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 :: Prologue final :: La salle des archives

Chanson de l'oiseleur [Astan]

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MessageSujet: Chanson de l'oiseleur [Astan] Mer 1 Mar 2017 - 2:36
Madame Brisendan embaumant d'un parfum de joie infantile s'enivrait des plaisirs que lui promettaient sa maternité prochaine. Tout naturellement, elle avait donc porté ses pas vers le célèbre zoo de la Verne. Madame était heureuse mais Madame était digne. Ses charmants bottillons évitaient donc la plèbe et les animaux communs pour préférer tout ce que le lieu comportait de faune exotique ou extravagante. Lion albinos, graciles oryx, panthères des neiges, ibis et aras chatoyants égayèrent ses yeux et divertirent l'ennui dans lequel la plongeait sa morne maisonnée.

Onésime recevant les soins cajoleurs de cette dame qui s'entraînait sur lui à son futur rôle de mère, avait cédé face à son insistance de l'accompagner contempler ces "fascinants animaux". Le tableau de cette nature en cage lui comprimait le coeur; d'un coup d'oeil il demandait pardon aux bêtes de les narguer derrière les barreaux tandis que de cette charmante bouche il amusait Madame de bons mots, lui offrait le bras ou prévenant lui proposait de s'asseoir lorsqu'il la sentait fatiguée.

Devisant sans avoir rien à se dire, les deux personnages furent soudain troublés dans ce manège par l'arrivée d'un protagoniste inattendu, venu admirer la volière. Même l'espace infini des cieux était ôté aux volatiles logeant ici...

"Oh! M. Chesterfield! souffla surprise Miranda, la femme du banquier.
"M. Chesterfield?" l'interrogea le damoiseau.
L'élégante lui désigna l'intéressé d'un regard peu amène, où se lisait une vieille rancoeur, rancoeur partagée d'ailleurs par son mari.
"Mon mari vous en aura peut-être parlé..." questionna-t-elle d'une voix distraite qui ne pouvait masquer les accents d'une réelle inquiétude.
"En effet, Madame."

Miranda pâlit, Onésime épia avec intérêt le curieux personnage. Leurs trajectoires de vie opposées, le ressentiment visible de son tuteur envers ce ministre déchu, tout était fait pour exciter la curiosité du garçon.

"Veuillez m'excuser, je viens de me souvenir d'un rendez-vous avec mon époux. Je suis confuse. Restez donc un peu pour profiter du zoo. Je rentrerai bien toute seule."
Le pupille ne se le fit pas dire deux fois, trop heureux de pouvoir aborder cet intrigant personnage, sans se douter de la scène que l'épouse jalouse comptait faire à son conjoint en rejoignant leur domicile.

Quoiqu'il eût été de son devoir d'abhorrer un ancien esclavagiste, il jugeait que celui-ci était déjà bien puni en endossant le rôle de ces êtres qu'il avait expédié vers un futur servile. Il était au contraire intrigué: l'ancien trafiquant de vies humaines éprouvait-il quelque remord? Quel point de vue portait-il désormais sur l'état de soumission qu'il monnayait auparavant?

Il hésita bien une seconde, puis s'avança vers l'ancien dignitaire sans s'embarrasser de précautions, intrépidité due à l'ignorance de son âge et des usages de la cour.
"M. Chesterfield? Permettez-moi de me présenter: Onésime de Malterre. Je suis le pupille de M. Brisendan qui m'a beaucoup parlé de vous..."
Le sourire engageant, la main tendue, le garçon attendait la réaction de son vis-à-vis, impatient de voir le déclic que produirait le nom prononcé. Le serviteur de son Altesse partageait-il la même amertume que son ancienne connaissance quant à leur passé?
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MessageSujet: Re: Chanson de l'oiseleur [Astan] Lun 13 Mar 2017 - 19:28
Il y avait un je ne sais quoi de poétique à voir un homme qui, faute d'avoir jamais éprouvé de véritable affection à l'égard de l'espèce humaine ; recherchait du moins la compagnie de certains animaux, à commencer par les oiseaux. Le regard du laquais suivait les mouvements des pies bavardes au fur et à mesure qu'elles virevoltaient d'un espace à l'autre de la cage. Plus loin, il lui semblait apercevoir quelque perroquet gris du Gabon. Ces deux espèces d'oiseaux étaient les seules qui, à sa connaissance, étaient capables de reconnaître leur propre reflet dans un miroir, avec les corbeaux naturellement. C'était un signe probant d'intelligence, et pourtant, cela ne les avait pas empêchés de se retrouver enfermés ici, derrière ces barreaux qui les privaient de leur liberté, et les réduisaient au rang de simple objet contemplatif, du moins pour les passants respectueux, qui ne s'amusaient pas à les solliciter de diverses manières, ou en leur jetant des choses comestibles ou non.

