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 :: Prologue final :: La salle des archives

I was alone [PV Stan Chesterfield]

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MessageSujet: I was alone [PV Stan Chesterfield] Mer 1 Mar 2017 - 20:22

Il allait encore parler de sa maîtresse, naturellement ! Quoi d’autre ? Ross aussi parlerait de la sienne, après tout – une femme imaginaire, comme ils le savaient parfaitement tout deux – mais il fallait bien divertir les serveurs, leur donner quelque chose à raconter ce soir en rentrant chez eux ! Il lui inventerait, avec une délectation un peu trop évidente, des bijoux et des parures, des goûts pour telle pâtisserie tendance ou telle chanson romantique, et cette femme prendrait corps peu à peu au gré de leur conversation. Ross promettrait en riant de la lui présenter. Ils parleraient des femmes, à mots couverts mais peu équivoques, comme en parlent deux gentlemen.

L’exaltation faisait battre le coeur du jeune héritier. Jouer le jeu d’homme du monde lui était encore un exercice inconnu et passionnant. Il n’y avait guère de temps qu’on le prenait véritablement au sérieux dans ce domaine. Il faisait des dépenses effrénées – il était fier de pouvoir dire que sans lui, certaines salles de spectacles, certains restaurants feraient faillite. Rien dans cette expression de son pouvoir ne lui semblait indécent. C’était ainsi que marchait le monde, n’est-ce pas ? Comme par hasard, on donnait sa pièce préférée à l’opéra, et les tableaux accrochés aux murs de ses établissements favoris commençaient à refléter ses goûts ; et il n’en concevait aucune gêne particulière. Lui, de son côté, couvrait de pourboires pharaoniques certains serveurs plutôt que d’autres, et parfois remarquait une tendance à les engager tous sur ce même modèle. C’était un jeu. Il jouait volontiers.

Il avait pris son jeu de cartes fétiche avec lui – quant à jouer dans cette appréciation du terme, ce n’était pas dans ses habitudes. L’interdiction familiale de compromettre la fortune commune par des jeux d’argent, ou autres investissements déraisonnables, pesait sur sa nuque comme un regard d’acier, où qu’il aille et quoi qu’il fasse. Il entendait encore la voix de son père marteler : nous sommes une jambe de l’Empire. Il l’imitait volontiers, en se moquant – jamais en compagnie susceptible de le lui répéter, cela dit. On lui assurait parfois, pour le complimenter sans doute, qu’il lui ressemblait. Ce n’était pas exactement l’ambition qu’il avait, et il se voyait plutôt vieillir comme un de ces merveilleux virtuoses de l’opéra, qui à soixante ans passés exhibaient encore une longue chevelure romantique virevoltante au gré de leur musique.

Cependant, il se laissait religieusement couper les cheveux tous les mois. Comme pour contourner ce commandement en particulier, il les teignait de couleurs vives. Ce jour-là, c’était le bleu. Il portait les cheveux bleus, le veston d’un pourpre violacé des plus tapageurs, une montre à gousset flambant neuve qu’il ne regardait jamais, et il se trouvait infiniment agréable à regarder. Chaque vitre devant laquelle il passait recevait un sourire d’appréciation innocente. Il lui arrivait aussi d’accorder une aumône extravagante à quelque mendiant sur le bord de la route ; il s’en excusait aussitôt. « C’est pour son petit chien. - Je lui trouve des airs honnêtes. - Elle me rappelle une cuisinière que ma tante avait. »

On eût dit qu’il cherchait à se distraire lui-même de vivre. Du reste, on pouvait diffiicilement le considérer sans sourire, et éprouver l’envie de rivaliser avec ses mots d’esprit. C’était le courtisan par excellence, « toujours en train de danser, car j’entends toujours la musique dans ma tête, » plaisantait-il en exécutant une petite volte sur lui-même. S’il avait été un animal, ç’aurait été l’un de ces oiseaux de cirque qui s’envolent, dans un feu d’artifice de couleurs éclatantes, hors de la veste des magiciens. Il plaidait pour remplacer l’austère devise antique de sa famille par « Jamais assez ».

Si on lui avait posé la question, il aurait affirmé sincèrement qu’il nageait dans un bonheur parfait. Puis il se serait repris, ajoutant avec un peu moins de sincérité ce qu’on attendait de lui : « Moins qu’avec une épouse à mes côtés, naturellement. » En attendant, il était fort satisfait de décrire sa maîtresse, qu’il imaginait aujourd’hui ancienne danseuse de ballet, vénéneuse décadente un rien mûre et occultiste, éminente amatrice de perles de toutes les teintes, et bien sûr, cachée aux regards dans une suite de luxe d’un hôtel dont il tairait le nom. Il l’appellerait… il ne savait pas encore. Cela commencerait par un S. Et il aimait par-dessus tout… voyons… regarder le soleil se coucher sur la mer, en l’enlaçant, tandis qu’elle lui récitait des poèmes de son pays – sur ce point aussi, il resterait discret. Elle en écrivait elle-même, naturellement.

A son âge et dans son esprit, tout cela, l’implicite allusion à la nudité alanguie d’une créature exotique, le côté redoutable d’un couple de tireurs de cartes, les paupières lourdes de fard, l’éclat du sourire répondant à l’éclat des perles rares, l’étreinte magique loin au-dessus des flots dorés… c’était le summum de la lubricité. Il était ridiculement fier de cette petite fantaisie improvisée. Il en regrettait presque que cette femme n’existât pas. Il aurait aimé avoir une mère comme celle-là.

Lorsqu’Astan se présenta enfin au rendez-vous, il était prêt à l’accueillir, toute cette maîtresse rêvée bien ancrée dans son esprit. Elle s’effaça cependant pour un temps, tandis qu’il se rendait à la rencontre de la silhouette familière, qui se coulait parmi les passants avec l’aisance du véritable viveur. D’un regard, il embrassa la physionomie sculptée par le défi, la tenue arrangée avec un goût relatif qui n’appartenait qu’à lui – mais Ross, décidé à ne se laisser juger par personne, n’allait certainement pas montrer le mauvais exemple en jugeant les autres – et son visage s’éclaira d’une joie mâtinée d’ironie. La joute pouvait commencer.

