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Ghost of a shark {Aslak]

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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: Ghost of a shark {Aslak] Lun 15 Mai 2017 - 9:46
Rester seul ? Sage ? Pas de problème. Tant qu’on lui laissait une bouteille… Le chocolat était un peu oublié, et Gray descendit un bol entier d’alcool sous le regard complice du chien, pour meubler son petit moment d’attente. Il passait en revue, avec un amusement presque paisible, toutes les conneries monumentales qu’il aurait pu commettre dans une pièce comme celle-ci. L’invitation dont il avait fait l’objet n’arrivait toujours pas clairement dans son esprit.

Il songeait aux mille façons dont il aurait pu faire brûler ou exploser la cuisine, plus ou moins volontairement, mais se représenter le résultat d’un travail correct était encore une tâche complexe. L’alcool commençait à mordre son organisme et à étouffer son système nerveux, ce qui calmait pour le moment ses penchants autodestructeurs ; le reste de la situation était encore à l’état d’analyse prudente. Il porta la main à son masque et, pendant quelques secondes, le retira. Il voulait que Marlyn voie ça de ses propres yeux. Puis il le rattacha précipitamment, et quand Karlson revint, on aurait pu croire que Gray n’avait pas bougé d’un cil en son absence.

Quelques minutes plus tard, ils étaient absorbés dans leur nouveau jeu. Gray avait fixé un regard de rapace affamé sur la pointe qui courait au long du papier. Son attention émerveillée n’avait qu’une rivale : sa colère de ne pas y avoir pensé plus tôt. C’était un très bon système. Et avec ça, il n’aurait plus d’excuse. Il était inventeur, oui ou non ? Réponse : non. Depuis très longtemps. Mais il comptait le redevenir, oui ou non ? Réponse : Non, pas plus que ça, tu as vu tous les ennuis que ça t’a apporté la dernière fois ? Marlyn, conjuré par son nom prononcé, s’était placé en observateur neutre, et n’en pensait pas moins ; un léger malaise peut-être, à l’idée de l’effort de communication auquel il ne pourra plus se soustraire désormais. Mais lui aussi était curieux des mots qui n’avaient pas été prononcés, humblement curieux – moins intensément que Gray, dont tous les sentiments commençaient à s’exacerber avec le passage des heures – mais tout de même.

« Allez, Karlson ! Tu vas pas laisser un copain travailler tout seul ! Fais des symboles pour toi. T’es même pas obligé de me dire ce qu’ils signifient. Je peux jouer à deviner. »

Pour lui laisser le temps, il se mit lui-même à retracer sur la table, du bout de son index, les petits signes qu’il venait de recevoir. Il s’entraînait avec application pour que son soleil et son araignée ne se ressemblent pas trop. Pour finir, il renonça à faire quatre pattes de chaque côté : avec seulement deux, on savait très bien que c’était une araignée, et elles étaient bien réparties, pas comme des rayons de soleil. Une pauvre araignée dont un enfant sadique aurait arraché quelques pattes. Ça se voyait. Elles aussi avaient le droit d’être représentées. Créons le club des araignées quadrupèdes. Gray sentit soudain sa pensée dériver beaucoup trop loin, et se mit à marmonner en même temps :

« Moi, quand je suis venu à ta boutique... »

Mais Marlyn resta debout sur les freins. Incapable, affirmait-il. D’ailleurs, le petit alphabet n’était pas encore assez fourni en ce qui le concernait. Comme pour se dédouaner de l’exercice, il repoussa le papier dans la direction de Karlson :

« Il en faut d’autres. Il me faut la honte. Il me faut… Tu sais. Quand tu as l’impression que tu n’as pas le droit d’être quelque part, et qu’il faut vite s’en aller. C’est pas la peur. Je ne sais pas comment ça s’appelle. Des marlyneries… Il me faut ça, c’est peut-être le plus important. »

Il se sentait agité. Pourtant, Gray était extraordinairement calme. Cela ne voulait pas dire qu’il était calme au sens qu’on donne généralement à ce mot ; il se contrôlait à un point étonnant, c’était plutôt l’idée, mais l’envie de briser et de rire sur les débris était bien présente, en constante augmentation. Il se contrôlait en pensant, à intervalles réguliers : pas chez Karlson. Cet endroit était sa limite, physique et mentale. Le fait d’en avoir une était peut-être ce qui nourrissait le volcan. Tout ce qui ressemblait à une contrainte éveillait un besoin de révolte aussi brûlant qu’une plaie vive. Il savait parfaitement que Karlson ne lui voulait aucun mal, et il se le répétait pour éviter de dépasser les bornes, mais... Ça ne tiendrait peut-être pas longtemps. Pour que Gray continue à se maîtriser, Marlyn, qui ne savait pas faire autrement, lui promettait toutes sortes de frasques qu’ils pourraient accomplir plus tard dans la nuit, ailleurs, loin d’ici.

Gray pensa : « Je ferais mieux de partir, dans pas trop longtemps, » mais s’arrêta au « Je... » Il avait failli dire une parfaite marlynerie. Pourtant, c’était l’heure de laisser son hôte tranquille. Ils avaient fini leur boisson, il avait réclamé un jouet qu’il avait obtenu ; que demander de plus ? Et que pouvait-il faire d’autre, à part demander ? Pendant quelques secondes, plusieurs petits symboles se télescopèrent dans son esprit, pour former quelque chose de hideux, une haine indicible contre sa situation en général ; heureusement, Marlyn était là, avec ses éternelles, patientes conciliations. - Pense à ce que tu feras tout à l’heure. - Dans un hochement de tête, Gray se leva de son siège.

