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Spread your wings [Ross Brisendan]

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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 24 Mar 2017 - 16:34
Les créatures infernales retournèrent au cauchemar dont elles étaient venues, quoiqu'une poignée de matelots dont lui-même faisait partie, encore ivres de rage et de bataille, poursuivissent les fuyards de leurs clameurs. Ils ne tardèrent pas à se regrouper autour du géant vaincu, tous avides de vengeance, d'autant plus revanchards que le colosse avait blessé leurs camarades et leur fierté, humiliés par la force que la nature avait concentrée dans cette gigantesque masse de muscles animée d'ardeurs belliqueuses. Si l'équipage se disputait pour le châtiment de ce criminel, ils risquaient tous de plus grands ennuis, à savoir la dérive du bateau. Onésime s'approcha du capitaine et d'un signe discret vers la voilure manquante lui rappela les travaux qu'il faudrait effectuer et l'urgence actuelle: la navigation.

D'une voix tonnante, le chef ramena la discipline dans les rangs et distribua les ordres: "Affalez les voiles!" "Gabiers, cherchez la brigantine de secours!" "Jeannot, occupez-vous des blessés!" Tous s'exécutèrent, continuant pourtant de lancer des regards vers la silhouette saucissonnée, de crainte peut-être qu'elle ne pût s'éveiller et se défaire de ses liens.

Constatant l'état du banquier, le pupille réclama la bouteille d'eau de vie que le commandant de bord avait ramenée dans ses quartiers improvisés, emprunta quelques bandages et du tissu à Jeannot puis s'approcha de son compagnon, tiraillé entre ses contradictions. Il sentait poindre en lui de l'inquiétude et du remord tandis qu'il affichait aux yeux du monde une apparente maîtrise de la situation, une force de caractère taillée par le burin des épreuves de la vie, peu à même de sauvegarder son rôle de simple secrétaire.

Quoique les questions à leur égard furent augmentées de la part qu'ils avaient jouée chacun dans cette échauffourée, le travail à effectuer prenait le pas sur la curiosité que les braves marins eussent pu leur manifester.

"Tout va bien, le danger est écarté."
Il parlait d'une voix douce, se retenant de prendre cet être cher dans ses bras en maudissant la différence de statut empêchant cette spontanéité. Il se souvenait l'état dans lequel l'avait laissé sa première bataille: la terreur de la mort qui vous étreint, le soulagement d'être en vie, l'horreur d'avoir attaqué un semblable et tant d'autres émotions confusément mêlées.
"Vous avez été brave."
Il sourit, admiratif et fier. Lui-même avait préféré la ruse à l'audace: il n'aurait pu cependant recourir à ce stratagème si d'autres n'avaient bravé le cerbère rugissant pendant qu'il se livrait à son ascension. Ross n'était peut-être pas dans un état lui permettant d'accepter ces mots: plus tard, il en concevrait la justesse et la portée. Pour le présent, il semblait en état de choc, c'était donc à cet inconfort qu'il convenait de remédier. Onésime tendit la bouteille à son interlocuteur, désolé de ne pouvoir s'épancher plus dans un espace où pouvaient les surprendre d'indiscrets témoins.
"J'ai de quoi effectuer les premiers soins si vous êtes blessé. Nous devons faire vite: Jeannot aura également besoin du désinfectant de secours."

Le dignitaire répugnerait-il à se laisser soigner? Son pupille lui avait offert une bien curieuse figure dans la fièvre d'un combat où attaquants et défenseurs avaient finis parés des mêmes traits tordus par la férocité. Ross supporterait-il de voir toutes ses conceptions sombrer en un laps de temps si court? En deux jours, il avait découvert les sentiments naissants de son protégé, une partie de son passé, ses idéaux; s'il devait ajouter à cela un passé d'espionnage et de piraterie, rien ne garantissait qu'il resterait proche d'un garçon semblable à un nid d'aventures et d'emmerdes. N'avait-il pas déclaré que les romans d'aventure avaient sa préférence sans qu'il eût le courage de les vivre lui-même jusqu'au bout?

Ressentait-il donc de la peur à cette idée latente dont sa conscience refusait de s'emparer? Peur d'être rejeté en dévoilant peu à peu ses multiples facettes, peur de se découvrir incompatibles finalement? He quoi, après avoir partagé ensemble un combat en mer et une virée, il s'offrait à ces sourdes craintes, à ces angoisses stériles?! Non, il ne se le permettrait pas!

"Je pense que le capitaine vous sera reconnaissant de décider du sort de l'otage: l'équipage a du mal à se décider. Nous pourrons peut-être trouver un arrangement pour débarquer avant que la police n'arrive..."

Il ne ressentait pas une joie intense à l'idée de se faire connaître des forces de l'ordre, même en tant que chasseur de primes. La méfiance du commandant de bord à leur sujet ne leur permettrait peut-être pas d'esquiver la police sans une solide justification: il valait mieux se préparer aux interrogations du bonhomme dont l'intégrité entière ne se laisserait peut-être pas acheter. Ils avaient le temps d'élaborer un scénario d'ici leur retour sur terre: le brick avait considérablement réduit son allure, permettant aux gabiers de remplacer la voilure manquante. Ces travaux retarderaient d'autant leur arrivée à bon port.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 24 Mar 2017 - 18:42
Un exercice. Une chose à faire. N’importe quoi pour focaliser sa concentration et émerger des brumes visqueuses où son esprit s’engluait faiblement. La mission confiée par son pupille fut un soulagement visible, bien que le banquier dut répéter les derniers mots pour s’assurer d’avoir correctement interprété ce souhait :

« ...Débarquer avant que la police n’arrive. C’est compris. Je m’en occupe. Soignez donc l’autre blessé, j’attendrai de voir mon médecin de famille... »

Il n’avait rien, d’ailleurs. C’était une coupure. L’arme ne s’était même pas accrochée dans ses chairs ; elle était retombée à terre immédiatement. C’était bien la preuve que la plaie, à part lui pincer les nerfs et répandre un peu de sang, n’avait rien pu endommager. Sans être médecin, c’était l’idée qu’il s’en faisait ; cependant, il restait conscient que s’il avait vu la même tache sur le vêtement de son compagnon, la terre s’en fût arrêtée de tourner. Il lui passait donc sans peine cette inquiétude. Mais pour l’heure, c’était un non. D’ailleurs il préférait accomplir la mission sur laquelle il s’appuyait sans perdre une seconde, car chaque seconde était un risque de perte de contrôle. Il s’écarta donc avec un petit sourire qui se voulait rassurant, et s’accrocha au premier cordage venu, pour s’adresser aux marins.

