AccueilAccueil  PortailPortail  CalendrierCalendrier  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  Connexion  
RSS
RSS


 :: Prologue final :: La salle des archives

Spread your wings [Ross Brisendan]

Aller à la page : Précédent  1, 2, 3 ... 5, 6, 7 ... 9, 10, 11  Suivant
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Jeu 16 Mar 2017 - 1:31
Ces réponses voltigeant dans les airs lui semblaient adressées, saillies destinées à lui faire entrevoir combien il s'était mépris sur le compte de ce grand homme qui lui donnait envie de pleurer comme une demoiselle sur la bêtise orgueilleuse dont il avait fait preuve dans la formulation de ses jugements hâtifs. Il glanait ces mots avec le même soin qu'une dévote écoute un sermon, et tout comme elle baissait pudiquement les yeux au souvenir de sa faute: ses reproches passés lui semblaient dénués de fondement, ses velléités de naguère évanouies à la faveur de deux soupirs entremêlés, coquilles vidées de leur substance, flammes querelleuses soufflées par la voix aimée dont son âme recueillait les mots si doux.

L'associer à sa quête? Il n'osait y rêver, caressait ce songe extravagant avec la crainte de le voir s'enfuir au premier battement de cils que vient occasionner le soleil perçant dans l'onirique obscurité. Délicatement, il laissait cet espoir irriguer son coeur subtilement apprivoisé. Sa fureur évanouie, il jeta un regard éperdu sur le champs de bataille où gisaient tous ces instants à jamais perdus où ils s'étaient blessés, ces instants qu'ils ne rattraperaient plus, comme un guerrier las oublieux de l'importance qu'il prêtait à la sanglante algarade.

Avaient-ils eu le choix? Leur inconscient avait-il eu d'autres moyens de se faire entendre que de fracasser tout d'abord la porte verrouillée où chacun d'entre eux l'avait enfermé? Solitaire derrière les sourires arborés, son corps frémissant lui semblait libéré de la prison métallique où sa froide raison, sa cruelle déraison l'avait voulu enfermer. Comme il le percevait fragile ce bonheur! Il retenait son souffle, éveillé au miracle de cette vie nouvelle emplie de saveurs inconnues.

La joute verbale menaçait de dégénérer en rixe physique, ce qui coupa court au débat, et paralysa quelque peu le jeune homme ne sachant plus comment se porter à la rencontre de cet homme tour à tour raillé et adulé. Avec ses jambes répondraient les plus pragmatiques; certes, mais sa silhouette toute entière écartelée entre deux élans contraires restait vissée sur cette chaise comme un naufragé à un îlot stérile malgré le désir qu'il éprouvait de rejoindre l'être admiré.

Les participants étaient jetés dehors ou placés près de l'orateur dans l'attente d'une dédicace qui leur rappellerait peut-être les circonstances ayant précédé son acquisition. Et lui qu'allait-il faire, répugnant à retrouver l'éclat du jour que sa main impuissante n'empêcherait jamais d'éclore chaque matin, arrosant de rayons cette société qu'ils s'imaginaient pouvoir changer? Il lui faudrait affronter et l'astre, et son tuteur et le monde. Enfin, il se leva, l'esprit vide et le coeur plein de reconnaissance et d'émotion.

Eût-il été une dame, il aurait entraîné d'une caresse coquette l'amoureux vers d'autres horizons; eût-il aimé une femme, il lui aurait offert le bras pour mieux la mener sur un chemin de réconciliation. Seulement tous deux étaient des hommes et la gamme d'expressions dont il disposait afin de composer sa mine était limitée. D'un regard il lui demanda pardon, éloquence d'une prunelle mandatée pour transmettre ce que la bouche devait taire. Pardon non pas pour le baiser; pardon pour ces disputes égrenées telles un collier de perles depuis la veille qui les avait vu fuir le rivage où ils avaient délaissés une farce définitivement ruinée, auteurs capricieux d'une improbable romance; pardon pour vous avoir méjugé.

"Cher ami, je croyais vous avoir perdu... en entrant dans le bâtiment. Je suis ravi de vous retrouver ici."
Que d'équivoque dans ces mots dont le sens véritable échapperait à d'indiscrets auditeurs.
"Votre faconde n'est plus à démontrer; quel regret qu'elle n'ait pu briller durant tout le débat. Souhaitez-vous acheter les fleurs dont vous me parliez tantôt concernant... Enfin, vous savez."
Il paraît sa joue d'un pourpre trompeur, mimait le jeune sot inexpérimenté qui en dit trop. C'était sans doute là un bien risible prix à payer pour conserver leur tranquillité. Il tremblait cependant de recevoir quelque soufflet bien senti en réponse à son intrépidité. Qu'il le gifle s'il le souhaitait: il ne regretterait pas d'avoir uni leurs lèvres, étreinte dont il s'était arraché avec douleur dans l'écoulement de ce temps qu'il n'avait guère la force de stopper; ce temps qui les mènerait vers la réalisation de leurs idéaux si les dieux acceptaient de surseoir le sacrifice qu'ils avaient fait de leur existence pour laisser émerger cette invraisemblable alliance.
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Jeu 16 Mar 2017 - 11:54
L'achèvement brutal du débat laissa Ross désemparé, les yeux fixés sur l'estrade, attendant vainement qu'un autre adversaire se présente. Ce fut son pupille qui le rejoignit. Il se sentit chanceler, et raffermit sa prise sur la barrière ; un geste naturel, après tout, pour quiconque veut se prémunir du passage de la foule et demeurer en place. Ces quelques secondes furent dans son esprit le théâtre d'un discours entier, qui avait des accents de promesse, et la luminosité d'un geste de réconfort.

Peut-être qu’il ressent de la haine. Peut-être qu’on l’a gravée si profondément dans son âme que je ne saurai jamais l’en guérir. Peut-être que nous en souffrirons ensemble. Mais il ne me déteste pas. Ce n’est pas moi qu’il déteste, pas cet ensemble d’intentions et de pulsions entremêlées qui constitue mon âme. Nous ne sommes pas ennemis. Et, c’est peut-être égoïste, mais j’aime sa colère. J’aime cet orgueil princier qui redresse sa taille lorsqu’il s’indigne, cet accent glorieux qui illumine sa voix lorsqu’il affirme et accuse. Tout peut basculer d’un jour à l’autre, mais du moins, nous ne sommes pas ennemis.

Ce pouvoir que je rêve d’amasser entre mes mains, auquel je travaille à des décennies de distance, avec l’acharnement d’un forcené, peut-être même pourrai-je un jour lui en faire voir tout l’attrait… Mais si ce jour n’arrive jamais, ou trop tard, tant pis. Aujourd’hui, il m’a embrassé.


Ross avait encore la voix vibrante des émotions d’un combattant lorsqu’il reprit la parole. Son regard animé sautait des gradins supérieurs au visage de son interlocuteur. Il mourait d’envie de déposer à ses pieds la pelisse du lion abattu, mais bien sûr, il n’avait pas eu le temps de briller, ni de démontrer un quelconque point. Il enrageait, et il exultait. Etait-il assez extravagant pour lui planter à son tour un baiser sur les lèvres au milieu de cette foule ? Hélas non. Son petit jeu social avait certaines limites bien fixes, et qu’il ne pouvait méconnaître quel que soit son état de nerfs. Une révérence, une ambiguïté verbale, une étreinte passagère, mais pas un baiser.