« Il en faut un pour dire merci, » ajouta-t-il. « Une main, par exemple. Tu vois, une petite main pas trop compliquée. Fais voir les tiens ? »


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Aslak Karlson
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MessageSujet: Re: Ghost of a shark {Aslak] Mar 30 Mai 2017 - 15:19
Tu ne te demandes pas si tu as fait le bon choix de l'inviter à cuisiner autant de fois qu'il le désirera dans ta demeure. Après tout, tu ne sais pas si ton nouvel ami sait bien cuisiner ou bien s'il est une véritable catastrophe en la matière ; mais qu'importe. Tu sais que tu n'oseras pas l'engueuler pour sa maladresse car Lâcheté veillera au grain. Elle ricane déjà en imaginant la scène. Lui piaillant, tout contrit, tandis que tu courras à droite et à gauche dans l'espoir d'éteindre le début d'incendie à l'aide de tout ce qui peut te passer sous la main, ne levant aucunement la voix, mais te mordillant la lèvre inférieure, peu sûr du comportement à tenir. Oui, c'est tout à fait ton genre. Tu ne pourras pas lui crier dessus. La crainte de perdre le seul ami que tu as est bien trop tenace. Peut être t'attaches-tu trop rapidement et que tu aurais dut le fuir dès le départ. Mais cette pensée ne traverse plus ton esprit depuis que tu as compris que l'excentrique n'était guère un mauvais bougre et qu'il fallait juste l'accepter tel qu'il était. Rien de bien compliqué, en somme.

Mais, semble-t-il, beaucoup trop pour les habitants de ce Royaume.

- Allez, Karlson ! Tu vas pas laisser un copain travailler tout seul ! Fais des symboles pour toi. T’es même pas obligé de me dire ce qu’ils signifient. Je peux jouer à deviner.

Tu arques un sourcil, mais accepte tout de même de jouer le jeu. C'est vrai que tu n'es absolument pas doué pour la communication et tu ne sais pas ce que ce nouvel amusement va vous apporter à tous les deux. Néanmoins, tu te hâtes d'aller chercher une autre feuille et d'y griffonner les mêmes symboles pour les mêmes significations. Aucune envie de te prendre la tête pour ce soir.

- Moi, quand je suis venu à ta boutique...

Tu relèves le nez de ta tâche, patientant silencieusement que la suite vienne. Mais le silence se forme et Gray fronce ses sourcils pour tendre ses dessins vers toi. Il t'explique alors qu'il lui faut d'autres signes, que ce n'est pas assez fourni. Tu opines du chef à cela. Évidemment, tu n'as pas retracé toutes les émotions, les sentiments. Cela ferait sans doute beaucoup trop. Mais tu acceptes tout de même et dessines une porte pour la sensation qu'il a du mal à définir que tu penses être du mal aise. Un œil pour la honte. De ton côté, tu te rajoutes également une cage, pour définir ta lâcheté dont tu as si honte.

Tu as envie de comprendre ce qu'il s'est passé pour que ces deux personnalités apparaissent. Qui est arrivé. Gray ou Marlyn ? Qui est voué à disparaître, à vivre dans l'ombre de l'autre. Mais tu préfères garder la bouche close. Pas maintenant. Pas tout de suite. C'est beaucoup trop tôt. Cela ne fait que deux jours que vous vous rencontrez. Vous n'êtes pas encore assez proche. Et si tu le considères comme ton seul ami, ce n'est peut-être pas le cas de son côté. Alors, ne te précipites pas. Patiente. Le sujet viendra en temps et en heure. Ne te précipite pas.

- Je...

Tu sors de tes pensées à cet unique mot mais, encore une fois, le silence suit ce début de phrase et tu comprends qu'il n'y aura pas de suite. Cela se bloque dans sa gorge, refuse de sortir. Tu ne bouges pas alors que tu le vois se mettre debout, comme prêt à partir.

-  Il en faut un pour dire merci. Une main, par exemple. Tu vois, une petite main pas trop compliquée. Fais voir les tiens ?

Tu esquisses un sourire amusé alors que tu gribouilles rapidement une main sur chaque papier avant de tendre les tiennes vers lui. Elle sont grandes, larges et tu refuses de regarder les expressions sur son visage lorsqu'il découvrir l'était de celle de gauche. Abîmée, mutilée. Les cicatrices que tu considèrent comme hideuses, témoin de tout ce qui fait de toi quelqu'un d'immonde, d'infréquentable.

- Ta...

Tu te racles la gorge, ta main gauche tremblante à cause de ton mal aise soudain. Lâcheté renâcle, se rebiffe. Elle n'aime pas ce qui va suivre. Bon sang, que c'est si dur de trouver les mots. Tu te mets alors pointer la porte dessinée, signifiant le mal aise, la sensation de n'avoir sa place nulle part.

- Ca, je sais aussi ce que c'est. Et je sais aussi que ça créer ça - tu montres l'araignée, puis le gribouillis noir et, enfin, la pluie -. Alors... je veux dire que... bafouilles-tu, toi et Marlyn... cette porte, elle n'est pas nécessaire ici.

Tu deviens totalement rouge d'embarras, baissant le nez tandis que tes cheveux dissimules ton visage écarlate derrière son rideau noir. Oui, finalement, ce petit jeu est extrêmement utile et aide beaucoup pour t'exprimer.


