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Spread your wings [Ross Brisendan]

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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 14 Mar 2017 - 2:13
Applaudissements et chute du rideau sur la scène. Un instant, un seul suffit à ficher dans son coeur enivré de musique le rire épineux de son tuteur semblable à quelques ronces lui arrachant un lambeau de dignité au passage. Un instant, un seul suffit à faire entrevoir dans ce regard peiné la blessure provoquée par cette farce. Onésime n'était pas un courtisan jouant frivolement, taquinant l'instrument de son archet sans en apprécier le timbre; Onésime était un ancien esclave dont la seule liberté avait longtemps consisté dans l'interprétation personnelle qu'il pouvait délivrer. Avec un désespoir éperdu, il avait confié au violoncelle ses tourments et ses plaisirs, cordes grinçant sous la douleur ou pizzicati léger et joyeux lorsque la vie lui offrait enfin quelque douceur. Ses maîtres ennuyés pouvaient lui demander d'aller s'enfermer plus loin sans lui interdire totalement les répétitions laborieuses visant à lui faire acquérir la maîtrise d'un outil dont il se servirait pour contenter leurs oreilles ou égayer leurs banquets.

Un automate de boîte à musique...
La colère empourpra ses joues et inonda ses tempes d'une cadence furieuse. Ne m'extirpez pas de l'ombre pour faire de moi le jouet de vos fantaisies, Monsieur, semblait supplier et commander cette prunelle noire comme la nuit qu'il aurait aimé voir fondre et s'abattre sur eux, l'emportant d'un vol d'ébène loin des jugements de leur petite assemblée. Il avait tressailli un instant, contemplant l'image de cet homme si digne par ailleurs, le genou planté en terre face à lui, chevalier servant d'un autre temps, l'archet suspendu, la lèvre entrouverte sous la stupeur. Il palpitait mais de rage à présent, la mâchoire serrée, l'oeil sombre, le poing imperceptiblement crispé sur le manche du mélodique objet.

Il masqua son amertume aussi bien que le lui permirent ses compétences théâtrales, ignorant le jeu des acteurs restés dans la lumière pour venir retrouver les serviteurs en coulisse, auxquels il remit avec un regret touchant le compagnon inerte éveillé à la vie sous ses doigts amoureux durant la fugacité d'un moment. Gorge nouée et narines frémissantes sous le souffle court de sa sensibilité offensée, il rappela à l'ordre sa raison d'une volonté impérieuse, incapable malgré tout de réenchanter le présent. Roslin continuait son badinage ainsi qu'un jeune premier se grise de l'attention du public dont il devient dépendant. Révérence comtesse, oh, qui est cet étrange personnage là-bas? Encore un sujet pour nos quolibets souverains, répondaient dans un choeur étrangement uni les charognards prêts à remplir la panse de leur vaine existence d'un nouveau festin.

Cousin et cousine surveillés ne lui prêtaient plus guère d'attention, à l'instar de son tuteur, occupé à voir s'éloigner l'hôte métamorphosé de ses souvenirs. Il restait en retrait, maudissant son habit élégant de le distinguer des serviteurs dont il aurait alors apprécié rejoindre les rangs dans un anonymat protecteur. A défaut, il se fit insignifiant, plaquant sur sa figure un masque impassible, étiolé brièvement de sourires sans joie sous les plaisanteries de l'assistance.

Son dépit et sa rancoeur se mesuraient à l'aune de l'attachement naissant qu'il éprouvait pour celui qui venait de le tourner en dérision, mortifiant son âme envolée sur les ailes d'un plaisir innocent. Eût-il foncièrement honni le banquier qu'il n'eût pas tant pris à coeur cette marque de souverain mépris. Je veux protéger votre bonheur... Il détourna les yeux au souvenir de ces mots, craignant d'y laisser percer une émotion sincère. Opportun rappel que lui faisait ce jour, l'invitant à se faire l'artisan véritable de son propre bien-être car enfin, on ne confie pas à un parfait étranger le soin d'entretenir son jardin. La clématite grimpante de douceurs, si facilement froissée et effeuillée, était trop jeune, trop fragile encore pour qu'il l'abandonne aux mains d'un jardinier dont il connaissait mal l'étendue des talents.

Il attacha sur la silhouette de son allié un regard songeur, étrangement détaché face à ses voltiges. Voulait-il redevenir esclave d'une nouvelle société, pitre des aristocrates qu'il agonirait à son tour à la moindre opportunité saisie? Il ne s'était jamais projeté dans cette existence d'héritier, un simple déguisement qu'il avait enfilé pour les besoins de la pièce dont il espérait voir une fin heureuse. Sans un mot, il s'inclina gravement face au public restreint qui les avait accompagnés, englobant d'une oeillade prolongée le couple de cousins auxquels il souhaita tacitement un peu de joie et de tranquillité. Ces émois avaient coupé en lui tout appétit, bien au contraire de Roslin, gai comme un pinson.

Cheminant à ses côtés, il engagea un dialogue avec lui-même, questionnant le bien fondé de s'arrimer à cette nouvelle identité plus que ne l'imposaient ses desseins. S'il était un jouet ou un alibi pour son tuteur, il lui serait plus aisé de prendre le recul nécessaire et d'évaluer le comportement d'un être, hélas, bien trop doué pour le faire sortir de ses gonds. Il couvrit le métronome de sa poitrine d'une cacophonie entremêlée d'arguments mi-authentiques mi-fallacieux afin d'oublier sa prosodie chantante. En premier lieu, se désaccoutumer de ce luxe inutile. Sobriété dans ses repas et couchage à même le sol lui seraient bénéfiques à cet effet: rien de tel que les réminiscences gravées à même la chair, les esclavagistes l'avaient d'ailleurs bien compris.

