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Douleurs et colères [Naomi Sunder]

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Mélusine Duval
Ministre de l'éducation et des pupilles
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MessageSujet: Douleurs et colères [Naomi Sunder] Lun 20 Mar 2017 - 16:34
« Maman, je vais faire un tour avec mes amis, je ne rentre pas tard, promis »

C'était les dernières paroles qu'Esteban Duval avait dit à sa mère. Ces mots résonnaient encore dans la tête de Mélusine. Cela faisait déjà une semaine. Assise dans un fauteuil du salon, elle avait le regard perdu tout en plongeant dans ses souvenirs. La douleur au ventre, elle revoyait ce petit bonhomme au sourire malicieux qui était si facile à vivre, plein de vitalité et qui faisait la joie du couple Duval.

Une douleur intense la tiraillait, comme une amputation, la chair de sa chair. Elle s'était tout d'abord maudite de l'avoir laisser faire, puis l'effondrement, les larmes, la souffrance, le désespoir en passant par la colère. Le Ministre Alexandre Duval avait eu un malaise suite à l'annonce de la disparition de son fils, il était alité depuis quelques jours, faible. Mélusine s'occupait de lui tout en essayant de gérer les affaires du Ministère du mieux qu'elle le pouvait, en étouffant son chagrin dans le travail.

La maison semblait si calme que ça en devenait pénible. La Secrétaire du Ministre de l'Education se leva et regarda par la fenêtre. Ambrosia continuait de vivre, avec ces va-et-vient incessant de calèches, whorses, dirigeables et autres moyens de transport. Quelle ironie du sort, Alexandre avait disparu avec un de ses amis en montgolfière, tout comme l'accident il y a quelques années des parents de Mélusine. A l'époque, elle était jeune et elle n'avait pas cherché les causes de la mort de ses parents. Mais cette fois, c'était différent. Personne à l'Impérial n'avait répondu à ses courriers concernant l'accident d'Alexandre. Que s'était-il passé ? Un problème avec le brûleur ? Ou bien son fils avait-il commis une imprudence ? Cela la rendait folle de ne pas savoir.

Il était temps d'éclaircir la situation, elle alla chercher son manteau, puis avant de quitter la maison, passa par la chambre en ouvrant doucement la porte et y jetant un œil. Alexandre était endormi, il semblait paisible et serein. Mélusine ne voulait pas l'importuner et elle referma délicatement la porte avant de partir.

Puisque l'Impérial semblait faire la sourde oreille, Madame Duval comptait bien trouver quelqu'un à blâmer. La colère montait en elle au fur et à mesure qu'elle parcourait la ville en direction d'un des bureaux de la compagnie de transport. Encore frappée par le deuil de son enfant, elle était habillée en noir, son épaisse chevelure lâchée librement, retombant sur ses épaules. Son visage était fermé, ne laissant échapper aucune émotion, sévère. Un visage qui n'était pourtant pas habituel chez Mélusine, elle était plutôt quelqu'un de radieux, toujours souriante. Mais depuis quelques jours, la douleur l'avait changé, comme si sa joie de vivre l'avait quitté.

Lorsqu'elle arriva à l'Impérial, il y avait déjà bien du monde à l'accueil. Des personnes qui réservaient des billets, d'autres qui portaient des réclamations, d'autres encore qui semblaient attendre quelque chose. Mélusine ne se découragea pas et d'un pas assuré, elle parcourut la pièce jusqu'à un des comptoirs de l'entreprise. Elle arriva comme une furie devant la première personne des employés qu'elle vit, se souciant guère de faire la queue comme tout le monde.

- Bonjour, je veux parler au directeur de l'Impérial immédiatement.

Son ton était stricte, et Mélusine était prête à faire un scandale si elle n'obtenait pas les réponses qu'elle désirait. Elle n'était que la Secrétaire du Ministre de l'Education et des Pupilles, et elle savait que peu de gens la reconnaissait, mais peu importe son statut, elle était bien décidée à abattre les obstacles qui se dresseraient devant elle pour avoir ce qu'elle voulait.
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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: Douleurs et colères [Naomi Sunder] Sam 25 Mar 2017 - 23:08
Un an. Cela faisait plus ou moins un an que Thorn était décédé. Mort dans cet accident sur un des wharpz de l’Impérial. Naomi n’avait, depuis, remis les pieds qu’une seule fois dans les locaux de société, pour qu’on lui annonce la nouvelle. C’était donc aujourd’hui la deuxième fois qu’elle revenait après un long moment d’absence. Elle devait avoir un entretien avec un de ses chefs, pour décider de si elle revenait travailler, si elle quittait la compagnie, ou si elle restait encore absente. Bien sûr, plus le temps passait, moins elle était sûre de retrouver un poste, même si on avait dit qu’on ferait des efforts pour elle à ce niveau. Mais surtout, elle se rendait compte que le défilement des mois, des nuits blanches passées à pleurer ou à contempler le vide avec l’impression que les choses ne s’arrangeraient jamais, n’atténuait nullement sa peine et sa douleur. La souffrance et la présence de l’absence se mêlait : cela parlait mieux qu’un fantôme qui hanterait la petite maison où ils vivaient tous les deux. Son cœur peinait à battre normalement ; la tristesse la laissait dans un état mélancolique, presque névralgique, qui faisait que même ses amis ne la reconnaissaient pas beaucoup.

Peu de sourires avaient également traversé son visage en un an. Toujours plus ou moins forcé, jamais en songeant au bon vieux temps. Il ne fallait pas lui demander cela. Il lui semblait que le temps qu’elle mettrait à s’habituer à l’absence, à la maison vide, à l’abandon de la vie à laquelle ils avaient rêvé, durerait bien plus que sa vie propre. Aussi n’espérait-elle guère, et se contentait-elle de survivre. Les gens qui avaient eu l’habitude de la connaître vivante, joyeuse et curieuse, avaient plutôt à affaire à une ombre.