Astan se sentait plus proche de ces créatures qu'il ne saurait le dire. Certes, les noms d'oiseaux à son égard ne manquaient pas, et ce depuis qu'il était enfant ; mais plutôt que de le faire haïr ces volatiles, il en était devenu complice. L'analogie était d'autant plus flagrante, désormais qu'il était lui-même prisonnier de quelque cage dorée, dans laquelle il lui fallait plier l'échine, pour subsister. Il aurait dû savoir qu'à force de flirter avec le soleil, on finissait par se brûler les ailes.

Certains passants, qui l'avaient reconnu, s'arrêtaient autant pour le panorama que représentaient les cages des oiseaux, que pour le spectacle de cet homme, honni de tous, qui se permettait pourtant de venir errer et rêver dans quelque lieu public. Au reste, il n'avait plus rien de la fière allure qu'on lui connaissait autrefois. Ses vêtements sombres étaient rapiécés par endroits. Il avait le teint plus maladif que jamais, renforçant le contraste qu'il y avait entre sa peau blême et ses mèches de cheveux, d'un noir de jais. Il semblait bien pathétique en vérité. Et pourtant, un je ne sais quoi, dans sa posture, ou bien dans son expression, n'incitait guère à le prendre en pitié, et ce même lorsqu'on ignorait son passé. Peut-être son regard était-il trop vif et rusé pour cela. Peut-être son sourire, quoique courtois, était-il trop insalubre. Pour sa part, il ne semblait plus guère prêter attention à ceux qui avaient l'habitude de le dévisager.

Il était perdu dans ses propres songes, indifférent aux chants et aux cris des oiseaux eux-mêmes, lorsqu'une voix vint briser cette solitude. Sans sursauter, Astan se tourna vivement vers le jeune homme qui venait de parler. Si la plupart des informations qu'il venait de lui donner ne l'avaient guère interpellé, il y avait du moins un nom, qui n'aurait pu le laisser indifférent... Un nom surgi du passé, auquel il ignorait s'il devait assimiler un sentiment d'amour, ou de haine. Un des côtés du visage de Chesterfield fut parcouru d'une légère distorsion, fugace, tandis que le jeune homme lui confiait que Ross... ne tarissait pas de conversations, à son sujet. Un sentiment de révolte et de répugnance commençait à grouiller dans les boyaux de cet homme déchu qui, pourtant, tâcha de garder bonne contenance. Le jeune homme n'avait-il pas dit être le pupille de Ross ? Il n'était pas question de montrer la moindre spontanéité, et ce même s'il n'était de toute façon pas coutumier de cela. Il posa son regard, perplexe, sur la main que cet interlocuteur inattendu lui tendait. Il ne s'accorda finalement que quelques secondes pour évaluer Onésime du regard, avant de serrer sa main. Un sourire étira alors les lèvres d'Astan, démonstratif de toute la courtoisie et de toute la chaleur humaine dont il était capable. Pour autant, ce sourire ne semblait ni forcé, ni exagéré.

▬ Je n'aurais jamais cru être demeuré un sujet de conversation, pour monsieur Brisendan, répondit-il. Mon histoire a bien été à la mode, pendant un temps, mais je peine à imaginer Ross alimenter ce genre de commérages et de médisances. Bien au contraire, surtout si je me fie à la considération dont vous faites preuve. Vous n'y êtes pas obligé, jeune homme ; j'en ai perdu l'habitude.

