de vous. »

Il était appréciable de trouver de quoi écrire en un pareil endroit ; rien n’était moins certain. En rapprochant le bureau contre le lit, Ross s’assura de demeurer effectivement tout auprès de son malade, afin de pouvoir l’atteindre si celui-ci devait être tourmenté par sa fièvre ; et il garda soigneusement, posé vis-à-vis de l’encrier, le verre d’eau claire qu’il avait à nouveau rempli. Ces précautions prises, il laissa reposer encore un peu son regard sur celui qu’il avait brièvement cru mort, et une fois un certain apaisement retrouvé, se lança dans la rédaction de plusieurs longs courriers à la lueur de la chandelle. Celle-ci était presque éteinte lorsqu’il en termina.

Quant au premier de ces courriers, il se leva alors pour aller le porter à l’extérieur, prenant soin de ne faire qu’entrebâiller la porte de la cabine, afin de ne point offrir aux regards ce qui pouvait se tramer à l’intérieur. Dès qu’il entrouvrit cette porte, deux ou trois marins le remarquèrent et accoururent, autant pour l’observer que pour prendre ses ordres ; rumeurs et récompenses étaient toujours bonnes à prendre.

« Voici un message à remettre à l’agence de la Gobelin Bank du port d’Estretac. Il s’agit d’un pli d’importance, dont le contenu doit être transmis à l’agence centrale dans la matinée au plus tard. En échange, on vous remettra un bon monétaire à faire valoir chez les commerçants du port pour l’achat de tenues de gala. Les tailles sont notées au revers du message. Ne commettez pas d’impair, et vous recevrez une prime à la hauteur de votre dévouement. »

La physionomie à présent plus visible du mystérieux inconnu, la mention de la Gobelin Bank, la perspective de fonds quasi infinis dans lesquels puiser, tout cela commençait à suggérer aux marins des pistes plus précises pour les rumeurs qu’ils étaient venus quêter. Ils prirent l’enveloppe avec déférence, en multipliant l’assurance de leur réussite à Ross qui se garda bien de leur sourire, maintenant pour l’heure son personnage de chef intransigeant. Puis il referma la porte avec un soupir d’épuisement, et en laissa tomber la barre, soulagé d’être débarrassé de cette tâche.

Il revint au bureau, s’y assit, relut le second courrier qui faisait quelques pages, une expression indéfinissable sur ses traits tirés ; puis, sans empressement ni hésitation, il le présenta à la flamme de la bougie et le regarda brûler, jusqu’à s’en meurtrir légèrement le bout des doigts. Ce second courrier, qu’il venait de détruire avec tant de soin, lui avait pourtant réclamé bien des efforts. Il avait eu du mal à le rédiger, mordillant cent fois l’extrémité de sa plume, l’oeil parfois vitreux comme si le mal de mer prenait sur lui ses droits. Mais enfin, il s’en était délivré.

Cela fait, il glissa le troisième courrier dans le revers de sa veste, qu’il ôta pour l’étendre au dossier du fauteuil. Le regard sur les vagues lueurs qui perçaient déjà l’horizon, à peine visibles derrière le vitrail improvisé, qui ne brillait pas par sa transparence, il sema ses vêtements aux quatre coins de la cabine, fouilla un temps parmi les habits du capitaine, opta avec une légère grimace pour une chemise longue aux teintes ocres passées, et se glissa enfin sous le drap. Il était comme étourdi de sommeil, aussi sombra-t-il comme une masse, bercé par le rythme marin et la vague sensation d’un corps étendu auprès du sien.
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