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Spread your wings [Ross Brisendan]

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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 29 Mar 2017 - 1:32
Oscillant au gré de la paisible rythmique imprimée par les vagues, il s'enivra de cette subtile odeur corporelle mêlée d'eau de vie dégagée par la silhouette qu'il enserrait d'une fervente étreinte. Il se troublait de ces caresses et de ce tendre baiser comme une jeune vierge rougissante s'émeut et cède avec volupté à l'approche d'un si plaisant danger.

"Ainsi soit-il: devenons les architectes de notre propre bonheur tout en construisant ce monde idéal que nous appelons de nos voeux."

Abandonné à l'instant, il laissa ses pensées dériver semblables à des nymphéas détachés de leur longue tige. Bâtir leur félicité ne commençait-il pas par l'édification de nouvelles identités, propices à couvrir les fugues ou les fantaisies dont ils se serviraient comme des bouffées d'oxygène dans ce monde étouffant où ils contenaient leurs sentiments?

"Nous sommes les rois de cette nuit; demandons donc à Shakespeare de couronner notre folie: vous serez Monseigneur Orsino, je serai Césario."
Redressé sur un coude, penchant sa jolie tête brune au-dessus de la silhouette de son compagnon abandonné au repos, contemplant d'un oeil où venait luire l'espièglerie d'une idée le visage aimé momentanément débarrassé de ses tourments, il poursuivit sur sa lancée.
"Ce pourraient être nos noms d'emprunt pour nos escapades, qu'en pensez-vous?"

Un noble personnage accompagné d'un page secrètement amoureux: il ne pensait pas les marins suffisamment avides de lectures pour saisir ce genre de références dramaturgiques. Son imagination s'envolait, lui remémorant le temps insouciant où il se plaisait avec Victoria à rejouer des scènes de théâtre, accoutré dans des déguisements ridicules. "Il faudra que vous me contiez vos aventures." En effet, il le faudrait. D'ici là, ils en inventeraient d'autres, attribuées à un passé commun.

"Comment est Monseigneur d'Orsino? Noble excentrique auquel l'on pardonne toutes ses originalités en raison de son caractère fort pieux, qui le place d'ailleurs au-dessus de tout soupçon quant à la présence continuelle de son secrétaire à ses côtés? Quant à Césario, ferons-nous de ce jeune homme un ancien aventurier qui par son goût des voyages aide son patron à dénicher de nouveaux trésors pour les dieux...?"

C'était un quatre-main qu'ils jouaient à présent, lancés dans l'écriture de deux protagonistes destinés à leur octroyer quelque liberté lorsque l'air viendrait à manquer dans l'atmosphère pesante de l'antique manoir. Le manoir! La famille Brisendan! Il ressentait soudain une furieuse envie de déménager à l'hôtel comme le lui avait proposé son tuteur en premier lieu... Il aurait été indigne cependant de délaisser son compagnon face à cette sinistre ambiance; il lui avait de surcroît proposé son concours dans l'établissement d'un bien-être leur faisant par trop défaut: une fuite aurait correspondu à un désavoeu.

Il mentirait à ces nobles dames et soutiendrait son complice, réservant à d'autres l'âpre breuvage de la trahison. Être proche de ses amis et plus proche de ses ennemis encore: ignorant où se trouvaient ceux qui pouvaient lui vouloir du mal, terrés dans leur retraite suite à l'assassinat du prince consort, il lui était loisible d'aider son allié dans sa quête. Moins ce dernier aurait les mains entravées, plus il pourrait lui porter secours en retour. Sa méfiance, d'un sournois murmure lui dépeignait la possibilité d'un volte-face inattendu, le laissant à la merci de ses seules ressources; il écarta cette perspective en contradiction avec ses émois personnels, se fiant à un coeur qui n'était peut-être pas plus déraisonnable en plaçant dans cette union un espoir de salut que son esprit glacé l'ayant condamné à une solitude incapable du moindre progrès.

Auraient-ils le temps de peaufiner les derniers détails préalablement à la visite du capitaine? Ce dernier mettrait fin à cette périlleuse intimité, partageant avec eux un bon verre de liqueur et clôturant leur voyage par une conversation bon enfant... A moins bien sûr qu'il ne préfère interroger leur prisonnier? Que se passait-il à présent derrière cette mince porte de bois menant vers un autre temps et un autre monde?
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 29 Mar 2017 - 12:05
Jouer, rêver, inventer ; la tête reposée sur un lit confortable, dans cette station couchée qui adoucit le roulis aux estomacs les plus sensibles, sa blessure oubliée après le pansement qui venait d’y être appliqué, et surtout, plus aucun nuage en vue dans leur relation si maladroitement commencée naguère ; il y avait dans ce confort inhabituel un peu de la magie où Ross puisait volontiers son amour de la vie en des temps plus reculés, des temps d’innocence qu’il croyait parfois perdus pour de bon. Non, il les voyait maintenant danser sous ses paupières closes, ces temps chers et ravissants, presque palpables. Ils s’évanouiraient à nouveau, bien sûr ; mais c’était bon de les savoir toujours vivants.

« Si je m’appelais d’Orsino, il va sans dire que je nommerais mon page Cesario, avec son autorisation. Mais ne négligeons pas mon lien avec la famille Brisendan. Je suis navré, mais nos marins en ont déjà conscience, il sera impossible de leur ôter ce détail de la tête. Cela dit, nous sommes si nombreux et portons tant de noms d’alliances, qu’un Orsino de plus ou de moins ne devrait choquer personne. »

En rouvrant les yeux, il demeura quelques secondes silencieux à la vision céleste qui penchait son visage au-dessus de lui, comme un dais de regards paisibles et attentifs, de cheveux dessinés à l’encre de Chine par une main délicate, de sourires et de voix patientes et douces, au point qu’il manqua d’en avoir les larmes aux yeux. Ce n’était que la fatigue passagère, songea-t-il en se reprenant, et il chassa d’un battement de cils cette menace étrange et risible, qui fut aussitôt oubliée. A son tour, pour manifester son énergie revenue, du moins sur un plan intellectuel, il se redressa sur un coude, et poursuivit avec l’expression amusée d’un conspirateur et d’un complice :

« Je vous ai naturellement pris à mon service pour compléter ma velléité d’accéder à ces autres mondes que vous possédez déjà en votre expérience. J’ai quelques difficultés à communiquer avec le peuple, dont je préfère cependant à la compagnie de mes pairs, et vous êtes ma fenêtre sur le monde, ce qui vous rend aussi indispensable à moi qu’un infirmier à un malade chronique. »

Amoureuse passion, de mirages pétris, non, tu n’as point d’égale en fantasmagorie.

Il y avait de l’autoportrait, du souhait et de la raillerie affectueuse dans ce développement ; autant l’interrompre et le laisser se broder de lui-même au fil des événements réels. Un véritable infirmier aurait plaisanté sur l’idée que la saignée avait fait du bien aux humeurs contrariées du banquier ; mais il y avait de la vérité dans cette folie, à savoir qu’un épuisement extrême avait détruit quelques portes et brisé quelques murailles qui empesantissaient d’ordinaire sa réflexion au lieu de la soutenir. En partie conscient de ce phénomène, il n’aspirait qu’à voir encore et toujours une même transcendance gagner son jeune ami, fût-ce dans la douleur passagère, car il ressentait entre eux une véritable communauté de barreaux et d’ailes dans ce domaine abstrait.