Quel que fût le fond de la pensée d'Astan, il était hors de question, pour lui, de se dévoiler si tôt auprès d'un jeune homme qui aurait tout intérêt, par respect ou par crainte, à se confier à Ross. D'ailleurs, Onésime l'avait-il seulement trouvé par hasard ? Astan était prudent, c'était peu de le dire. Au reste, une exaltation certaine animait son regard. Malgré sa réluctance première, une part de lui était satisfaite de retrouver ce contact, certes tout à fait indirect, avec Ross... Pour tout dire, une part de lui espérait en faire bon usage.
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MessageSujet: Re: Chanson de l'oiseleur [Astan] Mar 14 Mar 2017 - 0:00
Est-il pire que de tomber au fond du gouffre après avoir côtoyé les sommets? Au châtiment de cet homme s'ajoutait la risée dont il était l'objet de la part de ses pairs, couvrant la crainte de se voir frappé d'un tel sort du voile inconscient de leurs moqueries; leurs rires ne frappaient pas tant la silhouette chétive: ils mordaient et tenaient en échec l'Infortune qui guette les hommes aveuglés par la félicité. Astan était pour eux un rappel de ce qu'ils risquaient s'il leur prenait l'audace d' hasarder leur bonheur pour une ambition démesurée.

Onésime vit ces sourires à peine masqués, ces cachoteries évidentes destinées à creuser la douve que la bonne société souhaitait établir entre son confort et la misère abattue sur un individu qui fit autrefois partie des leurs. En homme particulièrement sensible au sentiment d'injustice, il se sentit gagné par une compassion sincère pour cet être, certes responsable de sa punition, mais qui ne méritait pas d'être pointé du doigt ainsi qu'une bête de foire après toutes ces années.

"Qu'à cela ne tienne, il faudra vous y accoutumer à nouveau. J'emprunterai à un auteur plus habile que moi dans le maniement des mots cette phrase: S’il est au monde quelque chose de plus fâcheux que d’être quelqu’un dont on parle, c’est assurément d’être quelqu’un dont on ne parle pas."

Il se plaça à côté de lui, admirant les volatiles moins cruels que leur espèce bipède viciée jusqu'à la moelle, vissée à la terre comme des fourmis appartenant à quelque société démente. Leur plumage irisé se jouait des rayons du soleil, adoucis en cette heure acheminant ses aiguilles vers la fin de l'après-midi. Il sentait sur sa nuque les prunelles fouineuses des badauds, attendant de sa part une farce visant à humilier davantage un laquais qu'on irrite impunément, lové dans la conviction qu'un homme dénué de pouvoir l'est également de moyens et que sa revanche est peu de chose.

Pauvres fous! La hargne qui le consumait au souvenir des coups dont son maître zébrait son échine, la rage qu'il entretenait dans quelque secret foyer en mémoire des iniquités dont il fut victime prouvait mieux qu'aucun discours qu'un être conscient de l'oppression arbitraire s'acharnant sur lui nourrit des espoirs de vengeance bien plus tenaces que n'importe quel courtisan vaguement offensé.

"Regardez-les, gracieux, parés de belles couleurs, méconnaissables les uns des autres; sitôt partis, ils seront oubliés, semblables à un joli rêve futile emporté par la réalité. Leur existence est un divertissement. Là, vous apercevrez un corbeau boiteux qui frappera votre esprit avec la force saillante d'une pierre: vous oublierez les autres pour vous souvenir uniquement de celui-là, pugnace et besogneux, luttant pour sa survie plus difficilement que ses compatriotes: c'est lui que vous admirerez et craindrez, comme un symbole."

Un sourire énigmatique vint fleurir sur sa lèvre fine. Il comptait sur le discernement de son interlocuteur afin d'interpréter correctement ses propos. Il le savait intelligent, d'après le portrait que lui en avait dressé son tuteur, artiste à sa manière dans sa façon de brosser le tableau des personnalités dont il lui confiait l'étude. Astan Chesterfield était plus que son nom: dépossédé de son humanité aux yeux de ses pairs, il était une histoire vivante, un conte matérialisé avec lequel les bonne gens pouvaient épouvanter leurs enfants. Et lui-même qu'était-il sinon un corbeau boiteux déguisé en joli oiselet?