C'est un silence qui se fend, une main tremblante, des larmes sèchent. Hurlement silencieux, calme panique.
La nuit l'entoure, le dérobe alors que ses bras s'élèvent, appellent. Aide-le, Invité, ou sinon...
Que sombre le jour.
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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: Ghost of a shark {Aslak] Mar 30 Mai 2017 - 16:25
« J’ai pas vraiment de maison. Je ne peux pas vraiment te dire… Toi aussi, tu es le bienvenu chez moi. Mais je voudrais bien. »

Gray fit la moue, en jouant avec ce carton marqué d’un œil, qui le fixait comme il détestait justement qu’on le fixe. C’était ça, être pauvre : vouloir rendre une gentillesse et ne pas pouvoir le faire. Mais jusqu’à maintenant, son imagination avait toujours suffit à le sortir de ce genre de frustration. Son regard se perdit un moment dans la contemplation des petits cartons, avec lesquels il jouait compulsivement, puis un sourire franchement dangereux naquit sur ses lèvres et s’étendit progressivement ; il n’avait pas l’air joyeux du tout, on aurait plutôt dit qu’il projetait avec une sinistre jubilation le plongeon dans un précipice sans fond.

« Je sais. » Il lui prit les mains, avec une prudence qu’il empruntait à Marlyn, et comme il était présent soudain ! C’était assez étrange, il n’était pas grincheux, il ne faisait aucun reproche, il ne donnait que des conseils. Gray l’aimait bien dans cet état d’esprit. Ils auraient presque pu se réconcilier. Ne lui fais pas mal. - Ne me laisse pas lui en faire. Il attira ces mains qui ne se ressemblaient pas, presque comme lui-même était divisé en deux par son masque… Il essayait de ne pas réfléchir, car quand il le faisait, il avait l’impression de voir accoudés au toit une dizaine de dieux rieurs qui se moquaient de cette petite mise en scène, et les désagréables petits cartons dessinés depuis quelques minutes n’étaient pas loin. Oui, ils se ressemblaient. Oui, c’en était cocasse. Et alors ? Que les dieux aillent se faire foutre.

« Là… ce sont les attaches. » Il avait appliqué les mains de Karlson des deux côtés de sa tête, et les fit suivre le contour des liens de cuir qui arrimaient son masque en place. A l’arrière, il les laissa sur le mécanisme qui bloquait solidement l’objet ; rien de sorcier, un simple claquement, et tout se détacha. Le masque tomba autour de son cou comme un pendentif trop encombrant, ou l’un de ces symboles religieux de métal que portent les pénitents pour leur mortification. Il était tétanisé. Ses yeux se fermèrent et il lâcha son ami, sans faire un mouvement. Quand il prit la parole, il marmonnait à peine ; la « voix » de Marlyn, bien qu’ils emploient les mêmes cordes vocales. « Toi, tu auras le droit de faire ça. Quand j’exagère… Tu vois, c’est tout simple. »

Non, ça ne l’était pas. Personne n’avait le droit. Un interdit venait d’être brisé. Mais le seul à se soucier du droit et de son respect avait toujours été Marlyn ; Gray était terrifié de s’effacer, mais n’y voyait rien d’illégitime. C’était simplement un pas supplémentaire en direction du chaos. Et lui, quand il s’amuserait à cuisiner chez Karlson, ça ne serait pas le chaos, peut-être ? Alors il n’avait pas le droit de pleurnicher.

« ...Je dois m’en aller maintenant, » murmura Marlyn en relevant les yeux. « Je ne voudrais pas qu’il… Mais demain matin… Enfin, s’il dépasse les bornes… Tu sauras. »

Gray l’empêchait de finir ses phrases ; il était dans un état d’agitation incroyable. Rapidement, Marlyn rassembla ses petits cartons et les enfouit religieusement dans sa poche, puis rajusta son masque, comme s’il lui avait été nécessaire pour respirer. Il aurait voulu attendre d’être au-dehors. Impossible de résister, quand Gray était comme ça. Une vraie tornade. Il cligna des yeux en regardant autour de lui, en appui sur la table ; ça tournait un peu. Qu’est-ce qui venait de se passer ? Qu’est-ce qui allait se passer maintenant ? Pour la première fois depuis très longtemps, Gray avait peur. Malheur au prochain qui lui tomberait sous la main.

« Demain matin ! » cria-t-il en prenant la fuite pour regagner le grenier, le traverser d’une traite et bondir sur le toit. Il ne s’arrêta pas là. Il se lança dans l’escalade d’une façade puis d’une autre, et ne s’interrompit que lorsque sa blessure au côté se mit à l’insulter dans toutes les langues. Il s’assit alors sur le rebord d’un édifice pour lui répondre de son mieux. Régulièrement, il palpait son masque pour s’assurer qu’il soit bien en place.

Cette nuit-là passa très vite. Il avait beau se dépenser, il était toujours aussi agité. Finalement, il alla se jeter dans une rivière et joua qu’il combattait un poisson gigantesque, qui essayait de l’entraîner au fond. Il avait faim quand il remonta à la surface ; et ça tombait bien, parce que c’était l’heure. Les heures, il les connaissait par coeur à force de regarder passer le temps, et il connaissait leur couleur selon les climats. C’était l’heure de rentrer dans le quartier où il avait fait tant de tapage la veille. Il était attendu. Il repassa systématiquement, en sens inverse, chez tous les commerçants qu’il avait dérangés à l’heure de fermeture : chez ceux qui l’avaient accueillis avec une favorable indulgence, il avait quelque chose à récupérer ; et chez ceux qui l’avaient envoyé paître, il avait de petits destructions à causer.

