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Spread your wings [Ross Brisendan]

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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 21 Mar 2017 - 15:06
La lame de son esprit heurta l'onde imperturbable opposée par ce visage austère. Elle avançait dans la direction fixée, sans flancher, exigeant ses aveux, sa parole, son ralliement à une cause qu'il n'était point sûr de vouloir épouser. Ses méninges s'agitaient tels des rouages excités face au défi érigé par leur conversation. Obligation, réputation, morale: Madame respirait la joie de vivre d'un inquisiteur Amethien! Depuis combien d'années caressait-elle cette idée d'éduquer à la place de son fils le nouvel héritier?
Temporiser: telle était pour l'instant la nécessité.

"Le temps a sa juste mesure: arrachez-moi une parole irréfléchie et nous fixerons tous deux des regrets sur la portée de notre confiance mutuellement vacillante."
Un développement était attendu: un tel refus devait s'accompagner d'une justification. Il s'y employa sans tarder:
"J'ai une foi entière dans le couple Brisendan pour élever correctement cet enfant que votre famille appelait de ses voeux. Votre fils s'engage sur un chemin difficile, sans doute: celui de l'éducation d'un héritier. Nous pouvons nous tenir à ses côtés, lui apporter assistance et secours, mais jamais nous ne remplacerons les parents de ce nouveau-né, bien conscients par ailleurs de la responsabilité qui leur incombe."

Donnait-il une leçon d'humilité à la matriarche, lui le blanc-bec n'ayant aucune expérience du mariage ou de la paternité? Soyez mamie gâteau mais laissez le couple s'occuper de sa progéniture. C'était osé de sa part, mais il ne pouvait se défendre de laisser paraître une certaine hardiesse, plus problématique que bienvenue en quelques occasions.

Il percevait confusément l'empire que la terrible matrone souhaitait étendre jusqu'aux derniers bourgeons de sa lignée; irait-elle jusqu'à cesser d'abreuver de cette sève venimeuse un rejeton dissident? Etait-il souhaitable pour un descendant habitué à ce poison de ne plus le trouver, irriguant ses veines et ses pensées?

Ross dévoilait à travers ce jeu l'emprise déployée par sa mère sur sa vie et ses idées. Il le soupçonna soudain de naviguer entre le dégoût de lui-même et la rive opposée où ses amours et ses amis lui rappelaient la valeur décelée par leurs regards affectueux. Cette escapade improvisée tenait de la survie plus que de la fantaisie: le besoin impérieux d'éprouver la maîtrise de son existence, de fuir le souvenir criant de jours consacrés à se fondre dans le moule prévu par la tyrannique banquière avaient dirigé ses pas vers un hasard auquel il s'était livré avec l'abandon d'un bienheureux.

Vous et moi sommes des automates de boîte à musique, lui avait-il déclaré: il percevait à présent sous quelle baguette son tuteur effectuait ses pas de danse. D'un geste abrupt, le dignitaire avait refermé la boîte l'emprisonnant dans cet infatigable et épuisant refrain, avait goûté au repos bienvenue; à présent, il préparait leur retour vers le donjon où l'antique dragon les attendait, sommeillant d'un oeil.

Le jeune homme aurait bien des questions à lui poser une fois l'entretien terminé. Elles se pressaient derrière la barricade de ses lèvres à l'instar d'émeutiers retenus par le gendarme de sa conscience vigilante, prêtes à jaillir à la moindre défaillance pour en apprendre davantage sur l'opinion conçue par son interlocuteur à propos de son avenir et la façon dont il envisageait de l'embrasser. Plus tard, toujours plus tard.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 21 Mar 2017 - 15:52
Un sourire brilla dans l’ombre : Madame Brisendan Mère n’était pas au-dessus d’un sourire de temps à autres, pour extérioriser le surplus de triomphe qui faisait résonner son âme à l’improviste, lorsqu’elle ne pouvait s’en dissimuler totalement.

« ...Voilà une parole des plus sages : rien ne remplace l’avis des parents sur l’éducation de leur enfant. Je suis bien aise de vous l’entendre dire. »

Elle tenait le jeune homme dans sa toile : s’il défendait les droits de Ross sur l’enfant à naître, dans le même temps il défendait ses droits, à elle, sur Ross lui-même, et il suffisait dès lors à prouver que cette mainmise visait, tout comme la présence du jeune invité lors des errances festives de son fils, à veiller sur son bien – puis que ce bien n’était pas si drastiquement éloigné dans leurs deux conceptions du monde. Si elle parvenait à ce point, alors elle disposerait d’un espion plus ou moins consentant, et pourrait encourager ce rapport un rien trop fusionnel qu’elle redoutait jusqu’alors de voir fleurir entre les deux hommes. Onésime ne serait plus le précipice, mais bien le garde-fou. La voix se fit presque caressante :

« Nous ne sommes pas des ennemis, mais des alliés, Monsieur. Après tout, nous veillons sur les intérêts de la même personne. »

Elle aurait pu dire « nous aimons la même personne », tout simplement ; c’est l’expression que Ross aurait lui-même choisie s’il avait été placé en situation de communiquer cette même idée, mais il lui aurait paru aussi étrange de la placer dans la bouche de sa mère qu’il lui aurait paru étrange de la faire parler en alexandrins. « Veiller sur les intérêts » en revanche, c’était tout à fait son style. Il secoua soudain la tête et laissa glisser le châle sur ses épaules, dans un petit rire un tantinet nerveux, comme il en avoir parfois au moment d’abandonner un personnage et de reprendre pied dans son identité habituelle.

« Je n’y arrive plus. Ou plutôt, le rôle m’échappe. J’ai l’impression qu’elle tenterait de vous persuader que votre affection envers moi ne saurait la déranger, qu’après tout maintenant que j’ai accompli mon devoir conjugal elle n’a plus rien à m’interdire… »

La reprise du ton maternel sur l’espace de quelques répliques tenait désormais de la parodie. En se levant de son fauteuil, le banquier eut pour premier mouvement d’allumer les lampes qui éclairèrent soudain la cabine, et sa physionomie où brillait l’humour léger et féroce des chroniqueurs mondains.

