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Spread your wings [Ross Brisendan]

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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Sam 1 Avr 2017 - 23:27
Stupeur et abattement.

Pendant des secondes étirées en minutes ou peut-être était-ce l'inverse, il s'embrouilla sous la confusion des informations récoltées d'un coup de filet fortuit; filet du diable qui l'envoya dans un enfer bien particulier, peuplé de fantômes dont l'un s'emparait de ses traits et de son souffle glacé.  Stevan Armik. Secrétaire défunt de M. Brisendan. Secrétaire dont il occupait le bureau. "Mon secrétaire logera avec moi". "Nous sommes tous faillibles, moi le premier, quoiqu’en dise mon secrétaire".

Il n'était pas aimé. Cette découverte le transperça de douleur, sans qu'aucun râle ne soit extirpé par la lance amère de sa compréhension tardive. Crucifié de stupeur, il avait trop mal pour pleurer ou gémir: c'était l'une de ces souffrances inexprimable qui vous ronge et vous brise de l'intérieur sans qu'aucune larme ne retentisse dans un appel à l'aide. Il n'y avait nul secours à attendre pour un désespéré. Il avait livré son coeur et le banquier n'en avait pas voulu. Maudit soyez-vous, vous et vos souvenirs chéris, vous et vos spectres que vous aimeriez voir prendre possession de mon âme. Pauvre fou, il se débattait avec toute la force de son jeune âge contre la sensation effroyable de n'être pas lui-même, recouvert des traits d'un mort aux yeux de l'homme responsable de sa chute, jeune inconscient pris dans un jeu mortel. Stevan Armik avait-il été assassiné pour avoir secondé amoureusement son employeur?

"A défaut de me faire inquisiteur de votre âme, daignez que je place à vos pieds la promesse de me faire le complice de votre liberté. Je laisserai votre mère me persuader d'une alliance afin de jeter à loisir un voile captieux sur vos escapades: vous m'y inviterez ou non, je ne vous imposerai pas ma présence en échange d'une telle connivence."

Livide. Onésime était livide; le dos plaqué contre la paroi du navire, hypnotisé par la Faucheuse invisible levant sur lui le doigt signifiant son exécution, son esprit chutait encore et encore, englouti par le précipice ouvert par la sismique révélation. Ce pauvre hère avait été assassiné par un homme ou une femme connu de celui qui prétendait le protéger; en offrant ainsi son appui, ne s'exposait-il pas à une fin similaire? Le temps s'était arrêté, seul subsistant dans ce décor infernal le battement d'un organe déchiré par une affliction d'autant plus insupportable qu'elle était la première en son genre, nulle expérience passée ne lui permettant de surpasser les assauts de cet océan inconnu où il se noyait sans prononcer un mot. Que dire, et à quoi bon? Le seul être en lequel il eût jamais placé sa foi était responsable de ce sort: quel soutien requérir à présent?

Personne. Il n'y avait jamais eu personne, il s'était simplement leurré. Une goutte perla au coin de ses cils et roula sur sa joue, brèche bienvenue pour les eaux acides où baignait son être tout entier, brèche à calfater cependant tant le jeune homme craignait pour sa vie si un sanglot trahissait sa présence. Abruti d'angoisse et de chagrin, il attendait. Qu'attendait-il exactement, il n'aurait su le dire. Peut-être simplement un réveil pour fuir le cauchemar bien réel ayant succédé à son rêve illusoire.

Matériau vierge où son galant avait projeté ses espoirs de voir réincarner en lui l'amant défunt, il percevait le dégoût émerger dans sa conscience, âcre bile lui soufflant l'horreur qu'est la vie de château. Le prince consort, l'infortuné Armik, et combien d'autres tombés sous le venin des puissants? Cent fois il avait hasardé sa survie au cours de batailles où l'adrénaline agissait en puissant remède pour oublier la démence consistant à braver la faucheuse dans ces sanglantes querelle; la guerre voilée, livrée à coups de poisons et de délations, à laquelle s'adonnaient les dignitaires le terrifiait autrement. On n'y défie pas la mort: elle vous cueille d'un traître baiser, dans un verre ou dans un sommeil éternisé à la faveur d'une herbe fatale.