Il débordait d’énergie, et les paquets qui s’accumulaient dans ses bras ne le ralentissaient en rien, mais en arrivant au niveau de sa rue, au terme du parcours, il s’immobilisa. Tout le poids du monde pesait maintenant sur ses épaules. Il fallait passer à la dernière étape. Il sentit dans l’arrière-cour de sa pensée la présence de Marlyn qui… ricanait. C’était le monde à l’envers ! Il verrait bien quand ce serait son tour ! D’ailleurs, l’heure approchait de plus en plus. Il rentra chez lui comme un loup dans sa tanière, sans se faire remarquer, et étala le résultat de sa prospection sur un grand chiffon troué qu’il noua aux quatre coins, pour le passer sur son épaule. Ainsi arrangé, il grimpa de nouveau sur le toit. Ou sinon, il pouvait toujours rentrer s’enfermer chez lui, et prétendre qu’il n’avait rien dit la veille. Il pouvait bien dire n’importe quoi sans s’y tenir ensuite, il était fou, non ? Mais non. Cette excuse-là ne marcherait plus sur Karlson.

D’un bond, il regagna le toit de l’armurerie, s’assura que son paquetage était toujours bien accroché, et redescendit dans le grenier, puis dans les couloirs de la maison. C’était toujours aussi amusant d’entrer comme ça, comme un voleur. Il ne s’en lasserait jamais. Il chercha la fameuse cuisine, en riant sous cape d’un air qui aurait fort bien pu apparaître malveillant, et déballa les articles qu’il avait extorqué aux commerçants, en leur racontant toutes les histoires imaginables. A l’heure qu’il était, ils devaient comparer ces histoires entre eux et rire de sa malice, ou se promettre de ne plus jamais le prendre au sérieux. Qu’importe ! C’était juste pour cette fois. Pour fêter leur poignée de main.

Un chien en céramique, haut comme un moineau, tirant une de ces langues en tissu rouge où l’on essuie les plumes, pris chez le vendeur de jouets ; avec une oreille cassée, mais tant pis. Un gâteau gros comme le poing chez le boulanger. Chez son concurrent, une galette couverte de sucres colorés. Une fleur en papier chez la fleuriste, qu’il avait piqué dessus pour rajouter une couleur – la couleur de trop, celle qui fausse complètement l’élégance de la composition. Une boîte de peintures fêlée par un voleur, invendable, où il manquait plusieurs pinceaux et quelques teintes froides. Ses histoires avaient dû leur plaire, parce que… Ben, c’était franchement quelque chose, pour un petit déjeuner. S’il n’avait pas été à l’origine de la machination, il aurait été jaloux.


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Aslak Karlson
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MessageSujet: Re: Ghost of a shark {Aslak] Mer 28 Juin 2017 - 19:40
- J’ai pas vraiment de maison. Je ne peux pas vraiment te dire… Toi aussi, tu es le bienvenu chez moi. Mais je voudrais bien.

Tu affiches un tout petit sourire. Tu ne te moques absolument pas, c'est juste que tu es très touché par ses propos et que tu ne sais pas vraiment pas comment le montrer. Ah si, en montrant le soleil sur l'un de tes cartons. Tu n'as pas besoin d'objet de valeur, de choses matérielles. Non. Les paroles que vient de prononcer ton unique ami t'est amplement suffisant. Mais son rictus à l'air dangereux te fait reprendre ton sérieux, te demandant qu'elle sombre idée ton invité vient d'avoir.

- Je sais.

Cette fois, tu arques un sourcil alors qu'il prend doucement tes mains. Tu te laisses faire, faisant entièrement confiance à cet homme en face de toi et devient de plus en plus curieux par sa démarche. Ton regard se fait d'ailleurs totalement incompréhensif. Tu aimerais bien comprendre ce qu'il fait, ce qu'il veut, mais tu gardes bouche close. Tu te rends bien compte que c'est un moment très difficile pour lui et tu ne souhaites pas briser tous ses efforts. Ton poitrail est plaqué contre le rebord de la table, mais cela ne te dérange pas du tout.

- Là… ce sont les attaches.

Effectivement, tu sens bien quelque chose à l'arrière de son crâne. Il t'invite à les défaire, chose que tu fais, et tu ne sais pas du tout comment réagir lorsque tu découvres son visage dans son entièreté. Tu es tellement habitué à ce masque que, maintenant, tu as la sensation d'avoir affaire à un étranger.

Ca fait bizarre...

- Toi, tu auras le droit de faire ça. Quand j’exagère… Tu vois, c’est tout simple.

Tu retires doucement tes mains du crâne de Gray, comprenant de quoi il en retourne et tu as déjà la sensation que c'est déjà trop pour toi. Non. Tu ne pourras pas faire ça. Lâcheté ricane alors qu'elle lorgne la cage dessinée sur l'un de tes cartons. Il te donne l'autorisation de l'effacer le temps pour lui de se calmer. Gray accepte de le forcer à le faire laisser place à Marlyn. C'est trop beaucoup trop.