Leur mise au point prenait une tournure véritablement construite, quand un choc contre la porte le fit sursauter comme un voleur, rappelant soudain à son esprit un instant distrait à quel point leur posture, pour deux hommes de leur âge, pouvait paraître tactile et abandonnée. En se mordillant la lèvre d’un air coupable, il reprit une stature plus digne de son rang, réel et supposé, en se redisant dans son for intérieur les différents éléments de leur identité provisoire. Il serait donc Bastien d’Orsino, selon la fantaisie proposée, qu’il acceuillait avec plaisir comme tout cadeau issu des réflexions de son ami, et qu’il endossait comme un vêtement extravagant de plus.

L’entrebâillement de la porte livra passage à quelques gouttes d’eau de mer, ou peut-être de pluie, et dans la bourrasque parut le visage du maître des lieux ; son expression n’était pas des plus amènes, mais il y avait fort à parier que c’étaient plutôt les difficultés essuyées à l’extérieur qui composaient cette physionomie exempte de toute dissimulation. D’ailleurs, la vision de la cabine réaménagée par ses soins ramena un semblant de sourire au travers de sa mâchoire quelque peu crispée.

« Alors, il refuse de décrocher un mot, » lâcha-t-il en claquant la porte derrière lui pour s’arracher aux embruns, et secouer son chapeau humide. Ce n’était pas excessivement clair, mais il ne pouvait parler que de leur prisonnier. Ross ne se sentit pas très bien à l’idée que ce redoutable adversaire avait déjà repris conscience. Il y avait là du mort-vivant et de la force de la nature indestructible, et savoir cela à bord de leur navire lui donnait toute la dimension de la fragilité réelle d’une telle embarcation. Il imaginait sans peine, dans un demi-cauchemar, le colosse briser la coque d’un coup de pied et regagner la côte à la nage.

« Cesario, veuillez offrir un verre à ce pauvre capitaine auquel nous causons bien des tracas, » proposa-t-il, à demi pour conjurer cette inquiétude irrationnelle, à demi pour lancer le jeu dont ils étaient convenus. Il aurait largement préféré rester caché ici, avec le moins possible d’interactions avec ce monde menaçant qui entourait leur petite bulle de sérénité si difficilement atteinte ; et maintenant que le capitaine les avait rejoints, il aurait aimé l’y incorporer de la façon la plus naturelle et la moins dangereuse qu’ils pourraient trouver, afin qu’il leur parle de tout et n’importe quoi, plutôt que du monstre qui grondait dans la cale. Mais l’homme n’était pas forcément disposé à oublier ce gros détail si facilement.

« On vous posera sur l’embarcadère du cap avant de gagner le port, et comme vous aviez pensé, on vous laissera tout arranger. La bête ne sort pas de son trou avant que la gendarmerie ne soit à bord. Faudra bien ça… Et je leur souhaite bien du plaisir pour en apprendre davantage. »

De façon générale, Ross aimait bien cette dernière phrase. Il aurait simplement voulu qu’elle ne s’applique point à un monstre tapi sous leurs pieds.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 29 Mar 2017 - 15:16
Le dos droit, le visage sérieux, Césario s'inclina avec déférence devant ces deux gentlemen. Il délesta le capitaine de son vêtement trempé et de son chapeau, avec des égards de majordome lui présenta une chaise, servit les boissons et d'une prunelle furtive prit bonne mesure de la disposition d'esprit de chacun des protagonistes présents dans cette scène. Le charme du lieu diffusa sa magie, adoucissant la mine sombre du bonhomme, sensible à l'éclat cristallin de la carafe réverbérant de milles feux la danse enflammée des chandelles; la courtoisie de son noble passager fit le reste et le commandant se trouva bientôt détendu, un verre en main, riant de bon coeur à des anecdotes imaginaires que brodaient pour lui l'improbable duo.

Onésime dirigea leurs précédents voyages vers la ligue raclusienne, dépeignant des offrandes invraisemblables et des situations rocambolesques dignes d'un Tartarin de Tarascon: architecture orientale, des femmes aigries de sentir Monseigneur d'Orsino insensible à leurs oeillades car "voyez-vous, je peux bien vous le confier au risque de déplaire à ce noble voyageur: Monsieur est un Saint homme. Il vous dira que je blasphème, mais je vous assure que nul n'est plus assidu que lui à vouloir plaider la cause humaine auprès des dieux." Et par conséquent, le pauvre secrétaire s'employait à rechercher de nouveaux galants pour ces dames impressionnées par la fervente quête de Monseigneur; faute d'en trouver, il devait bien se résoudre à jouer ce rôle lui-même! Après avoir couru tout le jour aux 4 coins d'une ville étrangère, il se chargeait encore le soir venu d'écrire des poèmes et jouer la sérénade pour celles de ces soupirantes daignant se rabattre sur le mystérieux compagnon de voyage de l'illustre dévot. Quelle vie! Zythogale s'en étouffa presque de rire, et fit passer la blague grâce à une bonne rasade avinée.

Entraîné dans son récit par une griserie charmante, Onésime laissait volontiers la parole à ses deux comparses, le capitaine pour faire juste mesure grossissant les tempêtes traversées: les vents devenaient des typhons, les vagues des ras de marée, la mer s'ouvrait en deux sous des séismes lointains, et sans démériter, il dirigeait cet équipage constitué de braves avec la maîtrise d'un vieux loup de mer habitué à sillonner le pourtour du globe. Chacun s'entraînait dans des fables d'autant plus plaisantes par leur incohérence et ce caractère héroïque cher aux lecteurs des romans d'aventure. Césario y encourageait malicieusement le bonhomme d'ailleurs, usant de ses connaissances maritimes pour appuyer les dires du gaillard qui fut bientôt près de croire lui-même à sa bravoure méconnue.

Le jeune homme et le rude baroudeur, échauffés par l'atmosphère confinée de la cabine et par les effets de l'alcool finirent presque par se congratuler et se pleurer dans les bras en se donnant du "Césario!" et du "Capitaine Egnog": il paraissait qu'ils avaient bravé ensemble les mêmes ouragans et essuyé les mêmes intempéries de l'existence; Onésime finissait par y inclure son tuteur, et Monseigneur d'Orsino devenait le preux chevalier en quête du Graal, émérite sur la Terre comme les deux autres l'étaient en mer.

"Vous ai-je dit? Si Monseigneur avait rencontré notre prisonnier sur un sol bien ferme, il l'aurait rossé comme il se doit!" Le garçon en était d'ailleurs parfaitement convaincu: sa cervelle ne concevait même pas qu'un être aussi admirable que son allié pût céder sans coup férir à l'attaque d'une quelconque brute; un tel contretemps relevait de l'injustice divine et les dieux ne pouvaient pas outrager ainsi Monseigneur d'Orsino, à présent mêlé dans sa conscience avec la personnalité de l'être aimé par l'enchantement des liqueurs.