Pourtant, à travers toutes les piques qu’ils multipliaient à l’encontre l’un de l’autre, il n’y avait aucune animosité véritable dans leurs conversations ; Ross estimait, du haut de sa faible expérience, que c’était parce qu’ils ne se forçaient jamais à bavarder. Ils étaient deux courtisans qui se fréquentaient parce qu’ils en avaient envie, luxe rare parmi leur caste. La confiance avec laquelle il lui saisit les mains était absolument risible. L’univers entier l’avait averti de ne pas s’y risquer, pourtant il s’y jetait avec l’entrain de ces pêcheurs de perles dont parlaient les poèmes de son inexistante maîtresse.
(Sandrina, par exemple. Pourquoi pas Sandrina ?)

Ce qu’il voyait devant lui, et qui l’émerveillait tant, c’était un égal : un acteur aussi rodé que lui aux lois des planches, capable de lui donner la réplique avec brio sans qu’aucun d’entre eux ne se laisse voler la scène. Ils étaient éternels et inséparables – comme l’enclume et le marteau, disait sa mère, sans pour autant distribuer les rôles qui n’étaient guère fixes ; la seule loi était de produire des étincelles. Leurs egos estropiés, reconstruits avec les moyens du bord, s’appuyaient l’un à l’autre avec la perfection acérée de rochers brisés, dont la chute commune forme une muraille. Il n’aimait pas la métaphore des pièces du puzzle. Cela faisait intervenir une volonté supérieure, à laquelle il préférait ne rien devoir en la matière. En bon sectateur de Timan, il attribuait ces coïncidences heureuses au hasard et à l’effort personnel.

Ses premiers mots furent pour aller au-devant du sujet attendu : « Alors, mon cher Stan ? Dites-moi tout. Comment va votre maîtresse ? »
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MessageSujet: Re: I was alone [PV Stan Chesterfield] Mar 14 Mar 2017 - 12:44
Il était aisé d'en vouloir aux hypocrite et aux menteurs, et ce même s'ils étaient courants à la cour. Après tout, de leurs médisances naissaient des rancunes âcres et rancunières, qui se terminaient parfois par quelque meurtre ou suicide sociaux. Mais tous les hypocrites et menteurs étaient-ils entièrement blâmables ? Certains ne faisaient-ils pas que ramasser le bâton avec lequel on les avait battus ? D'autres n'étaient-ils pas forcés de choisir ce mode de vie, par précaution ? Si cacher un crime moral était condamnable, cacher un crime social était une autre affaire. Pourquoi la fille-mère était-elle nettement plus condamnable que ces jeunes marins, qui folâtraient de couche en couche, sans jamais se soucier des conséquences ? Pourquoi le libertin qui collectionnait les femmes, même mariées, était-il moins sévèrement jugé que le noble qui avait eu le malheur de tomber amoureux d'une personne de son sexe ? Hélas, la plupart ne se posaient pas ce genre de questions. C'était d'ailleurs pourquoi les « normes », les « barrières sociales » étaient si solides. Comme beaucoup, Astan Chesterfield avait été, à une époque, indigné par la marche du monde. Il avait rapidement compris, et parfois à ses dépends, qu'il était moins digne, mais plus facile, de se jouer de la société, plutôt que de tenter de la corriger, par quelques principes ou idéaux. Au fil des années, l'indignation et la frustration s'étaient muées en colère sourde et criarde, qui n'avait de cesse de vibrer en son for intérieur, mais que jamais, ou rarement, il n'extériorisait. Il avait cherché à comprendre les ficelles de cette société, afin de mieux se glisser entre les mailles du filet. Beaucoup n'entrevoyaient pas l'homme qu'il était réellement, ou la légitimité de ses choix ; ils ne se souciaient que de mœurs et de paraître. Astan portait sur un plateau d'argent, à ces gens superficiels et aveugles, tous les mets raffinés et controuvés, qu'il était capable de cuisiner. Au reste, ce qui se passait en cuisine, ou dans le placard le plus reculé du palais, ne regardait que lui. Et au final, créer toutes ces histoires qui redoraient sa réputation l'amusait. C'était comme un jeu de rôle. Se sentir amoral, ou imposteur, n'avait pas lieu d'être. Il devait jouer ce rôle pour subsister, aussi, être libre de ses actions, dans l'envers du décor, était quelque part sa revanche.

Astan était encore jeune, mais n'était pas un homme dupe. Après tout, chacun avait quelque chose à cacher, et tout le monde portait un masque, temporaire ou éternel, prudent ou intéressé. Ses secrets différaient de ceux des autres, mais il avait appris à considérer cela davantage comme une longueur d'avance, que comme une honte. Quitte à être considéré comme un monstre par les bien-pensants, autant se conduire comme tel, à certains égards. Au fond, Astan Chesterfield avait tant souffert, tant du regard des autres que du peu d'amour-propre qu'il possédait, qu'il avait tâché de s'endurcir, au point de se croire invincible. A tort, bien sûr, comme il l'apprendrait à ses dépends, quelques années plus tard.

A cette époque, Astan avait encore au moins un ami. La relation qu'il entretenait avec le jeune Ross était ambiguë, à dire vrai. Elle était de ces accointances absolues, comme on en retrouvait dans certains romans romantiques. Il le voyait comme un être influençable, sur lequel il pouvait s'exercer à étendre son emprise, et peut-être même sacrifier, si le destin le nécessitait. Il le voyait comme un ami, le seul en ce monde capable de véritablement le comprendre, et ce même si certaines choses étaient dites à mots couverts, ou de façon tacite. Il le voyait comme un frère, cadet à bien des égards, et aîné, lorsqu'il s'agissait de lui inculquer ou rappeler quelques principes fondamentaux dont il était oublieux, comme ne serait-ce qu'un certain optimisme, ou plaisir de vivre. Il le voyait comme un héritier, auquel il aurait volontiers appris tous ses tours, plus pour rire auprès de lui, que pour véritablement se croire savant et pédagogue. Par la même, il entrevoyait un rival qui, si les choses tournaient mal, lisait suffisamment en lui, pour le faire choir plus aisément qu'un château de cartes. Que cela fut justifié ou non, Astan restait méfiant, même auprès de ses proches. Cela l'empêchait de savourer réellement leur complicité, qu'il jugeait pourtant totale. Au fond de lui, sans doute voyait-il Ross comme le partenaire de vie qu'il n'obtiendrait jamais, pour diverses raisons, et, même si ceci était probablement inconscient, il l'aimait comme il le haïssait pour cela. Des sentiments aussi extrêmes et contradictoires pouvaient inquiéter le lecteur, mais ils étaient profondément humains, et d'autant plus ancrés chez une personne qui avait souffert d'une sensiblerie continue, qu'il s'efforçait certes de taire ou dissimuler. Enfin, la plupart de ces ressentis étaient inconscients, ce qui permettait à Astan de profiter de leurs moments passés ensemble, sans devenir fou. Peut-être aurait-il un regard différent sur ce passé, des années plus tard.