"Où souhaitez-vous déjeuner?" demanda-t-il d'un ton qu'il espérait aimable et non tremblant. Son coeur retenu dans une prison d'appréhension espérait de deux élans contraires être trahi dans son trouble afin de le lever d'un éclaircissement, et ne pas être démasqué dans ses nouvelles résolutions qui manquaient encore de fermeté pour l'heure.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 14 Mar 2017 - 10:46
Evidemment familier de cette partie de la plage, Ross tourna son regard vers les petites terrasses bordées de chaises blanches et de palmiers en pots qui formaient l’autre côté de la route. Une dame entre deux âges, à la longue natte noire, balayait le sable fin devant sa porte en attendant les premiers clients. Rien qu’à la reconnaître, il avait senti se ranimer ses souvenirs, notamment ceux de collations inimitables ; et il avait véritablement faim, n’ayant pas déjeuné à proprement parler sur le pont du bateau ; tout au plus s’était-il infligé quelques gorgées laborieuses de ce café qui semblait se débattre pour sa vie. Ici, rien de tel à craindre. Dans un élan d’affection que leur exercice musical, en faisant appel à leurs sens, avait libéré de ses gonds habituels, il passa le bras autour des épaules de son jeune ami en lui désignant le petit restaurant de plage, sur cette souveraine recommandation :

« Là-bas ! J’y mangeais avec mes parents lorsque j’étais petit. »

Sans attendre, il se mit en route. Leurs pairs avaient reformé leur petit essaim, et se chicanaient avec un bel ensemble pour déterminer leur destination nouvelle ; il avait dans l’idée que l’on parlerait d’eux, ce soir, dans les salons, tandis qu’ils feraient voile pour Ambrosia. D’ici quelques jours, ces rumeurs lui reviendraient, déformées par le bouche-à-oreille et les ajouts de chacun ; il s’amusait d’avance de cette réaction chimique. Certains auraient entraperçu la dénommée Sandrina, et en donneraient une description précise, il en était sûr. A quoi bon lui inventer un physique ? Il s’inspirerait de celui que les médisants lui inventeraient.

Dans un geste qui ne lui était guère coutumier sur le pavé d’Ambrosia, Ross desserra sa cravate et jeta son veston sur son épaule. Le soleil était clément, la brise marine douce comme une caresse. Tout incitait aux gestes tendres. Il eut un mouvement, en marchant au long de cette plage, pour prendre la main de son ami, mais s’arrêta juste à temps et se contenta d’un frôlement prolongé, en lui jetant un regard en biais. L’instant d’après, il était redevenu un enfant qui retrouve sa plage favorite. Pointant le doigt vers tel ou tel relief de terrain, au gré de leur promenade, il en faisait surgir des souvenirs pêle-mêle.

« Nous nous tenions toujours ici, parce qu’il n’y a jamais tant de monde que sur la plage principale. J’ai construit un château immense, puis la mer l’a avalé. Ma mère m’a consolé quand j’ai pleuré, pouvez-vous vous figurer cela ? Ici, mon père m’a acheté un cerf-volant. »

Les boutiques de souvenirs alternaient avec celles d’articles de plage, en un carrousel coloré qui bruissait d’activité ; la plupart des visages étaient souriants, masque commerçant ou réelle félicité d’arpenter ces rivages chaque jour de leur vie ? Sans doute un peu des deux.

« Il faut que nous amenions mon fils ou ma fille en ces lieux, qu’en dites-vous ? Que nous apprenions à cet enfant des choses que cette plage lui rappellera toujours. J’avais tout le temps du monde, à l’époque. Aucune pression. Et vous, que lui apprendrez-vous ? »

Le temps n’avait plus cours. Il ne calculait plus en termes de séjour d’un pupille auprès de son tuteur, de plannings à aménager, ou de survie de sa relation avec son épouse sur le long terme. D’ailleurs, accoutumé à ce qu’un jeune être soit élevé par l’ensemble de la famille étendue, sans parler de la domesticité qui en partage les murs, il n’aurait pas imaginé un instant d’en exclure son pupille, au contraire ; même à ne considérer que l’aspect rationnel des choses, c’était l’occasion pour son héritier d’acquérir très tôt des connaissances diverses et un point de vue éclectique sur le monde.

Le menu indiquait un plat du jour au nom poétique, mais à la composition simple et efficace, et la patronne en reconnaissant « le jeune monsieur Brisendan » courut à sa cave chercher une bonne bouteille. Il en rit malgré lui : dans quelques mois, il cesserait d’être l’héritier, le jeune monsieur. Il transmettrait ce rôle et ses devoirs, et il en serait lui-même, d’une certaine façon, délivré. Souhaitait-il cette passation de statut ? Il était trop tard pour se le demander. En y songeant soudain, il réalisa que son père était peut-être la personne de sa famille à laquelle il s’était le moins identifié, à qui il aspirait le moins de ressembler. Il faut dire que ce n’était pas un homme qui brillait par sa joie de vivre, son expressivité ou ses bons mots. Dès l’enfance, le contraste avec ses héros de romans était criant.

Pourtant, puisqu’ils l’avaient tous élevé ensemble, il y avait bien eu quelque chose d’une transmission, d’une impression au sens photographique… Il se demandait sérieusement quoi. Mais baste : là n’était pas la question. Puisque Onésime lui faisait confiance, c’était dit, il serait lui-même un père formidable, qui n’emprunterait rien au sien et construirait ses propres techniques. Il lui semblait, cependant, avoir besoin qu’on le lui redise de temps en temps pour s’en persuader à nouveau lorsque les événements l'en feraient douter. A son insu, il se reposait sur cette jeune personne hypersensible et secouée par la vie qui l’accompagnait, comme un errant interroge sans cesse sa boussole, en partie pour se rassurer sur le fait qu’elle est toujours bien là, et fixe.

La patronne reparut, et s'adressa directement à Onésime : elle connaissait les préférences de son ancien jeune client, et l'avait suffisamment entendu dire que "ça lui était égal" pour savoir que ce serait son ami qui prendrait la décision. Alors, une table pour deux, en salle ou en terrasse ?
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 14 Mar 2017 - 13:35
Bonjour tristesse.
D'un étau invisible, le chagrin comprima son coeur,entraîné dans la peine avec la même vigueur que son corps l'était par l'étreinte de ce bras autour de ses épaules. Il se sentit vaciller un instant, méfiant face aux emballements de son organe à la sourde pulsation, faible dans sa résolution de l'instant. Le geste spontané était avorté, les larmes refoulées obstinément de ses iris voilés, noyant son âme sous cette marée incapable de s'échouer sur le rivage de deux joues rendues plus pâles encore par l'accablement brisant ces vagues amères.

Pourquoi? Pourquoi m'attacher à vous?! Pourquoi m'inclure dans votre vie bercée de douceur après vous être joué de moi aux yeux du monde? Est-ce encore un traître badinage visant à malmener ce coeur juvénile ignorant des émois amoureux, interrogeait-il les flots de ses yeux hagards. Attaque et caresse, assaut et baume réconfortant lui étaient délivrés par la même damnée créature.

Que dire, que faire?
Planté sur le sable, baigné de soleil et de vent, il vibrait d'une mélodie composée de désaccords, les cordes de son esprit grinçant sous la rage, la jalousie et la tendresse. Il enviait ce bonheur simple que lui avait ôté son nom, il en crevait de dépit, regardant sur la grève de ses souvenirs le gamin pétri de désespoir et de colère contemplant les bateaux fuir au loin, loin de son existence méprisée, loin de ses chaînes ancrées au sol; ce gamin qui ne pouvait même plus gémir à force d'avoir reçu des coups observait cet enfant qui avait la liberté de pleurer un château éphémère et de recevoir les caresses apaisantes de sa mère. Une fois encore, Roslin dirigea ses pas, le forçant à se mouvoir vers un restaurant où son guide chérissait des souvenirs de famille anciens.