Puis il laissa tomber le masque dans un soupir de liberté retrouvée, et alla à la découverte des alcools que le capitaine, ayant récupéré sa précieuse bouteille d’eau-de-vie, y avait substitué pour l’agrément de ses illustres passagers. Il souleva une flasque aux couleurs et à la texture légèrement caramélisées, ce qui augurait d’un taux de sucre à la fois exquis et traître ; puis regarda Onésime, et hésita.

« ...Dans le même temps, j’ignore si cette stratégie me vient parce que ce serait son genre d’appât, ou parce que j’aimerais lui entendre prononcer ces mots, même par pure sournoiserie. »

Et il y avait aussi, maintenant que le jeu s'interrompait, ce remords diffus à avoir infligé à un compagnon innocent cette ambiance perfide et dominatrice à la fois dont il était le transfuge et le produit, cette impression qui ressemblait tant à la pudeur honteuse qu'il aurait éprouvée à se déshabiller intégralement. Onésime était bon acteur, même s'il se montrait souvent un rien trop sanguin pour tenir un rôle sur le long terme sans que les coutures n'en craquent un peu ; et Ross craignait d'avoir fait de la peine à l'acteur sous ce masque. Allons, un petit verre d'alcool, cela ne pourrait leur faire que du bien.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 21 Mar 2017 - 18:56
Ils souhaitaient dérailler tous deux vers l'embranchement de leur désir, exorciser le spectre macabre de la sournoise marâtre dont la présence empêchait tout dénouement heureux pour leur romance condamnée aux ténèbres. Placer les mots espérés dans cette bouche insensible en révélait long sur l'accablement pesant sur les épaules de son compagnon. D'un pas leste, il se porta à ses côtés, soulagé de mettre un terme à cet échange, bien moins impitoyable que celui embusqué dans le coin des heures guettant son retour.

"Par égard pour votre fatigue, je vous épargnerai l'examen que ma conscience brûle d'initier sur la vôtre; l'envie est toutefois bien présente et, si par un hasard heureux vous souhaitiez vous y soumettre, je serai bien aise de dissiper les ténèbres autour de l'énigme que vous représentez."

Il attrapa l'un des deux verres servis et puisa dans le nectar le traitre réconfort qu'il en espérait extraire. La lumière vacillante des bougies dansait sur l'ombre de ce visage, si proche et si loin par l'imprudence d'un baiser. Une tempête en renversant les chandelles aurait pu embraser le vaisseau: semblable circonstance lui aurait permis le renouvellement de cette témérité. Ria en soit louée, l'onde les portait sans soumettre leur voyage à d'obscurs dangers.

Un sourire lointain déforma sa bouche tandis qu'une idée saugrenue s'imposait à lui: tout comme il fut capturé dans son jeune âge, des pirates auraient pu les délivrer de la monotonie compliquée de leur routine, un rien grinçante malgré le vernis de tromperies dont ils l'huilaient quotidiennement. Emotive absurdité, l'esclavage partagé avec son doux ami contrariait sa soif d'imprévisibilité. Madame Norman Brisendan les tiendrait bien plus facilement sous son joug si elle découvrait l'existence de ces chaînes amoureuses...

"A défaut de me faire inquisiteur de votre âme, daignez que je place à vos pieds la promesse de me faire le complice de votre liberté. Je laisserai votre mère me persuader d'une alliance afin de jeter à loisir un voile captieux sur vos escapades: vous m'y inviterez ou non, je ne vous imposerai pas ma présence en échange d'une telle connivence."

Aurait-il à se repentir d'un accord propice à l'émergence d'une jalousie invasive? Supporterait-il sans le soupçon d'un reproche d'improbables soirées dans les quartiers portuaires peuplés de divertissements musclés? Sans mesurer pleinement les conséquences de sa proposition, il la lançait sans s'inquiéter de ramener d'amères désillusions au bout de cette ligne inconsidérément jetée.

Soudain, une musique lointaine retentit sur le pont. Bandonéon et violon: l'équipage était chanceux, il comptait deux musiciens à son bord. Intimant le silence à son interlocuteur d'un doigt posé sur sa bouche, il se glissa hors de la cabine, discret comme une ombre. Enveloppé d'obscurité, il se gorgea du spectacle de ces braves matelots occupés à éparpiller leurs osselets ou à chanter, de ces chants de marins mélancoliques et sauvages. Le ciel exhibait sa parure d'étoiles, la lune étirait vers l'infini ses pâles rayons sur le miroir des eaux et la mélodie s'élevait en réponse jusqu'à mourir sous la voûte sibylline des cieux. Comme il regrettait ces moments partagés avec ses anciens compagnons de mer! Le coeur serré, il se drapait du secret nocturne, restant à l'écart de ce bonheur simple qui lui avait tant manqué.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 22 Mar 2017 - 12:39
Non, ce n’était pas le moment de se livrer à de longues interrogations stériles ; les questions sérieuses portant sur le fonctionnement de son âme n’étaient, hélas, pas de celles auxquelles Ross savait répondre simplement. Il avait vécu à la suite plusieurs vies si différentes, et pourtant si imbriquées, qu’il aurait lutté vainement à vouloir les résumer. Il ne faisait qu’effrayer quiconque se souciait sincèrement de son état.

Sa tentative en ce sens, au petit restaurant de plage, avait révélé ce travers, et il ne tenait pas à reproduire l’agitation qui s’en était suivie. Non, ils avaient trouvé une forme de paix à présent, et dans son esprit, le temps de repos pris chacun à part de l’autre y avait fait beaucoup ; ils devaient, pour éviter les heurts dans la mesure du possible, se permettre de telles plages de silence, même sans se quitter.