Traître baiser, ou baiser d'un traître? Le banquier avait-il livré son employé de confiance à l'ire d'une de ses connaissances par une imprudence? Cette perspective engendrait vertige et frissons pour le garçon livré sans canot à la fureur de ses sinistres soupçons. Leur portrait immortalisé, les questions étalées sur les feuillets donnés, tout cela pouvait précipiter sa chute. Si un Elrich Zullheimer se tue, n'importe qui peut être atteint par une morbide conspiration.

Je veux vivre! Songea-t-il soudain, accroché à ce désir tel un naufragé à son radeau. Je ne veux pas d'une passion dévolue à un fantôme, mais je veux exister, apprécié pour moi-même! Je veux m'accoutumer au battement d'émois intrépides; je veux arpenter les mers, je veux libérer mes vieux frères! Je ne suis pas aimé de vous, mais qu'importe, je veux vivre malgré tout!

Comme il lui était précieux ce métronome ardent, redécouvert _ironie du sort!_ par la grâce de l'homme prêt à lui en ôter le battement par une simple étourderie. Trop preste à s'avancer en fier chevalier servant, il se repentait de la libéralité avec laquelle il avait placé son appui dans la balance d'un avenir dangereux. Il compatit brusquement avec le riche héritier endeuillé, dépossédé d'une connaissance chérie par un Equilibre divin rétablissant peut-être par là l'excès de sa bonne fortune financière. Il n'aurait pas voulu sa place pour tout l'or du monde et le plaignait finalement comme il l'avait admiré.

Reclus dans les ombres, il sentait son propre mal l'élancer par moments; il n'était point si noble qu'il pût s'apitoyer entièrement et sincèrement à la douleur d'une créature qui lui avait infligé un tel coup. Son attendrissement se mêlait de rancune et de haine, envoyant valser sur le miroir poli de sa prunelle la folie que composaient en lui les aveux dérobés: son délire chuintant lui susurrait de fuir à présent, parjurer son coeur et ses paroles, afin de s'adonner à sa vieille quête solitaire, abandonnant son tuteur à cette famille d'aliénés sans plus se soucier de le secourir; à l'opposé, l'attachement ressenti, le lien créé le suppliait de ne pas abdiquer sa ferveur. Ecartelé, éperdu, il scrutait en vain l'horizon où nulle carte ne lui désignait le chemin sur lequel s'engager. Il avait un choix à déterminer et aucun tarot ne pourrait lui ôter cette responsabilité.

Que les dieux daignent m'aider, supplia-t-il secrètement. Eclairez tout du moins l'orée de ce sentier de ténèbres où je chemine, que je ne m'enlise point dès l'abord dans un sable trompeur et mouvant!
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Dim 2 Avr 2017 - 1:04
Le silence n’était pas complet. Dans un sursaut de dormeur réveillé, Ross eut soudain l’impression que la bête fauve enfermée, pensait-il, dans la pièce voisine, se tenait soudain par quelque prodige infernal du même côté de la porte que lui. Ses yeux se rouvrirent et parcoururent l’ombre à laquelle il se trouva soudain parfaitement habitué. Et dans cette ombre, un regard croisa le sien. La peur lui avait broyé le coeur un instant, et chaque fibre nerveuse de son corps s’était figée dans une raideur lancinante ; lui qui connaissait ses capacités, il sentait parfaitement qu’il n’était pas capable d’endurer un nouveau combat. Mais ce n’était pas un ennemi.

C’était quelqu’un qui n’avait absolument rien à faire dans un pareil endroit, caché comme un voleur au milieu d’un matériel de destruction qui pouvait se détacher par accident et lui briser les os, sans parler de la créature terrifiante qui se mêlait dans son récent souvenir à l’étoffe des cauchemars.

Ross traversa l’espace qui les séparait sans trop savoir s’il allait lui reprocher sa présence, l’entraîner séance tenante vers le pont sans prendre le temps de parler, ou l’interroger sur ses raisons ; mais il concevait sans peine que quiconque se souciait un peu de lui avait toutes les raisons du monde pour le suivre, en le voyant prendre une pareille direction. Non, il y avait une autre question, qui franchit ses lèvres sans passer par son cerveau : la route était plus directe depuis son coeur.