« Quel dommage, en effet, que nous soyons arrivés si tard ! J’aurais apprécié d’humilier publiquement cette poseuse. Pour une fois que ma langue bien pendue sert à quelque chose de moral. »

Enfin, le sourire lui revint aux lèvres. Tout son être brûlait de se porter en avant et de serrer contre lui ce mauvais plaisant, pour l'empêcher de dériver avec les groupes de passants qui les bousculaient à l'occasion. Il espérait - et sentait, étrangement - que cette intention était perceptible.

Quelques touristes endimanchés passaient à côté de lui en jetant de travers des oeillades assassines. D’autres l’entouraient pour lui frapper sur l’épaule, et lui reprochaient également de n’être pas venu plus tôt ; il aurait eu des occasions de défouler sa verve gracieusement caustique et son esprit de contradiction. Puisqu’Onésime était son ami, les témoignages de sympathie s’adressaient à lui également ; on lui vantait, sans le connaître, telle réplique prononcée au plus fort du débat qu’il avait manqué. On lui plaçait entre les mains un exemplaire du traité, possédé en supplément, afin qu’il tente sa chance pour une dédicace. Le titre était celui de la conférence : « Le bien commun, pour qui ? »

Alors que la vivace compagnie se faisait une joie de quitter la salle, et d’aller se colleter verbalement avec les agitateurs toujours postés au-dehors, Ross s’excusa cependant. Il se sentait à l’aise parmi eux, mais il est vrai qu’un rendez-vous plus pressant l’attendait.

« Je dois malheureusement vous laisser, il faut que j’aille acheter des fleurs pour ma maîtresse. Voyez donc le drame d’avoir à mes côtés un compagnon si sérieux ! Je ne suis plus libre d’aucune négligence. »

Le ton cavalier de sa réplique éveilla quelques éclats de rire parmi le groupe environnant, mais l’exaltation du débat les habitait toujours, et une amourette réelle ou prétextée ne leur inspirait aucune fascination malsaine. Le courant de la foule se déporta vers la sortie, où le soleil les aveugla un instant ; là, tandis que la cohue se dispersait en tous sens, parlant haut le temps de se souvenir qu’on en faisait rarement ainsi en pleine ville, Ross chercha des yeux sa montre à gousset, se souvint qu’il ne l’avait pas, et haussa les épaules. Le soleil lui disait fort bien quelle heure il était. C’était ce qu’il surveillait, étant petit, pour savoir quand il était bientôt l’heure de quitter la plage ; il n’avait pas besoin de montre alors.

« Faisons vite, car il me semble que la dame de nos pensées s’impatiente à l’hôtel. Composons un mélange d’excuses et de compliments dans le langage des fleurs ...Quoique, j’ai une meilleure idée. Que diriez-vous de fleurs qui ne s’étioleront jamais ? »

Les hôtels ne manquaient pas ; il convenait bien sûr d’en choisir un suffisamment luxueux pour que l’on conçoive qu’il y invite une maîtresse ; et suffisamment mystérieux cependant pour que l’on ne s’étonne pas de ne l’y avoir jamais vue entrer, ni en sortir. Mais devant eux se dressait une toute autre porte : un atelier de photographie.
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Jeu 16 Mar 2017 - 16:34
Leur lien n'était pas rompu! Cette nouvelle fit bondir sottement son coeur ainsi qu'une donzelle guillerette qui vient de recevoir son premier sonnet sautille d'un pas léger. Quelque ténu qu'il fut, il le sentait présent, à travers ces attentions décernées à lui seul parmi cette mondaine assistance _comme il se grisait de se sentir important aux yeux de cet homme que cajolait le monde!_ à travers ces regards où s'étiolaient les nuages pudibonds du conformisme que lèverait bien assez tôt le souffle échappé de leurs lèvres dans cette intimité qu'il appelait et repoussait de ses voeux. Des explications lui seraient réclamées et lui ne saurait que dire, acculé par cet être qui le sommerait de révéler la teneur de ce baiser maudit dont la sensation flottante s'estompait de sa bouche lui quémandant follement d'y réimprimer le souvenir.

La magie Brisendan opérait sur l'assemblée, portée dans un déferlement exalté autour de la figure qui exaspérait, qui subjuguait, mais qui somme toute ne laissait jamais indifférent. Sans aucun mérite, sans avoir brillé par sa rhétorique, son pupille bénéficiait des égards de ses pairs car enfin, si le banquier lui trouvait quelque intérêt c'est bien qu'il devait en avoir. Ces individus prêts à s'empoigner par le col et assortir leurs arguments de bravades corporelles l'effrayaient bien moins que le précédent public projetant la délivrance de leur colère sur deux combattants occupés à pirouetter dans le sable.

La houle humaine les porta sur la place où ils s'échouèrent tous dans un brouhaha colérique et joyeux, guère mieux disciplinés que des cormorans dans ce tumulte où ils gesticulaient et parlaient tous en même temps. Le soleil vint jeter une ombre sur ce tableau, rappelant à la bonne société la contenance qu'elle se devait d'avoir sous ses rayons délateurs du moindre outrage. Le coeur battant, il les abandonna, engagé sur le chemin escarpé d'une confrontation où rejaillirait toute l'exaltation réprimée sous le joug des convenances. Sa gorge se serrait, étranglée par le noeud coulant d'une anxiété prématurée. Ils n'allaient quand même pas s'enfermer ensemble dans une chambre d'hôtel, n'est-ce pas? Ross allait rendre visite à sa maîtresse selon les courtisans, il aurait semblé malséant que son ami vienne troubler ces retrouvailles amoureuses.

L'atelier de photographies étala sous ses yeux ahuris sa devanture et ses affiches au ton prétentieux _"Immortalisez vos souvenirs d'Estretac!" "Le meilleur photographe de l'île!" Y en avait-il un autre? "Daguerréotypes d'intérieur et d'extérieur!"
Dans une inspiration soudaine, il plongea sa main dans la poche de son pantalon et en extirpa le médaillon du dignitaire, le contemplant un instant avant de le tendre d'une main hésitante à son vis-à-vis.

"A la place de Sandrina, j'imagine qu'il me serait plaisant d'avoir un petit portrait de vous que je pourrais emporter avec moi dans un médaillon semblable..."

Il n'osait croiser le fer de leurs regards de peur d'y perdre sa lame d'hypocrisie. D'une voix indécise, il ajouta:
"Dîtes-moi ce que je puis faire pour vous pendant que vous célèbrerez vos retrouvailles avec la dame de vos pensées."

Il agrippait le livre qu'un parfait inconnu lui avait remis à la fin du débat, d'une main dont la poigne rigide trahissait la nervosité dont il était animé. Un peu de lecture sur la plage ou l'exutoire d'une baignade occuperaient fort bien son désoeuvrement si son tuteur n'avait aucune tâche à lui confier.