Installés à la terrasse, Onésime profita du départ de l'hôtesse vers les cuisines pour conter une anecdote à son tuteur ainsi qu'un fabliau évoque une histoire entendue.
"Il était une fois un enfant. Etait-il né esclave ou l'était-il devenu? Il suivait sa jeune maîtresse sur le rivage, l'abritant d'une ombrelle qu'il prenait garde de tenir correctement. Un coup de vent emporta l'accessoire vers les flots et la jeune fille, d'un geste impérieux, lui ordonna de récupérer l'objet."
Le regard terni, la voix étrangement détachée tandis qu'il narrait un conte qui semblait appartenir à un autre, Onésime fixait l'onde dont le lent balancement lui redonnait courage.
"Malheureusement le gamin ne savait pas nager. Se débattant au beau milieu des vagues, il appela à l'aide. "Mon ombrelle!" répondait sa maîtresse irritée. Des marins finirent par porter secours à l'infortuné, transi de peur et de froid. Il fut battu pour avoir perdu l'ustensile de dentelles que la donzelle pleura bien pendant une semaine, l'accablant de reproches et d'injures."
Mélancolique sourire que celui qui s'épanouit sur la jeune figure. Où trouva-t-il la hardiesse de plaisanter encore suite à ce récit?

"Qu'apprendrai-je à votre enfant? A nager, si tant est que je me trouve encore à ses côtés à l'âge où un tel enseignement pourrait lui être dispensé."

Le banquier perdu hors du temps rêvait; la perte d'un tel espoir lui serait trop douloureuse pour qu'il eut l'audace de convoiter un tel avenir de son côté.
Souhaiterez-vous encore vous saisir de cette main lorsque vous saurez à quel homme elle appartient, questionnait-il son tuteur d'un regard où refaisait parfois surface l'anxiété que générait en lui cette tendresse nouvelle. Lui-même se sentait-il la force de cheminer dans ce monde où la lumière vous brûle, où les ténèbres consument l'âme et le coeur?

Esclave il était né, esclave il avait été façonné: le gouffre qui séparait leurs deux mondes les laisserait-il jamais bâtir un pont dans le dessein de franchir cette frontière? M. Brisendan souhaitait-il vraiment s'appuyer, se reposer sur un être aussi abîmé? Allons, cessez cette folie, éloignez-moi de vous et de votre maisonnée, protégez votre bien-être et détournez vos pas du sentier de regrets où s'engagèrent mes jours. Vous brillez, Monsieur, et moi je pleure.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 14 Mar 2017 - 15:06
« ...Je vais prendre cela comme une métaphore, » s’étonna Ross en fronçant les sourcils, progressivement décontenancé par la rudesse de cette histoire. Lui qui avait, la veille, noyé un homme de sang-froid sur un coup de colère, s’était senti frissonner à l’évocation du petit innocent livré à la menace des vagues sur le caprice d’une inconsciente. « Vous avez bien mieux à apporter que cette anxiété permanente face à son prochain qui aboutit à se prémunir de tout. »

Pourtant, lui-même devait bien reconnaître que c’était un trait commun à ses proches et qu’il se sentait, face à cette attitude, aussi à l’aise qu’un médecin face à des symptômes connus. Il ne requérait pas l’abandon d’un réflexe défensif qui le dérangeait ; au contraire, il sondait une plaie familière. Mais comme un patient muet peut être plus difficile à secourir qu’un autre, il rencontrait une résistance nouvelle avec l’absolu refus d’Onésime à se livrer aux moindres confidences.

Il sentait bien qu’elles n’étaient pas lointaines, et que la fragilité grandissante de cette surface était justement ce qui terrifiait tant son pupille, en raidissant progressivement ses positions. Il ne voulait pas avoir l’air de l’ignorer, ni avoir l’air de le brusquer. C’était là un exercice diplomatique comme il en vivait rarement auprès de ses pairs de la Cour. Et, dans les tréfonds de son esprit de virtuose langagier, cela lui avait un peu manqué. Lorsque la persuasion avait pour objectif une relation naissante, elle y trouvait ses lettres de noblesse.

Il dansa donc autour des mots et des concepts durant tout le repas, non sans faire honneur aux plats locaux et prendre un temps réglementaire pour complimenter la cuisinière. D’autres personnes s’étaient attablées à leurs environs immédiats, ce qui lui avait rappelé à maintes occasions que tel connaissait son oncle, que telle autre était une vieille cliente, et qu’il était fort bien de rêver à l’avenir, tant que l’on ne négligeait pas les écueils laissés sur le chemin par le passé. Dans le respect de ce conseil vieux comme le monde, il s’efforçait d’entraîner Onésime en direction des sommets ensoleillés de leur situation, sans finalement bouger beaucoup de la vallée d’ombre où ils évoluaient en réalité, car il sentait à chaque pas qu’il lui réclamait un effort surhumain.

Des mouettes curieuses s’étaient posées non loin de leur table, et les observaient en clignant leurs yeux ronds et dorés, inclinant la tête de ci de là comme pour leur faire du charme. Il hésitait à leur lancer les dernières miettes de son repas ; cette hésitation acheva de le convaincre qu’ils étaient dans une impasse, et qu’il convenait d’y remédier sans tarder – avant de regagner leur vie accoutumée, surtout. Par chance, un orgue de barbarie qui s’était posté à l’angle des deux terrasses voisines couvrit alors leur conversation. Il résolut de se jeter à l’eau :

« Voyez : j’ai envie de nourrir ces oiseaux qui nous observent. Mais je ne sais pas comment vous allez le prendre. Serez-vous amusé par leur manège ? Ou parlerez-vous des gens qui meurent de faim à travers le monde ? Je ne sais sur quel pied danser pour vous plaire. Car au fond, au diable les oiseaux, c’est d’être moi-même tout en vous plaisant qu’il s’agit. »

Tout se passait à merveille jusqu’à cette ultime phrase, dans le bercement régulier des éléments apaisés et de la vie grouillante alentour. Mais en prononçant ses derniers mots, Ross sentit monter à sa gorge un serrement incompréhensible. Il eut un mouvement pour cacher son visage dans ses mains. Pourquoi un tel désespoir ? Rien n’était si dramatique, il ne s’agissait guère que d’échanger leurs vues sur la mendicité aviaire en milieu touristique. Ils n’allaient pas se brouiller pour cela – et quand bien même ils se brouilleraient, ils n’allaient pas se perdre de vue… La patronne qui lui apportait l’addition le rasséréna, par pure hantise de la voir soudain déverser sur lui toute sa sollicitude.