« Vous avez entendu ? ...Vous avez compris ? »

Toute dignité abandonnée dans les tréfonds de ce maudit navire, il se contenta de saisir le jeune homme dans ses bras et de l’étreindre en réprimant un sanglot. Il n’avait pas versé une larme, mais la joue de son ami contre la sienne était en revanche humide, comme si leurs émotions communes avaient choisi au hasard sur quel de leur deux corps s’acharner en premier lieu. C’était donc qu’il avait compris. Et bien sûr, il avait peur. Quelle autre possibilité existait-il ? Ross ne pouvait pas le protéger de cette peur ; puisqu’il ne pouvait pas le protéger de ce qui la causait.

« Je ne veux pas rentrer à la maison. Vous n’êtes pas en sécurité là-bas. Nous ne pouvons plus y vivre. Il faut trouver autre chose, il faut que je réfléchisse, mais en ce moment c’est trop difficile, vous comprenez ? »

Ah, pourquoi ne cessait-il de demander si Onésime comprenait ? Quelle question stupide ! Pour ne plus la poser, il enfouit un instant son visage contre le vêtement qu’il froissait de ses mains. Voilà qu’ils étaient véritablement maudits, puisque ce passé venait les hanter au plus fort de leur victoire sur les éléments, l’adversité, et la curiosité malsaine de leurs semblables. Il n’y avait peut-être pas de victoire possible. Qu’il était donc égoïste d’aimer… Il aurait fallu s’arracher le coeur pour s’en abstenir, mais parfois, il se disait qu’un homme de bien aurait choisi cette solution depuis des années déjà. Peut-être était-il simplement incapable de concilier ses principes avec ses impulsions. Peut-être était-il simplement humain. Cette idée le remplissait d’horreur.

Il se détacha brièvement du jeune homme bouleversé qui se tenait devant lui, l’examina d’un œil presque résolu, et laissa, à défaut de forces ou d’esprit stratégique, le rêve s’emparer de sa narration, tandis que ses deux mains venaient se perdre dans les cheveux noirs.

« Je ne suis plus forcé de fréquenter la chambre de ma femme, après tout. Dormez chez moi. Je vous promets qu’il n’y a rien de déshonnête dans ma proposition. Mais vous ne devez pas rester seul. Qui sait par quel signe nous pourrons nous trahir… J’ai toujours été tellement prudent, j’étais sûr que personne ne se doutait de rien, et finalement, vous voyez ? Je pensais que le titre de secrétaire, l’attribution de ce bureau, était une couverture suffisante... Je le pensais aussi pour vous, et puis quand vous êtes arrivé, cela venait d'avoir lieu... »

Non, il ne pouvait pas continuer dans cette direction. Les mots qu’il n’avait dits à voix haute devant personne, depuis tout ce temps écoulé, ne parvenaient pas à se frayer un chemin. Peut-être s’étaient-ils figés, glacés par l’attente, et demeureraient-ils comme un régiment de pierre en travers de cette direction qu’il ne suivrait donc jamais. C'était officiellement le deuil du prince consort qu'il avait si religieusement porté. Rien n'avait paru de tout autre sentiment qu'il aurait pu traverser en parallèle de ces prières, de ces tenues sombres, de cette soudaine et si étrange sobriété.

Ce long mutisme ne pouvait être aboli si aisément. Le simple fait de désigner le disparu par son nom avait déchiré quelque chose, un lambeau douloureux auquel il ne supportait plus de toucher, pas même par un « lui » vague et équivoque, presque irrespectueux. D’ailleurs, le « vous » éclipsait en cet instant tout ce que ce « lui » aurait pu trouver de place dans son discours.

Pour communiquer un peu de force, il devait rester calme ; et pour cela, il devait se taire. Mais cela ne dispensait pas sa bouche de communiquer le débordement de ses sentiments contradictoires par d’autres moyens plus tactiles. Le visage qu’il entreprit timidement de couvrir de baisers était chaud et vivant, malgré l’écran de cette larme qui refusait de sécher. L’effroi refusait de le lâcher, à l’idée d’une main dans l’ombre – ou plusieurs mains associées, avait-il compris – qui s’attaquait à ceux sur lesquels il jetait son coupable dévolu ; mais la réalité de l’instant trouvait prééminence sur les promesses encore abstraites de cet effroi. Juste quelques instants de cette proximité, de ce silence partagé, et il retrouverait son sang-froid... il pourrait recommencer à réfléchir.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Dim 2 Avr 2017 - 3:30
La chamade de chagrin et de terreur s'était muée en une effervescence et une passion autrement plus dangereuses. Il agrippa la silhouette de son compagnon, tourbillonna un instant dans son odeur confuse et apeurée, faiblit d'une joie coupable sous la kyrielle de baisers contre lesquels il ne pouvait se défendre; Le spectre revint pourtant, opiniâtre à projeter entre eux l'écran de son ombre fanée.