Peu avant son entretien avec son chef, elle était encore dans les bureaux de l’Impérial, discutant avec l’un des collègues qu’elle appréciait le plus, et qui était d’ailleurs au départ un ami de son mari. Les vêtements de Naomi étaient simples, seulement blancs, l’autre couleur possible du deuil à Ambrosia. Ce fut alors que Mélusine Duval débarqua, coupant la file pour s’adresser directement à l’ami de Naomi.

« Bonjour, je veux parler au directeur de l’Impérial immédiatement. »

Bien que cela fasse un moment que Naomi n’avait pas mis les pieds dans les locaux de l’Impérial pour y travailler, la veuve vit tout de suite comment cela allait tourner : une vague de protestation, un scandale. La file derrière Mélusine commençait déjà à grogner. Mais ce qui la frappa, ce fut la tenue de deuil que la femme portait, et puis, cet air pâle, fantomatique, que Naomi voyait tous les jours dans son propre miroir. Le mélange de déductions et d’intuition fit le reste.

— Occupe-toi de tes clients, je m’occupe d’elle, lança-t-elle à l’employé à ses côtés.

Elle ne portait nullement l’uniforme de l’Impérial, mais tant pis. Ce n’était certainement pas le moment que la hiérarchie aille lui chercher des noises alors qu’elle rendait service et qu’elle n’avait pas élucidé la mort de son mari.

Sa gorge était serrée, pourtant, ses mains ne tremblèrent pas lorsqu’elle désigna l’extrémité du comptoir à la femme, l’incitant à se déplacer jusque-là. Pendant un instant, elle craignait de relever les yeux vers elle, d’affronter sur ce visage la même douleur, le même deuil. Qui donc cette femme avait-elle perdu pour se manifester de la sorte, avec autant de virulence et de fermé ? Un enfant, un mari, un frère ?

Quelque part, Naomi reconnaissait à quel point il était absurde de sa part de continuer à agir comme une employée de l’Impérial alors qu’elle ne pardonnait nullement la responsabilité que la société avait dans la mort de son époux. C’était d’autant plus juste qu’il y avait en face d’elle, sûrement une autre personne dévastée par une même erreur ou une même catastrophe. Mais si pour Naomi, le mystère n’avait jamais été résolu, peut-être que pour cette femme-là, il y avait encore un moyen d’apporter une réponse. C’était bien là le seul mince espoir qu’elle ressentait.

— Je… je crois que le directeur est en réunion. (En tout cas, c’était ce qu’on lui avait dit, pour qu’elle patiente elle-même.)

Elle hésita. Cette question était si stupide, qu’elle n’osait la poser ; juste savoir ce qui se passait. C’était inscrit, ou presque, sur les traits de cette femme, sur ses vêtements sombres. Cela aurait été presque une insulte que de faire l’innocente, même si la relation n’était pas encore faite avec l’accident de montgolfière de quelques jours auparavant. D’ailleurs, elle n’avait suivi l’affaire que dans la presse et les paroles de quelque collègue passé la voir, brisant la solitude qu’elle trouvait tour à tour confortable puis détestable. Naomi releva ses yeux d’un bleu clair aigu vers la jeune femme, une boule dans le ventre, mais au moins, elle le fit. Même si devant la fermeté et la colère qui émanaient de cette femme, peut-être aurait-il mieux valu qu’elle ne joue pas à l’employée de l’Impérial ce jour-là.

— Dites-moi ce qui se passe. Je ferais de mon mieux pour vous aider, je vous assure,
dit-elle, doucement, mais sincèrement.

Au moins son ton avait encore quelque relief, même si pour le reste, son âme restait envasée dans un carcan de tristesse et de douleur.


A qui cela n'est-il arrivé, d'être libre en apparence, et de se sentir les ailes empêtrées ?
       
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Mélusine Duval
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MessageSujet: Re: Douleurs et colères [Naomi Sunder] Lun 3 Avr 2017 - 16:10
Mélusine se ficha bien d'entendre les gens qui faisait la queue protester et grommeler contre elle. Qu'avait-il à perdre eux ? Tout au plus quelques minutes de leur précieux temps. Mélusine avait perdu bien plus. Elle essayait pourtant un minimum de garder son sang froid, mais la colère la brûlait de l'intérieur. L'accident n'était certainement pas la faute des employés se trouvant derrière le comptoir, mais en l'absence d'éclaircissement et de réponse de la part de la hiérarchie, c'était eux qui se trouvaient aux premières loges pour le scandale que Mélusine allait faire.

Une femme blonde lui fit signe de se déplacer au bout du comptoir, ce qui exaspéra Mélusine. Vraisemblablement les employés voulaient éviter tout débordement. Enfin, au vu de la tenue de la jeune femme, était-elle vraiment une employée ? Mélusine soupira et se déplaça vers l’extrémité du comptoir tout en observant la personne.

- Vous travaillez ici ?

Elle ne portait pas la tenue de l'Impérial, autant savoir qui elle était et quel poste elle occupait dans l'entreprise. Mais Mélusine n'accepta cependant pas sa réponse. Le directeur était toujours en réunion ou absent, à croire qu'il l'évitait comme la peste. S'en était trop pour la brune.

- Ecoutez Madame, votre directeur est toujours en réunion ou a toujours une bonne excuse, je suis l'épouse du Ministre de l'Education et des Pupilles, si l'Impérial fait la sourde oreille, vous savez que je n'hésiterais pas à passer par la justice, et un scandale comme celui-ci peut ternir l'image de votre société.

C'était clairement une menace. Mélusine se servait de son statut pour des affaires personnelles, mais elle était prête à tout pour avoir une réponse. De plus, elle connaissait très bien le Ministre de la Justice. Même si en temps normal, elle n'aurait jamais fait un chantage aussi odieux en se servant du pouvoir de son mari. Elle ne voulait pas en arriver là, cela aurait été trop douloureux pour Alexandre et elle. Mais elle ne voulait pas non plus se battre contre des moulins à vents, aussi il fallait que ce fameux directeur puisse s'entretenir en tant que personne responsable avec Mélusine.