« ...le problème, c’est que nous ne nous connaissons pas. Je vous ai proposé d’y remédier, à bord. Vous êtes frileux, cela se comprend, je vous parais peut-être un piètre confident aussi, difficile à cerner… Tenez, allons voir la fin de ce maudit débat. Parlons philosophie avec de parfaits inconnus. Ce sera plus facile pour vous. »

Cette fois, il lui avait repris la main pour de bon. Il faut dire que leur table se trouvait auprès des plantes d’agrément, et que nul de ce côté ne pouvait les observer ; on ne voyait que son visage appuyé sur sa main libre, posture d’un convive repus qui rêve en entamant sa digestion, et ne se presse pas d’abandonner sa place aux prochains candidats.

Dans son for intérieur, il était toujours hanté par la vision terrible que lui avait peinte Onésime de cet enfant livré aux flots ; il revoyait cette ombre immense et affreuse où il l’avait cherché en vain, pendant plusieurs minutes, la veille au soir ; et sans trop y songer, il ressentait ce conte comme le support d’un souvenir, peut-être une simple impression, celle de se débattre dans une solitude glacée, peut-être quelque chose de plus concret. Il ne savait pas si Onésime avait été un enfant maltraité ou simplement malheureux, ce que cette image de noyade devait à l’imaginaire ou au vécu physique. Dans tous les cas, il éprouvait, à lui tenir la main, à passer son pouce sur ces reliefs pâles, un soulagement partiel. Qu'il lui dise oui, ou qu'il lui dise non ! Tout vaudrait mieux que ce chassé-croisé tremblant.

« J’ai besoin de vous connaître. Considérez que je vous mendie cela par pur égoïsme. C’est ma façon à moi d’être prudent. »
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 14 Mar 2017 - 16:57
"Ce n'est pas une métaphore. J'étais cet enfant."

Soulagement et douleur s'entremêlèrent dans l'ombre de ce regard qu'il portait enfin dénué de masque sur son vis-à-vis. Il lui abandonnait sa main avec le découragement de celui qui s'attend à voir se délier une telle étreinte. L'émotion tordait son coeur comme un vulgaire chiffon gorgé de larmes et de fiel que la curiosité de son tuteur avait essoré sans ménagement.

"Vous craignez de me déplaire; je crains d'être rattrapé par mes anciens maîtres qui retrouvèrent ma trace voilà deux ans; deux années à monnayer leur silence contre des services qui me vaudraient votre réprobation éternelle."

Il parlait d'une voix qu'il aurait voulue douce et maternelle pour mieux adoucir la rigueur de ses propos, finalement vibrante sous le débordement de ces émois insensés amenant ses confessions jusqu'à ses lèvres, échouées en un murmure comme celui que délivre le mourant au prêtre venu l'accompagner à la porte de ses derniers instants.

"Vous craignez de me déplaire, comme si le soleil se souciait de l'ombre où se réfugient ceux qui ne peuvent soutenir son éclat. Moi je crains votre rire, je crains de vous découvrir l'allié de cette petite maîtresse qui me réclamait son maudit parasol; je crains de vous peiner par ces aveux, de jeter quelque voile de ténèbres sur votre vie étincelante. Je crains de me découvrir le jouet de quelque mise en scène savante. Cette angoisse constante, avec son cortège de soupçons, irrigue mon esprit nuit et jour."

Son tuteur était-il sincère? Quelle foi pouvait-il placer dans ces mains qui pressaient les siennes, dans ce regard qui avait paru presque désespéré pendant un court moment? Ses alarmes se trouvaient augmentées de ce qu'il ignorait de l'âme de cet être redouté et désiré, augmentées de ce qu'il connaissait des talents d'acteur de ce dignitaire. La mélancolie ternissait sa prunelle, lui prédisant l'effroi et le rejet qu'accompagneraient ses aveux.

"Je prie pour que vous soyez étranger à cette sinistre farce; si tel est le cas, je vous supplierai humblement de garder ce secret pour vous. Congédiez-moi si vous le souhaitez, mais par pitié, ne révélez jamais ceci, le vieux chevalier de Malterre en mourrait de chagrin."

La brise venait déranger d'un soupir aérien sa brune chevelure, la mer chérie et son ressac apaisait l'accablement qui le frappait, heureux de s'être confié, malheureux à l'idée de voir fuir ce compagnon charmant et charmeur. N'était-il pas plus égoïste que le banquier en lui révélant sa vieille misère, le chargeant du poids désagréable de ces souvenirs cruels, l'implorant d'apposer sur eux le sceau du silence?

"Enfin pardonnez-moi. Pardonnez-moi d'avoir osé ressentir un tel attachement pour vous."

Il avait l'impression d'être le nain monstrueux amoureux de l'infante dans la maison de grenades, doté d'un coeur boiteux et d'une âme tordue. Pendant des années, sa vie avait été moins considérée que celle de n'importe quel roturier, placée sous le joug de maîtres qui sous le coup d'un caprice pouvaient le mettre à mort. Non content de s'être emparé d'un nom accompagné d'une haute naissance, il avait laissé naître pour le dignitaire une affection qu'il n'avait certainement pas le droit d'éprouver envers un membre d'une illustre lignée.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 14 Mar 2017 - 18:20
Si cette révélation avait eu lieu la veille, il y avait fort à parier qu’il y aurait eu, dans la réaction du banquier, quelque chose de tendu et de cassant, bouclier levé face à une ancienne menace. Des choses inavouables ? Des crimes, peut-être ? Des indignités auxquelles son nom risquait d'être mêlé, mettant en péril tout l'édifice qu'il bâtissait pour le développement de son influence financière ? Fi donc, voilà de quoi il fallait se garder ! Par miracle, il avait cette nuit justement rédigé des mots qui revenaient à jeter ce bouclier à la mer, en même temps qu’il les brûlait. Et cette seconde décisive était d’autant plus présente à son esprit que les mots brûlaient toujours, du moins ne parvenait-il pas à les saisir.

Par lesquels commencer ? Il venait de voir son jeune ami se jeter du haut d’un piédestal immense pour son bon plaisir ; par quel geste parer à l’urgence de la chute ? Il n’aurait qu’une seule chance. Et tant de choses pouvaient se briser. Les mots s’envolaient en cendres, lesquels saisir ? Lesquels offrir ? Ils n’étaient que deux touristes devisant au coin d’une terrasse face à la mer, perdus au milieu de dizaines, de centaines d’autres, venus fuir ici les tracas du quotidien. Et c’était sur eux que tombait le couperet : le quotidien était mort. Ils ne le retrouveraient jamais pareil à celui qu’ils avaient quitté. Cette humilité de leur condition, celle de simples passants de la vie, qui avait l’avantage de refaire d’eux ces égaux qu’Onésime n’osait plus y voir, lui donna le ton de sa réponse. L’humilité, en pareil cas, était salvatrice.