"Je comprends... Je comprends que je ne suis pas lui."
Il saisit le poignet du dignitaire et vint plonger dans l'abîme de ce miroir d'une âme qu'il voulait croire soeur de la sienne et qui, telle une soeur, le cajolait et le torturait dans le même temps.
"Pour cet amour coupable, je peux avoir la folie de risquer la pérennité de mes jours, déjà menacée par ailleurs; je puis vous offrir mon coeur, mon soutien indéfectible, à vos côtés braver des tempêtes. Tout cela ne le ramènera pas."

Il y avait du désespoir et de la rage dans ce timbre fébrile: le désespoir d'un être déjà mal à l'aise avec sa propre identité, rejetant avec force la perspective de n'être guère plus qu'un simple cadre où se déploieraient les souvenirs d'un autre ainsi que les regrets d'un amour avorté, ressuscité sur un nouvel album dépouillé de son essence et de sa substantialité.

"J'aimerais avoir la conviction d'être plus qu'une simple enveloppe vouée à recueillir le spectre de votre amour perdu. Je puis vous adorer sans nul espoir de retour, mais je ne serai pas, je ne serai jamais un Stevan Armik ou sa réminiscence! Je ne m'engagerai pas au-devant de tels dangers sans l'assurance, et cette assurance m'est vitale, que je suis bien l'être auquel vos sentiments sont destinés."

Il s'était abstenu d'une autre formulation, impliquant un patronyme qui n'était pas le sien et invitait un nouveau fantôme inconnu d'eux mais cher à un vieillard adopté comme un père.

N'aimez pas Onésime, Césario ou tout autre surnom. Chérissez ce rêveur idéaliste qui prit le risque de vous découvrir son passé et en ôtera d'autres voiles si l'avenir nous permet de partager la tendresse à laquelle nous aspirons tous deux; mais ne faîtes pas de moi votre secrétaire."

Supplique qui tenait de la fierté blessée, un orgueil farouche et sauvage appréhendant de devoir se soumettre à un rôle de serviteur pour être apprécié, craignant plus encore de n'être qu'un médaillon renfermant dans le secret de l'esprit adverse l'image d'un autre adoré. Ne sous-estimez pas l'esclave dégagé de ses chaînes, à la conquête de sa liberté: ce n'était pas en servant prêt à se sacrifier sur l'autel d'une divinité sanguinaire qu'il offrait la promesse de s'allier contre les orages ennemis; il aventurait son avenir au-devant de périls dont il ignorait le danger et exposait son sein à de nouvelles blessures laissées par les malentendus, les soupçons et les espoirs déçus escortant toute idylle amorcée: il n'attendait rien de moins que d'être traité en égal pour un tel déploiement de bravoure et de courage. Les flots enragés combattus naguère, les escarmouches saupoudrées de plomb, les accès d'humeur d'Euphrosine lui semblaient risibles en comparaison du monstre à affronter qu'était la Cour ambrosienne et de cette relation indomptable dont la logique lui échappait irrémédiablement.

S'il devait s'approprier sa nouvelle identité, maîtriser les règles d'un monde impitoyable où une affection illégitime déverse dans votre coupe le venin mortel d'un dignitaire outragé, il le ferait, non pas pour un amant, mais pour une égoïste félicité partagée. Il s'était contenté de ce patronyme comme d'un moyen pour accéder à un univers rutilant du dehors, puis comme d'un outil afin de toucher du doigt les mystères des automates promis dans ses rêves utopiques à une juste cause. Il deviendrait le chevalier de Malterre, cesserait de lorgner sur son existence antérieure et se consacrerait à cet apprentissage ardu d'un code nébuleux: pas au prix d'une simple passade créée par le désir de ranimer un défunt dans la silhouette qui était sienne, ce serait trop cher payer.

S'il était perdu quant aux contours de son identité, il savait au moins que ces émotions, cet empirisme et ces idéaux étaient bien les siens. A l'opposé du cogito ergo sum cartésien, ses sens lui prouvaient sa réalité en cet instant ramifié des émois pulsant à travers les veines de son corps tout entier.