« Vous aurez remarqué que mes aptitudes les plus brillantes ne tournent pas autour du combat en mer. »

Ah, il était bien aise de n’être point capitaine ! Sans le droit divin qui lui octroyait son rang, nul doute qu’il se serait cantonné avec joie aux statuts qui n’exigeaient pas le moindre déploiement d’autorité. Il aurait vendu des fleurs. L’idée de ne pouvoir faire naître à ses propres dépens un rire comme celui qu’il voyait en cet instant parmi la petite troupe lui aurait été insupportable.

« En revanche, je me considère comme moralement responsable de notre présence sur la trajectoire de cet individu. Je veillerai donc à ce qu’il soit conduit de notre soute à sa geôle sous bonne escorte. Dans ce but, je descendrai à terre le premier afin de prévenir en personne les officiers de gendarmerie ; vous n’aborderez au port qu’à mon signal, qui signifiera que tout est arrangé pour la petite réception. »

Ses pronoms témoignaient du peu de maîtrise qu’il avait encore sur son élocution : il ne disait pas « votre soute », quoi qu’il le pensât, mais « notre soute » ; quant à son « je », il signifiait naturellement lui et son secrétaire. Il indiquait d’un trait où le malfrat devait être conduit, quand et pour quel sort il en serait sorti, et tout cela avec un naturel affirmatif et presque paisible qui ne laissait aucun doute sur le fait que ce soit la solution à adopter. Ainsi, il pensait avoir fait le tour de la question. Ce petit discours était par contre le maximum de ce qu’il pouvait fournir d’effort dans l’état de nerfs où il se trouvait. Son sourire ne tenait plus qu’à un fil. Il se saisit donc de ce fil pour abréger comme il suit :

« Et au diable les formules grandiloquentes. Je suis bien aise d’avoir combattu parmi vous. Hourra pour les braves ! »

Il entendait surtout par là qu’il n’était pas fâché d’avoir eu à côté de lui un équipage réactif et déterminé, et d’être toujours sur ses deux jambes pour s’en féliciter ; mais un hourra général balaya les différentes interprétations de ses paroles, et l’on se congratula vivement pour cette grande victoire, pour la prime qui ne manquerait pas d’être octroyée, pour l’absence du moindre disparu parmi leur équipage… Quant aux morts du camp adverse, on les jeta sommairement à la mer avec pour tout viatique un lest noué dans leur vêtement. Ross était à peu près persuadé qu’ils étaient en effet bien morts, mais il se sentait parfaitement incapable d’aller vérifier. Il se mouvait comme un fantôme lui-même au travers du chaos laissé par l’affrontement, en se tenant soigneusement à distance du corps enchevêtré de toile qu’on traînait en direction de son cachot improvisé. Il ne se sentait pas brave du tout. Il aurait voulu que son rôle soit joué, qu’on tire le rideau et qu’on lui dise : repose-toi maintenant.

Le capitaine n’était pas mécontent de ramener à terre un si gros poisson, de son côté ; à quelques mots qu’il échangeait avec son second, Ross crut comprendre que de telles occasions de briller étaient rares, et que les nouvelles aventures causées par la présence de leurs passagers inattendus allaient leur donner une certaine réputation parmi leurs collègues. Les marins, quant à eux, entouraient Onésime ; ils semblaient avoir pleinement compris et admiré sa manœuvre durant la bataille ; sans être aussi lucide qu’eux sur ce point, Ross était certain que ces félicitations, plus brusques que chaleureuses de son point de vue, étaient du moins amplement méritées, et il était d’ailleurs reconnaissant à ces braves gens aux nerfs solides d’acclamer ainsi son ami à sa juste valeur, quand lui-même ne se sentait pas en état de mobiliser pour lui les ressources de son esprit, et les pointes de son éloquence.

« Et maintenant… Capitaine, lorsque vous aurez achevé la manœuvre de remis en route, ou quel que soit le nom que vous donnez à cela. C’est avec plaisir que je boirai encore quelques verres en votre compagnie. »

Il y avait dans cette conclusion de la prise de congé envers l’homme interpellé, et de la supplique envers Onésime. La cabine lui tendait les bras ; comme il s'était quelques moments caché les yeux plus tôt, il lui semblait que, s'il s'extrayait du spectacle de cette mer immense et opaque qui avait déjà tenté de les dévorer, elle cesserait de les menacer.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Sam 25 Mar 2017 - 23:59
Du faîte de la gloire, il sombra vers les cimes de la solitude; porté au pinacle par ses compères matelots, il fut emporté d'une simple oeillade vers l'alcôve carminée témoin de leurs premières tendresses pudibondes. Parmi les marins, il s'était senti héroïque, bercé d'une camaraderie spontanée et sincère; face au dignitaire, il éprouvait le sentiment de sa propre gaucherie. Ce qu'il avait lui-même opposé de résistance par le passé aux inquiétudes et aux soins de ce protecteur redouté, il le recevait à présent, dans un miroir d'autant plus dérangeant qu'il y devinait l'ombre troublée de son propre reflet.

Oubliés les forces de l'ordre, le capitaine et les manoeuvres; oublié le besoin d'inventer un scénario bien rôdé pour la famille Brisendan et ces messieurs de la police; oubliée sa réserve de la veille dans cette même cabine. L'adrénaline de leur récente action inondait encore son cerveau et secouait ses nerfs aussi bien qu'une main cavalière sur une croupe équine.

"Si vous dédaignez mes précautions thérapeutiques, permettez-moi tout du moins de vous offrir le réconfort de mes bras."

Eût-il été autre, il aurait imposé ses services, fait taire la pudeur adverse, balayé les résistances; le souvenir du refus objecté lui souffla de ravaler toute insistance irrévérencieuse, pour se mettre simplement à disposition.

Quel âge avait-il lors de sa prime bataille? 12 ans peut-être... Ses comparses, à coups d'accolades l'avaient félicité d'être toujours en vie, et il avait eu droit à sa première rasade, dans une ambiance virile où la consolation ordinaire revêtait une forme liquide, un goût de brûlure et la saveur de l'oubli. Sans les bras maternels de Victoria, qui sait quel cauchemar l'eût entraîné dès l'aube de son réveil vers la nausée macabre compagne des sanglants lendemains.