Une odeur de produits chimiques lui parvint par la porte alors qu'une cliente s'échappait de la boutique, son fils grognon sur les talons.
"Richard, vous êtes incorrigible! Je vous ai simplement demandé de vous faire photographier pour envoyer votre portrait à votre aïeule restée dans le Protectorat! Vous êtes un bien méchant garçon de faire tant de difficultés pour si peu de choses..."
Ces senteurs lui firent froncer le nez et lui suggérèrent cette plaisanterie:
"En tout cas ce n'est pas ici que vous trouverez du parfum..."
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Jeu 16 Mar 2017 - 18:30
Qu'il était donc incongru de voir le jeune rebelle de tantôt ainsi tremblant ! Mais surprenant, pas vraiment. Une âme ne peut pas se préparer à tout. Il faut faire des choix, et ceux d'Onésime avaient été dictés par la nécessité brûlante de son ancienne vie. Ross parvenait à peine à répondre lorsqu'il lui parlait ; il était trop occupé à écouter sa voix. Mais la vision de la boutique, qu'il connaissait aussi bien que tout ce quartier du port, l'aidait à reprendre pied dans son humour habituel.

« Puisque vous avez vu mes photos du temps où j’étais pupille… » Les photos qu’il conservait dans son bureau, dans ce tiroir fermé à clé, bien sûr. Il avait une technique pour savoir si on y avait fouillé : tourner la clé un certain nombre de fois dans la serrure. Il était rare que l’on mémorise le nombre de tours que faisait la clé dans un sens, tout au long de l’inspection du contenu de ce tiroir, pour ensuite reproduire ce nombre en sens inverse. La tendresse avec laquelle il prononçait ces mots était une manière de dire que ce tiroir, en présence d'Onésime, ne serait désormais plus fermé. « ...Vous aurez constaté que je n’aime pas poser seul. Je ne sais pas, ça me gêne. »

En franchissant le seuil de la boutique, Ross vit s’avancer dans l’étrange ombre contrastée, entre volets fermés et lumières tranchées, colorées de verres teints, la personne qui tenait les lieux ; difficile de dire, sous ses rides et sa touffe de cheveux blancs, ses petites lunettes dorées et son tablier de travail bouffi, s’il s’agissait d’un vieil homme ou d’une vieille femme. Sa voix chevrotante n’en donnait guère d’indications non plus, mais tout son maintien respirait la bonhomie et l’empressement. Pour un peu, l’étrange apparition leur aurait offert du thé et des petits gâteaux.

« Bonjour, monsieur Roslin ! Il y a quelques années qu’on ne vous a pas vu par ici, dites-moi ! »
« Bonjour, Clare… Oui, je suis devenu un monsieur très occupé. Je vous présente mon ami de coeur, Onésime de Malterre. Onésime, voici Clarence Ishem, qui faisait nos photos de vacances autrefois. »

« Vous m’amenez tous vos amis les plus précieux, » roucoula la vieille chouette en rangeant le bric-à-brac sorti de ses coffres pour décorer le cliché du petit Richard. Rien de ces accessoires pourtant respectables, quoique légèrement poussiéreux, n’avait eu grâce aux yeux de ce petit monstre.

(Toute cette poussière se mêlait dans l’atmosphère à l’odeur âcre des composés chimiques, l’odeur soufrée de l’explosion, et d’étranges fragrances de pots-pourris ou autres bougies odorantes qui émaillaient ça et là le petit espace encombré, formant une ambiance générale… à laquelle il ne manquait plus que la naphtaline, à vrai dire, pour qu’on puisse l’intituler « chambre de grand-mère ». Mais il y avait fort à parier que la naphtaline était présente dans les placards à costumes encore fermés au fond de l’atelier.)

Ah ! Roslin était plus raisonnable que cela, à l’époque ! Il suffisait de lui mettre un petit chaton dans les mains, un poussin, et il posait pendant des heures. Sa mère, en revanche, était une petite peste ! On l’avait bien vue se rouler par terre en piquant des crises, quand on était assistant, ça oui…

Tandis que ce babil machinal rappelait les frasques de la famille Brisendan au grand complet, Ross un peu embarrassé par la dernière remarque dont il avait été gratifié se passa la main derrière la nuque, comme pour recoiffer ses cheveux ras. Il n’était pas temps de se lancer dans une conversation sur ses visites passées en plus ou moins galante compagnie.

« Nous souhaitons poser ensemble, en souvenir de ce séjour, » reprit-il d’une voix qu’il tentait en vain de se composer adulte et assurée. « Clare ? Laissez donc ce cheval à bascule. Je vais le porter, voyons. »

Une fois les lombaires de l’antique créature épargnées par l’intervention de son client, et l’espace dégagé pour une photographie digne d’adultes, il commença à examiner le matériel à disposition pour former un décor acceptable, en posant toutes sortes de questions à son ami comme pour meubler l’ambiance. Qu’il était étrange de converser comme deux clients classiques… alors que chaque échange, fut-il entièrement trivial et oublié aussitôt, servait à renouer sans fin ce lien qu’ils avaient eu si peur de briser, tout en prenant ce risque avec un courage qui, considéré avec le recul, avait de quoi faire frémir.

Devaient-ils être debout tous deux ? Ou l’un dans ce fauteuil, peut-être, afin de gagner de la place ? Le guéridon permettait d’ajouter un élément de décor qui évoquait l’intérieur d’un salon, alors… une plante séchée ou une fleur de tissu ? Un buste ? - Il n’évoqua même pas la possibilité de choisir un animal empaillé. La collection en était pourtant vaste. - Un chandelier allumé ? C’était tout de même merveilleux, ces progrès technologiques qui permettaient aujourd’hui d’immortaliser une flamme, cette éphémère par excellence.

« Une bouteille de champagne sabrée, comme pour votre enterrement de vie de garçon ? » suggéra Clarence, sans la moindre malice. Ross sourit, mais secoua la tête.

« Je propose un bouquet… dix, onze ou douze fleurs ? Cyclamens, glycine et jacinthes. Une rose au centre, peut-être. Qu’en dites-vous ? Prenons le temps ; c’est une image que nous conserverons. »

Dans sa main, il serrait toujours le médaillon qu’Onésime lui avait remis. Il ne s’était pas encore décidé à le repasser à son cou. Il finit par le déposer à nouveau sur ce guéridon, comme il l’avait fait sur la table. Il y avait dans ce geste quelque chose d’une symbolique involontaire ; d’une part, il allait peut-être l’y oublier, l’objet se perdrait dans ce fatras et il y aurait là une sorte de délivrance ; d’autre part, quelque chose en lui comptait sur Onésime pour y penser, si lui-même n’y pensait plus.
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 17 Mar 2017 - 11:07
Voilà, il y était. Plongé dans cette aliénation redoutée, la jalousie chuintait son aigre refrain et il commença à rassembler les pièces du puzzle dans sa cervelle qu'il maudissait d'être si niaise. "Je n'ai peut-être vécu que des simulacres d'affection"... Oui, mais combien? Combien de conquêtes immortalisées par ce photographe? Où se trouvaient ces clichés à présent? Dans un album sans doute, qu'il exhiberait peut-être un jour à un nouvel ami en lui disant "Ah oui, alors là c'était un dénommé Onésime: un ancien esclave qui se faisait passer pour un futur dignitaire; il aura eu le mérite de m'amuser un certain temps. Heureusement, il est parti à la fin du délai imparti où je fus chargé de mettre un peu de plomb dans sa cervelle d'oiseau." Quel beau trophée pour un tableau de chasse. Un trophée matière à orgueil puisqu'il voulait capturer son image pour... pour en faire quoi d'ailleurs? Sans compter tous ceux qui n'avaient pas eu l'honneur de se faire tirer le portrait en sa compagnie; des escrimeurs et des marins très certainement, sinon que venait-il faire au port la nuit de leur départ pour cette île maudite sur laquelle il bondissait comme un forcené entre tant d'émois contraires, déroulés ainsi qu'un tapis de charbons ardents pour son coeur inexpérimenté?