« Je ne comprends pas tout, je dois l’avouer. Mais… vous avez accédé à mes vœux, plus courageusement encore que je ne l’espérais. C’est votre vie, et celle d’un autre, que vous placez entre mes mains. Je conçois que des forces dont vous n’êtes pas maître vous y poussent, mais le choix d’y céder vous appartient. Je vous crois, et vous remercie. Et mon caprice est satisfait : je commence à vous comprendre. »

Il n’était, il faut le dire, pas totalement surpris. Les observations faites au fil du temps, les éléments qui ne collaient pas, les évidences qu’il devait parfois expliquer ou les connaissances dont il était parfois subjugué, et surtout, ces sautes d’humeur qui les entraînaient depuis la veille dans une telle aventure, concrète autant qu’abstraite, tout cela le conduisait à imaginer un secret d’ordre identitaire, une bâtardise peut-être, un secret de famille. C’était peut-être ce qui l’avait le plus marqué, dans l’évocation soudaine du mot maudit : esclave. Il avait ressenti la profondeur des sables mouvants, uniquement lorsqu’il y avait mis le pied.

« A présent, comprenez-moi, vous aussi. Lorsque je dis que je soutiens l’Empire, que les intérêts de ma famille passent avant tout… Je ne comprenais pas, bien sûr, au tout début. Je trouvais cela grotesque. Une mascarade pour justifier notre luxe insolent. Je me serais révolté, comme mes cousins l’ont fait, et il n’y aurait pas d’héritier Brisendan à ce jour. »

Et leur relation aurait été différente. Du moins, du côté de son interlocuteur, il le savait. En ce qui le concernait lui-même, il n’avait pas assez de recul pour en juger ; mais c’était également probable. Inutile d’ailleurs d’en parler maintenant ; les émotions les trahiraient. Ils étaient si près de se trahir, en cet endroit public au possible, que le moindre risque de sentimentalisme équivalait à un suicide social.

« Mais mes parents ont eu la force que n’avaient pas leurs frères et sœurs. Ils m’ont montré ce qu’était l’Empire, et pourquoi nous le servions. Un jour où je faisais un caprice, justement... »

Sa main lâcha celle d’Onésime, et se resserra sur son médaillon. Il le retira, le déposa entre eux, et garda le regard fixé sur cet objet tandis qu’il poursuivait. La patronne vint, récolta les pièces, débarrassa les assiettes, sans prêter attention à leur échange qui paraissait à la fois trivial et personnel ; et il la vit à peine passer. Lorsqu’elle eut fini de dégager la table, lorsqu’il eut fini de parler, il ne restait plus entre les deux convives que ce médaillon, qui étincelait comme un œil.

« On m’a mené dans les quartiers les plus pauvres d’Ambrosia, et l’on m’a proposé de remettre la somme nécessaire à mon caprice à une famille entière qui mendiait, ou de conserver cette somme. Pourquoi me la refusez-vous, avais-je crié à mes parents plus tôt, ce n’est rien ! J’ai vu alors, au visage des mendiants, que ce n’était pas rien. »

Son air grave s’éclaira d’un sourire fatigué, tandis qu’il relevait les yeux pour détailler la physionomie bouleversée de son vis-à-vis, en se levant enfin de table. Il n’était pas certain qu’Onésime soit prêt à marcher. Mais en cas de défaillance, il y avait tant de prétextes sur lesquels s’appuyer pour lui tendre ses bras : le voyage, le soleil, le vin, cette vilaine blessure… Et ils auraient besoin d’un moment seul à seul. Comme lorsqu’il croisait à la Cour d’anciennes connaissances avec lesquelles il s’était brouillé, et ravalait son chagrin le temps de divertir l’assistance, il se sentait capable de différer les effusions que lui inspiraient ces nouvelles dramatiques, et la façon dont elles avaient été déclarées ; mais pas éternellement. D’ailleurs, Sandrina les attendait. Il était trop connu pour différer son emploi du temps imaginaire ; cela aurait mis la puce à l’oreille des curieux. Pour être exact, il avait en cet instant oublié sa maîtresse.

« Ne voyez pas en moi un aristocrate capricieux, je vous en supplie. Si je l’étais jadis, ayez la grandeur d’âme de me le pardonner. Voyez un simple serviteur du pouvoir de Timan, un vecteur entre ce pouvoir magique et les grandes œuvres qu’il accomplit. Qu'à ces œuvres s'ajoute la reconquête de votre liberté, si vous daignez m’admettre dans cette quête. Sinon, voyez-moi du moins comme un ami, auquel vous pourrez vous confier sans remords et sans crainte. »
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 15 Mar 2017 - 12:51
Comment le comprendre? Comment comprendre un homme doté d'un tel pouvoir lorsque le pouvoir l'avait toujours écrasé? Magie divine et grandes oeuvres? Qui étaient-ils pour prétendre connaître la volonté des dieux? Emporté par le tournis que suscitaient en lui les informations de son tuteur, il se sentait vaciller, vertige provoqué par l'abîme entre eux qui s'agrandissait davantage.

"Monsieur Brisendan, j'ai vécu trois vies, dont deux vous sont partiellement connues, et je m'estime toujours parfaitement ignorant du monde; combien d'existences avez-vous pour connaître déjà l'Empire?"

Avec toute la détermination dont était capable son jeune caractère, il se releva, attrapant le médaillon laissé sur la table. S'estimait-il lésé, mis à la merci de son protecteur visiblement peu pressé de lui témoigner une confiance similaire? Il était le seul fou, le seul inconscient dans leur improbable duo: cette pensée lui extorqua un sourire amer, qu'adoucit la proposition de son ami de l'aider dans sa quête. Ami? L'était-il vraiment? Comment emploierait-il l'information semée par son inconséquence? Le temps lui répondrait bien assez tôt, égrenant dans leur présent des secondes qui lui paraissaient des heures, chargées qu'elles étaient de sentiments trop lourds pour son coeur peu accoutumé à ces élans audacieux.

Il se sentait vide mais ployait pourtant sous la charge de sombres pensées, voûtant légèrement ses épaules et précipitant son regard vers quelque gouffre invisible connu de lui seul. Il était entré dans la lice de cette haute société où les mots doux de celui qu'il imaginait son allié l'avaient désarmé et envoyé s'effondrer à terre bien plus sûrement qu'aucune lance.

"Vous évoquez Timan, mais saviez-vous que c'est précisément son nom qui est invoqué lors d'une vente d'esclaves? Un commerce d'humains n'en reste pas moins un commerce."