Si à leur retour c’était Onésime qui se trouvait face à cette dame impérieuse, et essuyait le feu de ses questions, il y était maintenant amplement préparé ; impossible pour son tuteur de lui donner davantage d’indications à l’avance, il faudrait composer et ruser, et pour cela, il lui faisait confiance. D’ailleurs, ils avaient joué triple jeu lors de cette croisière ; au cas où Madame prendrait ses renseignements de son côté, elle apprendrait qu’ils avaient acquis ce bâtiment et navigué sous de fausses identités, et de faux prétextes ; la perspective d’une maîtresse ou, du moins, de quelque rendez-vous dissimulé n’en était que plus crédible ainsi.

A ce propos, ils allaient s’amuser à se composer leurs personnages en vigueur sur les mers. Si Ross ne pouvait dissimuler sa parenté directe avec la Gobelin Bank, et son nom de Brisendan qui marquait tous les chèques signés et tous les messages envoyés, il avait fort envie de se créer un personnage un peu différent, un rien plus aventureux, que celui de facétieux mais respectueux courtisan. Un peu plus imprévisible encore – en repensant aux circonstances dans lesquelles il avait cité ce terme à son propre égard, il songea que c’était, au fond, un assez bon résumé de sa personne qu’il avait donné au jeune pupille à son arrivée chez lui.

« Puisque vous voulez bien de moi en cet instant... » murmura-t-il discrètement en se réfugiant près d’Onésime, qui paraissait pourtant vivre un moment de nostalgie bien personnel. « Je vois mal comment refuser votre présence à mes côtés durant mes loisirs. Déjà, ce serait faire preuve de mauvaises manières. Et puis, je me demanderais sans cesse ce que vous faites en mon absence, et je ne profiterais plus de rien... »

A quoi bon ces mots, simples bruits ténus emportés aussitôt par le vent du doute ? A la première inquiétude de son coeur aux abois, à la première ombre jetée sur leur proximité, Onésime n'y croirait plus. Certainement, il s'interdisait d'y croire au moment même où il l'entendait. Mais cela faisait plaisir à Ross de parler ainsi librement, maintenant que plus rien ne le lui interdisait.

Il y avait un charme indéniable à se cacher ainsi comme deux enfants parmi les arbres, et à espionner ce qui semblait une cérémonie à la gloire d’un culte méconnu, celui de la simple humanité, mené par des adultes qui s’y entendaient mieux qu’eux. Les paroles prononcées en pareille situation avaient quelque chose du blasphème joueur et du serment tacite. Ross était toujours enveloppé dans ce châle qui lui avait servi à jouer son rôle plus tôt ; il le déroula de ses épaules, et l’arrangea autour du cou de son jeune compagnon, craignant que l’exposition à la nuit fraîche et humide ne comptât comme une « folie » en soi.

« Dites, si cela ne vous gêne pas dans votre contemplation… quel prénom auriez-vous donné à ce portier qui vous a escorté dans les étages de la banque, à votre premier jour chez moi ? Je songe à l’adopter pour mon personnage d’aventurier lunatique à bord de ce navire. »

Au timbre presque inaudible qu’il employait, il était clair que Ross ne prononçait pas seulement ces mots comme une formule de politesse : sa crainte de déranger un moment de recueillement par ses babillages était réelle. Il n’était pas aussi absorbé qu’Onésime dans l’observation des divertissements en cours ; l’air de musique entêtant et répétitif se gravait cependant dans son esprit, et il commençait instinctivement à chercher des rimes. Sans véritable intérêt littéraire créatif, sans ambition à faire exister le beau ou à atteindre l’absolu par sa plume, il aimait tant jouer avec les mots qu’à l’occasion, quelques alexandrins y trouvaient naissance.

Pour l’heure, ce n’était qu’un mouvement confus dans l’arrière-salle de sa réflexion. Comme cette envie d'aller prendre part aux danses si l'ambiance de la soirée était à la fête ; il avait, après tout, une réputation de milliardaire excentrique à défendre. Mais son attention était focalisée pour le moment sur un discret observateur paisible comme une poupée de porcelaine et silencieux comme une petite souris, qui ne semblait pas du tout disposé à aller troubler de son arrivée inattendue ce moment de détente de l'équipage.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 22 Mar 2017 - 17:15
Un sourire, une simple pression de main, reconnaissante et chaleureuse, drapés de la pudeur des ténèbres dissimulant sa timide étreinte. Il craignait presque que leur voix ne fassent s'envoler ces chants, comme des mouettes effarouchées, vers la gêne et le silence.

Sous le firmament sans nuage
Sur les océans endormis,
nous voguons vers quelques rivages.
Vers l'horizon bleu qui s'enfuit
Nous avons quitté nos villages
Nous sommes partis le coeur gros
Thorgen garde nous du naufrage
Prends pitié de tes matelots

Sur nous la nuit pose ses voiles
Et l'onde murmure tout bas
Le regard tremblant des étoiles
Semble veiller sur notre mât
Le frémissement des cordages
Répond aux soupirs des grands flots.
Thorgen garde nous du naufrage
Prends pitié de tes matelots.

"Un prénom? Laissez-moi réfléchir... pourquoi pas Bastien?"

Les marins ne sont pas hommes à se complaire dans la mélancolie; pas sans un bon verre de rhum ou de bière tout du moins. La nostalgie laissa place à la joie, tandis qu'ils entonnaient une truculente mélodie, deux gaillards entamant une danse endiablée, bientôt rejoints par deux nouveaux compères, le perdant au jeu d'osselet agrémentant la musique de la poésie de ses jurons. Tableau différent mais coutumier également de sa mémoire ravie de retrouver ces plaisirs égrillards.

Une idée lui vint: retournant prestement à la cabine, il en revint avec une bouteille, plus luxueuse que la piquette habituelle de ces braves matelots, et s'avança dans le cercle de lumière.

"Bonsoir la compagnie! Nous avons entendu votre fête et aimerions nous y joindre en échange d'une bonne boisson, qu'en dîtes-vous?"