Ciel! Que n'y avait-il songé auparavant? Lui-même n'était qu'un nouveau simulacre d'affection. Lui avait-on jamais promis autre chose par ailleurs? Pourquoi cette mise en scène, ce soin apporté au décor, cette perspective de conserver longuement ce souvenir? Allons, pas de faux espoirs Monsieur, je ne suis pas un de vos nombreux amants, rompu à ces jeux. Dîtes-moi tout simplement que je suis une passade, un attrait pour l'inconnu que je représente, que vous vous lasserez et me congédierez; aidez-moi à préparer mon esprit comme l'écureuil prévoyant aménage son nid pour l'hiver: j'y mettrais des larmes, peut-être même des cris de rage et d'impuissance, j'y mettrais de la colère et de la douleur mais enfin j'aurais un abri. Un abri où traverser cet hiver de sanglots après votre départ, une tanière où ruminer ma rancoeur, rognant mes souvenirs jusqu'à parvenir au point où cette mémoire s'atténue et ne cause plus qu'une peine vague et lointaine.

Il n'était soudain plus très sûr de vouloir abandonner son image à l'appareil: finirait-elle épinglée comme quelque insecte exotique dans un livre contant les exploits romantiques de M. Brisendan? Quitter la modeste échoppe aussi dignement qu'un petit Richard capricieux? Elan fâcheux qui lui vaudrait sans doute la réprobation de l'homme occupé à préparer avec minutie le cadre où il comptait les voir poser tous deux. Cyclamens, glycine et jacinthe? Le langage des fleurs lui était inconnu, si tant est que son tuteur désirait transmettre un message à travers ce bouquet.

Le vieux Clarence s'activait du mieux qu'il pouvait dans l'espace réduit où ils étaient bien proches de se heurter les uns les autres, la majeure partie de ce modeste domaine ayant été abandonnée aux accessoires décoratifs. Ce qui devait arriver arriva: un molosse au poil noir et aux crocs retroussés, figé pour l'éternité dans une posture menaçante vacilla au dessus d'une armoire qu'il cogna involontairement en se décalant afin de laisser le passage au petit vieux; sans trop comprendre ce qui lui arrivait, il reçut la bête empaillée sur la tête et s'étala sur le plancher, soudainement face à face avec le terrible canidé prêt à mordre. Dans une impulsion qui tenait plus de l'instinct que de l'intelligence, il se recula prestement, les mains et les fesses toujours sur le parquet, jusqu'à être stoppé dans sa retraite par le comptoir. Lorgnant d'un oeil courroucé l'animal immobile, il se sentit stupide d'avoir éprouvé cette subite frousse. Il se releva, épousseta son habit, tâchant de retrouver une certaine contenance.

Il n'était plus en posture de fuir, peu désireux d'ajouter la honte au ridicule. Soit, il serait lui-même un animal empaillé, une tête de cerf accrochée au mur des gibiers amoureux de son tuteur! Photographie ou non, ce dernier aurait toujours les moyens de le railler auprès d'un futur amant si tel était son bon plaisir. Il revint se placer près du banquier et, avec toute la dignité que lui permettaient les suites de ce contretemps, émit une proposition:

"L'un de nous deux debout, la main posée sur le fauteuil; l'autre assis, jambes croisées ou non. Pour le bouquet, je ne maîtrise pas la langue florale, je vous laisse donc le soin de choisir. Cela vous convient-il?"
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 17 Mar 2017 - 12:28
Non, vraiment, pas de perroquet empaillé. Et l’abat-jour de cette lampe avait quelque chose de vulgaire… Vraiment, les efforts de Clarence pour inclure son bric-à-brac sur le guéridon ou en arrière-plan ne convainquaient pas Ross, qui cherchait dans les tréfonds de son esprit compliqué les symboles idéaux de leur exacte relation. Il se décida finalement pour une branche de glycines, élégantes mais luxuriantes, qui semblait pleuvoir au-dessus de leurs têtes d’un portique à l’orée d’un parc.

Dans le vase sur la table, il déposa une seule rose rouge qui n’attirerait pas trop l’attention sur elle et laisserait les regards s’attarder sur les deux personnages principaux. Et à la confirmation de son ami, il lui fit signe de s’asseoir dans le fauteuil, avant de prendre place à ses côtés. L’émotion de la récente algarade le disputait à l’inquiétude de voir le jeune homme si agité. Sa nature nerveuse était évidemment encore à fleur de peau, pour qu’il sursaute ainsi au spectacle d’un accessoire, certes laid et quelque peu glauque, mais fort inoffensif.

« Vous n’avez rien à craindre, » lui assura-t-il en lui enlaçant le cou, attentif à ne point heurter ou peser contre l'épaule blessée, penché sur le dossier du fauteuil. Il avait envie de lui donner un baiser, peut-être simplement sur le front, comme à bord du navire, mais celui de tantôt avait mis Onésime dans un tel état qu’il craignait de déclencher une crise. Dans son coin, Clarence préparait son matériel avec le chantonnement indistinct des vieilles personnes joyeusement affairées. Tandis que ses mains tremblotantes procédaient assez lentement à une manipulation méticuleuse, Ross appuya sa tête contre celle de son pupille pour lui adresser quelques paroles de conciliation ; lui-même se sentait étrangement apaisé par le frôlement des cheveux noirs contre sa joue. Sa main reposait contre la poitrine du jeune homme et il lui semblait entendre, au-dessous, son cœur qui s'animait.

« Je vous prie de me pardonner pour la scène ridicule que je vous ai faite. J’ai dit des choses qui ont dû vous paraître insensées, et vous avez toute licence de vous moquer de moi. Mais il y avait là-dedans quelques détails que vous auriez tort de ne pas prendre au sérieux. Nous avons le temps d’en parler, ne vous en tourmentez pas pour l’instant, voulez-vous ? C’est votre sourire que nous souhaitons immortaliser. »

Une fois encore, il avait l’impression de lui faire la leçon, de lui imposer ses vues ; cela lui était pénible, mais au terme d’une existence à organiser le travail d’autrui en véritable second de ses illustres parents, il lui était difficile d’agir autrement, surtout en situation si éprouvante, face à des risques si déchirants. Il avait eu quelques aperçus sinistres de la résolution implacable du jeune homme en cas de conflit, réel ou perçu. Ce n’était pas une mèche qu’il comptait rallumer, mais comment s’en prémunir, alors que ses stratégies habituelles consistaient à frapper vite et exactement au coeur d’un problème pour en extraire une solution immédiate ?

Pourquoi fallait-il que l’âme de ses semblables, domaine où cette stratégie avait prouvé plusieurs fois son inefficacité, soit chez lui l’objet d’une telle passion ?