Par dessus-tout, Ross l'amusait et lui donnait de l'espoir. Astan n'était pas particulièrement conventionnel, mais il n'aurait jamais osé faire des tentatives capillaires, comme son ami se le permettait. Après tout, c'était comme laisser volontairement un indice sur la couleur de son âme, et ce à quoi on aspirait ; sans craindre le courroux des bien-pensants. Et pourtant, qui aurait osé lui en vouloir, quand on le voyait éclairer si aisément les pièces, dans lesquelles il arrivait ? A vrai dire, Ross était aussi coloré et éclatant que Astan était sombre, et en retrait. Ils pouvaient paraître incompatibles mais force était de constater qu'ils se complétaient. Il faut ajouter que Astan n'était pas un homme réservé ou austère pour autant. Il aimait tout autant les traits d'esprits et les sourires, que son compagnon. Il n'était guère effrayé par l'idée de se faire remarquer. La noirceur qui l'habitait n'était, à vrai dire, pas perceptible au premier regard.

Malgré tout le défi dont était imprégné son propre regard, il ne put retenir un sourire, comme à chaque fois qu'il voyait arriver Ross, en vérité. Il se demandait parfois si celui-ci était aussi aérien qu'il le semblait, ou s'il avait conscience que leur relation était moins superficielle qu'il n'y semblait, du moins aux yeux d'Astan. En fait, il se demandait lui-même ce qu'il en était vraiment, c'est pourquoi il ne s'autoriserait sans doute jamais à gravir trop d'échelons, sur l'échelle de l'authenticité. Il se demandait parfois, si ces deux comédiens adoraient mutuellement leur jeu respectif, et rien d'autre, ou s'ils entrevoyaient la personnalité derrière le jeu, et que celle-ci leur parlait. Peut-être était-ce un mélange des deux, après tout. Peut-être étaient-ils une béquille, l'un pour l'autre, dans un univers où il avaient un jour été trop fragiles, pour vivre, plutôt qu'exister.

La première question que lui posa Ross ne le surprit en aucune mesure. Cela faisait partie de la pièce, comme le premier acte qu'ils étaient forcés de rejouer, tant par contrainte que par plaisir. Il éprouvait du plaisir, assurément, mais une part de lui - qui était après tout plus âgé que Ross - éprouvait également de la lassitude.

▬ Comment va ma maîtresse ? Enfin, vous devriez plus sûrement le demander à son époux, dit-il, avec le ton nonchalant habituel, quoiqu'une certaine provocation alimentait son regard, ce jour-là.

Il avait conscience de la proportion que pouvait prendre cette réplique, selon comme on l’interprétait. Il était certes d'humeur moins prudente qu'à l'accoutumée. Il passa toutefois outre cette improvisation, pour donner la réplique à Ross : celle qu'il attendait tant, et pour laquelle il avait sûrement préparé une nouvelle histoire.

▬ Et la vôtre, mon ami ? demanda-t-il, en préparant son porte-cigarette.
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MessageSujet: Re: I was alone [PV Stan Chesterfield] Mar 14 Mar 2017 - 15:54
S’il était une chose que Ross adorait feindre, c’était bien de se scandaliser.  En cet âge débordant d’énergie, il sautait pour cela sur les moindres occasions. Il s’appliquait cependant à subvertir ce qui aurait pu, au premier abord, justifier son indignation ; il y avait dans ce retournement une forme d’humour qui était sienne, une victoire de l’esprit sur l’ordre, une bribe de ce qu’il aurait pu être en d’autres circonstances – un  auteur acerbe, un commentateur sans concessions, un combattant des mots et un rieur indétrônable – et qu’il se refusait à être, pour devenir au lieu de cela, irrémédiablement, ce principe qui inspirait son refus… comme tous ceux de sa lignée l’avaient fait à l’âge de devenir des hommes. Ce n’était pas encore totalement le cas pour lui. Sa place d’héritier, de cadet d’un empire d’hommes mûrs et de vieillards, l’avait préservé dans l’entre-deux jusqu’à présent, et il faudrait encore quelques péripéties pour lui faire franchir le seuil de ce monde statique. Il ne le ferait pas de bon coeur, c’était certain.

« Mais son époux a des reflets roux dans ses cheveux, voyons. Nous serions terriblement mal assortis, si je me postais auprès de lui, avec la coiffure qui est la mienne. Je lui écrirai peut-être à l’occasion, puisqu’il faut cela pour avoir de vos nouvelles ! »

L’indulgence profonde et inconditionnelle qu’il voulait à son cher camarade l’autorisait, songeait-il, à l’agonir de reproches et de critiques. Comme ceux qui ont grandi à l’écart des groupes d’enfants, il tendait à croire qu’on le comprenait d’office, aisément et sans qu’il ait besoin de manifester ses intentions, que ce soit par le verbe, par les mimiques ou par les gestes. Et puis, il y avait quelque chose dans le timbre de sa voix qui réduisait ses piques les plus acides à l’état de chatouilles amicales. C’était un de ces elfes antiques perdus parmi les hommes, qui ne veulent de mal à personne, même si c’est évidemment la chose à faire. Sa mère en avait d’abord conçu un grand désespoir. Puis elle s’était souvenue que son époux lui-même n’éprouvait aucune passion, qu’elle soit agressive ou autre, et que cela ne l’empêchait pas de se conduire en véritable requin de la finance lorsque le besoin s’en faisait sentir.