Son interlocuteur voyait en lui un lien vers son compagnon de naguère; qu'était-ce qu'un Onésime de Malterre? Rien, un pâle freluquet, pas même issu d'une famille régnante ou en charge d'un ministère. Qu'était-ce qu'un pupille? Un jeune sot, confié à un individu expérimenté chargé de lui déciller les yeux sur les réalités du monde. Le pupille de Monsieur Brisendan, c'était une passerelle vers un univers inaccessible et lointain, une fée capable de vous inviter dans un monde fermé et supposé merveilleux. Ironiquement, il méconnaissait encore largement le microcosme dont il était question; là où son tuteur était contraint de stationner devant quelque porte close, armé de questions incapables de fracasser la barrière les séparant des réponses attendues, le jeune homme avait le loisir d'enquêter et de faire lui-même la lumière sur un intrigant passé. Il ne s'en priverait pas.

Ross lui avait demandé sa confiance; ensemble, ils avaient mis le cap sur Estretac, accumulant au cours de leur escapade improvisée les devinettes accompagnant chaque information nouvelle débusquée avec la patience attentive d'un chasseur. Ils étaient revenus de ce voyage inattendus plus proches et plus incertains à la fois, ébranlés dans leurs rôles par les fissures apparues dans le plâtre de leur maquillage tristement comique.

Il y avait autre chose cependant: la disgrâce du laquais avait toujours retenti d'un écho particulier dans sa conscience, comme une part de ténèbres l'attirant en miroir vers un monde semblable au sien quoique doté d'une chronologie inversée. Là où M. Brisendan était lumineux, le noble déchu au passé étalé sur la place publique par les journaux charognards était ombrageux. Alléché par l'obscurité escortant toujours la lumière, il s'intéressait à l'âme véritable tapie derrière leurs costumes trompeurs. Il se jouait de l'abîme, narguait le gouffre dont il était issu, peut-être de manière inconsidérée, trop fier pour craindre ces profondeurs connues dont il s'était extirpé par la force des aléas saisis avec cette idée: grimper, toujours grimper, fuir ces abysses où l'on avait noyé son estime de lui-même et amoindri sa valeur.

Quelle était la valeur de ce M. Chesterfield, martelé dans la forge du tourment par un forgeron implacable sur l'enclume de la fatalité? Son âme remodelée aussi violemment était-elle celle d'un homme de bien, ou corrompu jusqu'à l'os sans espoir de retour n'avait-il pas conscience du mal qu'il avait semé dans ces existences trafiquées pour le compte des puissants? Patience, il finirait par le découvrir. Patience...
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MessageSujet: Re: Chanson de l'oiseleur [Astan] Dim 2 Avr 2017 - 13:44
Quand on ne comparait pas Astan à quelque oiseau de mauvais augure, c'était au rat. Les rats, après tout, avaient la réputation d'être sales, de pulluler dans quelque bouge, et de transmettre la peste. Astan était à des lieues de haïr cet animal comme l'opinion collective. Ces rongeurs faisaient partie des animaux les plus intelligents qui existaient, à l'instar du corbeau, et ils avaient un potentiel de survie, dont les gens n'avaient pas idée. Ils survivaient, et ce même s'il leur fallait dévorer l'un des leurs, pour cela. Pour autant, malgré les apparences, il étaient loin d'être cruels. Au final, si Astan était assimilé à un rat, de quelle étoffe étaient donc faits ces gens qui se disputaient sa charogne, allègrement ?

Sans se réjouir de son malheur, et sans s'y habituer ; Astan s'y accommodait. Se perdre dans la masse, non merci. Il aimait mieux encore se démarquer, quitte à être pointé du doigt, tel un martyr en place publique. Vous l'aurez compris, Astan n'avait besoin ni de pitié, ni de compassion. A moins de l'émouvoir suffisamment, on prenait fatalement le risque de se faire mordre, quand on venait le caresser ou le nourrir. Au reste, son apparence, comme son attitude, étaient à la fois misérables et attrayantes ; étrange paradoxe qui incitait les gens les plus humains à lui accorder le bénéfice du doute. Là était sa fourberie.

Le regard limpide de l'homme déchu observait le jeune Onésime, comme s'il s'était agi d'un miracle. Comment aurait-il pu seulement imaginer qu'il ferait, en ce jour, la rencontre d'un jeune homme qui lui voulait du bien (ou qui du moins, ne lui voulait pas de mal), et qui était, de surcroît, le pupille de Ross ? Une part de lui continuait à croire que cette rencontre n'avait rien de hasardeuse, mais il avait envie de se prêter au jeu.