Quelle ironie! Lui-même ne marchandait-il pas ses idéaux dans le comptoir de son sein avec l'attrait ressenti pour un homme étranger à ses préoccupations, à mille lieues de ses convictions politiques, ignorant de ce qu'implique la misère?

"Connaître une existence nécessite de l'avoir éprouvée soi-même. Vos parents ont certainement fait au mieux, mais tout n'est qu'hypocrisie dans le théâtre du monde. La démocratie raclusienne fonctionne grâce à l'esclavage, l'inégalité de l'Empire est justifiée par de fallacieux écarts d'intelligence, le sort de la Nation confié à des esprits qui se croient éclairés mais qui ne le sont qu'à la lumière de leur propre expérience. Si les hommes étaient tous considérés comme égaux, qui ramasserait les poubelles?"

Il livrait ses opinions bien plus facilement que ses souvenirs intimes maintenant qu'il avait découvert une partie du mystère qui nimbait de ténèbres son passé. Le fossé séparant leurs mondes respectifs était peut-être trop profond pour être franchi sans les empêcher pourtant de jeter un oeil de l'autre côté. L'un comme l'autre pourraient-ils se prémunir contre la fascination qu'engendre la nouveauté, au risque de tomber ensemble au fond de la tranchée séparant leurs deux champs de bataille? Sortiraient-ils enrichis et grandis de ces échanges ou accumuleraient-ils une telle rancoeur qu'ils finiraient par se maudire réciproquement?

Onésime regretta d'avoir révélé un pan de sa mémoire, déclenchant une nouvelle danse qui les plaçait si loin l'un de l'autre. Cette journée serait-elle celle de leur rencontre véritable, les laissant affaiblis et désemparés d'avoir ôté le couvercle du chaudron où mijotaient leur histoire? Il caressait machinalement le médaillon que son voisin avait posé sur la table avant de prendre conscience de son geste. Qu'y avait-il dans cet écrin, manifestement en rapport avec le caprice d'un Roslin enfantin? Il n'osait le demander, malgré sa curiosité, de peur qu'une nouvelle confidence les éloigne davantage.

Comme un spectre, comme une ombre, il suivait cet homme sur un sentier inconnu; Aux visages emplis de contentement des badauds, il opposait une figure impénétrable, absorbée par des préoccupations aussi austères que l'ambiance insulaire était légère et joyeuse. Qu'importe, il trouverait bien une justification à son comportement si un colporteur de rumeurs lui en faisait la réclamation: plus tard, juste plus tard. Pour le moment il ne se sentait pas la force de réincarner son rôle.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 15 Mar 2017 - 14:33
De fait, si son interlocuteur n'y avait pas songé, le médaillon serait demeuré sur la table. La maîtresse, l’assistance, le médaillon, l’endroit où ils se trouvaient et leurs raisons de s’y trouver, Ross oubliait tout, engagé dans un duel comme il n’en avait pas soutenu depuis des années. Il devait faire appel à toutes ses armes rhétoriques pour se prémunir d’un esclandre qui aggraverait leur situation aux yeux de madame sa mère, ou de prononcer des mots qui, tombés dans l’oreille d’un ennemi, pourraient signer sa perte ; mais ces armes lui tombaient des mains les unes après les autres. Sur le champ de bataille où ils s’empoignaient à présent, il n’y avait plus qu’une expression possible, celle du coeur. Il avait besoin de puiser dans la braise ardente de ses impulsions les plus primaires, pour nourrir la machine sans cesse au bord de l’explosion, au bord du déraillement, et conserver une chance d’atteindre le but fixé. Il ignorait ce qui resterait d’eux à ce moment-là ; et ce n’était plus le moment d’y songer.

« Je ne vous parle pas d’Empire, je vous parle de nous. Je ne suis peut-être qu’un fanatique illuminé. Ou le jouet d’une dynastie sectaire. Je n’ai peut-être vécu que des simulacres d’affection. Peut-être suis-je un fou dans sa cage, que m’importe ? Vous cherchez à voir dans nos liens votre perte, parce qu’il y a quelque part dans un coffre une certaine masse de métal à mon nom. Est-ce là votre justice, monsieur ? »

Leur marche s’avérait plus rapide qu’il ne l’avait imaginé ; le rythme de leurs pas faisait écho à celui de leur échange. Tout au plus percevait-on sur leur passage qu’ils s’entretenaient de façon passionnée, en longues tirades ponctuées de regards intenses, de grands gestes, qu’ils semblaient très en désaccord, et qu’ils allaient droit devant eux ; les uns leur supposaient un duel imminent, d’autres une infidélité de la maîtresse de l’un entre les bras de l’autre, les plus attentifs assuraient qu’ils parlaient politique ou religion. Ce qui était logique, puisqu’ils redescendaient le sentier de la plage en direction de la salle couverte où s’achevait justement un débat du même tonneau. Ils allaient sans doute ajouter leurs lumières aux conversations enflammées qui avaient lieu devant la porte, entre fumeurs blasés et affamés revenus de l’étal voisin avec leurs plats à emporter.

« Je vous affirme que vous, que ce fossé illusoire dressé entre vous et moi, que ces trois vies malmenées qui sont les vôtres, et l’aboutissement que je pourrais leur donner à force d’efforts et... d’amour, disons-le – pourquoi ne pas le dire ? Cette fortune-là vous est-elle haïssable elle aussi ? - Je vous affirme que tout cela ne m’est pas étranger, ou incompréhensible, ou risible… C’est ce pourquoi j’ai toujours travaillé, ce pourquoi j’ai toujours existé. On m’a mis au monde pour cela. Exercer ce rôle, y exceller, c’est… »

Les regards approchants de la petite foule qui sortait de la salle, regards quelque peu agressifs encore des suites d’échanges plus ou moins musclés, lui firent perdre le fil de sa réflexion. D’ailleurs, ce n’était pas une réflexion qu’il pouvait tenir dans l’entourage de ces gens-là. Il devinait parfaitement, à mille petits signes dans leur attitude, qu’ils n’étaient peut-être pas sortis totalement de leur plein gré, et que c’étaient des fauteurs de trouble. Leur fatigue visible ne devait avoir de pair que celle de l’orateur qui tâchait, au-delà de ces portes à battants cerclés d’or, d’achever son exposé dans de meilleures conditions, en présence d’un public respectueux. Il y avait fort à parier que ces vautours repus ne tarderaient pas à se mettre en quête de leur prochaine proie. Par une décision soudaine, Ross franchit les portes en entraînant son pupille. Il l’imaginait trop bien partir se colleter avec le premier dandy venu pour se passer les nerfs.