"J'y pense..." déclara soudain l'aimable navigateur, "Monseigneur d'Orsino pourrait requérir la faveur de Taren pour interroger notre prisonnier! Bien sûr, je ne voudrais rien imposer, mais comprenez... mes gars aimeraient comprendre la cause de l'attaque et... je ne veux pas insulter ces messieurs de la police, mais avec eux on connaît rarement le fin mot de l'histoire qui se retrouve à prendre la poussière dans un dossier classé."

Le pupille, tout à fait enthousiaste, applaudit cette idée, avec force "rien ne saurait résister à Monsieur! Pensez-vous qu'une collation soit nécessaire?" et autre babillage obséquieux. Restait à voir si le dignitaire se rangerait à l'avis de ces deux zouaves et quitterait cette atmosphère charmante pour confronter le cauchemar tapi sous leurs pieds.
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 29 Mar 2017 - 18:24
Il était bon de ne pas vivre seul, mais il était meilleur encore de pouvoir réellement compter sur quelqu’un. Ce plaisir évident à se grimer, à tromper son public et à lui faire passer un moment incroyable, ils le partageaient tous deux ; ils pouvaient aussi bien mener à deux cette barque que se relayer pour lui faire garder le cap, et en observant Onésime à la dérobée, tout en faisant mine de se perdre lui-même dans quelque couplet idéaliste sur le rôle des dieux en ce monde et la destinée humaine, face au capitaine quelque peu décontenancé mais très convaincu, Ross ne put que se réjouir de lui voir le regard si étincelant : le regard d’un escrimeur passionné qui maîtrise son terrain. C’était réellement une beauté supplémentaire.

Etrange, que plus tôt sur le pont il se soit senti tellement éloigné du dit escrimeur arborant pourtant la même expression de pure adrénaline, et qu’à présent il n’y voie plus qu’un parfait semblable ! Une passion en commun, c’était une immense différence : le paraître, cette arme à double tranchant qu’ils maniaient pour vivre, mais dont ils savaient aussi faire leur jouet, leur instrument de musique. Cela le rassurait pour l’avenir. Si pénibles soient leurs dîners en famille par exemple, l’évocation de cette aimable farce marine, et la notion qu’il s’agissait d’une variation sur le même écheveau pourraient toujours consoler un peu son jeune ami d’y être forcé.

Son rôle avait quelque chose de moins disert peut-être, de plus éthéré, qu’il n’y était habitué, mais il avait fréquenté suffisamment de tartuffes et de véritables mystiques échevelés pour savoir se couler dans leur peau pour les besoins d’une blague. Il ne manqua pas un battement de cil, pas un mouvement de la main. Dans le même temps, il veillait à ce que l’alcool circule ; à ce stade peu avancé de la soirée, son insensibilité personnelle lui offrait à cet égard un bouclier invisible dont il ne se gênait jamais pour jouer aux dépens d’autrui.

Il s’amusait grandement de constater à quel point grand nombre de cultes pouvaient aisément être détournés en prétexte pour consommer des substances plaisantes à l’organisme. Ainsi, presque tous les textes sacrés et autres rituels plus ou moins inventés qu’il cita permettaient, d’une manière plus ou moins détournée, de justifier leurs libations et d’en faire presque quelque chose de saint en soi. Lorsque le malfrat capturé revint sur le tapis, il s’était grandement revigoré pour sa part en pratiquant ces liquides sacrifices, et se sentait presque assez courageux pour croire aux sottises d’Onésime ; du moins savait-il parfaitement qu’il n’aurait pas hésité à passer à l’attaque.

Quant au résultat, il était presque prêt à déclarer que les dieux en décideraient, mais un reste de lucidité l’en empêcha : l’enchaînement logique eût été de conclure qu’il était de toute façon prêt à mourir pour les beaux yeux de son compagnon, qui n’était en principe que son secrétaire. Il se rappelait l’injonction à la prudence entendu plus tôt, dans des circonstances moins avinées, et s’y cramponnait de son mieux, mais peinait davantage au fil des minutes à considérer ce brave capitaine comme un quelconque danger. Ce n’était toutefois pas de lui qu’il convenait de se méfier, mais des ruses de sa mère, et de ce côté-là, le gouffre demeurait éternellement insondable.

« Naturellement, la Justice et la Vérité m’ont toujours gratifié de leurs bénédictions, et je vois dans cette capture la marque évidente de leur présence à bord. Cela ne coûte rien d’essayer. Et si ce misérable individu résiste à la menace même de représailles divines, alors ne prenons aucun risque : je ferai pratiquer un exorcisme de ce navire avant qu’il ne reprenne la mer. »

Ce que l’on gratifiait du nom un peu trop élaboré de « cause de l’attaque » n’était à son avis qu’un risible hasard, celui qui entrechoque deux bouteilles vides jetées sur l’océan ; mais jamais Bastien d’Orsino ne se serait contenté de si triviales conclusions ! Il se leva donc, entraînant dans son élan mystique la silhouette moins bien assurée de Ross Brisendan, et lui mit à la main un énième verre, que celui-ci leva presque sans tanguer.

« Taren, toi qui récompenses si bien celui qui te consacre tout, par des gratifications au-delà de ce que le vulgaire peut apprécier, accompagne nos pas et guide nos paroles : c’est ton œuvre que nous allons accomplir. »

Et sur ce, il se mit en route, non sans faire signe à ses deux camarades de bouteille d’en faire autant. Il ne se mit pas en peine de se composer la démarche d’un homme qui a déjà ingéré une bonne quantité de liqueur, car le déplacement au long du pont agité par la mer était amplement suffisant pour le mettre en difficulté. Dès que son visage fut à nouveau exposé aux rafales – pour le restant, il s’était enveloppé dans un manteau épais et sombre qui lui donnait presque les airs d’un juge – il sentit un remords l’assaillir : ne défiait-il pas plutôt les dieux, en abandonnant ce havre qu’ils lui avaient pour une fois octroyé, pour aller se livrer à une telle comédie en leur nom ? Certes, il avait bien envie d’accuser le charmant Cesario de blasphémer en le décorant de ce titre de saint homme, immérité entre tous.

Un spectacle qui l’encourageait plus insidieusement encore à rebrousser chemin, c’était celui de la trappe ouverte au beau milieu du pont, autour de laquelle les marins réunis brandissaient des harpons ou d’autres moyens de coercition, avec des visages qui disaient clairement : ne nous oblige pas à nous en servir… et à nous apercevoir que ces armes ne peuvent rien contre toi. Le second, prudemment penché au-dessus de la fosse d’où montaient des mugissements de Minotaure affamé, criait quelque chose de très impoli, mais de probablement mérité, ayant trait à des questions de bâtardise et de profession maternelle. En réponse à ce chaos cauchemardesque dont il fallait pourtant s’approcher, le digne seigneur d’Orsino se tint d’autant plus droit, et dispensa un regard d’autant plus illuminé :

« Veuillez faire reculer vos hommes ; si la foudre devait tomber pour punir ce mécréant de ses mensonges, j’aimerais autant qu’elle ne blesse aucun valeureux matelot. »

Nul n'aurait deviné, hormis peut-être l'intéressé, que sans la présence auprès de lui de ce page si prévenant et adepte de louanges, il se serait effondré comme un vulgaire château de cartes ; mais telle était la vérité, leurs corps ne se touchaient plus mais leur comédie elle-même les réunissait comme deux fibres de métal contrastées, qu'un forgeron des cieux aurait entremêlées pour les damasquiner.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Jeu 30 Mar 2017 - 0:36
Pique-nique, tempête et... naufrage?