L'équipage s'arrêta, surpris, le violoniste ouvrant la bouche et suspendant l'archet, les danseurs se regardant du coin de l'oeil et le bandonéon stoppant momentanément ses éternelles allées et venues. Le joueur qui leur tournait le dos laissa échapper un blasphème: la gêne de ses collègues s'en trouva accrue, bien vite dissipée, par le rire du "secrétaire."

"J'ai moi-même servi sur un navire avant de changer de profession, rassurez-vous. Allons, connaissez-vous La Madelon du marin?"

Il tendit la bouteille au second du capitaine, un grand bonhomme aux cheveux grisonnants fleurant bon le sel et à la mâchoire carrée, taillé dans ce roc solide battu par les vents dont on extrait les braves matelots. Si lui acceptait leur présence, le reste suivrait. Un moment de flottement précéda la décision du bougre le jaugeant du coin de l'oeil: l'aisance avec laquelle le garçon se déplaçait sur leur embarcation parût le convaincre qu'il ne leur contait pas de bobard.

"Gonzague! Le tire-bouchon!" lança-t-il vers un des joueurs d'osselet.
"Alors, comme ça un blan... secrétaire connaît la Madelon? Vraiment?"

"Tout le monde sait ou se trouve la cambuse
Ou le marin s'en vient chercher son pinard
Tout le monde en boit mais personne n'en abuse
Un marin saoul ça ne se voit que par hasard"


Les marins joignirent peu à peu leurs voix à la sienne, dans un choeur péchant parfois par la justesse des voix ou l'élégance des paroles, mais ils n'étaient pas chanteurs d'opéra après tout! Gonzague s'était acquitté de sa commission et le second s'employait à déloger le bouchon du goulot; Onésime pendant ce temps évitait le regard de son tuteur tout en chantant les couplets polissons.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 22 Mar 2017 - 20:37
Dans une autre humeur, il aurait plaisanté. Onésime lui avait adorablement promis de couvrir ses sorties au besoin ; et voici qu’ils assistaient tous deux à l’une de ces soirées à la fois paisibles et dangereuses auxquelles il assistait, comme disent les snobs, pour s’encanailler. Il était amusant de songer que leur douce proximité, devenue davantage qu’amicale, ne formait pas un obstacle mais une complicité dans cette contemplation.

Il aurait plaisanté, mais pas en ce moment. Ross ne pouvait pas s’abstenir de remarquer la beauté d’un homme si beauté il y avait, mais il ne voyait là que des frères humains, emportés avec eux à la surface de ces eaux noires, qui s’étendaient bien plus loin que les rivages de l’océan, et recouvraient toute terre, secouaient toute vie sur leur dos inconstant.

Il voyait, comme une vision dessinée par les embruns mouvants de la nuit, le monde comme une immense houle où dansaient les frêles esquifs des entreprises humaines. Il y voyait palpiter le navire impérial, tout aussi menacé que les autres… Il concevait l’abîme prêt à s’ouvrir sous leurs pieds en chaque instant, comme une gueule de ténèbres, et il frissonnait presque en éprouvant à ses côtés la présence d’un être cher : sombrer, ce n’était rien, c’était le lot de tous probablement, mais voir sombrer… aucune philosophie ne lui apprendrait jamais à se consoler de cela.

Le petit divertissement proposé le prit donc de cours dans une réflexion qui n’avait rien de si léger, et qu’il accueillit avec la bonne volonté d’un habitué de ces revirements. Après tout, quelle était la différence entre cette plongée parmi la foule locale, et les piques semi-acides, semi-autodérisoires, par lesquelles on réveillait le rire parmi un groupe de courtisans consternés ? Cela dit, il ne s’attendait pas à ce que sa présence soit également comptée dans les participations annoncées. Il avait pensé que son statut particulier le placerait d’office en retrait, et qu’il en serait quitte pour un peu de spectacle.

Bastien ? Va pour Bastien. Il aurait aimé, avec le recul, et s’il en avait été libre, rester simplement ce Bastien sans prétention aux yeux de son jeune ami, et lui offrir ainsi des mains tendues moins inquiétantes, moins serties d’or et de pierreries, dont il se serait moins méfié. Telle était, quant au banquier, toute l'étendue de la forme que prenait chez lui la jalousie. Eh bien, pour ce soir il l’était, cet homme moins puissant et plus abordable ; et pour les autres soirs où il l’entraînerait en promenade au long des côtes sur ce navire qui était désormais leur appartement secondaire. Le voisinage était aimable, agréablement bruyant après le silence compassé des Brisendan en leur tour d’ivoire. Il n’y avait pas à bouder un tel plaisir.

Il entraîna les joyeux lascars à battre des mains pour encourager son pupille, puis au second couplet, se leva, esquissa un pas de danse, et défia son premier vis-à-vis venu d’en faire autant. Il éclatait ingénument de rire aux expressions grivoises qu’il ne connaissait pas ; il captait la cadence des vers et terminait ceux qu’il voyait venir à des milles marins… Son naturel fut d’abord ce qu’il y avait de plus incongru, puis on se fit à ce bondissant terrien toujours au bord de la chute, auquel les moindres sifflements des cordages faisaient soudain lever un visage effaré.

Il n’aurait d'ailleurs pu si bien feindre l’intérêt presque scientifique qu’il portait aux divertissements en cours, et au bout de quelques minutes, ce côté scientifique cessa d’être dérangeant, et s’imposa comme un trait étrange de plus, à égalité avec sa propension à acheter tout ce qui passait devant ses yeux, à mettre soudain le cap pour n’importe où, et à offrir aux divinités des objets bien trop précieux. Tout cela, en somme, était plutôt une bénédiction qu'une gêne.

La danse lui venait rapidement. C’était toujours une recommandation, auprès de personnes sans grande éducation, de le voir prendre possession de la piste avec un évident plaisir, comme il aurait acquis une langue étrangère à la faveur d’un voyage. Il pria donc l’un puis l’autre de lui enseigner les pas « les plus faciles », exagérant sa sensibilité au tangage, et s’offrant de bon coeur à la malice de ces hommes sans grade qui lui fixaient des défis toujours plus élevés. Il vantait la culture d’Onésime, regrettait qu’il n’ait point sous la main son violoncelle pour s’accompagner, l’interrogeait à voix haute sur le sens exact d’une strophe particulièrement colorée, un peu trop pour qu’il distinguât clairement au travers. En somme, il faisait du charme, mais d’une façon si convenable en pareille compagnie que l’on s’en apercevait à peine.