« Comment voulez-vous que j’aie un jour un quelconque poids politique, si je ne… »

Non. Ce n’étaient pas les regards posés sur eux. Ils traversaient maintenant le couloir plongé dans l’obscurité qui menait aux premiers gradins ; là-bas, sous le halo de lumière, les cris fusaient toujours, mais on percevait au ton employé que l’échange restait constructif ; passionné, certes, mais non plus empoisonné. Le poison avait été drainé à l’extérieur. Restait la plaie vive, rougeoyante. Ross ne les entendait pas. Ils débattaient à quatre, d’un bout à l’autre de la salle, l’orateur intervenant occasionnellement en tant qu’arbitre, et citant un certain livre qu’il dédicacerait à la sortie. Appuyé au mur du couloir, Ross interrogeait son compagnon d’un regard qui flamboyait dans l’obscurité. Ce n’étaient pas les regards du mauvais public qui lui avaient arrêté les mots dans la gorge, et qui recommençaient à nouveau ; non, c’était cette question qu’il se devait de poser, quelles que puissent en être les conséquences :

« N’est-ce pas vous, plutôt, qui haïssez ma condition, sans que je puisse rien faire ni dire pour m’en racheter ? Racheter. Ce terme même vous fait horreur, bien sûr. Comme tout ce que je pourrai jamais faire pour vous, puisque c’est une fortune maudite qui me le permettra. »

Une série de coups frappés sur le bureau de l’estrade retentirent au bout du couloir, dans la lumière ; la voix de l’auteur s’éleva, incisive et marquée d’un accent quelconque, pour ramener un peu de calme dans la cacophonie en cours :

« Nous arrivons bientôt au terme du temps imparti. Quelqu’un dans l’assistance souhaite-t-il poser une dernière question ? »
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 15 Mar 2017 - 18:14
Je ne vous parle pas d'Empire, je vous parle de nous.

De qui se moquait-on? Que diable, était-ce donc lui qui avait amené sur le tapis les intérêts impériaux, la différence entre les niveaux de vie des diverses catégories de population?! Etait-ce lui qui parlait d'attirance puis d'amitié, qui s'inventait des maîtresses avant de confesser un éventuel amour?! Il sentait l'échauffement de la colère gagner ses tempes, brouiller sa vision qui ne prenait plus même garde aux protagonistes alentour, qui ignorait le paysage idyllique, le vent, la mer, les mouettes aux aigres cris... tout. Tout avait disparu, effacé par le galop insensé d'un coeur que son tuteur avait cravaché avec cette simple promesse d'un bonheur sentimental.

Et lui, toujours pris dans les rets de cette folie qu'il expérimentait avec un dédain enragé et fabuleux pour l'univers réduit soudainement à peu de choses en comparaison des sentiments qui avaient empoigné son âme pour la projeter dans un vol frénétique vers des cieux inconnus; lui marchait mais il ne savait même plus pourquoi. Pourquoi continuait-il d'emboîter le pas d'un homme qui lui fouettait les sangs mieux qu'aucune habile et coquette courtisane?

Il franchit une porte, il ignorait où elle menait, où il se trouvait, percevant confusément dans l'obscurité soudaine des éclats de voix lointains, à l'orée d'une conscience désertée de toute raison. Un traquenard, voilà où il était tombé, empêtré dans une charmille de malentendus, de celles qui bordent les sentiers où cheminent les futurs amants, ainsi qu'un vulgaire ivrogne vacillant sous le trait de cet amer breuvage qu'est le fervent reproche d'un soupirant.

Haïr? Oui, il était bien proche de haïr M. Brisendan en cet instant, le haïr ironiquement pour le penser doté d'un tel sentiment, le haïr pour le penser assez sot au point de lui reprocher son illustre naissance, le haïr pour avoir jeté à la mer sa résolution de ne jamais expérimenter ce qu'il ressentait précisément en cet instant, le haïr pour ce qu'il s'apprêtait à faire.

Comme chacun sait, cette pièce tournoyante a deux faces: à l'opposé se situait ce qu'il ignorait être de l'amour, un amour inexpérimenté, jeune, fougueux et sincère; un amour euphorisé d'entendre en écho ce qui ressemblait à une mélodie similaire à celle qui se jouait sur l'organique tambour. Il empoigna le col de son tuteur appuyé au mur et vint plaquer ses lèvres sur les siennes, baiser mêlé de tendresse et de rage, d'affection et de désespoir; un baiser qu'il aurait voulu mordant mais dont l'impétuosité fondit sous la douceur de cette bouche qu'il découvrait pour la première fois.

Il le lâcha, conscient uniquement du battement sous sa poitrine et d'une respiration étrangement vivante dans ce temps suspendu; il se recula, comme frappé de stupeur, son esprit vide lui refusant toute répartie spirituelle qui vient habituellement aux séducteurs coutumiers de l'exercice. "Je ne vous hais point"; "Je développerai ma réponse plus tard" esquivèrent adroitement son cerveau. Fuite ou errance, il se dirigea vers l'amphithéâtre où les participants semblèrent aussi surpris que lui de le voir débarquer à la fin de leur débat. Par la grâce d'un conditionnement digne d'un automate, il s'inclina pour les saluer puis s'installa sur un siège, encore abasourdi de l'embrassade qu'il avait donnée avec hardiesse à son tuteur.

"Faut-il s'opposer à l'inégalité si elle l'expression d'une volonté divine?" questionna l'un des contestataires, qu'il écouta d'une oreille distraite, plus prosaïquement ému, malgré toutes ses belles ardeurs révolutionnaires, de savoir si Ross viendrait le rejoindre ou tournerait ses pas dans une autre direction. Que craignait-il le plus: son rejet ou sa proximité, dans cette sphère publique où ils seraient condamnés à déguiser leurs sentiments?

N'était-ce pas là une forme de luxe et de liberté? Couver égoïstement une relation, cachée aux yeux du monde dans un nid inconnu des prédateurs si prompts à blesser le bonheur aperçu et envié chez les autres; dissimuler l'éclat de sa félicité dans le but de la faire perdurer... Serait-il assez talentueux pour jouer cette comédie bien connue des amantes rusées rompues à un tel jeu, généralement plus finaudes que leurs homologues masculins car plus exposées à la critique et au reproche de la bonne société? Il aurait le devoir de s'y employer.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 15 Mar 2017 - 20:08
Ils allaient se battre, cette fois. Il était impossible que cela se termine autrement ; l’univers entier conspirait à les jeter l’un contre l’autre pour qu’ils s’affrontent. Le moment avait été différé au maximum, mais il était maintenant venu. Désespéré, il ne se sentait pas prêt. Il cherchait dans son coeur la force de rejeter l’archétype que représentait son interlocuteur ; il faut dire que sa famille, présente à ses côtés sous la forme spectrale d’une galerie de petits anges sur son épaule, lui soufflait des idées en pagaille, mais aucune ne parvenait à le convaincre. Le danger de fréquenter un potentiel anarchiste enragé, qui avait peut-être déjà assassiné ou couvert des assassinats ? Balayé, en un instant. L’angoisse de découvrir son coeur à une personne hostile, ou même simplement incompatible, et d’y laisser des lambeaux, au long des barbelés qui longeaient cette route ? Balayée. Il y serait parvenu la veille, il n’y parvenait plus. N’importe quelle riposte serait revenue à défendre un type de sécurité auquel il ne croyait plus.