▬ J'aurais bien du mal à vous contredire, surtout si vous me prenez par les sentiments en citant cet auteur, répondit-il avec courtoisie.

Onésime se détourna un instant de lui, pour observer les oiseaux. Avec la même attention, les prunelles d'Astan fixaient le damoiseau. Il avait plus l'âge d'être un jeune frère, qu'un héritier, et pourtant, il lui semblait que ce jeune homme entrait à peine dans la vie, dans le monde, alors que lui en avait été expulsé, de manière précoce. Le costume d'Onésime n'était pas ce qu'il se faisait de mieux, à Ambrosia, mais il laissait transparaître le bon goût et l'élégance de ce monsieur. Astan portait une veste, qui avait pu être respectable, à une époque, mais qui semblait plus rapiécée qu'autre chose, par endroits. Il fut saisi par ce contraste, étant pourtant loin de se douter qu'Onésime s'était extirpé d'une situation infernale, qui avait été provoquée par l'avidité de gens comme Chesterfield. Il observait le jeune homme, dont les pensées semblaient tourbillonner dans quelque rêverie, bien au-dessus de leurs préoccupations de mortels. Il ne fut pas insensible à cette image de toute beauté, surtout lorsque Onésime se mit à discourir. C'était une métaphore de toute cette société que Astan aurait volontiers vomie, et où, pourtant, le corbeau se démarquait. Il avait bien sûr plusieurs idées quant à l'identité de cet oiseau marginal.

C'était étrange à admettre, mais Astan ignorait presque quoi répondre, ou comment réagir. Sa carcasse chétive, un peu tordue, et son esprit qui l'était tout autant, étaient intimidés par la beauté, aussi vrai qu'ils l'enviaient. Il détourna les yeux un instant, accordant quelque contemplation au sol. Naturellement, Chesterfield avait compris la signification globale de cette entrée en matière. Peut-être Onésime se faisait-il une trop grande idée de ses talents d'orateur, à moins que la fausseté fût le maître-mot.

▬ Il fut un temps où Ross me récitait les alexandrins qu'il venait alors de produire, dit-il doucement, nostalgique, avant de relever les yeux vers son interlocuteur. Ainsi, vous maniez davantage la poésie en prose. Vous n'avez pas moins de talent que lui, au contraire.

Il se contenta de cette réponse, sans fioriture, mais enrobée de modestie, avant de s'asseoir, humblement, sur le banc voisin. Saisi par une quinte de toux, il se laissa un moment dominer par elle, en protégeant ses lèvres d'un mouchoir, qui ne rendait pas son attitude moins misérable.
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MessageSujet: Re: Chanson de l'oiseleur [Astan] Dim 2 Avr 2017 - 17:42
L'envié devint lui-même envieux, scrutant ces limbes obscures où reposaient les souvenirs chers à un esprit les couvant avec l'avarice maladive d'un Harpagon jaloux. Qui était-il pour venir fouiller dans ces réminiscences, indigne charognard à l'assaut d'un passé dont il remuait la vase pour mieux en extirper les vers. De vers alexandrins pour un malade gangréné de méfiance à la prosaïque jalousie. Attiré par un envoûtement invisible, il vint lui-même s'échouer près de cet être à l'obscur magnétisme sous les regards médusés des badauds lassés d'attendre la bouffonnerie qu'appelaient d'une muette expectative leurs espoirs cruels. Pendant un instant, il partagea l'aura particulière de cet homme, ressentit la stupeur, le mépris, le dégoût et les médisances mal déguisées perçus chez leurs semblables: sa jeune âme, envolée quelques minutes plus tôt, se débattit dans ce filet outrageusement lancé par la foule hécatonchire, pressentant le sombre destin apte à couronner son imprudente mascarade si lui-même était démasqué. Eloa et Lucifer assis côte à côte?

"Les hommes restent toujours des hommes" soupira-t-il, sa poitrine relâchant l'oppression fugace éprouvée un moment. "Ils oublient d'être sensibles tout en l'étant trop: c'est là l'ironie et le paradoxe de leur humanité qui ne s'affranchira jamais totalement d'une condition animale."