Ayant bu et dansé, il eut faim. « J’insiste ! » Les quelques amuse-gueule prévus dans l’ancienne cabine du capitaine furent distribuées à l’encan, toutefois en respectant la hiérarchie locale, qu’il aurait peut-être été imprudent de bouleverser par trop. Il était fort curieux du moment où la faune présente fraterniserait à ce point avec Onésime qu’on lui demanderait son prénom : il se demandait bien lequel il choisirait. Ne serait-il pas comique qu’il se prénomme aussi Bastien ? Pour un domestique, un maître qui se respecte aurait exigé le changement immédiat, mais pour un secrétaire si… cultivé en tous les domaines ? Probablement pas.

Prenant brièvement à part ce fameux second, qui avait d’abord fait preuve de scepticisme, il le questionna avec un faux air sérieux autour d’un énième verre de vin : « Je voulais l’avis d’un homme du métier. Ce garçon me prétend qu’il a sillonné les mers. Vous confirmez que c’est plausible, à son âge ? Vos gaillards me semblent autrement plus aguerris. »
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Jeu 23 Mar 2017 - 10:53
La rouge liqueur s'épandait sur ses joues, l'ingénuité _factice chez son tuteur_ le gagnait, jetant à bas son manteau de prudence dans cet environnement où il se trouvait naturellement désarmé: sa volonté de retrouver dans ces hommes ses compagnons de naguère le disposait aisément en leur faveur. Sans se préoccuper des flots, ils dansaient doublement, adaptant leurs pas à la musique et à la houle secouant les planches où s'agitaient leurs silhouettes découpées par ce maigre halo de lumière sur le fond noir de la nuit. L'officier chargé du quart lorgnait vers leur divertissement d'un oeil jaloux sans que le reste de leur brave compagnie s'émeuve de cette convoitise.

Loin du tango survolté de tantôt, le dignitaire se pliait de bonne grâce aux règles de ce nouveau jeu: cet adorable original sympathisant avec l'équipage lui semblait soudain bien plus accessible, allure d'un rêve venu se couler dans le moule d'une réalité tangible sous le creuset musical. Avec une naïveté charmante, Onésime participait à la mascarade. Flatté par les cajoleries dont il était l'objet, il expliquait avec un air gêné les strophes grivoises dont l'évocation laissait fleurir le pourpre sur les chairs diaphanes de ses joues. Les matelots amusés se gaussaient, envoyaient valser une main d'une bourrade amicale dans le dos du frêle secrétaire.

Musique et danse cessèrent un moment, remplacés par les bruits de mastication, les conversations et les rires. Loin de se douter des soupçons de son tuteur à son égard, le "secrétaire" ne pouvait se défendre d'un sourire épanoui. Il retrouvait, après un long voyage, une habitation ondoyante peuplée de joyeux drilles chère à son coeur. Quelle ironie de songer à la raison cause de l'abandon de cette vie maritime; la verve de son esprit, enlisée dans cette simplicité alors, regrettait à présent la complexité de son existence, paradoxe d'une âme attirée par les contraires.

Le second fixa sur la silhouette du garçon un regard perçant, dévié rapidement pour ne pas trahir l'examen attentif auquel il se livrait.
"Difficile à dire. C'est possible: il semble à l'aise sur un bateau, n'importe qui le remarque. Il faudrait le voir à l'oeuvre pour en juger."
Il ajouta, un brin soupçonneux:
"C'est vous le patron: un chef doit avoir confiance en ses hommes. S'il vous bonimente, vous feriez mieux de le renvoyer; enfin, moi, pour ce que j'en dis..."

Accaparés par leurs conversations, les hommes ne remarquèrent pas le petit sloop venant à leur rencontre depuis la direction qu'ils poursuivaient. Ce fut le lieutenant pont qui, apercevant la discrète chaloupe, rameuta le capitaine; armé d'une longue vue, celui-ci observa le bâtiment, lorgnant sur les gaillards à son bord sans parvenir à déterminer leurs intentions. Ces mers n'étaient pas fréquentées par les pirates en raison de la proximité de la capitale; il existait cependant des histoires de bandit en fuite, se livrant à un abordage aisé en vue d'amasser un butin propice à couvrir les frais de leur échappatoire. Leur brick n'était clairement pas un bâtiment militaire, quoiqu'il possédât, à l'instar de toute embarcation digne de ce nom, de quoi assurer leur défense: 8 canons sur chaque bordée, deux à l'arrière, un équipage constitué de solides bonhommes _pas des combattants capables de résister à des pirates, mais ils pouvaient se protéger contre de simples ruffians.

L'atmosphère changea, les marins regagnèrent leur poste, attentifs à l'évolution de la situation et aux ordres que leur capitaine voudrait bien leur donner. Ils se relayèrent tour à tour pour chercher leurs couteaux, l'un d'entre eux ramenant sur ordre du commandant deux dagues pour leurs passagers, auxquels il conseilla néanmoins de se barricader en cas d'échauffourée.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 24 Mar 2017 - 0:12
« Oh, j’ai toute confiance dans ses aptitudes de secrétariat, » intervint Ross pour éviter que la conversation ne dévie vers des soupçons un peu trop appuyés. Il s’apprêtait à donner quelque anecdote imaginaire quand il se rendit compte que les attentions se dirigeaient vers un point qui lui était complètement incompréhensible. Un bateau sur la mer, oui, quoi de plus logique ? Ils étaient dans des eaux fréquentées, peut-être pas forcément à ces heures de la nuit, mais puisqu’ils étaient là, eux… D’autres pouvaient bien s’y trouver également.