Emporté dans leur folie commune ainsi qu'un fétu de paille livré à la hardiesse des flots, ils flirtaient avec l'outrage aux dieux en prétendant leur rendre hommage: la messe est dite, buvez donc camarades! A ces ripailles s'enchaînaient d'autres offices, ponctués d'anecdotes grivoises et d'étrangères illusoires formées de volutes indistinctes dansant dans leurs esprits enivrés avec la grâce féérique d'un rêve; le sien prenait de singuliers contours et derrière ces geishas aux yeux bridés et ces mystérieuses femmes des déserts flottait toujours l'ombre d'un homme à la peau sombre, fier comme un seigneur et polisson comme un enfant dont le regard s'éclairait d'une intelligente vivacité. Décrivant son attrait pour ces oniriques Shéhérazade, il réprimait parfois un peu tard une oeillade vers le dévot auquel il adressait son destin en offrande; fort heureusement, le capitaine était plus intéressé par leurs pieuses libations que par le jeu de ces sombres iris voletant vers la rose noire déployant les pétales de ses majestueux sermons.

La pluie ruisselant sur sa figure fut un réveil quelque peu brutal pour son esprit s'extirpant de leurs quartiers ouatés sans quitter tout à fait le songe cotonneux de leur fantasmagorie. La bête hirsute, furieuse de se découvrir en cage, ruait contre les parois de sa prison, couronnée d'un halo métallisé suspendu par les matelots peu rassurés par ses rugissement enragés. Une idée! Vite, une idée! La foudre divine! Voilà, merci Monseigneur d'Orsino!

Onésime demanda aux marins dotés des meilleurs talents vocaux de se rassembler autour de lui et requit le violon utilisé avant la bataille au nom de Taren et de la justice _celle qu'ils rendaient en son nom n'était sans doute pas la plus équitable. Il exposa son plan à ce choeur invraisemblable: chaque fois qu'il les y inviterait, ils chanteraient avec toute la majesté lugubre dont ils étaient capables: "Parle infidèle!", tous sur la même note, la première de la complainte du forban. Quant à lui, il était tout à fait capable de faire crisser un violon à défaut d'en jouer afin de torturer les oreilles du gibier digérant mal sa colère dans le ventre du vaisseau. Chef d'orchestre improvisé, il plaça les choristes autour de la fosse du lion en alternance avec les geôliers armés de leurs lances marines, tritons implacables opposant au colosse un mur de pointes entre ses vains assauts et la liberté convoitée.

Lancés à l'épreuve des éléments, le capitaine dirigeait le navire avec son second et la moitié des matelots, laissant la conduite de l'interrogatoire au duo improbable qu'il jugeait parfaitement capable de se tirer d'affaires suite aux exploits étalés devant son imagination enflammée de paysages exotiques. Césario accompagnait les sommations du mystérieux fanatique de grincements infernaux, les chantres tonnant d'une même voix étourdissante des "Parle, Infidèle!" qui semblaient clamés par un ensemble de revenants venus hanter leur nef de leurs clameurs sépulcrales. Tous unis dans un même délire mystique, les prunelles des gardiens étincelaient d'un éclat terrible et les marins consacrés à la navigation avaient eux-même le sentiment de défier la Cabale: leur tableau n'avait rien à envier à celui des inquisiteurs amethiens. Onésime, exalté par les sentences lourdes de menaces de son compagnon semblait possédé par quelque furie musicale: torturant l'instrument de l'archet, le regard flamboyant, il invoquait ces lugubres huées sous les nuées envahies du tumulte de leur mise en scène démentielle et parfaitement improbable dans le décor de ce navire marchand soumis aux caprices du vent et de l'onde prête à les engloutir, ruisselant au-dessus de leurs crânes livrés à la transe et dégoulinant le long des flancs de leur houleuse embarcation.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Jeu 30 Mar 2017 - 10:07
« Créature des bas-fonds ! Ta route sanglante arrive à son terme ! Rien ne saurait à présent te soustraire au châtiment, puisque les dieux t’ont jeté entre nos mains comme un requin dans le filet, et ont dispersé tes lâches complices ! Prosterne-toi devant la justice, ton victorieux adversaire ! Repens-toi, reconnais les méfaits qui t’ont conduits à cette geôle de ténèbres ! »

Ainsi parlait le terrible Orsino, campé au-dessus du vide grondant comme un prophète sur son peuple en colère, une main solidement accrochée au filin avoisinant dans le cas où une vague imprévue mettrait en danger son équilibre. Il était totalement lucide ; l’alcool ne lui avait offert aucun écran de confort à travers lequel considérer la scène ; et la bataille était trop loin, le capitaine trop efficace à mener sa barque, pour que l’adrénaline ne daigne venir jouer ce rôle.

Il ne pouvait s’empêcher de distinguer, dans les sursauts farouches de l’énergumène entravé, le fait que cet être monstrueux avait été jadis un petit garçon terrifié par l’orage, et les yeux énormes qui roulent sous ce ciel de métal.

Mais l’heure n’était pas à l’indulgence.
Les oripeaux de leur comédie n’étaient plus que des voiles transparents. Lorsqu’il regardait son intrépide Cesario, il ne voyait qu’une chose : la ferveur indomptable que lui vouait ce regard passionné, et cette confiance qu’il avait tant espérée, tant regretté de ne pas savoir obtenir, enfin offerte sans partage : des fleurs pour le brave.

« Vous y croyez, n’est-ce pas ? » demandait en silence chaque regard que Ross lui jetait, invisible des marins, peu perceptible du monstre au-dessous, qui d’ailleurs n’aurait pas su l’interpréter.