Des animaux armés de fouets, aveuglant dans leur quête de pouvoir un coeur désormais insensible à la beauté véritable. Valait-il mieux? Lui-même n'avait-il pas ressenti un plaisir odieux à retourner une cravache ferrée contre le maître d'armes de son tuteur, transformé pour les besoins de sa vengeance refoulée en une improbable Euphrosine? Tous semblables dans la fange, aussi laids et aussi beaux dans leur désespoir et leur misère. La sienne était à présent constituée de tourments, filés sur l'écheveau des révélations extorquées. De même qu'il avait suivi Ross vers l'abîme ouvert par l'otage capturé à bord du vaisseau, il décelait de nouveaux gouffres prêts à s'ouvrir sous les pas hasardés par un intérêt pénible, opposé à la sotte béatitude sans cesse repoussée.

"Merci du compliment. Je l'ignorais poète, et le pensais plus amateur de théâtre."

Un théâtre où ils avaient joué tous deux, improvisant une suite à l'oeuvre shakespearienne pour le plus grand plaisir des matelots, inconscients de leur propre rôle de figurant sur les planches d'un esprit abandonné à la réalité solitaire d'un monde mental, forgé de leurs perceptions personnelles, jamais totalement partagé par des voisins eux-mêmes prisonniers de leur individualité.

L'aiguillon mordant du doute poinçonna son sein, y gravant de nouveaux soupçons. Le banquier avait-il composé ces alexandrins pour Astan lui-même? Ce dernier n'était-il qu'un simple ami? Il connaissait le goût du dignitaire pour la gent masculine, sa facilité à charmer les messieurs par un humour et une éloquence volages; de là à se le figurer soupirant après un confident désintéressé, il y avait un fossé qu'il eût été téméraire d'enjamber aussi prestement.

"Sur ce point au moins vous pouvez être serein : je sais ce que c’est que de dire adieu." lui avait déclaré son tuteur. Son voisin avait-il fait partie de ces êtres abandonnés au souvenir et aux remords? Lui-même serait-il pareillement renié si sa traîtrise éclatait au grand jour? Sa prunelle engloutit le soleil, narguant d'un iris charbonneux l'astre rutilant, captif dans ce reflet cendré. L'oeil céleste voyait tout mais ne disait rien; il éclairait sans donner la clef de ses rais nébuleux et parait toute chose de la douce chaleur d'un songe éveillé où vacillaient un milliard de poussières dans un ballet de particules consumées, si vite dispersées par un plaisant zéphyr. Pourquoi s'être détourné d'un ami, l'avoir livré aux affres de la solitude, avoir lâché sa main dans cette chute vertigineuse? Non, M. Brisendan était un homme de bien, il n'aurait pas bassement contemplé la décadence d'un allié sans amoindrir la rudesse du choc final. Il se refusait à entrevoir pareille veulerie dans le caractère d'un être embelli sous l'idéal des sentiments coupablement conçus. Leur amitié s'était-elle résumée à une brillante façade? Comment pouvait-on laisser un être cher se déshonorer et se pervertir à ce point sans rien tenter pour...?

Qui était-il pour le juger après tout? Si un "ami" l'avait empêché de rejoindre l'équipage de Victoria, lui avait présenté d'honorables solutions pour racheter son affranchissement, il aurait envoyé promener ces stratégies laborieuses avec toute l'impulsivité propre à l'enfance. Certes, il avait les mains à jamais souillées de crimes, mais il était libre. Il est parfois des relations détricotées sous l'aiguille du hasard dansant sous les mains de choix malhabiles, sans que la laine effilochée ne puisse retenir l'implacable Pénélope de défaire l'ouvrage pour mieux employer ces fils à d'autres desseins.

M. Chesterfield était la clef d'une porte menant vers de sombres mystères que le jeune homme craignait d'entrouvrir tout en s'y dirigeant. Il en serait probablement puni, au mieux par de nouvelles alarmes, au pire par une métamorphose monstrueuse qu'achèveraient les chiens écumants de l'Infortune retournés contre l'indiscret Actéon.

"Me permettrez-vous de vous offrir un verre? Votre gorge semble vous gêner."