Et s'il refusait ses bras également? Si son tuteur rejetait désormais les facettes entrevues de ses incohérences? Pupille pétri de fierté et farouche homme des mers, violoncelliste sensible et jeune idéaliste aux accents révolutionnaires... Un tableau trop chargé noie les plus beaux détails sous les flots d'un chaos de couleurs discordantes, étourdit la vue, appesantit l'esprit: en un mot, il se digère fort mal, et le spectateur ressort indisposé, mécontent même d'avoir trouvé tant de désordre là où il espérait harmonie et beauté. Droit et solide, il percevait le doute et le chagrin effritant sa sereine bienveillance; sans attendre de réponse, il étreignit son compagnon, les yeux clos et l'odorat gorgé de ce parfum de sueur et de sang.

"Je suis heureux de vous trouver en vie."

Dans l'écoulement distordu des minutes enfumées de plomb, il n'avait pas même songé aux risques encourus par son protecteur. Concentré sur sa tâche, rapidité et efficacité avaient occupé tout l'espace de sa conscience: le trépas de son noble et hardi chevalier n'avait pas affleuré son esprit depuis les limbes où reposait cette sinistre perspective. Exprimer ces mots à voix haute lui rappelait ce bonheur, la chance que représentait cette simple présence à ses côtés. Les talents d'escrimeur du dignitaire étaient portés si hauts dans son estime qu'il n'avait pas même envisagé la défaite pour cet être admiré: pourquoi, dès lors, un tel soulagement et ce plaisir radieux à enserrer la silhouette meurtrie? Qu'importe, il profitait de l'instant, livré à la plénitude avant que ne survienne le rejet affolant l'inconscient de son âme.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Dim 26 Mar 2017 - 23:15
La porte s’était refermée. L’équipage s’escrimait dehors contre vents et marées, et contre la créature monstrueuse dont les kilos étaient à la hauteur de la hargne. Un bruit sourd fit vibrer les planchers : le corps titanesque venait d’être versé comme un tombereau de fumier dans la soute à marchandises. Ross s’autorisa à reprendre une longue inspiration. Il lui semblait n’avoir rien vu de plus beau que cette cabine paisible et close comme une boîte à musique, et le danseur virtuose qui venait de s’y immobiliser en face de lui, étrangement exalté encore de l’algarade et du succès, débordant d’une vie qui lui semblait inconnue. Ses bras s’ouvrirent, il reçut contre lui le choc d’un corps qui ne voulait que lui communiquer son énergie, et non plus l’en déposséder ; et il admit enfin dans sa chair et dans son âme que le combat était fini.

« Votre initiative nous a tous sauvés. Je ne pense pas devoir attribuer tant de réactivité et de sang-froid aux leçons de Darienne. Il faudra vraiment que vous me contiez vos aventures. »

Il s’efforçait de son mieux de ne plus manifester le moindre symptôme de son agitation précédente, sans se faire d’illusions sur le caractère flagrant de celle-ci ; mais c’était une forme de courtoisie que d’en épargner le spectacle à celui qui faisait tout pour l’en délivrer. Sa voix ne laissait plus transparaître qu’un sincère soulagement, mêlé d’une pointe de malice à l’idée de ces leçons de salon, bien ridicules soudain en regard de ce qu’ils avaient véritablement affronté. Ses mains, malgré lui, froissaient le tissu qui couvrait le dos de son compagnon, dans un accès possessif à la fois rétrospectif, la supplique à un être aimé de se maintenir en vie, et tout à fait pragmatique, le besoin de prolonger quelque peu cette embrassade qui lui faisait tant de bien.

Une idée cependant le tourmentait toujours, et dans un coin de son crâne encore échauffé par la bataille, le combat refusait de s’interrompre. Plus ils se dévoilaient l’un à l’autre et plus il était perplexe quant à l’intensité de ce sentiment – affection, désir de plaire, peur du rejet, attirance physique aussi peut-être – que lui vouait cet étrange compagnon de route. Il avait de plus en plus de raisons de supposer qu’Onésime n’était pas n’importe qui. Pas le simple apprenti qu’il avait cru prendre sous son aile et préparer à la confrontation avec les plus hautes sphères de la société. Il se sentait presque honteux d’avoir instauré un tel régime dans leur relation dès le départ, quoiqu’il l’ait fait dans les meilleures intentions et avec toute la bienveillance dont son coeur était capable.

Non, à présent sa place ne lui était plus claire du tout, et notamment la façon dont il mériterait la poursuite de ce qu’il y avait de tendre et d’attentionné entre eux. Il se recula donc à distance de bras, pour observer sérieusement la physionomie de son ami et, tandis qu’il y cherchait par réflexe les moindres traces de chocs reçus durant la bataille, il s’efforça de clarifier, autant pour lui-même que pour Onésime, ce sentiment qui le déstabilisait. Ses mains, qu’il avait laissées en contact avec la taille du jeune homme, donnait à leur échange l’aspect d’une danse immobile.

« Nous sommes deux coeurs entiers et épris d’aventure, de changement, de compagnie sincère, de compréhension. Il est naturel que nous éprouvions l’un pour l’autre une certaine attraction. Mais je n’aimerais pas que vous vous aperceviez un jour… eh bien, que je ne suis qu’un être très limité, tandis que vous êtes appelé par bien davantage. »

Sans développer ce point qui restait vague dans son esprit, il baissa cependant les yeux vers cette blessure sans importance qui l’élançait toujours à ses mouvements des bras, et ne manquait pas en cette seconde de se rappeler à son souvenir, si mal choisie fût-elle. Il n’était pas le grand vainqueur de cette bataille. Il n’était même pas un survivant potentiel dans le cas où une telle menace dût se reproduire et le prendre pour cible isolée. Il savait faire le peu qu’il savait faire, et ce à la perfection sans doute, mais à l’heure qu’il était, Onésime en avait fait le tour ; et hors de cela, il n’était rien ; tandis que lui, de son côté, devinait sans peine tout ce dont son ami était capable hors de cette boîte à musique où ils se cantonnaient jusqu’à la veille encore, et où le jeune pupille semblait fréquemment à l’étroit. Le contraste ne plaidait pas en la faveur du banquier. Il se souvenait d’une certaine autre occasion où ce qu’il appelait sa valeur, ses valeurs, était venu s’interposer comme les barreaux dorés de cette petite boîte impeccable entre lui et quelqu’un qui en débordait par tous les excès de sa nature. Il avait dû faire souffrir cette personne, la décevoir horriblement, et il ne se pensait pas capable de faire mieux une prochaine fois. Jamais cela ne devait se produire à nouveau ; s’engager dans cette voie en sachant où elle menait, et sans en prévenir l’autre, aurait été l’équivalent d’une trahison.