La métamorphose était complète. Si ce petit jeu mi-comique, mi-cruel, était leur répétition pour de plus grandes choses, leur lien du moins y était prêt. Cette perspective avait de quoi faire trembler et réchauffer le coeur d’un être imaginatif comme l’était Ross, pour qui les mugissements des vagues se chargeaient des échos de gradins enflammés par les débats, ou de collines parcourues de cavaleries aux pieds de tonnerre.
Il ne pouvait y croire seul, mais puisque son ami y croyait…

L’homme encore empêtré dans la voile en avait extrait un bras tout entier, et sa tête hideuse, révulsée d’une grimace qui rêvait déjà d’être une morsure ; il rampait comme un monstre marin arraché aux profondeurs, se saisissait des poutres environnantes comme s’il pouvait les arracher de leur socle et s’en faire des armes, et il n’avait encore répondu aux injonctions du juge improvisé que par des blasphèmes et des insultes. De toute évidence, sa propre perte morale était dans son esprit amplement consommée, et rien ne semblait devoir justifier qu’il se rende complice des conséquences physiques qui l’accompagneraient. Ce manège s’interrompit cependant lorsqu’il darda un regard de pure fureur vers les hauteurs, d’où lui pleuvaient ces attaques et ces reproches. Il aperçut Ross debout au bord de l’abîme, et ce dernier tint bon devant ce regard infernal, rendu plus terrible encore par la stupidité profonde qui l’animait ; le prisonnier, de son côté, resta pétrifié.

Il ne connaissait pas sa voix, mais il connaissait son visage.

Ce n’était pas un officiel, un simple prêcheur : c’était son crime revenant le saisir au collet et lui apporter la monnaie de sa pièce. Rien ne terrifie comme le monstre qu’on a soi-même créé. Le bandit se recroquevilla dans le cocon de toile qui gênait ses mouvements, sans quitter du regard cette physionomie sévère, éclairée par les lueurs pâles des lanternes, et en montrant les dents, sous un coup que Ross n’était pas conscient de lui infliger.

Conscient cependant d’avoir marqué un point au hasard, le prêcheur improvisé redoubla d’effets de manches, en faisant signe à l’orchestre lugubre d’appuyer son propos. Soudain, chaque mot semblait toucher juste ; pareil au monstre des contes enfantins subjugué à l’aube par le soleil levant, l’être fruste levait les paumes vers l’avalanche de sons et de concepts comme pour s’en protéger. Sa bouche s’ouvrit, et ce n’était pas pour montrer les dents. Ross leva la main pour interrompre le sinistre concert. Lui-même en avait les nerfs à fleur de peau.

« Comment tu m’as retrouvé ? » bredouilla le prisonnier. Si sa voix n’avait été si caverneuse, elle n’aurait pas couvert le rythme sourd des éléments et du navire. « Déjà, c’est pas moi. C’est Montgomery. Moi, j’ai juste emporté le captif, et je l’ai relâché juste après, comme on nous avait dit. »

Il s’imaginait évidemment que Ross était quelque figure connue de son passé houleux, et s’apprêtait à exercer sur lui une vengeance toute humaine ; par ailleurs, quelque chose dans la soudaineté de son apparition le surprenait assez pour lui donner l’impression d’un caractère surnaturel, sans doute une pensée qu’encourageait le cadre visuel et musical de ce tête à tête distant. Il s’agissait d’en profiter ; Ross se poserait des questions plus tard. Ce nom de Montgomery ne lui disait pas grand-chose en soi, mais il pouvait bien jouer le jeu.

« Croyais-tu que je te laisserais fuir ma colère ? Pas un de vous ne m’échappera. Montgomery est le prochain sur la liste. Tu es maudit, ton dieu t’a trahi ; il m’est apparu dans mon sommeil, et m’a dit que tu me révélerais la cachette de ce mécréant. »

Le cri d’angoisse qui monta de la figure du monstre, enfouie sous sa main libre et massive comme un pan de rocher, lui perça le coeur de sa sincère repentance ; il était enfin brisé. Ross ne se sentait qu’à moitié fier, et se tourna vers Onésime autant pour quêter son approbation que pour porter le coup de grâce à cette cérémonie hallucinée.

« Je veux juste rejoindre les mers du Nord ! Vous ne me reverrez pas de sitôt ! Je boucanerai les ennemis de l’Empire ! »
« Dis-moi ce que je veux savoir ! » hurla Ross dans une explosion de rage qui tenait principalement à son envie mordante d’en finir au plus vite.
« Il n’a pas quitté Ambrosia. Pieces-of-Eight le cache. C’est Montgomery qui a tué. Retournez le voir, il vous le dira. » La brute ramena sur sa tête le pan de voile déchiré, et s’effondra, pareille à un monceau de loques, à peine agité de frémissements.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Sam 1 Avr 2017 - 2:58
Joie cruelle des triomphateurs au spectacle du vaincu, maintenant recroquevillé dans sa honte et sa misère. Un instant plana, livré au doute et à la stupeur qu'enfantèrent les révélations du prisonnier: les matelots s'observaient et se demandaient si leurs passagers n'étaient pas véritablement à la poursuite de l'énergumène sous prétexte d'honorer les divinités. Il convenait d'agir, vite, avant que ne s'implante cette idée dans les esprits encore impressibles de l'équipage.

"Rendons grâce mes amis! Rendons grâce aux dieux qui ont placé sur notre route cet effroyable criminel! Sans leur concours, cet odieux personnage ferait route vers les mers du nord où il dépouillerait d'honnêtes navires marchands comme le vôtre!"
Il manquait quelque chose, la petite étincelle propre à animer cette magie.
"Rendons grâce au destin qui nous réunit: vous avez affronté ce démon, serviteur de la Cabale avec une audace peu commune! Thorgen nous aura dirigé vers vous pour accomplir cet exploit! Du vin pour les braves!"

De l'alcool et de l'action pour abrutir leurs pensées; d'ailleurs il flanqua dans les mains du marin concerné le violon emprunté. L'ombre du frêle jeune homme plana sur le tillac alors même que de douloureux soupçons étendaient l'obscurité de leur aile sur son âme. Il flancha un instant, une seule seconde de faiblesse durant laquelle il s'abandonna au supplice de cette méfiance si bien ancrée en lui; le fuyard avait reconnu son tuteur. Les aveux pleuvaient sur lui comme les larmes du ciel "comment tu m'as retrouvé?" "C'est Montgomery qui a tué"...

Etait-ce vraiment la compagnie des matelots que le banquier venait rechercher ce soir là près du port, armé de cette cravache à présent disparue? Mille possibilités se formaient dans les détours sinueux de son cerveau malade, malade de chagrin, malade de défiance, malade de vouloir s'accrocher à ce lambeau de confiance dont le tissage lui imposait un renoncement malaisé à ses réflexes suspicieux. Ce n'était pas tant le ridicule et fier bâtiment de bois qui tanguait sous ses pieds: les murs de son ardent personnage s'effondraient dans d'étouffantes colonnades de fumées, opprimant sa poitrine sous les décombres où gisait sa sotte assurance. Ross avait-il prévu le départ du bandit et affrété un vaisseau en conséquence? Quels ordres avait-il donné tandis que son pupille gisait dans son marasme fiévreux? Avait-il vraiment dormi dans cet hôtel où ne le rejoindrait jamais nulle Sandrina inconnue?

Il vacilla et se raccrocha à un cordage, le rythmique organe prêt à rompre sous la cadence infernale qu'imprimait à même ses chairs ces funestes visions. Que représentait Ross pour l'otage larmoyant en fond de cale? De quel meurtre avait-il à réparer l'outrage? Quel être pleurait-il, emporté par la mort? Pâle comme l'un des spectres chanteur venu hanter leur nef de ces lugubres déclamations, le poing crispé sur une corde ridiculement mince face au vent, mince comme le peu d'attrait le rattachant à l'existence amère dont il ne voulait plus avaler le sel, quitte à absorber celui des flots, Onésime contemplait le roulement inlassable des vagues infinies. Un éclair de folie vint luire dans ce regard perdu vers quelque sirène envoûtante tapie au fond des eaux...