Voici une meilleure lecture, pour ceux qui ne connaissent pas Eloa:
 
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MessageSujet: Re: Chanson de l'oiseleur [Astan] Mer 31 Mai 2017 - 12:10
Astan n'était point coutumier de provoquer cette espèce de curiosité. En général, les regards le scrutaient comme l'un de ces animaux pris en cage, la compassion en moins. Il ignorait si le jeune homme laissait parler son caractère naturel, ou s'il était envoyé par Ross, directement ou indirectement... Parler d'Astan à un pupille envieux d'apprendre était une chose ; en faire un sujet tabou en était une autre. Il ignorait quelles étaient les intentions d'Onésime mais du moins lui rappelait-il ses jeunes années. L'attrait de l'inconnu, et de l'interdit par dessus-tout, était redoutable, plus par désir de gagner de l'expérience, que par esprit de contradiction. Il avait conscience du pouvoir qu'il pouvait potentiellement avoir sur ce jeune homme, au demeurant, il ne le sous-estimait pas. Il ne doutait pas que son esprit devait être plus cultivé que le sien, au vu de la façon qu'il avait de s'exprimer. Pour tout dire, Astan en perdait quelquefois son latin.

▬ Je crois que certains hommes assument leur condition animale. Ce sont les plus dangereux, dit-il simplement, son cynisme et son réalisme contrebalançant, une fois encore, avec les réflexions philosophiques de son interlocuteur.

Bien sûr, Astan avait une fois encore l'air de condamner ses juges et bourreaux. Cependant, lui-même n'était plus traité comme un homme, et avait ramassé cette arme qui l'avait battu, afin de se venger. Astan, dans son for intérieur, ne voyait aucun inconvénient au fait de laisser s'exprimer ses passions, même colériques, pour ne pas dire ses pulsions. L'homme était naturellement une bête ; la société essayait de trop brider leurs émois. Bien sûr, il ne niait pas qu'ils avaient un langage, une raison, qui les différenciaient de la plupart des animaux ; mais si cela les rendait supérieurs, ils l'auraient su depuis longtemps. A sa connaissance, l'animal le plus tueur au monde n'était pas le chihuahua. Il sourit, par convenance, lorsque Onésime le remercia pour le compliment.

▬ Ross est... parfois secret, vous savez, dit-il, sur un ton distrait et désinvolte, comme s'il n'avait pas conscience des répercussions qu'avaient ses sous-entendus.

Naturellement, ses mots précédents étaient déjà à double-tranchant. Il était difficile de savoir jusqu'où était allée sa relation avec Ross, lorsqu'ils étaient jeunes. Lui-même ne le savait pas parfaitement, aussi vrai qu'il ignorait qui s'était le plus moqué de l'autre, en définitive... Il chassa ces pensées de son esprit revanchard, de manière à ne point le trahir, et à rester neutre...

Il n'était pas sans se demander quelle était la relation entre Onésime et Ross. Il se doutait que le jeune homme était tout à fait le style de ce vieux brigand. Il aurait pu sous-entendre que « rien ne durait jamais avec Ross », mais cela aurait gravement manqué de subtilité. Il soupçonnait que l'esprit d'Onésime était suffisamment tourmenté, ainsi. Aussi resta-t-il silencieux. Il y avait des hommes qui, comme des phares armés contre la tempête, s'efforçaient d'éclairer les âmes en peine qui croisaient leur chemin. D'autres étaient davantage semblables à des trous noirs, dans lesquels il était aisé de chuter indéfiniment, dès qu'on avait eu le malheur de s'y pencher un peu trop, en avant. Le choix revenait à Onésime.

Pour l'heure, il fut apitoyé par la santé de son interlocuteur, et lui proposa un verre. Astan hocha bien naturellement la tête et le suivit, jusqu'à une extrémité du zoo, où les visiteurs étaient libres de se désaltérer. Astan s'assit, sans véritablement faire attention aux regards, parfois indignés, qui se tournaient vers lui, sans pour autant l'interpeller. L'humanité devrait aussi être saluée pour sa sincérité.