Il laissa le mouvement s’accomplir, sans savoir de quoi il s’agissait. Il avait même fermé les yeux, et s’il avait reçu un coup, ou été repoussé de toute la force qu’un Onésime en colère pouvait rassembler, il n’aurait pas esquissé un geste de défense. La surprise le saisit au milieu de cette phase passive et presque désincarnée, et il lui fallut un instant pour réaliser ce qui lui arrivait. Les deux mains plaquées au mur qui soutenait son dos, il n’osa rien faire de peur de rompre le charme. Il restait incrédule, mais son corps moins compliqué retirait de ce moment suspendu tout le bonheur qu'il pouvait en extraire, et se laissait infuser d'une douce chaleur enivrante. En l’espace de quelques secondes, il réalisa, trop tard, qu’il aurait dû au moins retenir son ami qui s’esquiva soudain comme un voleur, tandis qu’il tendait la main dans sa direction et ne rencontrait que le vide.

Son coeur lui faisait mal. La sensation des lèvres qui s’étaient unies aux siennes l’obsédait comme une brûlure et l’agaçait comme une démangeaison. Il n’était content ni de lui-même, lui qui présentait généralement pour arranger les affaires relationnelles des autres un talent d’organisateur affirmé, ni de l’auteur du méfait. Ce n’était pas ainsi que les choses auraient dû se passer. Ils n’y étaient pas prêts, et ils bousculaient tout, comme deux enfants lâchés dans un musée de porcelaine, qui finissent par briser les vitrines en tentant de s’évader. Leurs âmes avaient les mains en sang et les oreilles carillonnantes, mais elles avaient peut-être trouvé une voie de passage ; elles distinguaient le ciel. Porte vers la liberté, ou fenêtre vers l’auto-destruction ? Ils devaient plonger pour le savoir. En attendant, il avait envie de frapper dans ce mur… ou dans un autre.

En s’éloignant, Onésime lui indiquait sans le savoir un mur bien précis contre lequel il pourrait décharger toute sa rage du moment. Vous plaire tout en restant moi-même… Exceller dans ce que je suis, pour contribuer à changer votre monde. Je me moque de tous les empires, je fais cela pour les êtres comme vous et les êtres comme moi. Il y avait une promesse dans le pas de plus en plus assuré qui le portait vers la lumière au bout du couloir.

La salle bruissait de réflexions à mi-voix, personne n’osant se lancer pour saisir le dernier toast du buffet que constituait cette dernière question des plus épineuses – provocatrice, même, aurait-on pu dire.

« Votre présupposé, pour déclarer que les dieux pourraient vouloir les inégalités entre les hommes, est bien sûr que toutes les forces qui contrôlent nos vies sont voulues par les dieux. »

Tiens, on ne l’avait pas remarqué, celui-là. Il n’avait pas l’air très intéressé, si l’on se fiait à son phrasé ; c’était l’un de ces intellectuels venus s’encanailler dans la sécurité d’un sable blanc, qui s’amusaient à retourner les concepts de leurs interlocuteurs dans tous les sens, juste pour en éprouver la souplesse. Mais le ton de sa voix, et l’attitude du personnage accoudé à la barrière du couloir d’entrée, révélaient qu’il se passait quelque chose de plus… Et ce n’était pas la première fois qu’une assistance se posait des questions sur la santé mentale de Ross Brisendan. Cela dit, dans ce cas, il fallut un moment aux spectateurs, même les plus proches, pour le reconnaître.

« Cela va sans dire, » répliqua la beauté sèche au nez pincé qui avait posé l’ultime question, et attendait une réponse concrète pour la noter dans un petit carnet. Il trouvait soudain presque révoltante cette habitude de tout inscrire sur papier, qu’il partageait pourtant la plupart du temps. Il était tombé hors de quelque chose et avait repris pied sur quelque chose d’autre. Mais ce n’étaient pas à ces concepts-là qu’il s’intéressait pour l’instant :

« Ne diriez-vous pas, alors, que le sentiment de révolte éprouvé face à l’injustice, et notamment aux séparations hiérarchiques qui nous paraissent absurdes… est l’une de ces forces ? »

« On peut y résister. »

« Tout comme on peut résister à l’oppression. A l'ordre social, pardon. Pour savoir si elles se situent sur un même plan, il faudrait d’abord définir, théologiquement, ce qui distingue une force naturelle d’un élan pécheur. »

« Nous entrons là dans un débat théologique, en effet, » intervint l’orateur, en voyant se froncer quelques sourcils dans la salle ; la formulation de la phrase n’était pas innocente, et il sentait qu’à nouveau, des phrases déjà prononcées sur des arènes politiques plus sanglantes allaient fleurir de toutes parts et s’entrechoquer.

« Si je devais répondre à votre question, je dirais qu’en effet elle est mal formulée. Soyons précis. La volonté des dieux nous est transmise par les prêtres, il y a donc une inégalité naturelle – et voulue par les dieux – entre les prêtres et le commun des mortels. En revanche, un prince qui s’empare du pouvoir est-il différent à cet égard d’un bandit qui s’empare d’une forêt ? Tant que les méthodes, les objectifs et l’état d’esprit sont comparables… Et nous avons déjà établi, madame, que les résultats ne comptent pas. Pas dans un débat d’idées. »

Tout en s’efforçant de rester parfaitement plat et rationnel, l’orateur venait de mettre le feu aux poudres. Il n’avait pu s’empêcher de dévoiler sa propre position sur le sujet ; d’ailleurs, qui aurait écouté le restant du débat n’aurait pu en douter.  Des silhouettes se levèrent de leur siège, d’autres frappèrent sur le dossier du spectateur qui se trouvait devant eux, quelques-uns entreprirent des querelles personnelles d’un rang à l’autre, par individu ou par bandes. Il était temps de basculer sur la séance de dédicaces. Une énième fois, les quelques marauds du port recrutés pour la tâche, qu’ils accomplissaient avec un évident plaisir, entreprirent d’escorter vers la sortie les individus les plus acharnés, de quelque bord qu’ils soient.
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