« De mon côté, vous serez heureux de savoir que ma bonne fortune est constante – ce serait bien le comble, pour un banquier... »

Après avoir allumé, à un briquet décoré d'une marque de cigares réputés, la cigarette de son ami, Ross tira de sa poche un médaillon acheté aux puce ; d’assez belle facture, mais surtout qui s’ouvrait pour laisser voir un portrait. La demoiselle ici peinte était peut-être morte à présent, ou c’était cette vieille femme qui lui avait vendu l’objet ; quelle importance avait la vérité ? C’est avec une certaine fierté qu’il reproduisit cette énième variation sur l’air qu’Astan lui-même lui avait enseigné. A l’époque, il s’était adressé à lui parce qu’il avait une question à poser, qu’il sentait vaguement ne point pouvoir poser à Lilith. L’adolescence avait fait entrer dans ses confidences avec la jeune princesse une sorte de gêne obscure, qui en quelques années s’était dissipée à nouveau ; mais il était maintenant conscient de ne pouvoir tenir n’importe quel langage en sa présence, notamment s’il s’agissait d’endosser le rôle d’un bourreau des coeurs, irrespectueux des femmes, afin de n’être point taxé d’en être au contraire trop proche.

Cet infernal dandy d’Hyacinthe Mirandol était alors, du haut de ses seize ans, prodigieusement orgueilleux de sa première aventure sentimentale ; et comme Ross était mieux habillé que lui, il avait résolu de le placer en situation humiliante afin de rétablir une forme d’équilibre, en lui faisant valoir que c’était fort important d’avoir une bonne amie, que bien sûr Ross cachait les siennes car il aurait fallu quelque déficience pour qu’il n’en ait point… et il l’avait mis au défi de lui décrire de quelle manière il les abordait. Comment parlait-on d’une relation avec une jeune fille ? Il y avait là un couplet que Ross ne savait composer, ni chanter. Il était resté coi, mais ne pouvait maintenir cette attitude bien longtemps. Une maîtresse, c’était bien cette dame avec laquelle on ne vit pas, mais avec qui on a des enfants illégitimes, pour le malheur de son notaire et de ses biographes, ou le bonheur des chroniqueurs humoristes. Ça n’avait rien de plaisant. C’était une obligation sociale pleine d’embarras, d’efforts et de dépenses. Comment s’en inventer une, en ayant l’air de la désirer ?

Depuis lors, il éprouvait un amusement attendri à faire revivre dans son esprit le gamin ignorant qu’il avait alors présenté à son interlocuteur, en lui adressant cette épineuse question. A faire renaître l’image qu’il avait alors d’Astan, image fourbie par les ans comme le fer d’une lame fidèle, ternie par endroits, ébréchée en d'autres, mais éprouvée dans toute sa valeur. La première lueur qu’il avait aperçue de ce kaléïdoscope de visages que présentait son ami au tout-venant, et à lui-même. En les mettant à contribution, en les provoquant à apparaître, il en avait dévoilé une bonne partie, et ne se cachait pas qu’il n’en ferait jamais le tour. C’était sans doute tant mieux. Par certains côtés, Astan ne le rassurait pas.

...Eh bien, mon cher Hyacinthe, je commence par leur écrire des sonnets. Quoi, vous faites écrire les vôtres par votre précepteur ? A croire que vous n’êtes pas vraiment convaincu des charmes de la dame de vos pensées ! Lorsqu’on est réellement pénétré de passion, les vers s’écrivent d’eux-mêmes, ne le savez-vous pas ?...

Hyacinthe avait bien vite reconnu qu'il s'était attaqué à un adversaire trop enragé pour lui, et avait tourné sa langue de vipère vers d'autres cibles. Il ignorait qu'il avait eu affaire, non à un apprenti courtisan isolé, mais au début d'une alliance. Pourquoi Ross s'était-il adressé à cet aîné en particulier ? Peut-être parce qu'il le regardait. Peut-être parce qu'ils avaient échangé des salutations qui lui avaient paru avoir plus de saveur que les échanges réglementaires. Peut-être parce que c'était un bon prétexte pour l'entraîner, sans en avoir l'air, dans des échanges confidentiels.

Et aujourd'hui encore, pour chaque maîtresse rêvée, l'ordre alors enseigné était religieusement respecté. Des sonnets, puis l'opéra, puis le casino, puis son hôtel. Puis les sacro-saintes et périlleuses promenades en pleine nature. Après le médaillon, Ross compléta donc cet hommage à leurs facéties accoutumées en dévoilant un document soigneusement replié : bien sûr, Stan savait que c'était un sonnet, et ne s'illusionnait pas sur sa qualité. Mais il allait le lui montrer tout de même, épaule contre épaule, comme s'il s'en cachait du vulgaire, en le lui lisant pour éviter toute équivoque sur les mots écrits à la va-vite. C'était le jeu.

« Pour S.
Vous ne m’aimez donc guère, à me tenter ainsi.
Vous n’avez donc aucun égard pour mon orgueil.
Je voudrais m’endormir, les pleurs rouvrent mon œil.
Je voudrais vous aimer ; cela m’est interdit.

Je voudrais vous aimer ; vous tourmentez mon âme.
Il faudrait être fou pour payer de tendresse
Vos traits empoisonnés qui me brûlent sans cesse.
Je suis donc fou, c’est dit, et vous êtes infâme.

On m’avait prévenu que l’amour est folie,
Que nul ne peut lutter, qu’il piège toute vie,
Fût-elle ardue ou douce, exemplaire ou banale.

On m’avait averti que je serais moi-même
Contraint un jour de dire, et : j’abdique, et : je l’aime.
On ne m’avait pas dit que ce serait si mal. »


« J’hésitais avec : fatal, pour le dernier vers. La rime serait meilleure. Mais je me suis dit que la métaphore du décès serait plus appropriée à une étape ultérieure de notre relation. »