▬ Êtes-vous sûr de ce que vous faites ? demanda-t-il au jeune homme, en abattant un regard turquoise et ferme sur lui.
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MessageSujet: Re: Chanson de l'oiseleur [Astan] Jeu 1 Juin 2017 - 12:44
Etait-il sûr de lui? Inconscient et téméraire lui conviendraient mieux. Inconscient éternel dont les vagues échouaient sur les grèves de sa conscience bien des mystères; englué dans ces algues, il les retournait et cherchait sous l'amas verdâtre un peu de vérité, goéland aux ailes coupées réduit à triturer la misère. Sa prunelle charbonneuse rencontra l'azur de deux yeux lui ouvrant une échappatoire, auxquels il ne put s'empêcher de sourire.

"Pourquoi me donner une chance de vous mépriser? Mon dédain vous serait-il plus supportable?"

Si seulement il avait pu afficher un semblable dégoût: n'en découvrant point dans son propre coeur, il s'en effrayait, sentant croître quelque Méphistophélès personnel tapi dans la terre de son âme. Il se débarrassa du serveur, l'anonyme en uniforme constituant toujours le meilleur espion, qui repartit chargé de leur commande, sa curiosité insatisfaite remballée comme un plateau vide sous le bras en s'éloignant de leur improbable duo.

"Les hommes les plus dangereux disiez-vous tantôt... Je le crois. Pour un empire sécuritaire, l'humain n'est tolérable qu'en sa qualité de possédant, petit bourgeois ou humble ouvrier attaché à son gagne pain: on se fait des frayeurs, on se crée des frissons en lisant les récits de guerres lointaines, en songeant que parfois le meurtre surgit dans nos rues. Posséder une femme, un mari, un amour comme on dispose d'un palais ou d'une masure... pour oublier que l'on ne possède pas sa propre vie."

N'était-ce pas là l'une des formes du secret de Monsieur Brisendan, soumis à une mère dévorée par un démon de puissance? N'était-ce pas l'un des anciens secrets de M. Chesterfield: posséder des vies, les monnayer, vendre des corps en oubliant la psyché qui fait toute la beauté paradoxale de l'humanité? Psyché, Inconscient uni pour l'éternité à Eros, l'élan vital et créateur, finalement approuvé par Aphrodite: "On ne désire pas les choses parce qu'elles sont belles, mais c'est parce qu'on les désire qu'elles sont belles." disait Spinoza. Que désirait-il donc lui-même? Être libre... Le voulait-il vraiment, malgré la responsabilité qu'implique cette liberté?

"Pour ma part, je dis que cette chose est libre qui existe et agit par la seule nécessité de sa nature, et contrainte cette chose qui est déterminée par une autre à exister et à agir selon une modalité précise et déterminée." écrivait le philosophe de tantôt. Quelle était sa nécessité? L'abolitionnisme, probablement. Pour cela, il fallait en passer par le point de vue adverse, celui d'un esclavagiste. Qu'est-ce qui pousse un homme à contraindre d'autres hommes? A ces élaboration intellectuelles suppléait pourtant un sentiment confus, un besoin encore inexprimé de pardonner pour avancer. Oeuvrer à la libération de ses frères non par vengeance personnelle, mais par conviction politique. Il se heurta soudain à une contradiction: s'il exécutait la volonté des dieux, il devait se ranger dans les rangs des Spinozistes niant tout libre-arbitre. S'il exécutait la volonté des dieux, il devenait esclave de la nécessité créée pour lui, ce qui démontait tout son raisonnement. Sa quête paradoxale d'émancipation le menait donc vers une forme d'autodestruction programmée et de révolte envers les divinités: détruire pour s'approprier son existence.

Voilà que M. Chesterfield prenait sens: il jeta sur cette figure un regard surpris d'y voir son reflet. Il n'était attiré que par des êtres en apparence opposé: M. Brisendan et ses illustres chaînes, le ministre disgrâcié et sa remise en cause d'un système où il avait fini broyé, non sans écraser quelques âmes lui-même... Une fatigue le saisit soudain, un dégoût de lui-même, une vanité de l'existence: le pantin vacillait, détaché des fils illusoires qui l'avaient soutenu jusque lors. A quoi se rattacher? A qui? A rien ni personne. C'était là son défi: apprendre à marcher, après avoir dansé si longtemps sous les rais confortables des contingences extérieures, de celles qui nous font dire que la faute en revient à l'autre, au temps, aux circonstances, et nous échappent au monde, ce monde qui attire et effraye tout à la fois.
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MessageSujet: Re: Chanson de l'oiseleur [Astan]

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