« Je ne vous réclame pas de signer un contrat ce soir, bien sûr. Ce soir ni jamais. Mais comprenez que je crains pour votre coeur à présent comme j’ai craint pour votre vie. Si je me dois de vous protéger de quelque chose, c’est avant tout des chagrins que je pourrais vous faire, fût-ce à mon insu, simplement en n’étant rien de plus que moi-même. »

Ces derniers mots avaient eu la candeur d’un aveu et la faiblesse d’un murmure ; ils lui étaient aussi durs à prononcer qu’ils pouvaient l’être à entendre, et cela ne le réjouissait pas davantage de les prononcer que de panser une plaie au risque d’atteindre le système nerveux. Il se soutenait en plongeant son regard aux éclats d’or dans celui de son compagnon, mais ce dernier effort acheva sa résistance et à son tour, fermant finalement les yeux, il lui offrit ce baiser qui les narguait depuis quelques instants de sa tentation. Il n’insista pas ; ce ne fut qu’un contact fugace, qui ne laissa pas même s’exprimer toute l’étendue de ce qu’il ressentait. Il ne voulait pas faire usage de charme pour mieux faire accepter l’étrangeté de ses paroles, ou en faire oublier la dimension dérangeante. Laisser choir le masque de l’assurance permanente, c’était une chose sérieuse, et un autre masque de cajolerie ne devait pas lui succéder si vite. Mais il pouvait bien s’excuser de la froideur de ses raisonnements, de cet aspect stratégique toujours présent en filigrane de ses décisions et de ses propositions, par une offrande de miel, si ténue soit-elle.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 27 Mar 2017 - 14:38
Une chaleureuse tristesse épandit à larges traits la couleur de ses regrets sur la toile déjà fort embrouillée de son âme. Il y avait de l'attirance et du rejet dans ces aveux, dont il reçut la traître estocade avec la même stupeur que ses lèvres accueillirent l'amer baiser. Une nouvelle forme d'injustice imposa à lui une loi absurde contre laquelle il ne pouvait lutter: celle d'un être peu enclin à quitter le confort d'un quotidien bien rôdé ou à défier la représentation qu'il se faisait de sa propre personnalité. Le rêve coulait entre ses doigts, agrippant en vain la silhouette au romantisme peu à peu évaporé tandis qu'ils délaissaient la parenthèse d'un songe pour retourner à la graphie laborieuse de leur morne existence.

Une caresse, lointaine, apposa sur la joue de ce tendre ami le témoignage de son affection mêlée de chagrin; sa prunelle voilée le contemplait depuis une rive éloignée où il lui semblait devoir rester à jamais distant du banquier, séparé par le fleuve en crue de leurs aspirations singulières.

"Nous fixons nous-même nos propres limites et barrières. Je sais combien il est dur cependant, une fois perçues, de briser ses chaînes: pour tout dire, je m'y débats encore."

Il soupira et s'extirpa de l'étreinte, regrettant aussitôt la chaleur de ces bras aimants dont le magnétisme opérait encore, et chut plus qu'il ne s'assit sur le lit au-dessus duquel tournoyaient de sombres pensées dont les ailes troublaient leur quiétude illusoire. Quand trouverait-il le repos? N'avait-il donc quitté la sanglante rixe que pour trébucher dans le charnier jonché de ses sentiments abattus?

"Vous me supposez quelque destin héroïque sans doute: inlassablement s'est dessiné le contour d'une lutte couronnée de détresse dans la trame de mes jours. Il y a peu, vous m'avez offert l'espoir d'un allié dans ce combat contre l'antique monolithe de l'iniquité sociale: j'ai cru que nous ferraillerions ensemble désormais, chacun armé de nos ressources particulières. Me serais-je moi-même mystifié?"

"Détrompez-moi, par pitié": telle était la supplique de ce regard, perdu à force d'errements dans les méandres du labyrinthe qu'était pour lui le coeur de son interlocuteur. Devait-il enterrer déjà son inclination vagissante dont il peinait à interpréter les pleurs lui perçant le sein? Quelle rage, quel chagrin seraient les siens à ensevelir ce dévouement nouvellement éclos! Il s'y était exposé en prêtant le flanc à la flèche amoureuse qu'accompagne toujours l'éternel cortège de blessures, mais pas maintenant, par les dieux! Il voulait également goûter à ce bonheur fugace entrevu chez les autres! Il était trop déraisonnable pour se prémunir contre une déception sentimentale: ayant tout juste ouvert la porte menant à de ferventes émotions, il n'était pas en capacité de détourner ses pas du chemin découvert, quand bien-même lui promettait-on d'y rencontrer l'impasse érigée par leur antagonisme irréconciliable.

Tel était pourtant le tableau: il était tenu en retrait par le dignitaire lui déniant même le droit de lui porter secours. Un nouveau mur dressé entre eux, cimenté de ce flot vermeil qu'il contemplait d'un oeil impuissant, un mur contre lequel il fit jaillir sa colère.

"Enfin, pourquoi refuser mes soins? Êtes-vous donc si peu de choses que vous méritiez de souffrir inutilement de cette blessure? Craignez-vous au contraire que j'aggrave votre mal? Jetez-moi hors de cette cabine alors, je refuse de vous voir supporter cette douleur sans rien faire. Expulsez-moi ou permettez-moi de vous aider."