- ... Je dois m’en aller maintenant. Je ne voudrais pas qu’il… Mais demain matin… Enfin, s’il dépasse les bornes… Tu sauras.

Il te faut un moment pour comprendre, le temps pour Gray de crier "Demain !" et de se carapater brusquement, pour sûrement s'enfuir par le grenier. C'est bien. Il n'y avait plus ni alcool, ni fruit, ni lait. Et puis, tu es également épuisé par ta journée et par toutes les émotions qui se bousculent en toi. Tu tiens ta tête avec tes paluches et ferme les yeux, mais en baisse finalement une pour caresser la gueule du chien qui sent bien ton désarroi. Enfin, tu décides d'aller te coucher. Tant pis pour tes ablutions ; ça peut très bien attendre demain matin.

En parlant de matinée, tu es réveillé en sursaut par un espèce de boum provenant du toit. Le chien grogne près de ton lit et tu comprends que quelque chose ne tourne pas rond, qu'un individu mal intentionné tente de rentrer chez toi. Pas forcément une bonne idée de le faire en plein jour.

...
La lucarne du grenier !

Tu te lèves alors d'un bond, ouvre la porte et attrape un tisonnier se trouvant juste à côté de ta cheminée. Tu n'es pas un homme courageux, mais tant que cela fait de l'effet, tu ne vas pas rechigner dessus et le chien sera toujours là pour attaquer le cambrioleur. Torse nu et armé de ta tige en métal, tu te diriges vers le bruit et tu paniques intérieurement alors que le canidé pénètre à l'intérieur de la cuisine sans grogner ni montrer les crocs. Non ! Qu'il ne t'abandonne pas ! Tu es pâle et ta main blessée tremble de peur. Pourtant une voix attire ton oreille et ton attention et le doute te prend. Tu passes alors un œil à travers la porte et tu restes pantois quand tu reconnais l'importun. C'est donc ébaubi, blanc comme un linge dû à ta précédente frayeur, pas du tout habillé décemment, que tu te tiens au pas de la porte. Tu ne comprends pas ce qu'il fait ici.

- Mar... Gray ?

Tu n'es pas encore bien réveillé.


C'est un silence qui se fend, une main tremblante, des larmes sèchent. Hurlement silencieux, calme panique.
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MessageSujet: Re: Ghost of a shark {Aslak] Dim 2 Juil 2017 - 21:46
L'arrivée du maître des lieux était le point d'orgue de sa petite surprise. C'est à peine si Gray fit attention à son pote le chien. La bonne bête était pourtant aussi accueillante qu'on peut l'être quand on est rationnellement méfiant ; dans un autre jour, ça l'aurait rendu euphorique d'être si aimablement salué. Mais la surprise qu'il avait préparée, et celle qu'il lut sur le visage de Karlson quand il débarqua, surpassaient tout en émerveillement.

Tous les instincts les plus exaltés de l'ancien bagnard, la malice de déranger les attentes d'autrui, la joie de se montrer capable de davantage qu'on n'aurait cru, la légère mesquinerie d'un homme sans fortune qui surprend un être plus établi socialement sous son jour le plus vulnérable... et, tout de même, le ravissement juvénile de présenter des cadeaux sans aucune raison valable, étalaient un grand sourire radieux sur son visage, encore ébourriffé de sa baignade nocturne mouvementée.

"Promis, j'ai pas fait les poubelles ! C'est tout des trucs qui étaient sur la devanture ou en réserve !"

Gray était triomphant. Il se sentait très malin, à la pensée de l'ingéniosité qu'il avait dû déployer pour en arriver à cette réalisation hors du commun. Il n'y avait qu'un subterfuge dont il n'était pas fier : c'était le coup de la fleuriste. Le mensonge qu'il avait inventé pour l'attendrir lui restait un peu en travers de la gorge, dans un sens il y avait quelque chose de vexant dans cette comédie en particulier.

Ce léger malaise prit soudain le pas sur tout le reste. C'était l"heure. Le sourire de Gray se teinta d'une résignation qui ne lui ressemblait pas, et il porta ses mains aux attaches du masque derrière sa tête ; dans un claquement, il mit fin aux activités de la nuit. L'aube arrivait, dissipant les fantômes. Il ne restait plus qu'une situation absurde, indéfendable, lui-même dans le rôle titre, et ce pauvre Karlson dans celui du protagoniste malchanceux, probablement en colère à présent face à cette intrusion tout sauf attendue. Il voulait être tranquille chez lui, bien sûr. Il était en plein sommeil quand tout ce bruit l'avait dérangé, ça se voyait tout de suite... Bien sûr, Gray n'aurait jamais été capable de repérer de tels signes. Ou peut-être – Marlyn n'était pas sûr de son fonctionnement, parfois – peut-être qu'il les repérait très bien, les interprétait aussi subtilement que n'importe qui, et choisissait, par pure méchanceté, de ne pas en tenir compte.

Le visage qui apparut avait perdu toute expression enjouée. La disparition de Gray laissait Marlyn désemparé. Il s'était défait du masque par sens du devoir, mais il devait maintenant affronter la situation et ça ne serait pas une mince affaire. Par où commencer ? S'excuser ? Cela reviendrait à excuser les agissements de Gray : certainement pas. Il était aussi choqué que son ami par cet enchaînement de folies.

"Je... t'invite chez toi, je crois," balbutia-t-il en fourrant rapidement le masque dans la poche de sa veste. "Si c'est mal, dis-le moi : je ne recommencerai plus."