Il ne réalisa le sérieux de l’alerte que lorsqu’on vint placer une arme dans sa main ; lui qui, en temps normal, ne faisait pas de mal à une mouche, se retrouva soudain placé face à une situation qui lui rappelait fortement celle de la veille à la même heure. Fallait-il toujours qu’il soit puni de vouloir entraîner Onésime dans des beuveries portuaires bon enfant ? Qu’y avait-il de si mal à cela, ô Timan, ordinairement si protecteur des agapes et autres délassements… Ou était-ce le spectre de cet homme qu’il avait offert aux flots la veille, revenu réclamer vengeance ? Il y avait fort à parier que c’était là une interprétation infondée, entièrement due à l’anxiété. Il la balaya d’un haussement d’épaule. Ce n’était pas du tout l’heure de perdre la tête.

L’embarcation ne semblait pas hostile, mais de fait, sa proximité laissait présager d’une prise de contact imminente alors que rien dans ses signaux n’indiquait une telle intention. Il s’agirait donc de communication non verbale. Ils allaient se croiser, les courants eux-mêmes semblaient le vouloir, et l’ombre était trop profonde pour tenter une manœuvre d’esquive à cette distance ; d’ailleurs, on n’avait vu surgir l’autre bateau qu’au dernier moment parce que celui-ci n’était pas éclairé. Quelle étrange idée… L’impression vint à Ross qu’il pouvait s’agir d’une chaloupe isolée à la suite d’un naufrage, et par réflexe il baissa son arme en se penchant par-dessus le bastinguage.

Alors qu’il s’apprêtait à engager un dialogue avec l’équipage adverse, une main le saisit brutalement au collet et l’aplatit d’un trait contre le pont, où il resta pétrifié, les mains sur la tête. Une balle venait de fuser à l’emplacement exact où ladite tête s’était trouvée un instant plus tôt ; il s’en était fallu d’un cheveu, comme on dit communément, bien que dans son cas l’expression ne soit pas absolument exacte. Il roula sur le côté et s’effara de constater que l’arme qu’il tenait à la main ne l’avait pas transpercé dans sa chute ; dans le même temps, les malandrins s’élançaient à l’abordage avec force clameurs de mauvais augure, telles que le sinistre degüello des marins qui ne font pas de quartier : « Pavillon rouge ! »

En un instant, le théâtre de la petite fête populaire à laquelle avait assisté Ross avec une telle fascination enfantine s’était mué en champ de bataille. Horrifié, mais retranché par ses réflexes dans l’attitude rigoureuse de ses cours, il recula en direction d’Onésime en présentant la pointe de sa dague aux silhouettes sinueuses qui sautaient le bastinguage comme une invasion de grenouilles démoniaques. C’était un cauchemar. De quoi pouvait-il s’agir d’autre ?

A proprement parler, il s’agissait d’une retraite. Ayant effectué quelque coup pendable en Ambrosia, l’un des brigands locaux avait préféré se mettre en retrait quelques temps, et s’était donc retranché vers cette borne de la société qui lui était familière : la haute mer. Il avait rassemblé quelques sbires et désoeuvrés impressionnables, et s’était procuré un petit bâtiment à bord duquel porter le crime en mer du Nord. Ses poings énormes furent les premiers à prendre possession du Teal Seax. Ensuite apparut son crâne en obus, sa mâchoire de requin, ses épaules de taureau, et il bondit avec une intrigante légèreté de fauve en chasse pour se trouver immédiatement face à face avec un marin local, déterminé à le rejeter à la mer, si laid qu’il soit.

Il ne lui fallut pas le temps d’un battement de cil pour empoigner le pauvre marin et le soulever à bout de bras, le lancer droit devant lui, et au craquement que produisit le dos du malheureux en heurtant un obstacle dans l’ombre, le mettre hors d’état de nuire. Après cette action d’éclat, la montagne humaine mit le cap sur la barre ; aucune des tentatives placées sur son chemin pour l’en détourner ne parvint à l’en décourager. Les deux équipages s’affrontaient d’ailleurs sur tout l’espace du pont, avec forces figures acrobatiques plus aptes à se tordre le cou qu’à se sortir d’affaire indemne. Comme pour compliquer la chose, le vent redoubla soudain et le navire piqua du nez dans un creux de vague ; Ross avait toutes les peines du monde à conserver son équilibre. Le regard qu’il jeta à Onésime tenait autant de l’appel au secours que de la proposition d’agir.

D’ailleurs, s’ils quittaient leur course et se dirigeaient vers les eaux mal famées où le brigand comptait sans doute les entraîner, il y avait fort à parier que leur devenir serait d’autant plus sombre. Il était donc grand temps de reprendre le contrôle de la situation. Mais comment ? Avant toute chose, il convenait de reprendre le contrôle de ses nerfs. Un souvenir revint soudain à l’esprit du banquier et eut précisément cet effet sur sa conscience en ébullition. Pas de folies, avait dit le médecin. Et voici qu’il s’apprêtait à entraîner son pupille dans un duel contre un véritable monstre marin ! C’était fort indigne de sa tâche et de ses responsabilités. L’idée de ce qu’il ressentirait à découvrir que la plaie de cette affreuse nuit s’était rouverte prit le pas sur celle des mains en battoirs qu’arborait leur adversaire herculéen.

« Veuillez épargner votre bras, pour l'amour de moi ! » déclara-t-il simplement, et le plus noblement qu’il put étant donné les circonstances, avant de se diriger vers le colosse. Puisqu’il était en ce jour d’humeur à danser, la danse serait simplement un peu plus musclée que prévu ; on l’avait rarement vu se plaindre d’une pareille caractéristique. Il salua, ce qui plongea son adversaire dans une perplexité hagarde, et plongea à l’assaut. La dague entre ses doigts lui faisait l’effet d’une très vilaine cravache, très étrangement équilibrée. Allons, il parviendrait bien à porter quelques coups.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 24 Mar 2017 - 11:26
Il s'était préparé, comme le reste de l'équipage, à une éventuelle attaque. Pieds-nus, débarrassé de sa veste et ses souliers, le coeur battant, le manche de la dague frémissant dans sa main resserrée autour, il devint un souffle, un volute embué parmi les autres dans la fraîcheur de la nuit. Pas un seul son humain sous ce ciel sauvage: le ressac des vagues contre leur bateau, le vent engouffré dans les voiles jouaient librement avec ces embarcations suspendues dans l'attente d'un éventuel combat.