Il y avait toujours une aura de coquetterie, un vernis moralisateur aussi, faussé par le propos qu’il recouvrait ; et ce masque de reproche, dissimulant l’affection comme une blessure à cacher. Il n’était pas fier de ses vers, c’était vrai, mais davantage qu’il ne l’aurait été en les commandant à autrui, et d’ailleurs il venait de les inventer dans une impulsion soudaine, irréfléchie, sur le dos du programme de la soirée. Ce dont il était fier, et qui l’illuminait ainsi, c’était le fait de les inscrire dans un jeu bien plus vaste, une versification bien plus alambiquée, celle de leur jeu d’adresse mentale. Il était fier de tenter le diable. A quoi bon prendre exemple, d’ailleurs, si ce n’est pas pour surpasser un jour ? Il attendait avec impatience ce jour où Stan lui dirait, sincèrement, et non sous la forme d’un compliment moqueur : vous êtes allé plus loin que je n’aurais osé.
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MessageSujet: Re: I was alone [PV Stan Chesterfield] Ven 31 Mar 2017 - 23:27
Astan esquissa un sourire qui avait tout d'un rictus, non pas qu'il n'appréciait pas la réplique de Ross, mais parce qu'il n'avait pas l'habitude de sourire avec... bonheur ou sincérité ? Ladite réplique pouvait laisser penser qu'ils étaient entre gens parfaitement superficiels, mais c'eût été mal les connaître. Même si, en bon esthètes, ils étaient amateurs de beauté, ils avaient bien d'autres préoccupations, et n'avaient sans doute de cesse d'alimenter leurs réflexions. Astan ne pouvait pas se prononcer pour Ross, mais en ce qui le concernait, toute sa philosophie n'était qu'une pose, comme cela l'était pour un certain monsieur Wotton. Il comblait quelque vide grâce à des fioritures, qu'il était bien incapable de pousser jusqu'à leur paroxysme.

Pour ce qui était de la rancune, même si elle devenait âcre, quand il était question des autres ; Astan faisait preuve d'une grande indulgence à l'égard de Ross, qu'il voyait comme un ami, quoiqu'il disait. Leurs dialogues n'étaient-ils pas que des jeux ? D'ailleurs, Astan n'avait rien à lui envier en matière de taquinerie. A cette époque, ils se prêtaient encore à d'innocents jeux, comparés aux pensées plus sombres qui habiteraient l'esprit d'Astan, des années après.

Pour l'heure, il se contenta de rire à la plaisanterie de son jeune associé, lequel savait manier les jeux de mots avec... doigté. Chesterfield pouvait sembler peu loquace, en cette heure, mais tel n'était pas toujours le cas. Il hocha la tête lorsque son compagnon alluma sa cigarette. D'un geste nonchalant et d'un air distrait, il observait le peuple progresser autour d'eux. Son expression anodine était trompeuse, dans la mesure où son regard s'attardait plus longuement, sur tel ou tel passant, aussi acéré que s'il s'était agi des serres d'un oiseau de proie. Pendant ce temps, Ross sortait un médaillon.

A vrai dire, Astan fut nettement plus intéressé par le sonnet qui suivit, et dont il ne se contenta pas de lire quelques mots, ici et là, mais qu'il eut aussi l'honneur d'entendre. Astan écoutait les alexandrins et les rimes embrassées se déployer, songeant que Ross avait témoigné, dans ces vers, d'autant de talent que d'hypocrisie. Naturellement, le lexique n'était pas égal à celui des grands poètes, et l'aura était quelque peu pessimiste, au reste, l’œuvre était respectable, quand on savait quelle affection Ross accordait à ses prétendues maîtresses. Ou combien de temps il accordait à ces choses-là. Astan esquissa un sourire, plus à cause de ses propres pensées, plus noires que d'habitude, qu'en écho au poème. Il reporta son regard sur Ross, quand celui-ci émit une auto-critique. Ou était-ce une information ? A moins qu'il ne cherchât à récolter l'avis d'Astan ?

▬ Si c'est mon avis que vous souhaitez, dit-il... Vous n'auriez pas dû lire ce sonnet à voix haute. C'est que, voyez-vous, les gens vont croire que j'ai un admirateur, et jaser.

Il avait prononcé ces mots en posant un regard ardent dans les prunelles, tout aussi éclairées, de son interlocuteur. Sans crier gare, il approcha son visage à quelques centimètres du sien.

▬ Heureusement, vous et moi savons que vous avez la force nécessaire de conquérir ce qui vous est défendu, et que, par conséquent... Ces demoiselles n'ont aucun souci à se faire... Il marqua une pause. Elles pourront toujours compter sur vous.

Il lui adressa un sourire amical, contrastant avec la tension précédente, tout en s'écartant.
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MessageSujet: Re: I was alone [PV Stan Chesterfield] Sam 1 Avr 2017 - 1:27
Le regard bleu luisait si intensément que Ross craignit un bref instant, sans savoir d’où pouvait lui venir cet étrange serrement de coeur, d’avoir mortellement offensé Astan. Mais la foudre passa sans être suivie d’orage, et il sourit malgré lui d’un air peut-être moins intelligent qu’à l’ordinaire. Oui, « toujours » était un bien joli mot. Il en ferait volontiers le sujet de sa prochaine composition, et ce camarade qui jouait en pareille matière le rôle de professeur en penserait ce qu’il voudrait… puisqu’encore une fois, il daignait ne pas s’en offenser. En le voyant faire un pas de retrait, Ross eut un mouvement machinal pour le prendre par le bras, un geste qu’il affectionnait particulièrement depuis qu’il en avait remarqué l’universalité bien commode. Sans y avoir réfléchi, sans même en être conscient, il le retenait. D’ailleurs, l’heure s’avançait avec ces enfantillages, et les places qu’il avait réservées ne leur serviraient de rien s’ils se contentaient de s’en éventer sur le banc d’un parc en regardant passer les gens. Observation fascinante s’il en est, mais bien terne en comparaison de ce qu’il avait projeté.

« Ne me rappelez pas cela, diantre, je sens déjà ma tension monter. Bien sûr que tout le monde compte sur moi. L’unique héritier de la Gobelin Bank qui sache faire ses additions et parvienne même à y trouver du plaisir ! On peut dire que je n’ai pas droit à l’erreur. »

Sa voix avait vibré d’un accent un rien plus désespéré que l’imitation comique du désespoir incarné ne l’aurait nécessité, mais ce n’avait été qu’un écho lointain, que nul alentour n’aurait pu saisir ; et il ne fallut qu’un clignement de paupières pour chasser définitivement de son visage serein l’expression bien trop adulte qui aurait pu s’y peindre. Il restait quelques bribes d’enfance dans cet âge qui passait si rapidement, et il s’y cramponnait de toute évidence comme à un navire en perdition. Les étincelles qui brillaient dans son regard n’étaient pas des étoiles naturelles, mais des chandelles qu’il avait patiemment allumées, une à une, et qu’il ranimait par la seule force de sa volonté lorsqu’il les voyait faiblir.