Il ne savait pas plus quoi dire qu'il ne savait ce qu'il faisait. De sa poche, il ressortit sa poignée de petits cartons, et alterna sur la table celui de la peur et celui de l'impression de ne pas être à sa place, en se mordant la lèvre à s'en faire mal. Sa mâchoire était beaucoup trop crispée pour qu'il se risque à former des mots. Les deux cartons furent accolés l'un contre l'autre de façon maniaque, comme deux animaux qui meurent de froid. Ils étaient articulés. Au fond, ils l'étaient toujours.

"Gray est... parfois..."

A nouveau, ses mâchoires se refermèrent, presque dans un claquement. Incapable. Un troisième carton : celui de la colère. Après l'avoir posé, il ne parvint plus à en détacher les yeux. Elle montait, et il ne savait pas l'extérioriser autrement qu'en frappant du poing ce minuscule dessin sur la table, l'empreinte du lien ténu de compréhension mutuelle qui subsistait entre eux, et que ce chien fou de Gray prenait le risque de briser, par son irrespect. Son poing serré s'écrasa plusieurs fois de suite sur ce dessin. Il savait qu'il se conduisait mal – encore plus mal à présent, peut-être.

La comparaison de ses deux facettes, et de la réaction qu'elles éveillaient chez Karlson, le frappa soudain de plein fouet. Gray, au moins, était d'une compagnie amusante, il avait de la répartie, et savait toujours voir le bon côté des choses, même quand il n'y en avait pas. Lui... une coquille vide. Pas capable de briller ou de faire rire, pas capable de surveiller l'autre et de le tenir sous bonne garde. Incapable. Sur un dernier coup de poing, il laissa sa main fermée sur le petit carton, en appui contre la table, les yeux baissés. Il ne savait pas quoi faire. Inutile d'essayer de communiquer ça : c'était l'évidence même. Il n'y avait rien à faire, au fond. Ce que dirait Karlson serait la bonne décision. Il était l'élément perturbateur ; il revenait à l'autre personne dans la pièce, le propriétaire de la demeure, de ramener l'ordre selon sa volonté.


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MessageSujet: Re: Ghost of a shark {Aslak] Dim 30 Juil 2017 - 22:38
Ton bras tenant le tisonnier se baisse comme si l'arme pesait soudainement beaucoup trop lourd pour lui. Tu as eu une telle peur lorsque le fracas t'a réveillé. S'il n'y avait eu la présence rassurante de ton canidé, jamais tu n'aurais la zone sécuritaire de la chambre. Devant toi, un Gray fier de son entrée, te présentant tout un fatras d'objet dont tu ne connais pas vraiment la provenance. Seigneurs, faites qu'il n'a rien voler. C'est bien le dernier problème que tu souhaites affronter. Avec le meurtre, cela va sans dire. Il est là, en face de toi, et tout heureux de la surprise provoquée par son arrivée, mais aussi par tous les... cadeaux (?) qu'il te présente et t'offre. Tu ne sais pas trop quoi penser de tout ceci.

- Promis, j'ai pas fait les poubelles ! C'est tout des trucs qui étaient sur la devanture ou en réserve !

En d'autres circonstances, sans doute aurais-tu esquissé un sourire amusé par sa défense concernant l'innocence des poubelles et tu ne peux qu'espérer qu'aucun marchand ne viendra réclamer son bien. Tu ne décroches cependant pas la mâchoire car tu vois toutes ses mimiques excentriques s'effacer pour laisser une expression de malaise. Il te faut un moment pour comprendre que Gray a laissé place à Marlyn. C'est d'ailleurs pour cela que tu as écarquillé les yeux lorsqu'il a retiré son masque. C'est vrai. Il t'a dit que tu es le seul à avoir le droit à le retirer lorsque ton ami dépasse les bornes ou s'en approche dangereusement. Donc, s'il l'enlève de lui-même, c'est que quelque chose cloche ou que Marlyn souhaite te parler avant de s'effacer face à son alter ego. Raison de plus pour garder bouche close et le laisser s'exprimer.

- Je... t'invite chez toi, je crois. Si c'est mal, dis-le moi : je ne recommencerai plus.

Tu ne réponds toujours pas. En fait, tu es bien plus concentré à calmer ta frayeur encore un peu trop palpable. Te débarrasser du tisonnier est déjà un bon début. Tu le cales contre le mur, le surveillant pour qu'il ne tombe pas. Tu reportes ensuite ton attention sur Marlyn qui sort de sa poche les cartons et en pose deux sur la table. L'araignée ainsi que la porte. Tu as envie d'y répondre à ton tour, mais tu sens qu'il n'a pas encore terminé et tu ne veux surtout pas le brusquer. Gray fait un piètre tableau de son alter ego et tu comprends qu'il savait très bien de quoi il parlait. Quoique tu t'es un peu amélioré à force de fréquenter ton ami.

- Gray est... parfois...

Un troisième carton.
La foudre. La colère.