L'assaut arriva.

L'oeil mauvais, le sourire sadique, il se métamorphosa. Il s'en fallut de peu que lui-même ne criât "A l'abordage!", prêt à se fracasser contre la vague humaine de démons hurleurs, projetés par dessus le bastingage comme une armée de créatures abyssales assoiffées de chair et de sang. Il n'était plus Onésime, il n'était plus pupille, il n'était plus reclus dans le comportement prudent et timoré que lui imposaient ses soupçons: le musicien sanguinaire s'éveilla à la mélodie des os broyés, la narine palpitant sous l'odeur de la poudre, l'oeil étincelant aux fracas des lames. En terme de nombre, ils avaient l'avantage; mais les furies des profondeurs étaient portées par l'exaltation que leur procurait le géant les ayant invoquées. A la conquête du tillac, ils semblaient vouloir compenser le désavantage de leur effectif par la somme de leur courage.

Isoler le colosse en le privant de sa troupe, ou déstabiliser ses recrues en capturant leur chef? L'embardée du navire changeant de cap le déséquilibra un instant, instant qui s'acheva grâce au grand mât sis à proximité. Sautant sur ses pieds, il bondit également sur l'idée soudaine qui se présenta à lui: une poignée de secondes. Il lui suffisait d'une poignée de secondes pour renverser la situation. Il s'empara d'un couteau supplémentaire, glissé près de lui par la providence lors du mouvement du vaisseau, le passa à sa ceinture puis grimpa à l'assaut des cordages. Tranchant les cordes retenant la grand voile aurique brigantine à la corne, il eut à peine le temps de retourner s'accrocher au mât tel un petit singe tandis que la voile, uniquement retenue à la bôme, s'affaissait sur le chef des brigands et divers autres participants, dont son tuteur faisait peut-être partie.

Il n'eut hélas pas le temps de le vérifier: sa manoeuvre avait attiré l'attention d'un truand, lancé désormais à sa poursuite, dans l'espoir sans doute de passer sa rage sur une proie qui paraissait facile. Vite! L'ancien forban envoya le couteau en direction du malfaiteur, ralentissant son ascension par cette brusque saillie, et se laissa glisser lui-même le long de l'espar, à la rencontre du malfrat. Les pieds sur la bôme, une main agrippant l'une des écoutes, l'autre enserrant le manche de sa lame, il attendait la confrontation. Il percevait vaguement la clameur de l'équipage, lancé d'un même mouvement furieux contre les flancs de cette montagne empêtrée dans le tissu. Le navire, déviant soudainement par l'absence d'une partie de sa voilure, l'empêcha de profiter du spectacle, concentré qu'il était à rester sur son perchoir. Ce soubresaut, couplé à l'infortune soudaine du meneur de son camp incita le bandit à redescendre pour porter secours à son patron. Onésime se lança à sa poursuite, simple pièce d'un échiquier où régnait une confusion totale: certains se battaient contre les marins assaillant le Goliath devenu plus ridicule que terrifiant, gesticulant comme un fantôme sous un drap blanc, l'un joutait contre le capitaine parti maîtriser le gouvernail, une grappe de matelots et de canailles comprimaient d'une main une blessures ou râlaient de douleur suite à un mauvais coup, affalés ça et là sur le pont.

Qu'avait bien pu faire Ross pendant qu'il détachait la voile? Avait-il été blessé par l'affreux escogriffe? Au contraire, détenait-il l'avantage avant que son maudit pupille ne s'avise de semer le désordre dans les rangs? Plus tard, il le lui raconterait; plus tard, ils en riraient peut-être autour d'une pinte; pour le moment, chaque homme, aux prises avec sa survie, ne songeait qu'à sa peau, formant parfois une alliance de fortune et de hasard lors d'une opportunité où ils pouvaient concilier une attaque de front. Le combat est généralement une chose trop solitaire pour être partagée: le chaos règne, un camarade tombe mais il faut continuer de lutter. Le compte des pertes et les pleurs surviendraient après, accompagnés de la stupeur d'avoir risqué une vie si précieuse pour des motifs dérisoires: l'animal enragé sommeillant en chacun d'eux avait là une occasion trop belle de s'éveiller pour la laisser filer.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 24 Mar 2017 - 12:32
La vérité, c’est qu’il avait peur. Capable de ressentir deux types de peur, il les éprouvait en cet instant à leur pleine puissance comme la symphonie de deux ensembles occupés à rivaliser pour son attention, mais l’une de ces musiques avait toujours sa préférence, et emplissait son esprit de son amplitude ténébreuse comme l’envergure d’un vautour.

Il avait peur de ce monstre devant lui, des mouvements terribles de ses bras énormes qu’aucun obstacle ne semblait pouvoir arrêter, comme il aurait eu peu de se jeter au-devant d’un véhicule lancé à pleine vitesse. Il avait terriblement peur de souffrir pendant des semaines dans tous les déplacements de sa vie hyperactive, ou de rester cloué sur un lit de fièvres et de succomber à quelque développement malin de ses blessures ; il avait peur que l’affrontement ne brise leur navire et qu’ils ne sombrent dans ces eaux glacées, qu’il haïssait sous leur forme opaque, et n’aimait que lorsqu’elles s’ouvraient aux regards comme un cristal, jusqu’aux beautés de leurs profondeurs. Il maudissait de tout son coeur ce renversement soudain de leur situation et jetait aux dieux de silencieuses imprécations qui devaient leur faire hausser les sourcils, peu accoutumés qu’ils étaient à ce langage de sa part.