« Aussi, les gens, comme vous dites… qu’ils jasent. J’admire qui je veux, » affirma-t-il royalement en soutenant le regard perçant, « et cela ne les empêchera jamais de venir ramper devant moi le jour où ils auront besoin d’argent. »

Sans éprouver de réel plaisir à monter ainsi sur les grands chevaux de l’orgueil qui aurait été, chez lui, légitime, Ross savait que c’était un vêtement qu’on aimait à lui voir enfiler. Il lui semblait parfois se fatiguer pour rien concernant Astan ; qu’il lui joue la comédie ou qu’il ouvre son coeur sans crainte, l’expression restait semblable, comme si finalement toutes ces facettes revenaient au même résultat. Il détestait parfois affectueusement son ami pour cette supériorité de l’âge qu’il avait sur lui, et cette complexité qui, tout en le rendant passionnant à suivre et à décortiquer, donnait à Ross l’impression qu’il ne le rattraperait jamais totalement sur ce terrain. Aurait-il dû le souhaiter ? Toujours est-il que c’était le cas. Et lorsqu’il percevait dans cette complexité la présence importante d’ingrédients sombres voire négatifs, il tentait naturellement une expédition de ce côté, ne serait-ce que pour évaluer ses propres limites.

En ce moment, c’était le mépris de tout ce qui était « eux » et n’était pas « nous », quelles que soient les limites arbitrairement fixées entre ces deux groupes. C’était très vulgaire, songeait-il, et parfaitement indigne d’un jeune homme cultivé, mais il y avait parfois une telle libération, un tel divertissement à se montrer juste un peu vulgaire pour le plaisir, que ce ne pouvait pas être entièrement mal. Un certain épicurisme qui cherchait vainement, à travers les couches de vernis social et éducatif, à faire le fond de sa pensée, poussait régulièrement le jeune homme dans cette direction bordée de fleurs, qui ne le menait pourtant jamais bien loin.

Il avait fait sa tâche concernant l’évocation d’une dame de ses pensées ; il estimait à présent pouvoir en faire l’économie, et parler d’autre chose, de plus festif, de moins austère, considérait-il ; mais un détail l’arrêtait. Cette manière d’utiliser le mot « dames » qu’avait initiée son interlocuteur lui inspirait toutes sortes de sous-entendus amusants, dont son imagination aurait souffert de se priver. Il en était si enchanté qu’il se permit une impertinence allant au maximum extrême de la brutalité qu’il pouvait se permettre. Profitant d’un geste propice, il s’empara lestement, à la manière d’un pickpocket, du fume-cigarette d’Astan, qu’il porta à ses lèvres pour en tirer une bouffée, avant de le lui rendre avec une grâce qu’il espérait désarmante. Il ne fumait pas spécifiquement de tabac lui-même, mais quelques substances différentes à l’occasion, et trouvait toujours amusant de goûter à ce que buvait ou mangeait son ami, dans la mesure où il pouvait le faire avec toute l’élégance imaginable.

Son humeur était excellente. Pourquoi ne l’aurait-elle pas été ? N’était-il pas censé être en bonne fortune et fou amoureux ? Sur un petit nuage, il jouait le rôle d’un promeneur aristocratique et blasé qui jouait le rôle d’un être flottant sur son petit nuage… Tout en sachant fort bien que l’heure de quitter Ambrosia pour de longs mois approchait dramatiquement, ce qui ne faisait qu’ajouter à son besoin d’étourdissement et de distractions. Et à travers tout cela, il lui semblait se comprendre à la perfection, et être tout aussi bien compris. Très égoïstement, comme on profite des bonnes choses à cet âge, il se disait sincèrement qu’il ne pouvait rendre davantage justice à celui qui accompagnait cette belle soirée qu’en allant au bout de ce qu’elle pouvait lui offrir.

« Modest Petrovitch Moussorgski. »

Les deux tickets qu’il venait de tirer de son revers suivirent, comme dans un tour de passe-passe, la restitution de l’objet si insolemment volé ; il les tendit comme on fait tirer à la courte paille, mais le hasard n’aurait pas son mot à dire – dès lors qu’un Brisendan organisait la soirée, comme aurait dit sa chère mère. Il était presque fâché d’avoir pensé à elle, et cette impatience se traduisit par une boutade :

« Allons, ce n’est tout de même pas la première fois qu’on vous invite. Dites-moi oui ou non, de grâce, mais ne me laissez pas languir. ‘Ces dames’ attendent. »

Qu’il était donc plaisant de se promener avec un camarade masculin ! Peut-être était-il trop frileux ou trop éduqué à la plus extrême galanterie ; mais jamais il n’aurait osé parler ainsi à une compagne du beau genre. Il aurait récolté un petit coup d’éventail sur la joue et ç’aurait été bien fait. On l’aurait même probablement traité de soudard. A la vérité, lorsqu’il se figurait pour s’amuser qu’Astan, pris d’un accès de fantaisie irraisonné, lui adresse une telle répartie, il trouvait plutôt cela hilarant, presque souhaitable. Voilà ce qu'il nommait une solide amitié. Il lui en suffisait d'une taillée sur ce modèle-là pour faire face à toute autre mésaventure par ailleurs. Que l’on jase, au fond, lui faisait, dans l’imagination abstraite qu’il en avait, un effet comparable : presque souhaitable à force d'être hilarant. Il y aurait, bien sûr, les réprimandes parentales, mais il ne parvenait pas à s’en soucier, parcouru qu’il était d’influx électriques comme étrangers à sa personne qui l’habitaient d’un certain esprit presque diaboliquement malicieux. S'il souhaitait son avis ? Plutôt deux fois qu'une, quel qu'en soit le degré de lecture ; et il brillerait tant qu'il faudrait, pour en obtenir un qui soit à la hauteur de sa soudaine ambition.
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MessageSujet: Re: I was alone [PV Stan Chesterfield] Mar 11 Avr 2017 - 12:29
Il était difficile de savoir si l'éclair qui passait parfois dans le regard d'Astan était périlleux, ou non. Ces lueurs de mauvais augure étaient souvent bien fugaces, comme si le fond de sa pensée avait tenté d'apparaître sur son visage, avant que son hypocrisie innée ne le chasse vite. En ce cas, Astan reprenait rapidement un visage aussi agréable que possible, et accompagné d'un sourire mielleux. Au reste, il était difficile d'évaluer jusqu'à quelle ombre allaient parfois ses pensées, et cela pouvait effectivement en mettre d'aucuns dans l'embarras. Même s'il ne disait rien, il voyait bien les expressions différentes qui animaient le visage de son camarade, et s'en flattait, dès lors qu'il s'agissait d'un trouble, quel qu'il soit. Mais Ross n'était pas homme à perdre ses moyens, facilement, il tourna rapidement la discussion, vers un sujet qu'il maîtrisait mieux.