Clarence mettait en place son trépied. Il était temps de lâcher ce pauvre Onésime, qui devait d’ailleurs en avoir assez d’être continuellement sollicité par son langage tactile. Mis à part l’inconvenance de tels contacts entre des adultes qui n’étaient point apparentés, il y avait là quelque chose de la mainmise, de l’appropriation, qu’il liait peut-être dans son esprit prudent avec la voracité financière insatiable, gratuite si ce mot peut s’employer sans sourire, qu’il prêtait à sa famille, à ses employés, et sans doute également à lui.

« Bien… croisez les jambes, ou ne les croisez pas, à votre convenance. Souriez ou ne souriez pas. D'ailleurs, je vous offre ce cliché ; si je souhaite le voir, il me suffira de vous en demander l'accès. »

A regret, Ross se redressa dans la posture décontractée d’une personne surprise sur le vif en pleine conversation ; il avait fort coutume de poser ainsi, quoique, comme il l’avait dit, il trouve dérangeant de poser seul, comme il aurait trouvé dérangeant de se promener nu. Sa main cependant ne prit pas appui sur le dossier du fauteuil. Malgré toutes ses bonnes intentions et ses réflexions diverses, il n’avait pu se contraindre à la détacher de l’épaule d’Onésime et avait le sentiment que lui aussi céderait à sa nervosité s’il y était obligé. Il se sentait stable et serein, mais à cette condition seulement ; le château de cartes ne demandait qu’à s’effondrer.

« Allons… voilà deux beaux messieurs. Maintenant il va falloir me faire bon visage, » pépia Clarence en s’installant sous le rideau noir. « Alors faites un vœu. Cet appareil est magique : fermez les yeux, repensez à votre vie, choisissez le moment qui vous plaît le plus... concentrez-vous bien. Quand je vous le dirai, rouvrez les yeux, et ce moment existera pour toujours. »

C’était la même histoire, pour les petits et pour les grands, et certains clients avaient du mal avec ces manières qu’ils estimaient artificielles, mais Ross se demandait si Clarence ne croyait pas un peu à cette histoire ; et il est vrai qu’aujourd’hui encore, en revoyant les vieilles photos où il prenait des poses conquérantes avec quelques amis endimanchés, il ressentait cette même jubilation qu’il avait ressentie en évoquant dans son esprit le moment qu’il voulait graver dans la pellicule. Il lui arrivait parfois d’avoir machinalement le même sourire que sur l’image ; l’émotion de l’époque semblait alors surgir de sa mémoire musculaire. Tout cela était fort mystérieux – mais parfaitement scientifique, il en était persuadé.

Il était d’ailleurs amusant de se dire que ses parents avaient systématiquement la même expression, sur tous leurs portraits tirés dans cet atelier. A quoi pouvaient-ils bien penser ? Sans doute valait-il mieux ne pas le savoir.
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 17 Mar 2017 - 14:39
L'activité fut une distraction bienvenue pour son esprit inutilement méfiant. Le perroquet empaillé ne lui aurait pas tant déplu, mais à la réflexion des tricornes et un fond marin auraient été d'un kitsch peu approprié vu leur situation. Une autre fois peut-être, si tant est qu'ils aient une autre occasion de poser ensemble ainsi...

Le souffle chaud près de son oreille, la proximité de ce visage, les mots contrits caressèrent son coeur plein d'alarmes avec la douceur d'un alizée dispersant les masses noires promptes à s'amasser sous les cieux de son âme, peu habituée aux rayons du bonheur. Cette main posée sur son torse glabre ne possédait-elle pas déjà en partie la rythmique du métronome déréglé sous le tournevis de sentiments mal maîtrisés? Il n'osait tourner sa figure de peur que leurs lèvres se rencontrent à nouveau; immobile de crainte de briser l'enchantement éphémère, il murmura à son tour:

"Je suis aussi coupable que vous, partageons donc le ridicule de cette scène que je ne saurais regretter néanmoins."

Hélas pour Ross, son pupille était trop incompétent dans le domaine où ils dirigeaient leurs vies; peu habitué à ces contacts troublants qui lui plaisaient pourtant, Onésime ne sortait guère de sa réserve, encore coincé dans sa vieille armure de réflexes de défense et de peur. Ces attouchements subtils appliqués à garder un lien, si ténu fut-il, étaient initiés par le dignitaire: ne se lasserait-il pas cependant de devoir composer avec un esprit si prestement entraîné dans une spirale de défiance?

Enfin, le moment de capturer leur image était venu. Le jeune homme regretta de disposer d'un temps réduit pour sa réflexion. Le moment qui lui plaisait le plus? Sa première liberté? Peut-être à l'opposé, cet enchaînement naissant dont les maillons encore frêles menaçaient si souvent de se rompre? Ce serait finalement un mélange de ces deux couleurs qui apparaîtrait sur le portrait: la posture fière, quasiment celle d'un dandy aux jambes croisées, entrait presque en contradiction avec un sourire lointain surmonté d'un regard voilé de tendresse. La main posée sur l'épaule trahissait sans doute trop bien l'objet de ses pensées.

Ce temps capturé par l'objectif reprit sa course, la fin de leur séance de pose signant l'achèvement de ce répit de courte durée où ils ne menaçaient pas de rouler ainsi que deux amoureux ou deux combattants _deux amoureux combattant?_ le long de la colline vallonnée de malentendus vers quelque plaine où s'étioleraient leurs corps harassés.

Sa prunelle capta la présence du médaillon, une nouvelle fois abandonné sur le guéridon. Il y avait dans cette persistance à laisser sur un support ce bijou un acte qu'il interprétait comme une volonté de se faire interroger de la part du banquier. Quand effectuerait-il cette percée dans les souvenirs de son tuteur? Pas maintenant, songea-t-il en ramassant l'ornement tandis que le photographe s'occupait de son matériel. Plus tard, toujours plus tard; leurs explications sans cesse différées, leurs étreintes rompues semblaient condamnées à se trouver contrariées en permanence par des circonstances extérieures logées, courtisans parasites, dans le cabinet de leurs moments rarement privés.

"Merci Monsieur Ishem pour votre patience à notre égard. Je déplore que Monsieur Brisendan doive nous fausser compagnie à présent, il est attendu par une charmante dame qui apprécierait peu ma présence, je le crains. Dîtes-moi si je puis vous aider à ranger le décor."