"Si cela vous est impossible, permettez-moi un dernier adieu à cette union que je désirais tisser avec vous."

Saisissant le visage aimé de deux mains transformées en caresse, il apposa un nouveau baiser sur les lèvres dont l'ambroisie l'avait à jamais aliéné. Un baiser tendre et assuré, bien loin de la saveur juvénile du premier dérobé au détour d'un couloir; un baiser pour faire le deuil de tous ceux auxquels il devrait renoncer.
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Dim 2 Avr 2017 - 10:29
« Non, cessez cela. Je vous en prie. Si c’est pour nous dire adieu, alors ne m’embrassez plus jamais. »

Dire non à un baiser, voilà qui était contraire à son caractère, mais Ross ne pouvait laisser un instant de plus son compagnon se tourmenter aux rêveries sinistres qui l’habitaient alors que leurs visages se rejoignaient ; il aurait été bien coupable, davantage qu’au regard de la simple morale austère, de se laisser aller au plaisir et au soulagement qu’en recevaient ses sens, alors qu’il laissait dans le même temps souffrir l’âme qui se tenait au-delà.

Son sourire aurait pu être amer ; il fallait donc aborder ce point ardent devant lequel reculaient les doigts de son esprit, escarboucle incandescente au front d’un monstre endormi, qui refusait d’être saisie. Mais Ross avait enregistré une chose : ce n’était pas là une exigence, formulée par un ami impatient sous forme de quelque chantage sentimental. Non, c’était le corollaire d’une véritable déclaration faite sans la moindre condition. Il se sentit fier, à travers tout ce qu’il éprouvait d’autre : celui qui se tenait devant lui était, bel et bien, comme il l’avait tant pressenti et espéré, un homme à sa mesure. Il ne pouvait faire mieux, en guise de remerciement pour cette merveilleuse confirmation, que de le rassurer de son mieux, fût-ce au prix de quelque chagrin.

« Sur ce point au moins vous pouvez être serein : je sais ce que c’est que de dire adieu. Moi qui suis si peu sujet aux superstitions, j’ai une pierre dans mon jardin qui me sert précisément à cela. Je ne vous y mènerai pas - je suis une loque humaine quand j'en approche - mais vous la trouverez sans difficulté, si vous en êtes curieux. Ce que je ne sais pas, c’est plutôt… cesser de pleurer. Je vous ai dit tantôt que j’étais une personne faible et limitée, il n’est plus temps de me réformer sur ce point, et pourtant croyez-moi : ma mère a essayé. »

Voilà qu’ils étaient tous deux en larmes à présent ; qui les aurait trouvés là, ainsi tremblants et embrassés, aurait cru qu’une révélation du criminel venait de leur apprendre quelque drame insurmontable. Tout était pourtant terminé depuis avant même qu’ils ne se rencontrent. La nouvelle conscience qu’ils avaient d’un potentiel danger n’était qu’une nouvelle lecture d’événements dont ils avaient, l’un comme l’autre, eu connaissance dès le premier jour – ou du moins le second, pour Onésime, à qui son tuteur n’avait pas directement annoncé : vous disposerez de ces locaux libres dont l’ancien occupant est récemment défunt. Incapable à l’époque de donner la moindre explication rationnelle à ce décès soudain, il lui aurait été d’autant plus difficile de mener ce deuil halluciné, sans mots, sans discours, sans justifications, même vaines, à se donner. Et quel accueil aurait-il pu offrir… Non, il avait fait pour le mieux, du moins c’est ce dont il était alors convaincu.

Les mouvements du Léviathan tout autour d’eux, les roulements sourds des canons qui semblaient tirer sur leurs liens, l’ombre qui redoublait alors que s’avançait la nuit, tout cela l’oppressait. Le danger n’était pas une simple impression, en ces lieux. Il eut un mouvement mal assuré pour regagner l’escalier et l’air libre, entraînant avec lui son jeune compagnon dont il ne pouvait se résoudre à abandonner totalement le contact. Mais certains mots devaient être prononcés avant de quitter ces lieux :

« Vous avez ma promesse. Du peu que je sais qui vous êtes, et qui me suffit amplement pour dire cela, c’est bien de vous que j’ai besoin. Et c’est ce besoin, ce sont vos baisers, c’est l’information que je viens d’apprendre et qui vous met en danger pour tout cela, qui m’arrachent ces larmes. Rien d’autre, » acheva-t-il bravement. Il ne ressentait pas cette assertion comme une trahison envers ce que cet « autre » aurait pu être ; sans quoi, il n’aurait pu présenter sincèrement ce visage serein qu’il arborait à travers ses larmes.