"Tout va bien l'ami? Allons, venez boire avec nous, les gars se relayeront pour surveiller le prisonnier. C'était un rude gibier, mais il a fini par se rendre!" l'accosta gentiment Jeannot.

Non, je ne vais pas bien! aurait-il voulu hurler, déployant d'un cri la rage qu'il ressentait à s'être ainsi laissé duper. Cette hargne, il en fit un sourire, camouflant ses regrets et ses doutes sous le manteau du zélé Césario.

"Pardonnez-moi, je suis tout étourdi du hasard de cette capture et de l'offrande que nous ont accordée les dieux."

Miracle d'hypocrisie, il parvint à extirper du bois moisi de son coeur des accords vraisemblables; il tourna ses pas vers l'entrepont où les marins ayant rejoint leurs quartiers pavoisés de hamacs attendaient le sermon du Seigneur d'Orsino pour débuter leurs libations. Plus tard, toujours plus tard, il demanderait des explications, alors qu'il en voulait maintenant! Dîtes-moi tout de suite ce que vous fichiez sur ce port! Dîtes-moi que vous m'avez dupé comme un vulgaire gibier de potence et que ce n'est pas un mais deux brigands que vous ramenez d'un air triomphal à ces messieurs de la police! L'avait-il jamais inclus dans ses projets? "Je descendrai à terre le premier..." avait-il déclaré. Traître infâme!

"Vous aussi, vous pourriez me détruire d'un mot, savez-vous?" Mensonge! Qui irait croire aux fadaises débitées par la bouche d'un intrigant usurpant la place d'un fils auprès d'un vieillard malheureux? Qu'irait-il dire? Monsieur Brisendan m'a embrassé! Et la foule de ses juges rirait de cette bêtise, comme on rit aux illusions d'un comédien. Il avait placé sa survie et le bonheur mensonger d'un aïeul mystifié entre les mains d'un être dont il ne connaissait rien! Sombre crétin!

Tout cela ne collait pas avec ces accolades, ces étreintes, leurs disputes, et ce maudit baiser! Qu'il soit damné s'il avait à se repentir d'avoir offert ces lèvres à un félon! Qu'il soit damné quoiqu'il en soit pour s'être attendri aux malheurs d'un dignitaire enrubanné de soie! Triplement coupable envers ces hommes qui l'incluaient dans leurs festivités, il masquait la honte qu'il ressentait à se tenir parmi eux: il leur mentait sur son nom, occupait une position imméritée, et enfin se remémorait fort bien avoir attaqué régulièrement leurs compères marchand naviguant sur des océans lointains. Sa place était dans la cale, en compagnie de ce fauve, et Timan par l'un de ses serviteurs le punissait de son arrogance: comment osait-il échapper à un contrat conclu sous les auspices de cette divinité sans s'en être légalement délivré?

Redevenir esclave? Jamais! Que n'avait-il fui sur ce navire ennemi quand il en avait l'opportunité? Cruelle farce de l'existence dans laquelle il se tordait tel un misérable insecte sur une toile... Comédie odieuse! Comment supporterait-il d'affronter encore ces iris qu'il avait eu l'imprudence de croire pour lui aveuglés de bienveillance? Soutiendrait-il sans faillir l'éclat de ces prunelles étincelantes et splendides qu'il soupçonnait de dissimuler une sournoiserie si profonde? Dans une quête désespérée, il meurtrissait son sein, y cherchant le courage de ne pas faiblir devant la tentation que représentait le miel empoisonné dont son tuteur abreuvait aisément la coupe avide de son âme. Cette déficience, il la sentait prête à bondir, réclamant des éclaircissements, prompte à s'abrutir dans une nouvelle querelle dont les armes éloquentes enverraient croupir derrière quelque tendresse fortuite une suspicion d'ordinaire autrement plus tenace. Ne flanche pas bonhomme, se répétait-il vainement, tâchant par ce refrain de retenir son masque de valet tout en se gardant de trop bien servir les plans d'un être injustement suspecté.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Sam 1 Avr 2017 - 9:29
Ross ne s’était pas aperçu clairement du trouble qu’avaient jeté autour de lui les révélations du bandit, tout occupé par le trouble qu’elles avaient jeté en lui. Il se heurtait à un mur. Ce mur s’élevait dans son propre esprit, composé des débris de ceux qu’avaient tenté d’opposer son adversaire pour gêner leur joute, en vain. Il lui semblait distinguer une vague lueur dans les ténèbres, mais rien de précis ; rien de décisif. Et s’aventurer dans une direction incertaine aurait été, lui semblait-il, une sorte de crime en soi. Il était donc bloqué par excès de conscience.

Mais il s’agissait avant tout de raccompagner ces braves gens à leur fin de soirée, tels un troupeau quittant les alpages, afin que nul de ces esprits ne s’égare dans des directions qui l’auraient exposé à de sombres forces. D’ailleurs, un petit intermède fort distrayant lui venait à l’esprit à cet effet ; et sitôt les dieux amplement remerciés pour leur concours en pareille situation, il se livra à cet exercice qui lui servait, ordinairement, à tirer les cartes aux inconnus quant auxquels il ne disposait de nulle rumeur de base.

« Je vais vous montrer quelque chose. »

Il fit assembler les marins volontaires en arc de cercle autour de lui.

« J’ignore si quelques-uns d’entre vous ont des choses à se reprocher ; nous sommes tous faillibles, moi le premier, quoiqu’en dise mon secrétaire. Mais je puis deviner que vous, par exemple, vous êtes particulièrement gêné par la petite faute qui vous occupe. Question de femme ou question d’argent, toujours est-il que cela concerne un certain chiffre. Ah, vingt ? C’est bien l’âge de la demoiselle ? Je m’en doutais... »

La conversation se poursuivit sur ce mode, les braves marins trahissant sans peine, et sans même y songer, par de petites grimaces pensives, des regards détournés, des sourires involontaires, ce qui se passait dans leur esprit ; Ross savait formuler ses questions pour englober l’essentiel des expériences humaines dans quelques mots, et s’ouvrir des pistes, tout en préparant la formule par laquelle il retomberait sur ses pieds s’il s’avérait qu’il n’avait pas instantanément touché juste.

« ...Et voici comment j’ai amené cet être vil à confesser un crime dont je n’avais nulle idée, » conclut-il enfin en se relevant, peu mécontent de son petit effet lorsqu’on l’applaudit, non plus comme un prophète en marche, rôle qui le dérangeait horriblement aux entournures, mais comme le dernier des prestidigitateurs de foire. Il n’y avait d’ailleurs là rien d’extraordinaire ; simplement une fascination de toujours pour les visages des autres, adjointe à une rieuse tendance à employer ces observations pour se distraire, pour se prémunir de leurs maladresses, ou de leurs malveillances. Il aurait fort bien pu être taxé de manipulation, mais à vrai dire, il était rare qu’il s’en serve en ce sens, lorsqu’il n’y était pas forcé ; tout comme cette collection d’armes qui émaillait innocemment les murs de son bureau.