Avec tout l'aplomb dont il était capable, il avait abandonné le fauteuil, s'était extirpé de cette contiguïté dangereuse partagée avec l'être qui le charmait, se trouvant probablement malin de ce petit pas de danse qui l'éloignait de l'intimité à venir, tapie dans l'ombre de la société bien pensante qui s'accommodait fort bien d'un vernis d'apparences. Il se contentait de poursuivre la comédie engagée par l'auteur initial, comment pourrait-il donc s'en trouver coupable? Allez savoir si M. Brisendan serait du même avis...
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 17 Mar 2017 - 15:44
Les éclairages savants mis en place par Clarence furent éteints les uns après les autres, ne laissant plus dans la salle qu’une lueur rouge et diffuse. Aussitôt, les yeux de Ross commencèrent à le piquer. Il n’avait pas mal, mais cet assombrissement l’engourdissait et ses paupières avaient du mal à rester ouvertes. Il était temps de plonger le cliché dans la solution qui en dévoilerait tous les détails. L’artiste avait oublié la présence de ses deux clients, et bavardait à voix basse avec son matériel de développement. Mais à la proposition du plus jeune, la mémoire et la parole lui revinrent :

« Ah, monsieur Brisendan a sans doute rendez-vous avec Sybille… A moins que ce ne soit Sheridane ? Ou peut-être... Sandrina ? »

Dans un petit sourire malicieux, le regard en boutons de bottines brilla au-dessus des lunettes dorées. Ross commençait à être agacé de cette perpétuelle allusion à d’autres temps qui n’avaient pas leur place dans leur conversation actuelle. D’ailleurs, la fatigue le gagnait : il avait à peine dormi dans la nuit précédente, avait dépensé sans compter les ressources de son esprit agité, et maintenant que l’affrontement semblait passé, il se sentait envahi d’une lassitude physique et mentale des plus éprouvantes. Il ne se sentait plus capable d’assurer ses responsabilités en matière de dialogue à double entente sans commettre de nouvelles maladresses.

Il y avait maintenant deux fois qu’Onésime proposait de passer du temps seul tandis qu’il se rendrait à son rendez-vous fantôme. Le jeune homme avait beaucoup à voir et à découvrir dans les environs, tandis que lui-même se contenterait de dormir à poings fermés ; c’était justice. Il n’allait tout de même pas lui réclamer de rester à ses côtés et de s’ennuyer pendant une heure ou deux ; il aurait été un bien piètre tuteur. Tandis que Clarence vacillait sur un escabeau branlant pour décrocher sa glycine de tissu, Ross fit le signe de joindre ses mains à plat, de les incliner sur la gauche et d’y poser sa joue, pour faire comprendre à Onésime qu’il allait mettre à profit sa fausse entrevue afin de prendre du repos.

« Si je ne suis pas devant la boutique dans deux heures, venez donc me chercher au Treizième Tournesol, je toucherai un mot à votre sujet à la réception ; dans le cas où ‘Sandrina’ m’aurait fait perdre la notion du temps, il serait dommage que nous manquions la marée pour regagner notre domicile. Je compte sur vous. »

Le développement du cliché prenait un peu plus de temps que prévu. Dans son souvenir, c’était un processus plus immédiat ; mais peut-être avait-il eu cette impression à chaque fois. Il se disait que son ami serait sans doute un peu déçu en constatant qu’il ne fixait pas l’objectif en face au moment de l’explosion lumineuse ; il n’avait pu se défendre de baisser les yeux pour lui jeter un regard, et c’était dans cette position que l’appareil l’avait capturé. C’était en quelque sorte dommage, et son amour de la composition esthétique idéale en souffrait légèrement, car lorsque son ami regarderait cette image à l’avenir, ce serait pour croiser son regard, non pour lui voir les paupières baissées et le visage détourné. Mais ce n’était qu’un petit détail. Ça ne l’empêcherait pas de piquer du nez dès qu’il serait enfermé dans une chambre.

Il jeta un coup d’oeil au guéridon et s’aperçut que le médaillon avait disparu ; avait-il été « rangé » par Clarence quelque part dans la boutique encombrée ? Il aurait pu poser la question, ç’aurait été le moment de le faire. Il s’en garda bien. Enfin, la photo commençait à prendre forme dans le bac de liquide où elle flottait ; il faudrait encore un moment de séchage avant de pouvoir y poser les mains. Clarence parut se décider à accepter l’aide du nouvel ami de Roslin, et lui réclama de suspendre des fils entre deux colonnades antiques en carton pâte.

Ross, au guichet devant l’entrée, alignait les pièces selon le tarif en vigueur, en consultant les indications d’un petit tableau un peu confus au mur voisin. Il préférait prendre garde à ses calculs, car il savait que Clarence ne les referait pas.

« Ne vous laissez pas embarquer dans les élucubrations de Clarence, mon cher, » lança-t-il avec un petit sourire en empilant les pièces par taille, pour en faciliter le rangement. « Faites un tour en ville. Relaxez-vous. Je vais vous laisser de quoi... »

En se retrouvant à nouveau face à Onésime, les mots lui manquèrent et sa main resta en suspens. Il avait à la main de l’argent pour un après-midi royal, mais ressentait un pincement au coeur à l’idée de le placer dans la main du fier jeune homme aux principes si rigoureux et à l’âme si enflammée, comme on offre une obole à un miséreux. Désemparé, il laissa l’argent sur le bord du comptoir, comme s’il cherchait à présent des espaces neutres entre leurs deux territoires, où effectuer les échanges sans quel nul ne soit bousculé. De désagréables réflexes contenaient ses élans d’affection en lui imprimant une attitude distante, qui ne tenait pas, telle un masque aux attaches dénouées. Il se sentait réellement ridicule, pour le coup, mais puisqu’il avait donné licence à Onésime de le railler au besoin, il ne prit plus la peine de s’en excuser.

Un petit signe de tête, un sourire bref, et il passa le lourd rideau qui protégeait l’atelier de la lumière du dehors. Cette fois, il avait contenu son impulsion naturelle de reprendre la main de son ami, mais son attitude n’en était devenue que plus transparente encore. Il disparut sous l’enseigne indiquée, armé de la résolution d’en sortir requinqué et prêt à affronter n’importe quel conflit la tête haute, selon le rôle qu’il s’était attribué avec tant de détermination.

« Eh bien... » remarqua simplement Clarence en soulevant prudemment l’image à l’aide d’une pince. « Montez sur l’escabeau avec deux pinces à linge, et tenez-vous prêt, voulez-vous ? »
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 17 Mar 2017 - 18:34
Révélateur:
Le calotype plongé dans du gallo-nitrate d'argent révélait peu à peu ses contours, de même que la solitude redessinée du jeune homme laissait apercevoir son ombre planante. Elle avait brusquement fondu sur lui, désemparé au milieu de cette boutique poussiéreuse, poussiéreuse de vies accumulées, poussiéreuse du bric-à-brac tenant compagnie au vieillard, poussiéreuse comme son esprit qui lui semblait brusquement vieilli et fatigué. Le départ de Ross le livrait à ses réflexions embroussaillées d'épineuses émotions.

La photographie apparaissait plus clairement, figeant ces deux hommes dans une tendresse éternelle. L'un couvait l'autre du regard quand le deuxième déclarait ses sentiments par-delà le papier. Il rougit, pauvre garçon délaissé pour une Sandrina imaginaire, s'empourpra de honte et de colère contre lui-même, employé à chasser cet être qu'il voulait rattraper et poursuivre à présent. Bougre d'idiot! s'invectivait-il amèrement! Tu crains l'abandon dans le même temps que tu fais tout pour l'obtenir, repoussant l'attachement par peur de la blessure, tu finiras seul, encore et toujours, justifiant à toi-même le peu de valeur que tu t'attribues! Satané crétin!

Clarence lui causait des différences entre Daguerréotype, procédé Talbot, temps de pose etc; et lui, le pauvre vieux coincé dans le magasin de ses souvenirs bordéliques quand Ross poursuivait sa vie au-dehors, lui fixait d'une prunelle statique un décor invisible où il constatait que cette maudite créature, ce damné qui partait dormir comme si de rien n'était, lui manquait.