Egoïsme! Il y a dans ce mot la racine de l'égo, qui chez Onésime lui réclamait la nécessité de se sentir utile, d'oeuvrer au bien-être d'un homme cher à ses pensées. Un dévouement véritable n'aurait-il pas fait taire ses encombrants soucis pour offrir simplement le réconfort d'une présence amicale? Il y avait sans doute quelque chose d'indigne à imposer une forme de chantage à un blessé: de là à conclure que le jeune de Malterre était un personnage immature et blâmable, il y avait un pas que beaucoup auraient tôt fait de franchir. M. Brisendan en ferait-il partie?
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 27 Mar 2017 - 15:58
Les reproches du jeune homme n’étaient que justice. Impossible de les écarter. Pourtant, Ross se sentait à présent plus à l’aise avec lui-même, pour avoir ainsi prévenu de cette éventuelle issue qui planerait à leur horizon comme une menace sourde, tant qu’ils ne seraient pas tous deux parfaitement avertis de leurs limites et de leurs objectifs mutuels. Toutefois, il ne pensait pas heurter autant les sentiments de son ami par cette affirmation, et ne put contenir un élan de contrition en le voyant ainsi abattu.

Certaines vérités, tout en étant très bonnes à dire, présentent un tranchant quelque peu douloureux ; d’ailleurs, la façon dont il était harangué ne faisait que lui rappeler la force et la sincérité de cette attraction mutuelle qui les emportait dans son tourbillon… plutôt pareils à deux pantins détachés de leurs fils, et entraînés dans la sauvage liberté de l’onde, qu’à ces automates dont il avait parlé tantôt. Il ne pouvait laisser une telle supplique se briser sur des falaises hostiles. Il ne pouvait se priver de cette compagnie. Ni l’un ni l’autre d’entre eux n’avait mérité une telle cruauté.

« Je vous demande humblement pardon. Ne me quittez pas, je vais me laisser soigner. »

Puisque les mots avaient causé le tort, il convenait que des actes les rachètent ; il prit sur lui en résignation inerte ce qu’il ne pouvait plus exiger d’énergie et de dynamisme, et entreprit de se défaire de son vêtement afin d’exposer sa plaie. Sans y songer, il s’était maintenu à distance et se gardait de s’avancer ; mais enfin, les tissus s’écartaient des chairs rougies et bien que ces gestes ne lui soient guère agréables, il éprouva une sorte de soulagement à ne plus sentir sa tenue s’appliquer à même la coupure, y causer de lancinants frottements et en déranger le sang qui s’efforçait de sécher. L’air libre avait cependant d’autres effets sur son épiderme ; une sorte de nervosité s’emparait graduellement de lui, et son regard s’était fait fuyant, ses gestes quelque peu mécaniques et saccadés, et son visage tourné de côté semblait adresser au sol la fin de sa déclaration, d’une voix empreinte d’embarras.

« Mon alliance ne sera sans doute pas à la hauteur de ce que vous vous figurez. Elle vous appartient, je vous le jure, mais que reste-t-il, si l’on me retranche ce que ma famille fait de moi ? Un homme qui n’est ni grand, ni brave, plus qu’aucun autre, vous le constaterez tôt ou tard. »


Il s’était, paradoxalement, replié sur lui-même au fur et à mesure qu’il se libérait de son carcan de tissu. A présent, ses bras croisés comme s’il avait souffert du froid, mais les joues échauffées sous son hâle comme s’il avait enduré une après-midi de grand soleil, il n’en menait pas large, et ne parvenait plus à maintenir la moindre contenance. Rien ne défigurait pourtant ce qu’il venait de dévoiler de son corps ; nulle marque de naissance aux contours démoniaques, nulle cicatrice disgracieuse ou tatouage honteux, aucune malformation particulière qui aurait pu faire crier à l’hérésie. Son malaise était aussi peu digne de son âge qu’il était flagrant et indompté.

Il aurait préféré porter n’importe quelle tenue – et quiconque le connaissait pouvait en témoigner : n’importe quelle tenue – plutôt que de s’exposer ainsi sans voile aucun, jusqu’à la ceinture. Sa musculature elle-même semblait le déranger, et disparaître dans cette posture de repli maladroit. Il respira brièvement, comme s’il ne parvenait pas à gonfler sa poitrine d’air, et vint s’asseoir sur le lit, comme pour dire à son ami : docteur, je suis à vous. Il serrait ses mains croisées entre ses genoux, et l’on aurait pu s’attendre à ce qu’il confesse quelque crime affreux d’un instant à l’autre. Sa blessure, à vrai dire, n’était pas placée de manière fort pratique. Cette posture la lui rendait pénible, mais il lui aurait paru surhumain de s’en redresser.

« Voici simplement l’une de ces faiblesses dont je regrette de vous imposer le spectacle. Je vous prierai de vous moquer bien franchement si vous en éprouvez l’envie ; le plus pénible serait que vous me ménagiez par-dessus le marché. »

Il tenta un sourire. Mais il sentait bien que ce sourire était si éloigné des habituelles expressions qui illuminaient son visage, que ce ne devait pas être un spectacle bien agréable pour qui était attaché à lui. La folie. Voilà bien une rumeur qu’il s’était amusé à laisser courir. Pourtant, il y avait eu quelques cas dans sa famille ; des anciens surtout, forgés en des temps où la discipline des Brisendan était bien plus acharnée qu’aujourd’hui, et dont le cerveau avait fini par céder sous ces chaînes parfois trop lourdes pour être indéfiniment portées. Il se souvenait d’un cas en particulier, qui l’avait frappé de terreur à plus d’un titre.

Son père lui-même se détachait chaque jour davantage du monde des êtres vivants et il n’y avait pas à douter qu’il ne pourrait, un jour, plus communiquer réellement avec eux. Et il se morigénait amèrement en son for intérieur d’avoir potentiellement transmis une telle hérédité – sans parler de la consanguinité bon chic bon genre qui régnait dans la famille de Miranda – à l’enfant qui lui naîtrait dans l’année.

Il ne pouvait donner davantage, ni autre chose, que ce qu’il était.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 27 Mar 2017 - 22:25
"Je ne vous demande ni d'être grand, ni d'être brave."

Morsure du tissu imbibé d'eau de vie contre la plaie qu'il tamponnait délicatement, tout en parlant d'une voix douce. Que lui demandait-il au juste? Le savait-il seulement lui-même? Comme ils peinaient tous deux à se mettre à nu! Quelle énigme que ce tableau offert d'un homme n'ayant guère à rougir d'une quelconque laideur, habitué de la compagnie des escrimeurs et honteux de son corps pourtant! D'où tirait-il une telle horreur d'exposer son anatomie aux regards étrangers?