La jeune femme avait un ton calme et semblait de bonne volonté pour l'aider. Mélusine poussa un petit soupir et essaya de dissimuler ses larmes et sa douleur.

- Je suppose que vous êtes au courant de l'accident de montgolfière qui s'est produit la semaine dernière. Deux jeunes garçons ont... Mélusine n'arrivait pas à continuer la phrase, la douleur était toujours vive et elle ne pouvait faire son deuil. Elle pris une bouffée d'air et continua. Mon fils était l'un des deux garçons...  Et il y a deux familles qui attendent que votre directeur s'explique sur ce qu'il s'est passé, mais apparemment il ne se soucie guère de tout cela !

Les mains crispées et tremblantes sur le comptoir, Mélusine regardait droit dans les yeux la jeune femme. Que pouvait-elle bien faire pour l'aider si son supérieur ne voulait rien entendre ?
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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: Douleurs et colères [Naomi Sunder] Sam 8 Avr 2017 - 15:41
Naomi s’acharna à rester calme. Calme et aussi neutre que possible, pour trois raisons. Tout d’abord pour la cordialité neutre qu’on attendait de quelqu’un travaillant au sein de l’Impérial. Puis ensuite pour ne pas davantage énerver, ou bien blesser la femme en face d’elle, ne pas lui laisser croire qu’elle se moquait de son affaire ou de sa personne. Enfin, c’était pour se protéger elle-même. Face à une personne qui connaissait visiblement la même douleur qu’elle, elle n’était pas sûre de ne pas s’effondrer, à un moment ou à un autre ; de vaciller comme au bord de l’abîme, avec un pied dérapant de son équilibre instable. Elle hocha la tête, à la question de Mélusine.

— Je suis normalement en « congé » mais je passais pour un entretien avec le directeur, aujourd’hui. Je m’occupe parfois de la réception aux différents étages de la cité, mais le plus souvent je suis à bord d’un moyen de transport, pour conduire ou accueillir. Je m’appelle Naomi Sunder.

Absente depuis quasiment un an de l’Impérial, en vérité. Elle aurait été incapable de reprendre le travail d’avant, de continuer à venir comme si de rien n’était. Au début, la simple idée de remettre les pieds, ou dans un transport en commun, la révulsait, lui faisait sentir monter dans sa gorge un mélange âcre de bile et de colère. Puis cela s’était affadi, doucement. Mais elle n’avait toujours ni le courage, ni l’envie, rien, en vérité, quand elle pensait à revenir travailler. D’où le délai supplémentaire qu’on lui accordait. Elle supposait que l’Impérial faisait tout pour qu’elle n’ait pas l’envie de faire du remous au sein de la compagnie.

Elle supposa que c’était pour la même raison que le directeur dérogeait toujours aux demandes d’entretien avec la femme en face d’elle. Il y a peu qui acceptent de se mouiller et de se mesurer à une confrontation, s’ils risquent d’y laisser une main, songea-t-elle.

En entendant le titre de la « cliente », elle se redressa, presque inconsciemment. Cette femme n’était pas n’importe qui...et elle continuait à recevoir des refus de la part du directeur ? Naomi ne portait pas l’Impérial dans son cœur, ces derniers temps, mais voilà qui abaissait encore l’estime qu’elle s’en faisait. L’employée était en train de reprendre ses esprits, pour savoir ce qu’elle allait bien pouvoir répondre. Certes, la tactique de Mélusine était en partie malhonnête, mais pouvait-elle vraiment lui en vouloir ? Que pouvait-on répondre à cela ? La suite, après tout, montrait clairement pourquoi elle faisait cela, et...ne disait-on pas qu’un homme, ou une femme, poussé au désespoir, pouvait tout faire ? Qui aurait pu empêcher quelqu’un de désirer, à en perdre le sommeil et la santé, des réponses à un événement aussi traumatique ?

Naomi mettait là le pied, presque en politique, chose qu’elle exécrait et qu’elle n’enviait nullement. Elle se demanda, un bref instant, si elle avait vraiment bien fait de prendre cette responsabilité, mais c’était trop tard. Et elle, comment aurait-elle pu ignorer le tumulte que ces mots et cette situation faisaient naître en elle ? C’est là ! semblait lui crier une voix, au fond de son esprit. C’est cet instant, c’est ce moment que tu attendais, où tu pourras espérer avoir des explications, fût-ce par le biais de quelqu’un d’autre. Tu l’as, ton moyen de pression, qu’est-ce que tu attends ? Et si toi tu ne peux rien en tirer, au moins elle, tu peux la venger.

Pendant une fraction de seconde, mentalement, Naomi contempla cette fine barrière inéluctable et toujours présente, entre vengeance et justice. D’un côté l’émotion, de l’autre la raison. Il lui semblait que pendant un an, toute son existence n’avait fait que vaciller d’un côté et de l’autre, hésitant à faire son nid dans un camp ou dans l’autre. La limite morale n’était que plus trouble. Ses mains tremblaient sur le comptoir de bois, alors qu’elle voyait Mélusine dissimuler ses larmes.

— Je… je suis au courant, oui…

Ainsi, elle avait vu juste. Cette femme endeuillée, en face d’elle, était la mort d’un des jeunes garçons qui avaient trouvé la mort lors de cette balade en montgolfière. L’intuition ne lui avait pas fait défaut, même si elle se retrouva incapable d’articuler plus de cinq mots, sur l’instant. La douleur qui régnait dans le cœur de ces deux femmes semblait se lier, comme avec un lien imperceptible et pourtant présent, immatériellement certes, mais présent. Elle redressa la tête, affrontant le regard de son interlocutrice. Malgré le chagrin et la souffrance, celui-ci était clair, déterminé. Sans s’en rendre compte, Naomi y puisa une légère force, posant sa main sur celle de Mélusine.

— Je suis désolée. Je suis sincèrement désolée pour vous.