▬ Enfin, Ross, vous y arriverez, le rassura-t-il. Le seul mystère est bien de savoir comment vous pouvez trouver quelque plaisir à soustraire et à diviser.

La réponse d'Astan pouvait sembler bien nonchalante, mais que voulez-vous ? Ils n'étaient que trop habitués à privilégier la tournure de leurs phrases, à la sincérité de leurs propos. D'ailleurs, Ross était-il aussi inquiet qu'il le manifestait ? Tout comme avec Astan, on ne savait pas toujours si un sujet les préoccupait réellement, ou s'ils en profitaient... Eh bien... Pour se donner en spectacle, comme les divas qu'ils savaient être.

« Aussi, les gens, comme vous dites… qu’ils jasent. J’admire qui je veux, et cela ne les empêchera jamais de venir ramper devant moi le jour où ils auront besoin d’argent. » ajouta-t-il, plus sérieux.

Même si cela se faisait de plus en plus rare, Astan afficha un sourire sincère, qui rendait son visage un tant soit peu plus juvénile et avenant.

▬ Vous avez bien raison. Ne vous départissez jamais de ce mode de pensée. Mais tout ce que je retiens, c'est que vous m'admirez un peu, conclut-il, amusé.

Taquiner Ross était devenu une activité régulière, dont il peinerait à se passer. Au reste, il s'y employait avec ferveur, plus par jeu et par amitié, que par irrespect. Quant à ces questions d'admiration, il ne fallait point l'envisager comme un homme narcissique. Bien au contraire, Astan doutait énormément de lui, et d'ailleurs, peut-être était-ce pour cela qu'il s'amusait autant des sentiments de Ross à son égard. A ses yeux, Ross était un être bien contraire à lui, et bien lumineux, malgré les points communs qui les rassemblaient. Même s'il ne l'admettrait peut-être jamais, il peinait à comprendre comment quelqu'un d'aussi positif (à ses yeux), pouvait s'amuser à errer autour d'une âme en peine, qui n'avait que trop souvent l'habitude de se réfugier dans la solitude, ou l'obscurité. Peut-être Ross enviait-il cette part de noirceur ? Peut-être était-cela que d'être complémentaires ? Dans une contrée lointaine, où d'autres religions existaient peut-être, on se serait amusé du prénom d'Astan, qui, à une  place de lettre près, rappelait celui d'un ange déchu qui n'avait pour vocation que d'amener le chaos sur terre, par rancune, quitte à s'attirer la haine de chacun. Le pire résidait sans doute dans le fait que la destinée d'Astan était loin d’être étrangère à ce mythe. Quant à Ross, même si cela était sans doute infondé, et paradoxal, il ne pouvait s'empêcher d'entrevoir un rapprochement avec l’Éros. Ce qui était tout à son honneur.

Naturellement, il fut sorti de ses pensées par une réalité où Ross n'osait pas faire plus que lui dérober son porte-cigarette, afin d'en profiter, même momentanément. Sans nul doute, la prunelle claire d'Astan fut attisée de désir, durant quelques secondes. Ross ignorait sans doute quel effet cela lui faisait, quand il se conduisait de façon aussi puérile, et surtout aussi maladroitement – et délicieusement – provocatrice. Cependant, il ne dit rien, attendant simplement que son camarade en ait fini. Bien sûr, ce désir était flou et inexact, même pour lui. Il ignorait ce qu'il voulait réellement, et même s'il aurait la force de l'envisager sérieusement. Cela était d'autant plus délicat qu'il savait pertinemment que leurs routes finiraient par se séparer. Le bon sens lui intimerait de commencer à prendre ses distances avec Ross, mais il en était incapable. Alors, comme l'aurait dit Alexandre Dumas, il se contentait « d'attendre et espérer » et même s'il ignorait ce qu'il attendait et espérait, exactement. La saveur du désir, même ineffable et indéfini, avait après tout son propre charme. Mais trêves de tergiversations, ils allaient désormais assister à une représentation de Moussorgski.

▬ Comment pourrais-je vous refuser quoi que ce soit, mon cher Ross ? Et ne profitez pas non plus de cette réponse pour vous imaginer des folies, dit-il.

Les deux hommes purent donc se diriger vers l'établissement dont il était question, et prendre soigneusement leur place. Astan profitait de ces instants, aussi éphémères étaient-ils, sans penser à ce qui avait pu être, ce qui pourrait être, ou ce qui sera. Inquiet par nature, il n'avait pas si souvent l'opportunité de se montrer aussi insouciant. D'une certaine façon, c'était pour cela que la présence de Ross lui était alors indispensable.
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MessageSujet: Re: I was alone [PV Stan Chesterfield] Mar 11 Avr 2017 - 13:44
« Stan, vraiment ! Vous connaissez mon sens des responsabilités. Plus vous placerez entre mes mains, plus j’aurai soin de ne pas en abuser. A moins qu’un jour cette déformation professionnelle n’en vienne à vous être insupportable. »

Le jeune héritier non plus n’avait strictement aucune idée de ce qu’il disait, de ce qu’il impliquait, et de l’origine que pouvaient avoir ces paroles qui lui venaient d’elles-mêmes au bout de la langue. Il espérait seulement qu’elles ne contenaient aucun poison dont il ne fût pas conscient, car s’il y avait bien une chose que toute sa frivolité ne pouvait lui dissimuler, c’était l’importance de telles boutades. Il se sentait à chaque fois placé devant un carrefour où il choisissait invariablement la même direction. Sans se poser de questions sur sa boussole, qu’il estimait sûre, ni d’ailleurs sur la destination, dont il était paisiblement curieux, il profitait du voyage avec une absence d’hésitations ou de précautions très éloignée de la raison telle qu’on la définissait habituellement.