La blessure sans gravité n'en était pas moins gênante, proche de l'articulation mais épargnant heureusement les tendons: la supporter sans plainte prouvait bien l'aversion du dignitaire à l'idée de s'exhiber. Ses sentiments n'échappaient pas à la règle par ailleurs: les paillettes jetées aux yeux de la foule dérobaient mieux qu'aucun prestidigitateur les secrets de cette âme recluse derrière les barreaux de l'antique prison familiale. Leur proximité sur ce lit, quoique dictée par la nécessité de recourir aux premiers secours, ne laissait pas d'établir l'empire d'un trouble ambigu sous le sein inexpérimenté du jeune homme: il se flattait en s'imaginant faire partie d'une rare poignée d'élus, à même de tisser une relation véritable avec cet être dont la mondaine assurance cachait si bien les doutes jaillissant de leur intimité.

"Je ne sais même pas ce que je vous demande. Il me faut vous l'avouer: je suis ignorant de ces choses, occupé que j'étais à rejeter tout ce qui s'apparentait de près ou de loin à un lien sentimental."

Aussi assurées que son propos était nébuleux, ses mains s'activaient à garroter la plaie à l'aide de bandages de fortune empruntés à Jeannot. Il était bien plus doux avec son compagnon qu'il ne l'avait été envers lui-même la nuit précédente. Enfin, le bandage fut achevé; n'ayant nul désir de prolonger le malaise de son "patient" mutilé, il lui présenta sa chemise et l'aida à se vêtir, couvrant d'un voile quelque peu tâché et abîmé la silhouette du banquier.

"Sachez cependant que ne m'intéressent ni votre famille, ni la gloire de votre nom: pouvez-vous concevoir mon attrait pour votre personne et vous seul?"

Les Brisendan avaient façonné cet être, encore largement placé sous leur influence, il ne pouvait le nier. L'être humain est une créature fascinante cependant: sortez-le d'un moule pour le placer dans un autre et il trouvera moyen de s'adapter. Lui-même avait déjà effectué quelques métamorphoses et entamait une nouvelle transformation sous la houlette de ce guide à présent. Ce qui l'intéressait, c'était la personnalité entrevue, loin de l'atmosphère compassée de la banque et des visages austères que se plaisaient à arborer la longue lignée dont son tuteur était issu.

Son apprentissage auprès du dignitaire serait pour lui l'occasion de se laisser modeler et d'affiner la nature de leur lien tout en découvrant les pensées méconnues de son guide. Il s'assit près de lui, étrangement intimidé d'avoir percé l'une des écailles de la carapace pudibonde, leurs épaules valides s'effleurant au gré des caprices de la houle. Que ce moment était apaisant suite aux tourments ayant agité son coeur et son esprit! Il aurait aimé le voir perdurer sans que leur retour ne mette fin à cette douce proximité...
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 27 Mar 2017 - 23:49
Dépouillé. Incapable. Pas de grands effets de manche pour défendre ses citadelles sentimentales. Pas de chiffres pharaoniques pour étourdir l'observateur. Nulle élégance pour prouver sa valeur, nul numéro d'adresse pour démontrer son esprit. Juste un être aussi coupable que tous les autres, une créature de chair et de sang livrée aux intempéries et aux chagrins. Il avait la responsabilité d'être davantage, et pourtant il ne l'était pas.

Son sourire éclatant s'était éteint comme une chandelle au vent marin et ses yeux brillants se voilaient sous ses paupières ; il attendait simplement que ce moment pénible passe, et ne parvenait à déguiser aucune des grimaces résultat des contacts apposés à sa blessure. Il aurait se composer un air brave, s'il avait disposé de ses boucliers habituels ; mais il les avait abdiqués, et il se montrait aussi sensible à la douleur qu'il l'était réellement.

Un seul réconfort : son ami veillait sur lui, et ne l'avait pas laissé seul. Cette fois, si maladroit qu'il soit, il n'avait pas réussi à le fâcher totalement. Sous son malaise à exposer son épiderme, et ses frissons de déplaisir à se laisser soigner, il ne pouvait se défendre d'une chaleur étrange qui occupait son coeur et s'y lovait comme une salamandre embrasée : il n'aurait pas voulu être aux mains du plus brillant praticien du royaume, et se priver de cette compagnie attentionnée. Combien cela avait valu la peine de s'exposer stupidement à un risque insensé, pour aboutir ici, aux bons soins de son aimable compagnon... Il s'en serait presque félicité, s'ils n'avaient partagé par instants des regards empreints d'une douleur empathique.

A son sens, Onésime lui demandait pourtant une chose ; comme il l'avait fait sur les quais du port en se révoltant contre sa résignation maladive et faussement enjouée, il lui demandait à chaque instant d'être heureux, d'aller au bout de ce qu'il croyait, et de s'affranchir de quiconque voudrait lui imposer autre chose.

Il lui demandait d'être jeune, et Ross se sentait si vieux en comparaison ! Parfois vieillard paralysé dans son fauteuil de traditions, parfois enfant incapable de s'arracher réellement aux jupes de sa mer, c'était un paradoxe mais il avait croisé bien des êtres en apparence fort raisonnables qui le vivaient au jour le jour. Il lui était arrivé autrefois de considérer que c'était la norme. Mais bien sûr, Onésime voulait le voir vivre autrement, et s'obstinait à considérer que son protecteur était fait pour cela, comme tout être doté de raison.

La restitution de sa chemise, si indigne soit-elle de l'image qu'il aurait aimé donner, lui délia la langue et lui rendit un peu de son maintien. Mais il se sentait épuisé, comme s'il venait de gravir une montagne et d'en franchir le sommet. Avait-il donc perdu tant de sang ? Que c'était donc ridicule...

Un caprice d'enfant, décidément, et de vieillard tout à la fois. Un esprit malade dans un corps blessé, et ces gestes si doux et précautionneux de son ami qui l'enveloppaient avec égards, lui rendaient un brin de sa dignité sans une seule fois railler ses réactions nerveuses. Etait-ce parce qu'il portait, quant à lui, de véritables stigmates à même sa peau ? En songeant aux marques bien réelles qui demeureraient à jamais un souvenir brûlant sur le corps de son ami, Ross avait doublement honte. Mais rien n'aurait pu surpasser le sentiment de gratitude, de rédemption qu'il éprouvait soudain.