La tentation était forte de poursuivre la soirée comme elle avait commencé ; et il aurait fort bien pu abandonner la poursuite de l’interrogatoire aux forces concernées. Mais une sauvage curiosité lui mordait le coeur. Le capitaine l’avait dit : la gendarmerie avait cette vilaine tendance à ne plus donner aucune information sur un dossier en cours, pendant de trop longues périodes, pour parfois annoncer un jour que le fin mot de l’histoire ne serait jamais révélé. D’ailleurs, il effrayait tellement le monstre à présent, toute logique matérielle inversée comme par magie, qu’il lui semblait presque raisonnable d’en profiter.

Il n’aurait peut-être pas quitté le confort douillet et quelque peu romantique de la cabine, mais quant au pont balayé par un vent humide et perpétuellement penché sur la ligne d’horizon, cela ne lui inspirait aucune nostalgie particulière. Onésime quant à lui semblait acharné à glaner encore quelques bribes de cette vie de matelot qui lui agréait tant, et qui était son tuteur pour lui disputer cela ? Un amateur de compagnie marine à vrai dire, aussi il s’en garda bien. Il trouvait un étrange réconfort à ce qu’au moins l’un d’eux s’amusât tandis que l’autre travaillait, comme si leurs âmes entrelacées avaient le pouvoir de se communiquer ces sensations et d’en tirer quelque équilibre supérieur. Toujours est-il qu’il s’excusa finalement, se retira avec toute la dignité d’un terrien invétéré qui se déplace en haute mer, et au lieu de regagner la cabine comme les quelques « Bonne nuit, gouverneur ! » semblaient l’y inciter, il mit le cap sur la vaste trappe ouverte comme une gueule édentée.

Il fallait qu’il en sache, qu’il en extorque davantage, tant que c’était encore possible ; qu’ils puissent laisser ce cauchemar derrière eux, et dormir en paix.

Voyons, comment accédait-on aux profondeurs de cette fosse, sans s’y jeter ? Par quelque escalier sans doute. En furetant un peu, cherchant à s’imaginer la construction interne de cette architecture de chêne, il aboutit à un tel escalier, et le suivit précautionneusement. Peut-être grisé par son précédent succès, il avait confiance en son autorité pour maintenir, par la seule force de la pensée, son hideux adversaire dans sa geôle. La vérité était qu’à la moindre rupture du charme magique qui semblait le subjuguer, le colosse pourrait se frayer un chemin par ce petit escalier sans doute inconfortable pour lui, mais dénué de toutes grilles, et reprendre seul l’assaut du navire, ou se jeter à la mer afin d’échapper à son carcéral destin.

Ross arriva devant une porte scellée, et eut une dernière hésitation. Puis il posa la main sur le verrou, et songea à tout ce qu’il avait à défendre. Il y avait eu, en effet, un meurtre naguère. Simple effacement d’un personnel invisible, presque anonyme, englouti dans le tourbillon de l’Histoire qui secouait alors le royaume. Il ne pouvait pas prendre le risque que cela se répète. Il était peut-être dans l’erreur ; peut-être la crainte quasi religieuse que lui avait témoignée le colosse en apercevant son visage n’était-elle due qu’à une absurde coïncidence. Mais non, le risque était trop grand. Juste quelques mots, et il aurait du moins la certitude qu’ils parlaient bien de la même chose, ou au contraire, qu’il se laissait aller à tort aux glaciales étreintes de ce spectre du passé.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Sam 1 Avr 2017 - 16:56
M. Brisendan n'avait pas besoin de lui. L'aisance avec laquelle il bernait ces bonhommes témoignait de sa compréhension de l'âme humaine, toujours égale à elle-même malgré la diversité des uniformes arborés. Trop heureux de s'illusionner du contraire, sensible aux flagorneries de son tuteur, il avait voulu briller par sa liberté sauvage dans un flamboiement égal à celui d'une comète qui, une fois le feu consumé, se révèle n'être qu'une morne masse rocailleuse. Une étoile ne fait jamais que refléter l'éclat du soleil et le jeune homme malheureux se désolait en découvrant sa condition de simple satellite. Il ne tarderait pas à déceler qu'il était beaucoup moins que cela, et il en aurait le coeur brisé.

D'un traître reflet, le dignitaire lui avait fait miroiter sa grandeur et le pupille s'y était englouti ainsi qu'un Narcisse absorbé par sa trop haute opinion de lui-même, fuyant l'Echo éplorée d'un passé lui remémorant son manque de valeur. Sans que les matelots ne s'en étonnent, il suivit les pas du noble personnage qui l'entraînerait vers l'abîme, protégé d'un manteau de ténèbres dans les profondeurs du vaisseau. Qu'allait-il donc faire avec ce prisonnier? Poursuivre un interrogatoire dont il désirait soustraire les confidences aux oreilles de ses compagnons de mer? Il y avait donc là des vérités qu'il souhaitait dissimuler!

Oh, comme il tremblait, décelant dans cette conduite mystérieuse quelque secret infernal! Il avait confié sa survie à un homme peu pressé de répondre à ses aveux par une confiance égale, provoquant un accès de colère chez le jeune homme qui se sentait floué. Il ne violait pas l'intimité de son prétendu protecteur: armé de soupçons, il questionnait la fiabilité de cet allié apocryphe, deus ex machina d'un sort dont il n'avait que trop expérimenté l'insatiable tyrannie et les caprices cruels.

L'équipage les pensait réunis dans un dernier conciliabule précédant un repos bienvenue. Il n'en était rien. Se faufilant de canon en canon dans la batterie sise sous le pont, il s'arrêta en vue de cette porte ouverte sur un témoignage apte à les propulser vers la fin de leur relation naissante dont les langes serviraient de suaire. Pieds nus et le coeur battant, tapi dans l'obscurité que les sabords refermés contenaient dans le ventre du vaisseau, il attendait l'accouchement de cette monstrueuse révélation. Le ressac des vagues et les craquements de bois servaient de musique de fond à ces sinistres confidences dont l'ignorance lui aurait épargné bien des peines, tandis que sous eux les matelots laissaient résonner leur joie rebondissant contre les parois de l'entrepont. Quel contraste que ce jeune sein figé d'appréhension, prêt à avaler le nectar pernicieux échappé d'une bouche perfide, quand plus bas les braves festoyaient au nom de la victoire. Ils ignoraient ce soir qu'ils avaient terrassé non pas un mais deux êtres forgés de ténèbres, dont l'un s'était grisé de soleil pour mieux sombrer dans les abysses icariennes narguant son fragile bonheur éclos.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Sam 1 Avr 2017 - 19:42
La masse informe du pirate évoquait ces larges meubles anguleux, couverts de draps blancs que bleuit l’obscurité de la demeure fermée et vide, qui attendent l’inventaire de l’huissier après le décès d’un dernier héritier. Ross n’aurait pas osé s’en approcher pour tout l’or du monde, mais dès qu’il éleva la voix, le titan se réveilla et releva sa tête large aux mâchoires de bête, qu’il avait jusqu’alors recroquevillée contre son torse pour se tenir chaud. La présence de cet homme qui lui semblait frêle était absurde : il la comprenait comme une nouvelle affirmation de supériorité, si écrasante que son âme superstitieuse ne songea pas un instant à lutter. Ross était attentif aux moindres détails de cette expression redoutable, prêt à faire retraite s’il en avait le temps… Rien ne s’en voyait sur son propre masque ; voilà peut-être l’escrime en laquelle il était passé le plus maître, piques et bouclier, pas une faille, pas un coup porté en vain. Il avait eu deux excellents professeurs.