A leur entrée sous les voûtes décorées de trompe-l’oeil et de fausses glycines, on leur apporta le programme de la soirée, qui ne présentait guère de surprises pour des amateurs. Le regard de Ross traversa purement et simplement la personne pourtant aimable qui leur remit leurs numéros de places, au point qu’il resta incapable, à la seconde suivante, alors qu’ils s’engageaient parmi les mélomanes qui s’engouffraient par les hautes portes de bois vernis, de se redire s’il s’était agi d’un homme ou d’une femme, d’une personne jeune ou âgée. Il n’avait aperçu qu’une main, comme il n’entendait à présent que les vagues accords d’un ensemble musical qui s’accordait. Il était fort distrait, sans que cela le dérange.

« Vous aimeriez bien que je réponde à votre boutade, à savoir si je vous admire ou non. Peut-être le ferai-je. Il faut que je trouve une pique spirituelle pour suivre cette réponse, vous comprenez, elle ne peut simplement venir du fond du coeur ; et pour l’instant, j’ai beau chercher, aucune ne me vient. »

Les pièces les plus aimées du maître figuraient naturellement sur ce petit encart de papier lilas, au contact presque pelucheux sous la peau, où son nom se lisait en caractères dorés. On pouvait dénoter sans peine, au soin apporté à ces détails infimes, quelle passion animait les organisateurs à l’égard de cette musique. Pouvait-on aimer la musique sans connaître la personne, ou même sans l’apprécier ? Une question que Ross avait traitée plus tôt avec l’un des rares précepteurs qu’il recevait encore ; sa réponse candide et étonnée ne lui avait pas apporté que des compliments. Mais oui, bien sûr, songeait-il toujours. Tout le bon était bon à prendre, de quelque source qu’il soit. Il avait le plus grand mal à replier les ailes de son esprit pour les faire entrer dans la cage du raisonnement attendu, beaucoup plus nuancé. Non qu’il ne le comprenne pas ; mais quelque instinct dans son âme s’en révoltait.

« Les onze tableaux, naturellement, entrecoupés du traditionnel... » Il s’arrêta l’espace d’un sourire ; le doigt sur le mot « Promenade », il lut : « du traditionnel ‘Ce que nous faisons ensemble quand nous ne faisons rien’. Dans l’ordre... »

Et il entreprit de lire, en les suivant du doigt, selon une habitude qu’il conserverait sans doute toujours, les noms des tableaux en les rebaptisant au fur et à mesure, selon sa fantaisie. Le Gnome devint ‘le ministre Sébaste’ ; très vilaine plaisanterie, qu’il se reprocha aussitôt, mais qu’il maintint d’un front imperturbable ; il se serait laissé aller à bien des bassesses pour revoir ce bref sourire que son moment de révolte glorieuse avait attiré sur le visage changeant de son comparse... par la suite, il annonça, en prenant peu à peu la diction d’un héraut de foire : « Le commandant de la gendarmerie – Rien de sérieux entre nous – Dignitaire en fin de soirée – Pupilles en début de soirée – Je reçois un client – Le nouvel amant de Dame Hilaria – Les joies du mariage – Poème comique par Stan Chesterfield – Dame Brisendan Mère – et mon préféré, retour au pays. »

Il ne put se défendre d’un petit geste nerveux à cette ultime mention, et tendit le programme à son invité pour le laisser, à sa convenance, broder sur les autres morceaux qui seraient joués à part cette inévitable galerie, ou consulter simplement leur liste. Dire qu’il n’était pas encore au loin et qu’il se languissait déjà d’Ambrosia. Nulle ville, nulle contrée lointaine, si merveilleuse soit-elle, ne saurait par son parfum d’aventure tout juste bon à tromper les enfants le distraire des réalités de la capitale. Il y avait ici à faire et à construire ; et bien que sa mère lui rebattît consciencieusement les oreilles des possibilités qu’ouvrirait son séjour de pupille auprès de la noblesse locale, cela restait abstrait à ses yeux, comme s’il ne parvenait pas à mobiliser pour une fois l’armée ordinairement puissante et réactive de sa concentration.

Alors, elle lui déclarait : « Achetez-vous donc quelque petite maison en bord de mer, quand vous serez là-bas. Je vous donnerai de l’argent de poche. Vous vous sentirez tout de suite chez vous, même si vous ne l’habitez pas. Et vous aurez le temps de faire aménager ces maudits jardins dont vous parlez sans cesse, en attendant de pouvoir vous y établir. »

Ces maudits jardins, en effet.

Ross fixa son regard directement sur son ami pour la première fois peut-être depuis son arrivée, sans le détourner pour suivre quelque pensée ou quelque papillon. Il se sentait presque agacé de la facilité qu’ils avaient à naviguer ces eaux troubles. Un bon obstacle à surmonter lui aurait semblé de rigueur. Ou plutôt, peut-être obstacle y avait-il, et ne le décelait-il pas. Cette agitation soudaine se traduisit par un silence inhabituel, qui ne déboucha pour une fois sur aucune réplique spirituelle soigneusement méditée. C’était le simple silence qui consiste à fixer dans son esprit les caractéristiques d’une scène, les mille perceptions sensorielles qui en formaient la symphonie, et aboutissaient à cet instant que l’on souhaitait conserver intact dans son coeur, pour s’en souvenir sans avoir à rien recomposer.

Quelques accords s’enchaînèrent pour former une phrase musicale identifiable, et il haussa les épaules en l’entendant, comme pour nier la réalité qu’elle dépeignait. « Une larme ». Allons, il fallait absolument renommer cela. Tout en étant fort porté sur les émotions et notamment les pleurs, dont il n’éprouvait pas la moindre honte lorsqu’ils étaient justifiés, leur relation si étrangement harmonieuse était bien l’un des espaces où il n’admettait pas leur cristalline présence. Ils n’étaient pas là pour ça, au contraire. Remettant leurs numéros de places à l’ouvreuse qui les y conduisit, il porta son attention sur l’orchestre réuni, curieux de voir s’il s’y trouverait quelque soliste ou autre chœur pour pousser la chansonnette. A vrai dire il n’y tenait pas. La musique parfaitement abstraite avait un charme qu’il recherchait ce soir. Message glacé ? Son regard d'un or chaud le démentait. Mais il avait totalement négligé de s’informer de ce point en réservant ses billets. Il fallait bien, parfois, daigner se laisser surprendre...

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