Elle détestait présenter des « condoléances » à quelqu’un. Cette formule toute faite lui paraissait prête pour les hypocrites ou ceux qui s’en fichaient, après tout. Quand elle pensait à la souffrance que devait ressentir cette femme, elle éprouvait un élan plus sincère envers elle, plus compréhensif. L’empathie lui permettait de la rejoindre, et de cette façon, réellement se sentir désolée.

— De… De ce que je sais, il s’agit d’un accident. Un accident horrible, mais rien de plus.

Le tumulte qui grondait dans son cœur lui intimait que cela n’était pas suffisant. La voix dans sa tête revenait, aussi, lui disant à quel point cela était pathétique. Les doigts de Naomi, posés sur la main de Mélusine, se raffermirent, alors qu’une étincelle passa dans ses yeux. Elle se redressa, passant brièvement la main sur son visage, comme pour empêcher des larmes d’y monter ; mais son regard était limpide et non pas embrumé, comme toutes ces dernières semaines. Tant pis si ce n’était pas très bien vu par Hyram et Aernia, elle ne pouvait pas rester là, à proférer des mots idiots et banals, alors qu’il y avait le cœur et l’âme de cette femme qui se débattaient, grondaient et hurlaient sous sa peau, brûlant et souffrant à la fois.

— Venez avec moi, lança-t-elle, l’esprit plus déterminé.

De toute manière, qu’est-ce qu’elle risquait ? Perdre son travail ? Ce n’était pas comme si elle éprouvait le véritable souhait d’y retourner, pour l’instant. Son collègue, qui surveillait la conversation d’une oreille, sembla vouloir protester, en vain. Elle sortit derrière le comptoir, entraînant Mélusine par une porte réservée au personnel, la guidant parmi les couleurs qui s’offraient à elles, leurs pas résonnant sur le sol. Après un autre détour et la montée d’un étage – temps durant lequel le visage de Naomi restait ferme, mais impassible – elles finirent par s’arrêter devant une porte, celle du directeur. Qui manifestement était déjà en train de parler avec quelqu’un. Naomi se retourna vers Mélusine, le regard bien plus acéré que pendant tout le reste de leur conversation.

— Vous n’avez eu aucune information ? Personne n’est venu vous voir, vous témoigner quoique ce soit, de la part de la compagnie ?


Autant d’éléments qui, rassemblés, feraient officie de munition pour obliger le cher directeur à présenter des excuses, une explication, ou tout ce qu’il serait enfin possible d’entendre… La justice était un besoin pressant qui ne s’éteignait que lorsque enfin, la résolution finale d’une affaire était apportée. La vengeance, elle, continuait à brûler même après avoir obtenu son dû dans le sang.


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Mélusine Duval
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MessageSujet: Re: Douleurs et colères [Naomi Sunder] Mar 18 Avr 2017 - 15:29
La jeune femme qui se tenait devant Mélusine n'avait pas à être blâmé pour l'incompétence de sa direction. Elle semblait sincère et n'avoir aucun lien avec l'accident. Elle constata cependant un léger changement d'attitude lorsqu'elle lui précisa son statut. Il était certain qu'un scandale au sein de l'Impérial n'était pas le bienvenue, mais un scandale du Ministère avait bien plus d'importance. Pourtant Mélusine savait qu'elle n'aurait pas la force d'aller jusqu'au bout. Elle ne voulait pas en arriver là, et se battre avec la justice pour obtenir gain de cause, elle finirait par craquer. Son mari n'était pas disposé non plus à cela, il luttait déjà durement contre la maladie.

Évidemment, Naomi était au courant de l'accident, qui ne l'aurait pas été à l'Impérial ? Les journaux avaient même relayé la disparition du fils du Ministre de l'Education et des Pupilles, et les gens venaient présenter leurs condoléances au Ministère. Mélusine détestait voir des personnes qui en tant normal ne lui parlait que peu avoir autant de fausse compassion pour elle. Elle avait même reçu une lettre de condoléance de sa propre sœur qui ne prenait même pas le temps de rendre visite à sa famille. Elle n'avait jamais été très présente depuis qu'elle était partie de la capitale, et Mélusine lui en voulait beaucoup.

Un frisson parcouru l'échine de la Ministre lorsque l'employée posa sa main sur la sienne. Elle était bien familière, mais elle semblait sincère dans sa marque de politesse. Mélusine hocha simplement la tête sans rien dire, mais retira sa main du comptoir. Elle garda cependant son calme, en la regardant d'un air impassible.

- C'est une tragédie oui. Je comprends que le risque zéro n'existe pas, je veux juste savoir ce qu'il s'est passé, c'est tout.

C'est alors que la jeune femme lui demanda de la suivre dans une partie réservée strictement au personnel. Mélusine hésita une seconde, mais il se pouvait bien que cette femme l'aide à trouver ce qu'elle désirait. Il y avait donc encore des gens qui se souciaient du malheur des autres et cherchaient à les aider honnêtement. La Ministre suivit donc Naomi dans les couloirs de l'entreprise que les clients ne voyaient pas. Elle ne parla pas pendant le trajet mais avait espoir que les choses puissent s'accélérer grâce à cette employée. Elle comprit rapidement ce qui allait se passer lorsqu'elles s'arrêtèrent devant la porte du directeur. Mélusine fixa le regard de Naomi avec un soulagement et une grand sincérité.

- Je vous assure Madame que je n'ai eu aucune réponse malgré mes relances. Si l'accident avait été de la faute de mon fils, je pense qu'on m'aurait donné un retour. Mais j'ai de plus en plus tendance à croire que cela vient d'une négligence de l'Impérial.

Mélusine était certaine de ce qu'elle avançait. Si son fils ou son ami avait fait des bêtises dans la montgolfière, elle était sûre que l'Impérial aurait conclu que ce n'était pas de leur faute et lui aurait fait savoir. Par le fait que l'entreprise faisait la sourde oreille, c'est qu'elle avait quelque chose à cacher.

- N'allez-vous pas avoir des ennuis avec votre direction en m'amenant ici ?