Sa mère lui avait du moins appris une chose : à dire adieu avec courage. Où elle-même avait acquis cette capacité, il n’avait jamais osé lui poser la question. Il y aurait toujours quelqu’un d’autre, quelque chose d’autre à protéger : détacher sa concentration de l’objet perdu, c’était mieux se consacrer à celui qui demeurait. Chacun des Brisendan, pris individuellement, n’avait pas d’existence propre : tant que l’hydre d’or continuait sa marche à travers les siècles, portant sur son dos infaillible les rois et les empires, le devenir de chacune des têtes et ses états d’âme sombrait dans un oubli proche du néant.

Il avait compris cette leçon très jeune et c’était à elle, à travers sa pratique religieuse, qu’il vouait son culte ; mais il l’avait adaptée à ses émotions exacerbées, comme sa mère l’avait adaptée, de son côté, à ses éternelles angoisses. Telle en était sa version : aimer d’autant plus fort qu’il aimait en tant que membre de cette famille vouée à l’efficacité. N’être que cela, un intermédiaire efficace entre ses principes et leurs bénéficiaires, entre ses passions et leurs sujets de prédilection, et n’opposer sur le passage de ces grands courants dictés par le destin qu’un écran le plus minime possible. Cet écran, qui se composait de ce qu’il appelait ses faiblesses, de tout ce qu’il aurait pu ressasser de sombre, laissait ainsi filtrer la lumière au maximum de ses capacités ; s’il se rompait cependant, Ross deviendrait fou, il en avait parfaitement conscience ; s’il se renforçait, il deviendrait lugubre et strict, l’un de ces employés modèles que sa mère semblait parfois regretter de n’avoir pas eu pour fils à sa place. Il avait confiance en sa pure fierté pour le garantir du côté de ce danger-là. Quant à l’autre, il ignorait au fond s’il désirait l’atteindre un jour ou s’il en était effrayé.

Le clair de lune tombait comme un flot de lumière froide dans l’escalier qui les séparait du restant de la population, et c’était à la fois un avertissement solennel et la promesse d’un apaisement, sans que Ross puisse être certain de ce qui l’emporterait de ces deux tendances. Il résolut de laisser Onésime en décider – pourquoi avait-il lié ce prénom à cette caparace mondaine qui était la sienne, d’ailleurs ? Pour la première fois, il lui vint à l’esprit que ce n’était pas le premier nom qu’il eût porté, ou celui qui lui était le plus agréable. Etant lui-même assez crispé lorsqu’on l’interpellait de son prénom complet, il ne souhaitait pas infliger une telle expérience à cet être qu’il chérissait tant. Mais ils auraient le temps de parler ; la cabine était faite pour parler. En attendant de la rejoindre…

« Maintenant, si vous me croyez, embrassez-moi. Mais jamais d’adieux entre nous. »
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 5 Avr 2017 - 1:30
Croire...
Croire en un rêve, croire en un mirage et oublier le mauvais génie caché parmi les herbes dont les vilenies tirent à la princesse captive des larmes de rubis. Croire. Entrer en amour comme on entre en religion: avec ferveur et dévotion consacrer son coeur à l'adoration, préparer son âme aux discours de son dieu; lutter, encore et toujours, assailli par les démons du doute, harcelé par les soupçons et les remords. Que sa vie ancienne avait été aisée, dénuée de ces questionnements et de ces entraves sur son chemin de conquête et de renoncements faciles! Comment renonce-t-on à son souffle et à sa sécurité lorsqu'un souvenir chéri suspend d'une caresse une tentative périlleuse? Vaciller au bord du précipice, se retenir aux hauteurs par égard pour un autre lorsqu'un peuple entier attend sa délivrance? Qu'il était égoïste d'aimer, mais comme il en avait besoin!