« Assieds-toi, l’homme, et regarde-moi en face. Je viens recueillir ta confession. Tu auras tout le temps du monde pour dormir après cela. »

Sa voix n’exprimait rien. Tout ce qui faisait de lui un être pensant et sensible était retranché dans les tréfonds de sa conscience, entièrement dissimulé. Il était une page blanche, sur laquelle le prisonnier hébété pouvait projeter ses moindres craintes.

« Je te l’ai dit, banquier, » gronda-t-il en obéissant cependant. Assis, il était si haut que Ross avait à peine à se pencher pour le regarder en face. « Qu’as-tu besoin de savoir encore ? D’autres crimes ? »

« Non, celui-là. »

Il y avait eu d’autres crimes, bien sûr, et la gendarmerie aurait sans doute voulu qu’il inspecte ce versant, mais il était là pour lui-même. Et les autres n’avaient sans doute aucun rapport avec celui qui le concernait directement. Il n’avait peut-être pas beaucoup de temps avant que l’on s’aperçoive de sa présence en ces lieux ; il s’agissait d’en tirer le plus d’avantages possibles.

« On devait braquer la banque, mais pas vraiment… Tout démolir, mais pas trop malmener le personnel. Ne tuer ni n'enlever aucun digne client. Etre payé pour ça, c'est quand même raide. Et Montgomery a reçu un paquet, avec des choses écrites dessus. J’ai demandé, il a dit que ça me regardait pas. Et après tout ça, le Dentiste a pris le paquet et il est descendu dans le quartier Nord pour s’en débarrasser chez quelqu’un qu’il connaît. Moi, je saurais pas vous dire. »

Il le vouvoyait instinctivement : le « monsieur le Juge » n’était pas loin. Ross n’y comprenait goutte, et insista presque avec douceur, comme on démêle les calembredaines embrouillées d’un enfant qui relate un cauchemar sans être vraiment réveillé.

« La banque… l’agence Wolter, voisine du casino d’Ambrosia, c’est bien ça ? Mais personne n’a été tué. »

Un rire caverneux monta de la poitrine énorme, et il se dit soudain qu’il avait été imprudent ; mais c’était que le bonhomme riait d’une plaisanterie faite jadis, au temps de sa liberté, et qu’il y reprenait les accents menaçants que cette liberté infusait dans sa conscience. Il ne les vivait pas réellement, c’était là un fantôme de rire. L’ombre de l’intimidateur forcené qu’il était depuis ses premiers contacts avec ses semblables, mouvante sous la surface, prête à la traverser s’il entrevoyait la moindre faiblesse chez son interlocuteur. Ross dansait sur la corde raide.

« Personne n’a été tué, et pourtant quelqu’un est mort. Vous savez très bien qui puisque vous venez me cueillir ici. Vous aimeriez bien me tuer, pas vrai ? Ça vous démange. Mais vous ne pouvez pas, vous êtes un type bien, vous… un type irréprochable. »

« Je ne crois pas qu’il soit sage de vous moquer d’une personne comme moi, » déclara simplement Ross du ton le plus paisible du monde. Le silence retomba immédiatement. La brute craignait un déchaînement soudain de colère magique. Il était presque chagrinant de ne point lui accorder ce petit spectacle. « Allons, j’exige que vous soyez parfaitement courtois à présent, et que vous vous exprimiez clairement. C’est votre dernière chance. »

Les yeux du colosse roulaient dans l’ombre vague. Il eut un haussement d’épaule de terrassier qui cède sous le poids du labeur. « Le petit blond aux poignets de fille, à l'accueil. Stevan… Yarmik ? »
« Armik. »
Ross l’avait coupé d’une voix blanche ; il ne pouvait pas maintenir sa façade plus longtemps, et pourtant il sentait qu’il était près de la vérité, proche à la toucher du doigt.
« Vous voyez que vous savez. Il est bien mort, oui ? En tout cas, on a été payés. Ma part est là. » Le sourire du hideux personnage s’élargit à travers sa face comme un coup de lame, et en effet, on aurait pu croire qu’il arborait à présent deux mâchoires d’acier ; mais à bien y regarder, c’était de l’or, chacune de ses dents terribles. Et il semblait défier les envieux de venir les lui soustraire, par n’importe quels moyens.

Il avait ressenti la faiblesse qui lui manquait pour reprendre le dessus. Là où certains hommes s’enivrent et s’éclairent du rayonnement de ceux qui les surpassent, d’autres se hissent vers les hauteurs troubles de leur choix en prenant pied sur ceux qui chutent.

« Qui vous a payés ? »
« C’est Pieces of Eight qui a fait la transaction, pas moi. Et puis… Je crois que vous le savez aussi, monsieur l’homme irréprochable, irréprochable à tout prix, oh, c’est vrai : quel que soit le prix, vous pouvez l’avancer, de toute façon. »

Il était temps de quitter la geôle improvisée, avant qu’elle ne se transforme en tombeau. Ross ne prit pas même le temps d’essayer un rétablissement de son contrôle pour quelques secondes. Ils étaient tous deux immobiles, mais dans leurs regards, le combat avait déjà repris. Il bondit en arrière, referma la porte à la volée, abattit la lourde barre qui en bloquerait l’issue, et par acquis de conscience, se jeta sur les attaches du canon le plus proche, le dénoua et le poussa contre cette porte qui lui semblait faire barrage à la mort elle-même, pour l’arrimer à la barre en jurant entre ses dents comme un charretier.

Il avait besoin d’effort. Il avait même besoin de la douleur de sa blessure qui revenait le pincer. Tout, sauf réfléchir à ce qu’il venait d’entendre. Le roulis le déséquilibra pour de bon, alors qu’il tirait sur le cordage pour assurer un nœud, et il se laissa tomber contre la cloison, la tête carillonnante de cette réflexion qui réclamait de tenir séance, et qu’il repoussait avec l’obstination d’un employé administratif mal luné.

Oui, peut-être pouvait-il rester là finalement, quelques temps, suspendu entre le monde des vivants et celui des morts, le monde des criminels et celui des gens irréprochables… entre l’ignorance et la compréhension de ces horreurs dont il reniait la responsabilité, et qui appelaient pourtant son nom.
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