Certes, le geste de la jeune femme était noble, et Mélusine lui en était reconnaissante, mais elle ne souhaitait pas que la faute lui retombe dessus.


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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: Douleurs et colères [Naomi Sunder] Dim 23 Avr 2017 - 19:05
Que l’épouse du Ministre de l’Éducation et des Pupilles se ramène ici n’avait en effet rien de bon pour l’Impérial. D’une certaine manière, ça n’était pas le problème de Naomi, étant donné sa longue, longue pause de un an au sein de l’entreprise. De l’autre, elle tenait à ce que cette femme trouve justice, comme un acte manqué de la propre revanche qu’elle n’avait pu avoir pour son mari décédé. Cette pensée était toutefois bien plus en arrière-plan que celle, plus simple et nécessaire, de permettre à cette femme de faire la paix avec elle-même et avec la mort de son fils. Elle n’osait imaginer la déchirure que cela était, et l’apparence pâle, en deuil de Mélusine n’en était qu’un bref aperçu, un reflet du véritable tourbillon intérieur.

Tout cela la replongeait dans la situation douloureuse qu’elle-même avait vécu un an auparavant, et elle n’était pas certaine de tenir longtemps, à scruter cet abysse. C’était pourquoi elle se permettait d’effectuer un geste qui lui avait pourtant paru bien anodin, celui de poser légèrement sa main sur celle de la femme endeuillée en face d’elle. Il n’y avait parfois rien de plus simple pour montrer sa compassion et faire comprendre à cette femme qu’elle était de son côté. Aussi ne garda-t-elle aucune rancune quand Mélusine ôta sa main, et Naomi hocha la tête avant de l’entraîner dans les couloirs internes du bureau de l’Impérial.

Étrangement, la veuve jubilait, ou presque. Pour une fois le directeur de l’entreprise allait bel et bien devoir répondre des actes de la compagnie, face à face, et non plus se cacher derrière des réunions ou des rouages à réparer. Il fallait bien que l’administration réponde de ce que ses mécanismes faisaient oublier un peu oublier trop vite.

Naomi respira un peu plus quand son interlocutrice planta son regard dans le sien. Elle pouvait y lire de la sincérité, du soulagement : deux sentiments qui faisaient qu’elle se sentait avoir raison de son acte choisi sur l’instant, et non sur une quelconque formalité de l’Impérial.

— Il y a pu y avoir défaillance au niveau de la montgolfière. Je ne vous cache pas que ce n’est pas le premier accident non élucidé, au cours de ces derniers mois. Mais je ne peux pas tolérer qu’on ne donne aucune réponse à une mère qui...qui a perdu son fils.

Elle avait eu du mal à articuler la dernière phrase, une douleur lui nouant le ventre, par la similarité de leurs deux situations, mais aussi parce qu’elle se rendait compte de combien cela devait être éprouvant et terrible. En fait, elle ne pouvait pas l’imaginer ; elle ne pouvait que supposer une douleur insupportable. C’était déjà bien assez.

Naomi releva le regard vers Mélusine, ses prunelles azur exprimant autant de défi que de sollicitude. Un mélange d’attitude je m’en foutiste, presque blasée, et en même temps… avec une profonde détermination sincère.

— Peut-être. Mais alors je leur rappellerai qu’ils ont aussi des comptes à me rendre pour la mort accidentelle de mon mari. Et que si ça, ils s’en fichent, ils devraient faire bien plus attention à ce qu’ils répondent à quelqu’un comme vous.

Le clivage et la différence de traitement qui pouvaient parfois exister, entre le peuple et les grands lui paraissaient injustes, surtout dans de tels cas, mais ce n’était pas elle qui allait refaire la ville d'Ambrosia. Elle n’en avait pas les moyens, et pas l’énergie. Elle se retourna donc vers la porte, frappant et attendant quelques secondes, avant d’entrer. L’homme était effectivement en réunion avec une autre personne, qu’elle n’identifia pas, mais elle ne se laissa pas démonter, reprenant un ton aussi neutre qu’aimable. Mais le sourire qu’elle adressait avait quelque chose d’ambigu.

— Monsieur le directeur, je suis navrée de vous interrompre. Il y a ici l’épouse du Ministre de l’Éducation et des Pupilles, qui voudrait avoir des explications sur le récent accident de montgolfière. Elle n’en a eue aucune, jusqu’à présent, et j’ai jugé qu’il était préférable de vous l’amener, à sa demande.

Elle s’était écartée, pour laisser passer Mélusine, attendant de voir quelle serait la réaction de ce directeur qui, jusqu’à présent, s’était contenté de faire la sourde aux oreilles au malheur de ceux ayant perdu des proches dans les accidents de la compagnie. Si c’était bien, à chaque fois, des accidents.


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Mélusine Duval
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MessageSujet: Re: Douleurs et colères [Naomi Sunder] Dim 14 Mai 2017 - 16:00
Mélusine fit un petit hochement de tête. La sincérité de Naomi l'étonnait. Cette jeune femme avait bien plus de compassion que la majorité des gens qui l'entourait au Ministère en général, alors qu'elles ne se connaissaient pas.

Il y avait eu donc d'autres accidents au cours des derniers mois. Est-ce que la compagnie faisait-elle la sourde oreille vis à vis d'autres victimes ? Elle avait un vague souvenir de ce qu'il s'était passé jadis avec ces parents. Mais à cette époque elle était très jeune et n'avait pas cherché à comprendre réellement les faits. La perte avait été douloureuse, et sa vie avait été totalement bouleversée, avec le déclin de l'empire paternel, et son arrivée avec sa sœur à l'orphelinat.

La situation actuelle était différente. Le regard de Mélusine s'assombrit un peu lorsque Naomi évoqua les mots de perte d'enfant. Elle soupira doucement essayant de garder le contrôle sur son chagrin. Elle aurait pu crier, pleurer, que rien n'y changerait. Mais l'épouse du Ministre n'était pas ainsi, son visage restait impassible, son cœur avait trop souffert de la disparition subite, elle avait perdu une partie d'elle-même, et elle retenait sa souffrance au plus profond de son être.