"Je ne sais pas non plus ce que vous me demanderez... Mais je ne souhaite rien plus que vous l'accorder," lui promit Ross en s'appuyant quelque peu contre lui. "Nul n'a jamais pu se sustenter d'intentions, et hier encore vous auriez douté d'une simple promesse de ma part, mais je prie pour qu'en cet instant vous soyez assez généreux pour me croire. Je veux vous voir sourire, et que ce soit grâce à moi. Si j'ai ce pouvoir, j'en userai sans une hésitation."

Le capitaine devait les rejoindre. Il n'avait guère idée du temps qui s'était passé, que ce soit dans la cabine ou au-dehors, deux réalités qui lui paraissaient évoluer en parallèle sans se toucher. Mais pas maintenant. Il ne pouvait pas leur faire ça. Ou alors... Au fond, cela changerait-il vraiment quelque chose ? Sa tête s'inclina contre celle de son compagnon, et il demanda comme on confie un secret :

"Vous qui connaissez les gens de mer, j'aimerais savoir si selon vous, nous pourrions dévoiler la nature de nos liens, du moins à l'officier supérieur. Cela nous rendrait la vie plus facile. Ces gens semblent nous apprécier, ils se sont déjà faits au confort de mes dépenses..."

Au beau milieu de sa phrase, il s'interrompit, et son expression déjà presque assurée se brisa de nouveau en une grimace de gêne. Il naviguait mal ces eaux inconnues. Il lui semblait se heurter à des récifs de toutes parts : en effet, il n'était pas certain de ce qu'attendait son compagnon, et chaque écart du plan de route lui paraissait un danger de s'éloigner de ce but incertain.

"Pardon."

Sa faute n'était pas encore manifeste, certes, mais elle le serait devenue s'il avait poursuivi sur sa lancée. Il ferma les yeux et développa ses excuses en jouant machinalement avec le bord des draps, qu'il tordait entre ses doigts comme si ce pauvre morceau de tissu était coupable de tout :

"Voici que je réintroduis dans nos projets ce pouvoir qui n'est pas réellement le mien, qui dépend de ma conformation aux exigences d'une famille étrangère à nos sentiments. Je parle domination de ma caste sur une autre, et je parle chantage. Mais hors de cela... où est la terre ferme ? A qui se fier ?"

Ce n'était pas un jeu d'esprit, c'était une question honnête et franche, à quelqu'un qui, se disait-il soudain, avait davantage parcouru des différentes facettes de l'être humain. Quelqu'un qui saurait le guider en ces eaux où l'on se baignait nu et désarmé, comme il le guidait lui-même parmi les uniformes et les beaux atours de la cour, les feintes des duellistes guindés et les menaces des puissants.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 28 Mar 2017 - 11:54
Enfin ils quittaient la tempête agitée de leur incompréhension mutuelle et à l'horizon se profilait l'accalmie auréolée de soleil! Comme cette relation leur demandait de prudence et d'attention à tous deux, semblables à des explorateurs livrés à une jungle inconnue où leurs sagaies blessaient par moment la barrière végétale entravant leur chemin vers le coeur qu'ils souhaitaient atteindre. Se seraient-ils jamais révélés sans ces meurtrissures?

Suspendant son souffle un instant, immobile et vivant telle une branche invitant leur bonheur encore farouche et sauvage, il accueillit le contact de ce corps étranger contre le sien avec une joie inconnue. L'on pouvait donc être pétrifié de contentement, envahi d'une telle chaleur en restant figé, statue vibrant d'une essence animée malgré la froide inertie de ses membres! Un sourire involontaire se dessina sur ses lèvres, trahissant le plaisir qu'il éprouvait à cette compagnie.

Le capitaine! Il avait voulu l'oublier, mais ils devraient bien composer avec cette tierce personne. Il réfléchit un instant, puis se rangea à l'avis de la prudence, quoiqu'il eût largement préféré pouvoir prolonger ce moment.
"Les gens de mer restent des individus: certains vous trahiraient pour une bouchée de pain; d'autres accordent leur loyauté à la faveur des tempêtes bravées ensembles. C'est à force de côtoyer ce Monsieur que nous pourrons déterminer si nous lui accordons notre confiance. Que ferez-vous si votre mère achète son témoignage lorsqu'elle découvrira ce bateau? Je le déplore, mais nous devrons retourner à nos personnages."

En attendant, il entoura la taille de son compagnon d'un bras lui signifiant le désir qu'il avait d'éterniser la magie de ce moment. Il le sentait soudain fragile et perdu face à cet univers étranger, ainsi qu'un homme lancé à la dérive sur un frêle radeau. Son ami ne devait point être seul à risquer son confort dans cette alliance: il lui incombait de lui offrir le secours d'une embarcation plus sûre, de même qu'il se livrait aux bons soins des leçons de son tuteur lorsqu'il accostait les rives absurdes d'une société amatrice de beaux atours et de poison.

Une chose étrange se produisit alors. Le dignitaire se dépouillant de l'influence conférée par ses ancêtres se présenta à lui dénué de ses armes, chassant l'attrait de recourir à ce pouvoir familier. Il perçut alors une partie de la problématique de cet être qu'il prétendait couvrir d'affection et avait pourtant engagé sur une voie où il le retrouvait en partie à sa merci.

"Comme il doit vous coûter de courage d'abandonner l'empire que vous avez coutume d'exercer! Votre lignage vous a certes placé à la tête d'une puissance et vos aïeux vous ont transmis leurs savoirs: faîtes votre cependant cette autorité. Emparez-vous de cette place, non pas comme un simple rejeton: raflez votre position avec le dessein de vous libérer des entraves passées, avec l'objectif de servir vos nobles idéaux et d'exercer quelque influence sur le monde! Vous êtes brillant dans votre métier, je n'en doute pas un seul instant, et vous méritez par votre travail et votre talent cette position que vous occupez."

Sa voix chargée de ferveur transmettait toute son admiration, avant de se couvrir des accents du remord.

"C'est à moi de vous demander pardon: abdiquer demande plus de volonté et d'humilité que de gravir les échelons menant à votre trône chargé de chaînes. Dîtes-moi comment vous aider à vous libérer ou comment vous soulager, si je puis vous être utile pour vous délester de ce fardeau. J'aimerais être tel le génie de la lampe capable d'exaucer vos voeux, et vous offrir un soutien égal à celui que vous m'avez si généreusement donné."