Il macérait comme un vulgaire négatif papier dans une solution problématique d'indignation et de tristesse. Môsieur Brisendan allait pioncer pendant que lui s'arrachait les cheveux avec l'exaspérant et rythmique organe qui lui refusait le repos; c'était tout bonnement scandaleux. Môsieur le richissime allait se rouler dans des draps de satin pendant que lui-même vautré dans ce fauteuil attendrait que cette farce arrive à son terme.

Fixateur:
Il lui fallait prendre une décision à présent. Une fois les contours de la carte apparus, fixer un cap et s'y tenir. Pouvait-il accepter la sulfureuse dot que le banquier apporterait dans leur alliance? Si oui, qu'il arrête cette mascarade et accepte que les autres ne soient pas des armoires frigorifiques de logique et de raison: M. Brisendan aurait-il dû s'enfermer dans quelque monastère dans l'attente de sa venue miraculeuse? Se croyait-il donc l'égal du soleil destiné à illuminer l'existence de ses pairs? Ridicule, tu es ridicule mon pauvre garçon. Engoncé dans le fauteuil, il marmonnait comme un vieillard sénile, tandis que le photographe s'occupait du cliché, plaignant intérieurement ce jeune homme qui semblait quelque peu torturé.

Bain d'arrêt:
"Des soucis de coeur, Monsieur?"
Onésime releva la tête, un brin surpris de se rappeler qu'il n'était pas totalement seul dans cette pièce.
"Je ne vous le fais pas dire. Une maudite maîtresse: quand elle est là elle me rend fou; quand elle n'est pas là elle me rend fou aussi!"
"C'est merveilleux la jeunesse. Profitez-en, vous verrez, plus tard les femmes vous laisseront indifférent de tous leurs tours."
Les yeux écarquillés, Onésime contempla l'aîné et partit d'un éclat de rire qui le libéra temporairement de son spleen gorgé de dépréciation et de rancoeur.
"Ma foi, vous avez bien raison. Je tâcherai de me rappeler ces paroles lorsque je ruminerai de sombres pensées."

Allégé de ce poids, il babilla avec l'ancêtre, trop heureux de pouvoir livrer des anecdotes de Madame Brisendan mère du temps où elle était une petite peste haute comme trois pommes. Cette conversation lui changea les idées, il en ressortit comme nettoyé de ces ruminations macabres.

Séchage:
le négatif fut suspendu sur la cordelette, Onésime secondant son hôte qui en l'absence de clients se trouva bien aise de préparer un thé. L'héritier de Malterre laissa le fauteuil au propriétaire pour se contenter d'une chaise de plage, buvant à petites gorgées le liquide au goût subtilement tanisé.

Tirage du positif:
Le jouvenceau se chargea de débarrasser tasses et théière ainsi que de la vaisselle tandis que le photographe élaborait l'image que son tuteur avait proposé de lui laisser. Un bref coup d'oeil à la pendule lui apprit que le galant de Sandrina était parti depuis une heure. Ces deux heures ne seraient finalement pas de trop dans le développement de leur portrait à deux.

Sa rancune avait disparu et il se promettait de cesser ses jérémiades pour profiter de la vie _promesses d'un instant, si vite envolées lorsque le coeur à la faveur des altercations et des malentendus reprend ses droits. Serait-il assez solide pour se tenir à toutes les résolutions qu'il avait prises lors de ce voyage? Ne pas s'habituer au luxe, accepter ces sentiments qui le gênaient dans sa sérénité _après tout, il aurait tout le temps de profiter d'une éternité d'accalmie lorsque Barod l'emmènerait vers sa dernière demeure...

Enfin, le tirage achevé, il remarqua les pièces laissées à son intention sur le comptoir, fier de pouvoir les rapporter toutes au banquier _le flou de leur relation le gênait quelque peu: était-il considéré comme un enfant ou une courtisane pour être ainsi entretenu? Il ne lui en ferait pas le reproche néanmoins, il sentait que l'intention derrière ce geste n'avait été que de l'inviter à profiter des plaisirs parsemés le long de ce rivage.

Il prit congé de Clarence, le remerciant pour sa patience et pour le thé, emporta négatif et cliché et se dirigea vers l'hôtel, où il passa sans soucis le cerbère de la réception après déclinaison de son identité. Il toqua à la porte de la chambre, attendit un peu puis entra dans une pièce plongée dans l'obscurité. Il se dirigea à tâtons dans ces ténèbres, manqua de peu de chuter contre une chaise, et finit par atteindre le rebord du lit.

"Monsieur Brisendan? appela-t-il doucement
"Monsieur? Les deux heures sont écoulées..."

Soudain, la pensée lui vint que son tuteur n'était peut-être pas seul dans ce lit et qu'une Sandrina barbue l'y avait peut-être rejoint. Non, impossible, il aurait fermé la porte à clef, ou l'aurait dissuadé de venir le retrouver. C'était du moins à espérer. Il retint son souffle afin de tendre l'oreille: une seule respiration lui parvint, à laquelle il répondit par un soupir de soulagement. Il hasarda donc une main quelque peu tremblante vers la moelleuse couche afin de trouver l'épaule de son tuteur, améliorant l'efficacité de ce réveil par un contact charnel.
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 17 Mar 2017 - 20:06
Par moments, alors qu’il sombrait dans le sommeil puis se réveillait pour un instant, Ross avait l’impression d’être encore dans l’atelier de photographie obscur, au milieu de son mobilier plein de trésors. Il entendait la salutation de Clarence, le prénom qu’il lui donnait toujours par habitude et par respect ; et il devait soudain lever les yeux pour considérer de son regard patient et grave les accessoires empaillés, compter les dents dans la gueule ouverte du grand chien, les fleurs des bouquets… Un jour, quelqu’un avait arrangé ces fleurs de tissu ensemble pour former une phrase, toujours douce et sensible, et c’était lui qui recevait ce message, des années plus tard peut-être, comme on trouve un message dans une bouteille sur la plage. Il souriait discrètement en imaginant cet artiste – un monsieur, bien sûr, gentil et charmant à voir. Dans un coin, sa mère alignait les pièces sur le comptoir en formant des piles par taille. Son père était dehors, à prendre le soleil en lisant les nouvelles.

Il allait sortir maintenant. C’était l’heure, il ne savait plus pourquoi. Soudain, dans la rue, il se trouva seul. Les adultes passaient à grands pas, tous très occupés ; et le soleil couchant sur la mer lui donnait l’air d’une étendue de feu. Oui, l’heure, c’est vrai… Il avait beau se concentrer, il ne savait plus : l’heure de quoi ? Alors, il s’avança vers ce soleil lointain, comme pour y trouver la réponse. Un magicien se tenait au bord de l’eau. Un grand monsieur endimanché de velours vert, un haut-de-forme sur la tête, et qui lui ressemblait étrangement.