Tu sursautes alors que ton invité frappe la table du poing, emporté par la colère que provoque le comportement de son double. Il recommence à frapper à plusieurs et ta main gauche qui s'était calmé recommence ses tremblements, faisant caqueter de rire Lâcheté. Cette fois, c'est la peur qu'il ne puisse pas se calmer dans sa fureur et que tout dérape. Définitivement. Pourtant, il finit par s'arrêter, sa main cogneuse finit par cesser, froissant un carton au passage - tu ne vois pas lequel de là où tu te trouves -. Il ne bouge plus, reste immobile et tu saisis que c'est à ton tour d'agir, de donner la décision fatidique. Tu t'approches lentement de lui, ayant l'impression de devoir l'apprivoiser comme on le ferait avec un animal sauvage. Laissé, hier soir,  à l'abandon sur le plan de travail, tu récupères tes propres cartons pour choisir les adéquats. Tu montres en premier l'araignée, le soleil et, enfin, la pluie. Tu n'oses pas montrer la cage. Cela te forcerait à montre l'œil et tu ne le peux pas. Pas encore. C'est beaucoup trop tôt. Finalement, sans doute n'est pas encore aussi ouvert que tu le croyais.

Peur parce que tu ne savais pas qui avait pénétrer ta maison. Soleil pour la joie de voir ton ami et non un inconnu. Le pluie pour le voir se mettre dans cet état à cause de lui-même. D'un geste plus qu'hésitant, tu mets une main sur son bras, sans pour autant le tenir, le forçant à attirer son regard. Cette fois, tu veux essayer de te débrouiller sans les cartons. Gray et Marlyn le méritent bien. Tu notes quand même qu'il faut que tu créer le soulagement.

- Tu es le bienvenu. Je t'ai offert le grenier et la cuisine, tu te souviens ? Tu déglutis, tu as un peu de mal et lâcheté qui se débat dans sa cage n'est pas pour t'aider. Ne te sens jamais de trop. Toi comme Gray êtes mes amis. Non. Très mauvais choix de mot. Tu es mon ami. Ne compte pas sur moi pour chasser celui qui a rendu mes journées moins mornes.

Cette fois, tu resserres légèrement ta prise. Tu n'arrives pas bien à t'exprimer, mais tu aimerais qu'il comprenne que, lorsque tu parles au singulier, tu parles à la fois de Marlyn et de Gray. Tu ne veux pas que l'un se sente rejette par rapport à l'autre. Bien que tu n'es que très peu dialogué avec Marlyn, tu as conscience que son existence est tout aussi vitale que celle de Gray. Tu t'arrêtes finalement, tu t'emmêles les pinceaux jusque dans tes pensées.

- Un chocolat chaud... ? proposes-tu doucement. A moins que tu préfères autre chose ?

Ta main gauche tremble encore, mais cela n'a pas d'importance.
Elle se calmera d'elle-même.


C'est un silence qui se fend, une main tremblante, des larmes sèchent. Hurlement silencieux, calme panique.
La nuit l'entoure, le dérobe alors que ses bras s'élèvent, appellent. Aide-le, Invité, ou sinon...
Que sombre le jour.
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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: Ghost of a shark {Aslak] Lun 31 Juil 2017 - 10:30
C’est un même déclenchement d’orage, impossible à diviser entre la foudre qu’il sent sur sa peau et le tonnerre qui résonne à ses oreilles. Secoué, Wordsmith ferme les yeux un instant. Il se maîtrise, ça n’est quand même pas le moment de chialer… Pour cette simple révélation, que n’importe qui recevrait avec un haussement de sourcils désabusé. Mais avec le geste qui le maintient dans la réalité, les paroles prennent un sens qui l’agressent et le délivrent en même temps. Il n’est qu’un seul corps. Ce qui s’y passe, les comportements fugaces et les noms dont ils se désignent, n’y change rien. D’ailleurs, longtemps, personne ne l’a appelé Marlyn ou Gray. Les employeurs l’appelaient Smith, sur les petits contrats. Sa femme l’appelait Chéri, même en s’engueulant avec lui, même devant les prêtres qui ont prononcé leur divorce. Sa fille l’appelait Papa. Son père l’appelait Fiston, sa mère l’appelait Gamin. Le juge l'a appelé Marlyn Stingray Wordsmith. Et pendant tout ce temps, il n’était qu’un seul corps, une seule responsabilité, un seul destin.

Et ce corps suspendu entre Gray et Marlyn avait le temps de faire les choses bien, sans se les interdire, mais sans se jeter dessus au risque de les casser. Et puis, même s’il tendait vers un extrême ou vers l’autre de temps en temps, Karlson était là pour lui pardonner. Dire qu’il l’appelait Karlson depuis le début, sans réfléchir que ça faisait de lui… simplement Wordsmith. Et même cette stupidité-là, son voisin lui pardonnait. En fait, il avait l’air de trouver quelque chose de bon dans ses côtés les plus insupportables ; même ce réveil en fanfare n’avait pas l’air de lui avoir fait du mal, malgré les premières apparences. L’armurier parlait, comme jamais il ne l’avait entendu parler. Dans cette nouvelle maîtrise de soi, qui faisait miroir à celle qu’il lui inspirait, il y avait une forme de rédemption.

Wordsmith fit un dernier pas en avant et s’appuya contre son ami, en éteignant contre son épaule un sanglot sec dont il ne voulait pas entendre parler. Ce n’était pas du tout le moment pour ça. Il était submergé d’émotion, d’accord, mais ça n’avait rien d’une émotion triste. Ses bras se refermèrent autour de lui pour l'étreindre, s'y accrocher, lui dire sans lui dire qu'il aurait accepté d'être chassé, mais qu'il en aurait été affreusement malheureux.