Tous deux auraient bien besoin dans leur lutte aride de trouver des oasis de repos. S'ils devaient fuir par moment, il espérait que son compagnon accepterait de l'embarquer à nouveau à ses côtés. Oeuvrant au même projet quoique par des voies différentes, ils parviendraient peut-être en conjuguant leurs efforts à jeter les bases d'un nouvel ordre social plus juste et plus équitable. Un peu de temps! Il leur fallait juste un peu de temps pour terminer cette conversation avant que le commandant de bord ne les rejoigne dans ces quartiers qui furent siens auparavant.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 28 Mar 2017 - 18:59
Lui qui aimait tant les mots d’ordinaire, il ne les aimait plus. Leurs coquilles ne semblaient plus receler la poussière d’or qui le soulevait d’habitude et l’emportait sur les ailes du vent. Elles étaient pleines de plomb et empesaient sa réflexion, déjà engluée dans des sentiments contraires. Il s’en débarrassa avec plaisir, et laissa son compagnon, qui paraissait si disposé à l’en délester, assumer cette tâche ingrate. Dans un soupir d’honnête épuisement, il acquiesça pour témoigner qu’il comprenait les concepts avec lesquels il fallait maintenant jongler ; mais il se contenta d’abord, pour toute réplique, de se laisser glisser à la renverse et de s’étendre sur le lit.

Ramenant la tête de son ami contre son épaule en bon état, il plongea la main dans ses cheveux avec un infini soulagement, en fermant les yeux. Tant de tempêtes s’agitaient sous ce crâne qu’il en était parfois effrayé, parfois ébloui, et la plupart du temps fasciné. Il déposa sur le front pâle du jeune homme un baiser qui était à la fois un remerciement, une tentative d’apaisement, et une simple expression du débordement de sentiments moins élaborés, plus simples, naturels aurait-il pu dire, si ce n’avait pas été le départ d’une polémique teintée d’ironie avec quelques-unes des églises en place.

« Ce dont vous parlez aura lieu. Je ne sais pas combien de temps il me faudra. Mais un jour, je serai seul maître sur mes terres, et elles s’étendront sur tous ces royaumes – sans menacer ni supplanter le pouvoir régnant, au contraire ; en me gagnant sa protection et son respect. Alors, ces terres abstraites du moins seront le refuge dont nous rêvons, pour nous et pour tous ceux qui les partageront. »

Pour le reste, il n’avait pas idée de ses capacités à étendre cette mainmise invisible sur d’autres niveaux de la société, ou du nombre de générations qui serait nécessaire. Mais il ne l’excluait pas. Ce n’était pas un blasphème. C’était, au contraire, une ambition très saine et constructive, que devait applaudir son dieu dans ses nuages dorés. Et l’idée qu’Onésime ne le haïssait pas totalement, lui et sa manie de vouloir tout régler par l’argent et généralement d’y parvenir, lui était plus douce que toute autre musique. Il n’avait pu, en dépit de toutes leurs grandes exclamations et de toutes leurs tentatives pour se rejoindre, se rassurer vraiment sur ce point, jusqu’à cet instant de félicité et d’abandon.

« Quant à ce que vous nommez des entraves… Ma façon de réfléchir, ma nature, mes faiblesses, mes insuffisances, sont hélas des choses avec lesquelles nous devrons vivre. Délivrez-moi seulement du chagrin que cela me fait, et vous aurez tout changé pour moi. Mais uniquement si vous avez la preuve que ce chagrin n’est pas la dernière chose qui m’empêche de devenir un tyran. »

Pour cela, il n’en avait pas l’impression : de telles preuves ne sauraient être apportées si vite, en l’espace de ces quelques heures qui semblaient avoir adouci infiniment le caractère de son jeune ami, et rapproché leurs âmes plus près qu’il ne l’aurait imaginé.

Il n’avait jamais prêté l’une ou l’autre inclination à Onésime en se basant sur ce qu’il observait, ou entendait de lui, bien au fait de la faillibilité d’une telle technique parmi une caste dont la survie même se basait sur la dissimulation et les faux-semblants. Il s’était simplement dit que c’était un jeune esprit encore solitaire, ou secrètement épris de quelque lointaine histoire peut-être, et que tôt ou tard il se confierait, comme en ont besoin les jeunes gens ; qu’alors, il serait de son devoir de l’assister en cette voie où il estimait, pourtant, avoir bien peu à apprendre aux autres, étant donné les désastres que son coeur avait traversés au fil des années. Et qu’il demanderait certainement quelque audience particulière à Lilith, afin de lui confier ses inquiétudes sur le sujet comme ils auraient pu débattre d’affaires d’État ; qu’elle rirait, qu’il s’en retournerait le coeur plus léger, qu’Onésime le trouverait très étrange, et que le tout serait fort amusant…

Pourrait-il seulement admettre devant une personnalité souveraine qu’il accomplissait ainsi son rôle d’instructeur, en débauchant ce garçon encore malléable en direction d’un goût désapprouvé par de si sévères forces politiques ? Oui, certes ; il le pouvait. Il n’avait à craindre aucune représaille de la part de son impératrice bien-aimée, cela échappait à tous les doutes possibles. Avant ou après les présentations officielles ? Ah, elle n’aurait aucun doute de toute façon : elle le connaissait trop bien. En voyant briller dans ses yeux cette flamme qu’elle y avait déjà vue par le passé, elle saurait qu’il n’était plus seul. Elle poserait un regard interrogateur sur le jeune homme debout à ses côtés, sans doute occupé à la saluer ; et il ne pourrait s’empêcher de répondre, simplement en souriant, comme il souriait en ce moment.

« Tant que vous m’accepterez à vos côtés, je pourrai compter sur vous pour me rappeler où est mon véritable devoir, bien plus impartialement que quiconque dans mon entourage. Et dans son accomplissement, nous trouverons notre bonheur commun. N’est-ce pas ? »

La confiance était, aux yeux de sa mère, une fantaisie, un luxe, un gâchis, une sucrerie, un danger, une pantomime ridicule et un spectre sans consistance. Une petite voix qui était celle de Ross répondait à cela qu’elle était aussi, ne lui en déplaise, une des jambes de l’Empire. Comment un homme pouvait-il tenir debout sans cette force intérieure qui le reliait à toute la création ? Lui, en tout cas, ne le pouvait pas. Si c’était un danger, il s’y livrait dès à présent, aussi sincèrement qu’il l’avait toujours fait.
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