Mélusine découvrit alors avec stupeur ce que lui avait caché jusqu'alors la jeune femme. Elle aussi faisait parti de ces victimes que l'on sous estimait. Ainsi donc elle comprit l'enjeu de l'entretien. Elles avaient toutes deux la même détermination à vouloir des réponses qu'on le leur refusait. L'Impérial avait beaucoup de comptes à rendre, et il était plus que temps que cela en finisse. Peut être n'étaient-elles pas les deux seules victimes de ces affaires, aussi il fallait que l'entreprise fasse face à ses obligations.

Mélusine voulu dire quelque chose à cet instant, mais sa bouche s’entre-ouvrit sans laisser échapper le moindre son. Cependant elle se redressa en un petit hochement de tête, prête à voir ce fameux directeur. Elle prit un profonde inspiration tandis que Naomi frappait à la porte et entrait dans le bureau. Il était temps d'avoir cette conversation.

Elle entra à son tour dans le bureau, à la suite de Naomi, le visage dur. Elle ne remarqua pas l'homme qui était en réunion avec le directeur, mais fixa celui-ci. Il avait l'air totalement surpris de cette interruption et semblait un peu déboussolé en apercevant Mélusine.

- Bonjour Messieurs, pardonnez-moi de vous interrompre, mais j'ai besoin de parler expressément à Monsieur le Directeur. Je pense que nous n'en aurons pas pour longtemps. Elle se retourna vers l'homme en face du directeur et lui fit un petit sourire pour lui faire comprendre d'attendre dans le couloir. Celui s'exécuta aussitôt en faisant une courbette, n'osa pas défier l'épouse du Ministre du regard.

- Madame Duval, avec tout le respect que je vous dois, vous devez faire comme tout le monde, prendre un rendez-vous, vous voyez bien que je suis en réunion.

Mélusine se retourna vers le directeur et le fixa à nouveau d'un air sévère. Le Directeur dû comprendre à cet instant que la femme en noir qu'il avait devant lui ne céderait pas et il se passa une main un peu tremblante dans le peu de cheveux qu'il lui restait sur le crâne.

- Monsieur le Directeur, il m'est impossible d'avoir une réponse de votre part aux différents courriers que je vous ai envoyé, et encore moins d'avoir un rendez-vous, alors comprenez que pour éviter de faire un scandale à l'accueil de votre établissement, cette jeune femme a eu l'amabilité de bien vouloir m'indiquer votre bureau.

Elle se retourna vers Naomi en la remerciant du regard.

- Par ailleurs, vous devriez avoir un peu plus de considération pour votre personnel. Madame Sunder doit également avoir les réponses à ses questions.

Elle fixa à nouveau le Directeur, debout devant son bureau. Il était temps également de renvoyer la balle à Naomi pour qu'elle puisse elle aussi faire son deuil. Les deux femmes s'étaient unies dans un même but.


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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: Douleurs et colères [Naomi Sunder] Mar 23 Mai 2017 - 22:10
La perte récente de Naomi expliquait en partie la sincérité et la compassion qu’elle éprouvait pour Mélusine. Mais il ne fallait pas douter que même sans cela, elle en aurait eu. La femme était d’un caractère sensible, bienveillant, nullement oppressant ou méprisant vers son prochain, même dans une île où elle n’était qu’une expatriée et quelque part, toujours une étrangère aux yeux de certains. Et comment aurait-elle pu avoir le cœur à être trop froide ou indifférente au malheur inscrit sur le visage de son interlocutrice ? Elle avait le cœur trop chaud pour cela, et la capacité à ressentir de l’empathie, trop grande. Naomi était à vrai dire loin de chercher l’intérêt pour elle-même. Ce qu’elle voulait, c’était la justice. Et si ce n’était pas pour elle, que ce soit au moins pour une autre personne. Cela suffirait. Celle qui réussirait à avoir des excuses, une expression de désolation, un simple « pardon » serait celle qui pouvait racheter tout le reste.

Même si les morts restaient morts, eux.

D’autre part, elle admirait Mélusine Duval. Qu’elle parvienne à rester digne, droite, sans émotion trop visible – comme quelqu’un de majestueux pouvait véritablement le faire, gardant le sang froid, plutôt que le cœur. Mais comment Naomi pouvait-elle être placée pour juger de cela ? Elle le connaissait bien, ce chagrin qui vous dévorait l’âme et qui laissait une immense pièce vide, si immense qu’elle semblait prendre le pas sur tout le reste de sa maison intérieure, comme un cauchemar où le néant augmentait sans cesse, jour après jour, même dans un endroit pourtant clos. Non, elle ne pouvait pas dire seulement avec l’impassibilité de ce visage de porcelaine, que cette femme ne ressentait rien. C’était probablement tout le contraire.

Pendant une seconde, la veuve crut qu’elle allait dire quelque chose, mais rien. Les lèvres de Mélusine se refermèrent, taisant ce qui aurait pu s’échapper et marquer, à son tour, un peu de compassion. Le hochement de tête remplaça cela sans que Naomi en prenne ombrage. Cela faisait un an pour elle, après tout ; et la perte de cette femme était bien plus récente, également ancrée dans sa chair. Elle ne demandait pas sa pitié, seulement qu’elle ne croie pas, à tort, que Naomi la manipulait pour obtenir quelque chose. Il était faux de dire qu’elle n’y avait pas pensé, mais ce songe était bel et bien secondaire. Naomi était éteinte depuis des mois, voilà seulement que l’arrivée de cette femme soufflait sur quelques braises, juste assez pour les aviver, le temps de quelques heures.