Le clair de lune brodait de sa sève argentée une couronne de fleurs piquées dans cette chevelure sombre, formant un halo autour du visage du dignitaire nimbé d'une contre-nuit suave. Suavité des aveux, onctuosité illusoire l'incitant à se croire seul dans les pensées tourbillonnantes d'un être cher, pourtant habitué à ramener dans le cercle de danse des amants disparus "Je ne sais pas cesser de pleurer". Exquise horreur de se découvrir tant de joie à enterrer l'affection portée à un mort sous la nouvelle pelletée de terre d'une romance postérieure. Le roi est mort, vive le roi! Un roi pour régner sans partage sur un sein qui ne demandait qu'à être conquis, terre ouverte aux envahisseurs et qu'il ignorait devoir partager dans une succession filée de prétendants emplis de désir face à la mêlée. Avait-il seulement eu à lutter pour remporter ce trophée?

D'une main tremblante, il avait abaissé son masque pour se laisser couvrir de baisers, avait promis avec toute la grâce et la facilité qu'un céleste instant accueille au firmament d'un coeur subjugué. Que ferait-il lorsque viendrait le temps d'accomplir sa parole? Comment affronterait-il la matriarche courroucée de leur escapade jetant du haut de son trône d'or des regards réprobateurs sur sa silhouette chétive? Plongerait-il dans cet enfer inquisiteur sans laisser percer le moindre soupçon?

Qui avait tué, retranché derrière les doigts constellés de sang des assassins aguerris? La mère, la cousine, la femme, le père, un employé jaloux? Qui? Il agitait en vain ces caractères prudents dont les figures moqueuses le narguaient d'un rictus hypocrite. Faux. Ils étaient tous faux. Et sous ce vernis se mouvait le basilic effroyable, capable chez l'un de le promettre à une funeste fin, chez l'autre à un trépas rapide. Découvrir le coupable ne devait pas éloigner sa vigilance des autres acteurs, tous prêts à le renvoyer vers les ombres dont il n'aurait jamais dû s'extraire. Un liquide étranger, troublant le cours de cette distillation savante, mal mélangé et flottant en observateur: voilà le tableau qu'il se brossait de lui-même dans ce microcosme bizarre où il menait désormais la barque de ses jours.

"Il faut que je me fie à quelqu'un ou je deviendrai fou. J'aime autant que ce soit vous."

Il enserra la silhouette, étreinte d'un homme à la dérive, trop heureux de se tirer un moment de la fureur des flots. La folie l'encerclait, ondoyant de milles soupçons où se tapissait sous chaque prunelle une traîtrise, sous chaque visage un ennemi qui n'en avait que trop, Janus de cour dont il redoutait l'outrage. Serait-il jamais suffisamment solide pour naviguer seul sur le courant de son existence absurde?

"Dans cette tempête qui s'agite sous votre crâne et ébranle votre maisonnée, soyons l'un pour l'autre un refuge. Je ne sais si je représente l'aplomb d'une île bienvenue ou le hasard de fortune d'un faible radeau... En pareille situation, il me semble cependant que tout secours est bon."

Pouvait-on aimer sans méfiance? Irriter de baisers une bouche tout en soupesant dans la balance de vérité le poids de ses paroles? Qu'importe s'il en était incapable, il s'y emploierait tout du moins, redoublant d'efforts afin de franchir le parapet de défiance qu'érigeait aisément son esprit craintif, artisan outillé de prestes alarmes. Malheur à lui s'il plaçait sa vie entre des mains susceptibles de la déchirer! Le risque avait pour lui des saveurs uniques, à la fois excitantes et cruelles, dont il peinait à rejeter l'insidieuse mélopée: il suivait donc à nouveau cette sirène vers des profondeurs inconnues. Il y découvrirait un palais englouti ou périrait d'une lente asphyxie, tant pis: il se jetait à l'eau une fois encore.
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 5 Avr 2017 - 22:10
C’était dit : il y avait de quoi être infiniment honoré, mais aussi terrassé. Les mots prononcés étaient clairs, il n’y avait pas à revenir là-dessus. Ross était désormais en charge d’un destin à part du sien, et remettait également le sien entre les mains d’un autre. C'était, après tout, un aboutissement qu'il avait appelé de ses voeux, mais sans réellement y croire. Il l’avait tant accoutumé son âme à voir s’éloigner ce souhait sans pouvoir le saisir qu’il demeura silencieux, attendant la suite qui ne vint pas, la condition qui mettrait tout l’édifice en péril. Mais rien n’arriva. Il venait de recevoir un don absolu.