Mais en imaginant que leur nouveau pilote ne capture dans sa poigne de pierre la gorge de son ami, une peur plus grande, à la cape plus sombre et aux yeux plus glaçants, venait éclipser tout le paysage de perspectives affreuses qui s’était peint devant son esprit anxieux. Il ne serait pas capable de le sauver. Aucun scénario sanglant ne se déployait dans sa rêverie à cette pensée ; il n’y avait qu’un vide, un mur d’ombre où se heurtait son imagination et où venaient s’envoler en flammes les manuscrits de ses angoisses. On ne se préparait pas à cela en y réfléchissant, en passant en revue les possibilités et les réactions qui suivraient. On le bannissait hors de soi, simplement ; c’était innommable, au sens propre. L’instinct de meurtre qui avait rendu froid et implacable la veille, le temps d’un lancer fatal, son coeur habituellement si prompt à s’échauffer et à se fondre, renaquit à l’approche de ce gouffre et terrassa toute autre pensée. Lui qui n’aurait pas voulu écraser une guêpe en temps ordinaire, et l’aurait sauvée de son cocktail au bout de son couvert d’argent, se mit en demeure d’égorger son adversaire.

Il n’était pas si facile cependant d’esquiver les impacts d’un tel ennemi, et pratiquement impossible de l’approcher sans s’exposer. Le visage paré d’un masque de marbre, le regard si intense qu’il ne clignait plus des yeux, Ross bondissait et feintait autour de la brute comme un combattant d’arène autour d’un auroch furieux. Deux fois, il parvint en roulant à l’abri d’un coup titanesque à lui faire heurter une pièce de bois, mais ce fut la pièce de bois qui parut en souffrir le plus. Il sentit nettement, avec un plaisir cruel qui l’effara, qu’il parvenait à taillader un jarret au passage, mais cette piqûre d’insecte ne fit que renforcer la férocité de l’assaillant. D’autres officiers l’avaient rejoint, le combat s’organisant de lui-même sous forme hiérarchique, mais à eux tous, ils semblaient une bien piètre meute de chiens face à un ours capable de briser leurs échines sans effort. Ross résolut d’employer l’absence de méfiance de cet être absurde, et pensant avoir un angle imparable, jeta sa dague ; la brute l’empoigna au vol sans ciller, et la lui retourna presque négligemment. Au même instant, la toile tomba sur leur groupe et il fut aveuglé.

Tâtonnant à ses pieds, il ramassa vivement l’arme où se mêlaient leurs sangs, et tailla dans la voile pour remonter à la surface ; il entendait vaguement non loin de lui les grondements d’une bête qui fouillait à l’aveuglette pour trouver son chemin, et s’échappa juste à temps pour éviter à sa cheville d’être saisie, entraînée, et de disparaître probablement sous la vengeance hurlante de ce monstre des abysses. Son épaule, écorchée par le vol maladroit de la dague, le pinçait et gênait ses mouvements. Il avait une sainte horreur de ne pouvoir contrôler ses déplacements dans l’espace avec sa maîtrise habituelle ; cela le frustrait prodigieusement. Du moins était-ce une consolation de ne point porter les cheveux longs, sans quoi leur état au sortir de cette bataille aurait été le coup de grâce à son image de marque… Balayant d’un regard éperdu le pont autour de lui, il vit les malfrats, instantanément découragés à la vue du piège qui s’était refermé sur leur chef, sauter à nouveau dans leur embarcation sans demander la monnaie de leur pièce… mis à part un ou deux qui étaient restés sur le carreau.

Ross éprouva un choc nerveux en s’apercevant qu’une large flaque de sang s’étendait sous l’un de ces corps affaissés, et que lui-même, l’arme sanglante à la main, avait tous les aspects d’un meurtrier sanguinaire. Il tremblait des pieds à la tête, mais son équilibre, étrangement, semblait plus assuré qu’avant cet épisode bouleversant. Il se tourna dans un sursaut vers la montagne de toile qui se débattait toujours, ridiculement à présent, en s’efforçant visiblement d’empoigner le tissu et de le déchirer ; mais en vain. L’ours était pris dans les rets. La force des coups que l’on dut abattre sur son crâne pour l’étourdir bel et bien coûta la vie à quelques rames. Ross n’osait pas être rassuré. Il chercha Onésime du regard tant qu’il ne l’eut pas aperçu, et même une fois que ce fut le cas, il le chercha encore un instant, peinant à le reconnaître sous l’expression qu’il lui voyait. Encore sous le choc de la surprise, il mit un temps à comprendre qu’on s’adressait à lui, et à ramasser le cordage dont on avait besoin pour ligoter le monstre en attendant son réveil.

“Hé ! Vous n’allez pas tourner de oeil ?”
“Non, non.”

Son sang circulait bien trop vite pour cela. A vrai dire, il ne garantissait pas de pouvoir dormir cette nuit, si cet état se prolongeait. La dague lui tomba des mains et il accourut pour prêter main-forte à l’effort de ligotage, en tentant de faire abstraction des coups de feu qui éclataient du côté du bastingage, et des fuyards qui emporteraient peut-être quelques grammes de plomb avec eux. Ses doigts s’obstinaient à trembler, et ses nœuds n’étaient pas brillants ; on le poussa gentiment de côté pour achever la tâche sans son aide. Quelqu’un proposa de jeter le colosse par-dessus bord, tant qu’il était évanoui et bien lié, et de lui attacher une ancre pour faire bonne mesure. C’en était trop ; cette fois, Ross se couvrit le visage des deux mains et s’adossa à un mât pour reprendre contenance. Le vin n’aurait pas été de trop, mais il lui semblait se souvenir que la bouteille avait été brisée.

Un autre déclara que cette figure de rocher lui était connue, et que ça vaudrait une récompense au port... le banquier se cramponna à cette perspective de résolution civilisée, et tâcha de se représenter la scène. Du soleil, une eau claire, la gendarmerie venue réceptionner ce colis remuant, la foule amusée par le spectacle... Il avait le plus grand mal à mobiliser ces détails colorés dans sa mémoire, comme s'il ne les avait pas revus depuis bien trop longtemps.
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