Elle passa donc à ce qu’il était juste de faire. La porte s’ouvrit sur le directeur et son actuel invité, que Naomi ne connaissait pas. Elle fut soulagée de voir l’expression perturbée du directeur, quand il croisa le regard de Mélusine ; cela amena presque un sourire mauvais sur ses lèvres. Cela était après tout une forme très légère de vengeance pour les réponses qu’elle n’avait jamais eues. Elle appréciait cet affrontement entre ces deux personnes plus haut placées qu’elle, avec un certain contentement. Son cœur se relâchait dans sa poitrine, sous son corset, comme une forme de soulagement face à ce qui arrivait enfin.

Car après tout, sans la détermination de Mélusine, il était certain que jamais le directeur n’aurait bougé le moindre petit boulon pour venir faire des excuses, à qui que ce soit. Il était temps qu’il comprenne qu’il avait des comptes à rendre, administrativement parlant et au nom de l’entreprise, si ce n’était humainement. Elle n’était pas certaine qu’il avait une morale, ou d’éthique, au vu de ses silences. La veuve se redressa quand Mélusine parla d’elle et la regarda, mais à cet instant, elle se demandait si elle ne ferait pas mieux de quitter la pièce...comme venait de le faire l’autre invité, sous le regard du directeur. Elle restait droite et immobile, neutre, mais elle sentait que cette façade ne durerait pas longtemps. Son regard accrocha les dossiers et les objets sur le bureau du directeur, comme pour éviter l’étincelle qui ferait tout exploser. Pourtant, elle ne pouvait se montrer ingrate envers Mélusine… sans regarder le directeur directement, elle rajouta donc :

— … Vous devez répondre à Madame Duval. Je ne suis que votre employée. Elle, elle est une dirigeante.

Quelqu’un de votre classe, aurait-elle pu ajouter, avec persiflage. Elle savait ce que c’était que d’être du côté de ceux qui partaient de presque rien pour se tailler un chemin à force d’efforts et de détermination. Mais cela aurait été offenser Mélusine. Elle releva son regard limpide vers le directeur, tranchante, et dans une attente qui menaçait de lui faire exploser le cœur.

— Madame Duval… Je ne peux rien vous dire de plus que ce que les rapports et la presse ont dit.

L’homme était mal à l’aise, toutefois, ça se voyait. Il avait pris la peine de se relever, pour mieux faire face à Mélusine, mais Naomi n’aurait pas parié sur lui pour qui était la personne qui dominait dans cette situation. La tension qui imprégnait chaque parcelle d’elle provenait de Mélusine. Cette impression de dangerosité pouvait dégager un éclat très métallique.

— Il s’agissait d’un accident. Le matériel a été défaillant. Peut-être également que les deux jeunes...l’un des deux...a trafiqué quelque chose qu’il ne fallait pas. On ne saura pas. Quant à vous, Naomi, vous savez déjà que c’était un accident également.

Pendant une seconde, il n’y eut rien. Mais il y avait quelque chose de si pernicieux dans cette dernière parole, comme une vérité répétée trop de fois avec le même tic, pour être sincère, qui eut le don de faire soudain brûler dans sa poitrine la quête de savoir et le désir de vengeance qui s’étaient affadis. Elle se rapprocha de plusieurs pas, brusquement, le regard furieux, et haineux. Elle ne pensait plus du tout au fait que ça allait sûrement lui coûter sa carrière.

— Vous m’avez déjà sorti cette excuse il y a un an et ça n’a jamais arrêté les rumeurs de complot ou de sabotage ! Il n’y a eu qu’un seul examen du navire, tout comme pour la montgolfière, et fait par la compagnie ! Vous n’avez jamais voulu être objectif !!

Le directeur blêmissait, signe que cela était une faute professionnelle réelle. Pour autant, était-ce qu’un second examen changerait les choses, dans ces deux cas précis ? Cela ne finirait que par dire que pour le fils de Mélusine, c’était un accident malencontreux. Quant au mari de Naomi, et les autres passagers alors présents, le mystère restait complet. L’erreur technique était possible, mais qui aurait pu savoir s’il n’y avait pas eu un sabotage ? Les morts ne parlaient pas.

— Vous devez refaire une expertise ! Qu’est-ce que c’est, cinq heures de votre temps, pour trois morts et deux vies écroulées ?!


Après avoir si longtemps battu seulement en sourdine, Naomi avait l'impression que son coeur allait exploser. Ses traits se tordaient, il lui était impossible de l'en empêcher. Même son esprit lui semblait se scinder en deux sous la douleur qui lui envahissait le corps.


A qui cela n'est-il arrivé, d'être libre en apparence, et de se sentir les ailes empêtrées ?
       
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Mélusine Duval
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MessageSujet: Re: Douleurs et colères [Naomi Sunder] Lun 19 Juin 2017 - 14:30
Mélusine savait pertinemment ce qu'inspirait son regard sombre aux autres personnes. Elle n'était plus la même depuis quelques jours et elle entendait les employés du Ministère chuchoter derrière elle. On la surnommait maintenant « la dame de glace » car toutes joies et émotions avaient disparu de son visage en même temps que la perte de son fils. Le fait que son époux soit maintenant alité ne faisait qu'empirer les choses. Elle était devenue plus sévère, plus stricte, et plus rigoureuse sur tout ce qu'elle entreprenait. Pourtant malgré tout, il y avait toujours en elle une part de sensibilité non contrôlée.

Les réponses que le directeur de l'Impérial lui fit ne la satisfirent point. Mais de le voir ainsi mal à l'aise ne faisait que renforcé le fait que l'entreprise avait une grande part de responsabilité dans l'affaire. Ses mains se crispèrent lorsque l'homme évoqua la presse. Les journalistes n'avaient évoqué que des hypothèses plutôt douteuses sur l'accident, en dressant un portrait peu flatteur du Ministre de l'Education et des Pupilles ainsi que son « dépravé » de fils. Mélusine aurait du les attaquer en justice pour diffamation si son époux ne l'en avait dissuadé. Il n'avait pas la force de supporter ça, et son état s'aggravait de jours en jours. Aussi Mélusine ne fit rien, mais pris tout de même le temps d'écrire son mécontentement au journal qui avait publié l'article sans que son mari ne le sache.