Sa main se tendit vers un rocher au milieu des flots, très loin. Ambrosia ? Ou peut-être une île fabuleuse ? Juste un récif qui tranchait la vague comme un aileron de requin ? Il ne pouvait pas le distinguer : trop de lumière. La mer s’était réellement muée en une plaine de charbons ardents qui jetaient des étincelles rougeoyantes. Le doigt pointé vers cette destination indiquait certainement qu’il devait s’y rendre, que telle était sa destination ; sans savoir pourquoi, mais sans hésiter, le petit garçon s’assit dans le sable et, une à une, retira ses chaussures. Il comptait courir de son mieux, et traverser cette étendue, ne serait-ce que par curiosité de ce qu’il trouverait au bout. Dans une grande inspiration, il fixa son regard sur l’objectif, et se mit à courir à toutes jambes, surpris de ce que tout ce feu ne le brûlait pas, mais s’affaissait peu à peu comme s’il reprenait sa nature liquide. Bientôt, ce fut un océan de lave, où il avançait péniblement ; et le rocher paraissait toujours aussi loin.

Que se passait-il ? Ce n’était pas normal. Il baissa les yeux. Des mains sortaient de la lave, et s’accrochaient à ses chevilles. Voilà pourquoi il avançait si difficilement ! Il aurait dû s’en douter. Terrifié, il se dégagea et continua sa route, mais les mains étaient de plus en plus nombreuses, comme si elles naissaient de sa peur elle-même. Son regard se fixa sur le rocher lointain, où une silhouette venait d’apparaître. Le salut ? C’était ce méchant magicien, qui lui avait joué un pareil tour, alors que lui-même pouvait visiblement se rendre là-bas par téléportation. Indigné plus encore qu’effrayé, Ross eut envie de défier son autorité, et s’arrêta au milieu des flammes ; en s’inclinant vers une main qui se tendait vers lui, il la saisit. Aussitôt, l’être qui se trouvait encore dissimulé sous la surface l’attira à sa suite. Il tira de toutes ses forces de son côté ; la main tirait de l’autre. La panique le gagnait, équivalent de la douleur au sein d’un rêve, et il se demandait s’il allait brûler à son tour, se changer en l’un des spectres incandescents qui hantaient ces eaux infernales...

Il avait déjà fait ce rêve une fois dans sa vie, et il s'était réveillé à ce moment précis.

Le magicien ne faisait rien pour l’aider. Tout au plus déclara-t-il finalement, d’une voix insupportablement calme, que tout le monde voulait certainement se rendre sur ce rocher ; les spectres aussi. Ross, entraîné, se laissa tomber à genoux, une main pressant sur la surface pour résister, l’autre toujours serrée dans l’étau brûlant. La surface se transformait à nouveau ; devenue lisse comme un miroir parcouru de flammes, elle n’était pas encore translucide, mais il y distinguait un reflet, ou du moins, les contours d’un visage, et deux yeux. Etait-ce son propre visage, qui lui paraissait soudain parfaitement adulte ? Ou celui de la créature de l’autre côté, qui lui faisait face ? Il chercha à lui découvrir des marques de détresse, à savoir si c’était bien sa raison de l’agripper, si elle souhaitait en effet qu’il la tire hors de la surface ; mais ce regard plongé dans le sien n’exprimait qu’une profonde détermination.

Non, cet être avait bien l’intention de l’attirer de son côté. Il était exactement comme lui ; il considérait que ceux qui passaient au-delà de la surface étaient en danger, dans un environnement impropre à la vie. Peut-être même tentait-il de le sauver. Ross ne pouvait pas avoir peur d’une telle intention. Sous ses mains, le contact de la surface était doux comme une fourrure orange, et il n’éprouvait plus qu’une confiance naturelle et aveugle. Mais devant lui, le miroir était toujours lisse, de plus en plus fin, comme une couche de glace qui s’amenuise au soleil. Il avança son visage ; le reflet ou l’ombre de l’autre côté en fit de même. Leurs lèvres allaient se toucher. Ce qui restait de glace allait fondre. L’itinéraire prévu n’existait plus : il n’allait pas du rivage au rocher, mais d’un monde coupé en deux à un ensemble unique. Le magicien était, sans doute, toujours présent, peut-être même un peu partout à la fois, peut-être l’était-il devenu, mais du moins il se taisait.

Le rêve devint alors confus ; des sentiments plutôt que des dialogues, des sensations plutôt que des images. En serrant contre sa joue l’oreiller qui portait ses songes, Ross vit son rêve sombrer devant ses yeux vers les profondeurs de son inconscient, comme un couple à l’opéra dissimule ses baisers derrière le rideau de sa loge. Il perdit le fil, demeura dans ce flou somme toute confortable pendant il ne savait combien de temps, puis reprit le courant de son rêve ordonné lorsqu’une main se posa sur lui. Ce n’était pas une menace, et tout signe précurseur de cauchemar imminent s’était évanouie de son imagination. Il roula sur lui-même pour se saisir de cette main et y appuyer son visage. Le réveil n’était pas encore envisagé… Jusqu’à ce qu’une voix l’appelle à nouveau, du nom de « Monsieur ». Allons, il était temps de renouer avec la vie de tous les jours. Il cligna des paupières, et réalisa soudain qu’il avait réellement pris la main en question et s’apprêtait à se rendormir en la tenant ; mortifié, il s’assit tout droit comme s’il avait vu un fantôme, considéra avec stupeur la pièce noire et inconnue, puis regarda Onésime.

« Ah, c’est vous. C’est vous, tout va bien. »


Il avait envie de rire, soudain. Tout lui revenait, et il se laissa aller à la renverse sur l’oreiller en dévisageant la silhouette à contre-jour dans l’ombre diffuse, pourtant certain qu’elle ne pouvait appartenir à aucun autre. Son sourire était celui d’un homme qui voit à l’improviste surgir une connaissance amie parmi l’assistance qui s’apprête à le juger, un subtil arrangement de soulagement et de malice prudente, de question silencieuse et de sentimentalisme réprimé. Il eut besoin d’encore quelques instants pour se rappeler des détails de cette entrevue, si intime soudain, bien qu’elle ne le soit au fond pas davantage que le reste de leurs contacts… depuis le premier soir où c’était lui qui avait porté son pupille endormi à sa chambre, et l’avait bordé. Il était soudain pris à la gorge par le nombre de ces occurrences et, d’un autre côté, par ce que celle-ci avait de différent. Celle-ci avait lieu après.

« ...Merci de me réveiller. Je crois que je vous ai fait attendre, qu’avez-vous fait de beau ? »


La porte était là-bas, de l’autre côté de la silhouette, qui semblait se dresser dans l’intervalle comme un obstacle infranchissable. Ross savait parfaitement que, s’ils s’approchaient l’un de l’autre à peine plus près que cela, ce serait à lui de l’embrasser. Et l’heure… la marée… le navire… tout le monde à la maison, qui les attendait… Le navire. Ils allaient à nouveau voyager de concert. Il se promit de faire un effort pour demeurer sur le pont cette fois ; rien ne lui disait d’ailleurs qu’Onésime veuille se retrouver enfermé avec lui dans cette cabine où il avait été si mal la veille, ou n’importe où, en fait. Il avait le sentiment d’être un véritable goujat, comme si lui imposer sa présence continuelle était en soi quelque chose d'agressif ; mais il relativisait cette impression, qui lui était fréquente lorsqu’il se rapprochait de quelqu’un au-delà d’une certaine limite.
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3 ... 5, 6, 7 ... 9, 10, 11  Suivant

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Les Chroniques d'Ambrosia :: Prologue final :: La salle des archives-
Sauter vers:  
Il était une fois AmbrosiaNos Partenaires

Retrouver nous sur