« Moi aussi, je… Tout ce que tu montres et tout ce que tu caches… Je t’admire beaucoup. Tes dessins, si tu savais comme je les admire. »

Si seulement il avait su exprimer ça avec des mots plus détaillés… C’était juste une boule dans sa gorge, pour le moment. Une réminiscence de tous ces gens avec qui il s’était décrété inséparable, et qu’il avait perdus, coup sur coup, un accident de chantier, une tempête en mer, une bagarre, un suicide… ceux qui s’étaient détournés, sa femme, sa fille, ou qui n’avaient pas eu le choix, sa famille… C’était ce qu’il y avait eu de pire, dans le fait d’aller au bagne ; pas le travail forcé, pas les mauvais traitements. La sensation d’être un mort vivant, tandis que les vrais vivants, au-dehors, continuaient à vivre. Un coeur qu’on arrache de la poitrine jusqu’à la dernière fibre… mais par un dernier accès de sadisme, la dernière, on la laisse bien en place, pour l’éternité, pour qu’il continue à souffrir. Et c’était peut-être ça le plus stupide : il était prêt à souffrir encore une fois. Ça en valait la peine.

« D’ailleurs, c’est ça qui me plairait, enfin, si tu avais le temps, et si ça ne te dérangeait pas… un dessin de toi, que je pourrais garder. »


Il s’écarta légèrement, et s’amusa à passer sa main sur la physionomie troublée, si souvent nerveuse, mais si incroyablement attentive ; la joue râpeuse, les cheveux emmêlés qu’il ébourriffa rapidement avant de s’éloigner, comme si de rien n'était, pivotant sur ses talons, son regard furetant déjà dans les possibilités qu'offrait la cuisine.

« Juste comme ça, avec ton air bizarre et ton menton mal rasé, ça serait déjà très bien. J’aimerais mieux qu’on se voie et que j’en aie pas besoin, bien sûr, mais… je sais comment c’est, la vie. »

Comme pour casser l’accent mélancolique de ses paroles, sa voix et ses manières avaient repris le chemin de cette légèreté insouciante qui habitait d’ordinaire ses nuits. C'était drôle, le chien n'avait pas l'air habitué à ce qu'il venait de faire. Il n'avait quand même pas cru qu'il allait faire du mal à son maître, ce couillon ? Depuis quand les chiens se mêlaient de ce genre de chose, déjà ? Wordsmith mit un peu d’ordre sur la table, dénicha un couteau et se mit à couper les gâteaux, en intimant avec une fausse autorité, visiblement décidé à changer de sujet :

« Tu t’assois et je m’occupe de tout. J’ai été maladroit, maintenant je vais me faire pardonner. Allez, deux chocolats chauds. »

Quand il les eut réassemblés, le spectacle des gâteaux lui arracha même un éclat de rire : ils formaient deux fois deux moitiés disparates et mal assorties. Ça lui rappelait quelqu’un, enfin, deux personnes. Il poussa l’un des assemblages vers son ami et se remit à sa préparation. Se tenir les mains occupées, ça faisait vraiment du bien ; et ceux qui ne savaient pas ça étaient les vrais pauvres de ce monde, songea-t-il. La vérité, c’est qu’il se sentait extraordinairement bien. La petite sieste qu’il avait faite dernièrement y était sûrement pour quelque chose. D’ailleurs, à la réflexion…

Bien sûr que Karlson avait été pris de court. Faudrait peut-être lui expliquer, si on voulait qu’il comprenne ! Lui montrer l’exemple, et après il suivrait si il voulait, si il avait le temps avant d’aller ouvrir son magasin, bien sûr. Gray mourait d’envie de l’interroger sur cette main nerveuse et douloureuse, dont la vue inquiétait Marlyn. De la chaleur, ça lui ferait peut-être du bien ? Maintenant, il avait envie de lui ramener un de ces sacs de lavande, ou de riz, qu’on pouvait faire chauffer et mettre dans ses poches. D’abord expliquer. Une chose à la fois. Au moins tenter de faire les choses correctement.

« J’ai arrêté de dormir en sortant du bagne. C’est comme ça que je me suis brouillé avec moi-même, entre le boulot que je fais le jour, et le tapage que je fais la nuit. Je ne me supporte plus, mais j’arrive pas à vivre autrement. »

Finalement, c’était simple à décrire, quand on mettait de côté les pourquoi, les comment et les à quoi bon, qui au final n’auraient pas eu de vraie réponse. C’était un sacré soulagement. Et puis, il n’y avait aucune raison que Karlson ne sache pas tout ça. Au contraire, ça n’aurait pas paru honnête de le lui cacher une seconde de plus.

« Ça me rend malade » – Wordsmith frappa sa tempe à deux doigts, tendus, non courbés… signe de migraine, non de folie, enfin, là d’où il venait en tout cas. Il n’était pas sûr que l’autre homme ait exactement le même langage corporel. Il verrait bien. Puis il frappa sa poitrine, à l’endroit où battait son coeur. « Mais ne le dis à personne. Les clients ne me confieraient plus rien, s’ils avaient peur que je claque avant d’avoir terminé. Tu sais comment ils sont. »

Les boissons étaient prêtes ; il les ramena et s’installa à table, radieux d’être encore là, de ne pas avoir été renvoyé chez lui, malgré toutes les bonnes raisons qui auraient pu le justifier. Discrètement radieux. Le jour s’avançait, et il avait réintégré son rôle de Marlyn petit à petit ; c’était d’ailleurs le plus adapté pour s’activer à une tâche manuelle avec sérieux et précision.


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