Alexandre Duval était loin de s'imaginer ce que sa femme faisait en cet instant dans le bureau du directeur de l'Impérial. Celui-ci ne donnait que des réponses évasives et la colère que Mélusine ressentait ne faisait que s’accroître. Tandis qu'elle allait répliquer, telle une furie, Naomi prit à son tour la parole. Mélusine observa avec surprise la jeune femme sortir de ses gonds, à juste titre.

- Tout à fait, vous devez refaire une même plusieurs expertises, Monsieur le Directeur ! Vous êtes responsable de ce qu'il s'est passé, aussi voulons-nous avoir les preuves noir sur blanc par les experts de la défaillance de vos véhicules !

Mélusine avait eu un ton strict et ses yeux fixaient sévèrement ceux du directeur. Il n'était pas en position de force face aux deux femmes.

- Si vous continuez à nous refuser cette requête, nous nous reverrons au tribunal. Et il y aura beaucoup plus de victimes qui seront présentent à ce moment là que dans ce bureau. Croyez bien que l'Impérial va souffrir de sa réputation. Est-ce vraiment ce que vous voulez ?

Une menace, oui. Mélusine n'en pouvait plus. Elle allait y perdre certainement la raison, et son époux la santé, mais que pouvait-elle faire de plus ? D'autant que le dossier de Naomi pourrait également renforcer le fait que la compagnie avait des obligations et responsabilités envers ses clients qu'elle ne devait pas négliger. L'expertise sur ces accidents en faisait partie.

L'affaire devant la cour risquait d'être longue et fastidieuse. S'attaquer à une si grande entreprise n'allait pas être de tout repos. Mélusine avait quelques connaissances au Ministère de la Justice, elle savait déjà qui était le meilleur avocat pour la défense, et bien sûr elle était prête à aider Naomi si celle-ci n'avait pas les moyens de se payer ses services. Il fallait absolument qu'elles s'entraident pour découvrir la vérité.


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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: Douleurs et colères [Naomi Sunder] Ven 14 Juil 2017 - 18:25
Une partie de Naomi se demandait encore ce qu’elle était en train de faire – si elle était bien là, avec cette femme plus importante qu’elle, à demander réparation pour le décès de personnes chères, à celui qui était même son chef et qui ne risquait guère de la garder dans l’Impériale après… Elle devait être en plein délire. Pourtant, la pièce environnante était réelle, avec ses matériaux de cuivre, le tic tac d’une horloge elle ne savait où dans la pièce… Entre un homme blêmissant de plus en plus, et une femme de glace qui réclamait justice. Il était évident de savoir lequel des deux adversaires allait rompre l’échine.

Elle écouta ainsi, sans écouter, certaines paroles, avant de prendre la défense de Mélusine. D’exiger la vérité, au moins la vérité, même si ça ne ramenait personne, même si après cette quête les laisserait insatisfaites et éteintes, ces deux femmes. A vrai dire, à cet instant, Naomi faisait preuve d’une détermination plus forte qu’elle ne l’avait eue depuis un an, grâce à la présence de Mélusine, et cette énergie ne cesserait d’exister durant les années à venir.

La tirade de ces deux femmes finit enfin par avoir un effet. Sans doute que la menace stricte et sans pitié de Duval, sur le futur de la compagnie, eut l’effet le plus approprié. Il fallait donc toujours un argument commercial en plus de la simple logique, de la simple humanité, considéra Naomi avec froideur, ne se sentant nullement coupable de l’état d’anxiété qui naissait chez le directeur de l’Impériale. Elle était incapable d’aller au tribunal, elle ne s’en sentait pas les nerfs, et n’avait d’ailleurs pas l’argent, même si le décès de son mari au travail avait contribué à un remboursement de la part de l’Impériale. Mais elle savait qu’elle n’en aurait pas les nerfs. La veuve croisa les bras, lorsque le directeur épongea son front avec un mouchoir, avant qu’il ne redresse, considérant les deux femmes en face.

— Je ne souhaite pas que cela aille au tribunal, évidemment…

Il eut une profonde inspiration, mais du moins, son expression quand il releva les yeux vers elle, était celle d’un homme qui avait pris sa décision, et n’en bougerait plus.

— Très bien… nous allons accéder à vos demandes, à toutes les deux. Bien que ce soit plus difficile dans le cas de Madame Sunder, l’épave a déjà un an, sous les eaux… Mais nous ferons deux expertises. Dont au moins une sera celle d’un spécialiste de votre choix. Si les deux n’aboutissent pas aux mêmes résultats, nous en ferons une autre.

Il sauvait les meubles, peut-être. Naomi n’avait pas spécialement confiance en la parole de cet homme, mais les expertises sauraient être objectives, au moins. Qui sait… peut-être donneraient-elles des éléments nouveaux, permettant d’éclaircir les tragédies humaines. A défaut de vengeance, ce serait donc la justice, ce qui n’était pas négligeable. Quelque part, il ne fallait pas demander plus pour apaiser les âmes tourmentées et endeuillées.

Naomi releva les yeux, lorsque le directeur prit une dernière fois la parole.

— Néanmoins, je vous avertis toutes deux. Peut-être que cela n’éclaircira rien du tout. Il y a des accidents… qui ne sont que des accidents, aussi douloureux soient-ils.


La veuve, qui avait senti jusque-là son cœur s’élever un peu, sentit de nouveau que sa cage thoracique était glacée. La brève flamme d’espoir était comme soufflée. Encore possible à embraser. Mais sans doute savait-elle qu’au fond, les chances étaient minces. Cela ne l’empêcha pas de jeter un regard inquisiteur à l’homme, presque doté d’une certaine férocité.

— Je n’en demande pas plus, pour ma part. Nous verrons bien ce qu’il advient de la part des experts.

Elle se retourna vers Mélusine, l’interrogeant du regard… sur si cela lui était suffisant, ou non.


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Douleurs et colères [Naomi Sunder]

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