« Vous le voulez, je le veux, qu’il en soit ainsi, » murmura-t-il d’une voix brève.

Alors que le navire arrivait en vue des côtes, le gros temps redoublait ; le nouveau cap sur lequel s’était fixé le capitaine, afin d’accomplir les directives du seigneur d’Orsino, semblait gardé par quelques forces marines indomptables décidées à entraver leur approche. Un mouvement inattendu de la coque fit perdre l’équilibre à ce terrien invétéré qu’était Ross, même s’il oubliait par instants où ils se trouvaient, tout à leur conversation passionnée. Il se trouva soudain appuyé des deux mains à la cloison derrière Onésime, face à face avec son visage investi d’une expression aveuglante, lumière d’une confiance sublime, détresse d’un abandon total.

Le trouble qui l’envahissait ajoutait encore à son vacillement. Oui, ils se tenaient l’un l’autre debout dans la tempête. Une telle alliance semblait à la fois désespérée et éternelle. Mais il savait que ce sentiment d’éternité pouvait être balayé par un souffle de vent, et la crainte de l’échec ramena sur ses lèvres un sourire de circonstance. Il s’écarta sans avoir rien tenté – rien de plus qu’un effleurement discret, un dernier baiser qui ne prit pas corps, et qui aurait pu être, il suffisait de le pressentir pour le savoir, plus enflammé que les précédents.

« Me voici donc en charge de votre santé mentale. C’est une bien grande responsabilité pour quelqu’un que l’on ne prétend pas lui-même très équilibré. Néanmoins, vous savez ce qu’on dit : donne une épée à un enfant et il deviendra un homme. »

Il détestait cette formule depuis son enfance, où il l’entendait prononcer à tous les adultes de son entourage en tremblant qu’elle ne fût littérale, pour ne recevoir au bout du compte que des outils éducatifs visant à parfaire son éducation dans le domaine qui serait, fatalement, le sien. En s’apaisant avec l’âge à l’égard de cette crainte, il avait fait le proverbe sien. Sans doute le répéterait-il à son fils, si l’enfant à naître devait se révéler être un fils. Il posa le pied sur la première marche de la remontée, entraînant avec lui son ami tout en baissant la voix, comme pour lui rappeler combien d’yeux risquaient de s’attacher à leurs moindres mouvements dès qu’ils auraient refait surface, et jusqu’à ce qu’ils rejoignent leur cabine commune :

« Vous êtes un rocher. Qui cache peut-être un volcan. Mais toutes les brûlures valent mieux que la lente noyade solitaire dans ces eaux froides et sombres, et je les choisis de grand coeur, de tout coeur, vraiment. Savez-vous que j’en aurai des cauchemars ? De votre petite baignade de tantôt. Je vous ai réellement cru mort. Avez-vous idée de ce que j’ai pu ressentir ? Vous êtes-vous mis à ma place un seul instant ? »

Il ressemblait beaucoup à sa mère dans ses bons jours, lorsqu’il s’exprimait ainsi. Mais il aurait fallu avoir un coeur de pierre, ou avoir exploré en longues expéditions la cartographie particulière de sa sensibilité sur ce sujet, pour lui faire la moindre plaisanterie là-dessus. D’ailleurs, son agitation, son besoin de déguiser chaque marque d’effusion ou plutôt de le travestir d’un voile de couleurs et de bel esprit, dénotaient un retour graduel à sa manière d’être accoutumée ; il se plaignait de s’être fait un sang d’encre, et le ton de sa voix témoignait qu’il parvenait enfin à se rassurer.

A la même heure, en son bureau de boiseries noires émaillées de détails d’argent, Madame Brisendan Mère, sous sa liseuse de cachemire gris perle orné au chiffre de sa maison, attendait à la fenêtre, près de son téléphone, le signal qu’elle avait requis du port pour l’avertir du retour du fils prodigue. Elle avait envoyé tout le monde se coucher, et quelque chose dans sa voix avait dissuadé les moindres velléités de résistance. Elle aussi avait des reproches à faire et des questions à poser, en grande quantité, et elle les roulait dans son esprit puissant pour les polir comme un fleuve polit ses galets. Son regard, qui perçait l’obscurité au-dehors, mettait en fuite les oiseaux de nuit.
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Spread your wings [Ross Brisendan]

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