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 :: L'histoire Ambrosienne :: Bas niveau de la cité :: Porte du Sud

[Clos]L'éloge de la pièce manquante (PV Marlyn)

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MessageSujet: [Clos]L'éloge de la pièce manquante (PV Marlyn) Sam 25 Mar 2017 - 12:00
Faire des automates, c'était comme faire la cuisine. On pouvait tout naturellement se contenter de ce que l'on avait, mais on arrivait fatalement toujours à la même sauce, certes très bonne, mais pas très originale non plus, dont on finissait par se lasser irrémédiablement. Myrcéa savait très bien qu'il aurait été bien plus facile de demander à Aliénor de lui fabriquer exactement ce dont elle avait besoin. C'était cependant se priver de fouiller dans des tas de ce que certains collègues de travail considéraient comme de vulgaires déchets. Le jeune femme n'était pas de cet avis, même si elle pouvait comprendre ce point de vu. Comment innover si on devait se contenter de vieilles carcasses rouillées dont plus personne ne voulait ? N'était-ce pas absurde ?  Non, ça ne l'était pas, il y avait encore bien des combinaisons à trouver avant de s'en remettre à d'autres procédés bien plus habituel dans les locaux de la STEAM que de la récupération d'immondices. Dans les couloirs, il se disait souvent qu'Elyas était vraiment un vieux fou excentrique.

Chacune de ces pièces de métal, chaque écrou, chaque vis, chaque œil de verre, et même ce visage de porcelaine dont la peinture s'écaillait, tout cela avait le don de lui parler. Myrcéa ne voyait pas seulement des morceaux égarés sur les étals, elle voyait des histoires, des résidus de vies éparpillées, et bien trop de connections qui brillaient comme des milliers de toiles d'araignée sous les rayons vacillant du soleil qui ne montrait le bout de son nez que par intermittence. Elle avait commencé ainsi, en jouant à désosser et ré-assembler les prototypes que son défunt tuteur avait abandonné dans un coin. A présent, ceci était devenu pour ainsi dire une marque de fabrique. L'avenir se dessinait avec clarté entre des lignes d'un passé oublié qu'elle paraissait être la seule à regarder sans objection. Tout était déjà là, il n'y avait qu'à ouvrir les yeux.

Ce matin là, rien n'aurait pu lui faire oublier ce rendez-vous qui l'attendait. Le fond de l'air était encore frais, il caressait ses joues, les colorants délicatement. Sur sa robe de velours et de taffetas bariolée reposait un large châle brodée d'iris bleus et jaunes. A ses oreilles cliquetaient des boucles dorés qui ne valaient finalement pas grand chose. Cette petite demoiselle à l'allure aussi farfelue que flamboyante, armée de son grand panier d'osier, certains marchands la connaissait à présent.  Même si ce n'était qu'une fois par mois environ, on oubliait rarement quelqu'un qui payait bien, surtout s'il dénotait autant dans le paysage de cuir, de verre et de métal de la brocante de la porte sud. Beaucoup de monde s'y pressait pour trouver son bonheur sans dépenser des fortunes.

Ce n'était pas vraiment le cas d'une employée officielle de la STEAM observant chaque stand avec d'un œil pratique et aiguisé, à la recherche de pièces aussi rare que spécifique. Pourtant Myrcéa n'avait jamais eut l'air d'être un de ces jeunes ingénieurs en costume trois pièces qui se prenaient pour les maitres du destin de ce monde, pas plus qu'elle n'avait l'air d'une jeune Lady avec l'ombrelle et la belle robe de dentelles d'ailleurs. Cela la dépassait un peu, ou plutôt, elle préférait garder ses distances et sa clairvoyance pour ne pas se faire happer par le besoin factice de reconnaissance. L'Assistante… Pour tout le monde elle n'était que l'Assistante, une créature toute aussi curieuse et saugrenue que son maitre.

Myrcéa avait déjà bien remplis son panier avec divers objets pour le moins hétéroclites, notamment un tapis élimé en peau de chèvre. Le projet qu'elle avait sur le feu n'était pas sans contrainte et habiller le corps du chien mécanique n'était pas vraiment un luxe. Cela avançait, doucement, il lui manquait également quelques aboiement et à bouger son train arrière sans rester bloqué toutes les deux minutes. Pilou était un client exigeant, Il ne daignait s'intéresser qu'à des mollets masculin pour l'heure. Cela devait changer et l'Eskroise avait ainsi besoin d'une pièce bien particulière qui rendrait la démarche de son compagnon de métal moins saccadée, bien plus réaliste. Elle n'avait pas encore trouvé ni dans sa propre réserve, ni dans les boutiques du quartier des inventeurs. Voila déjà une bonne heure que ses yeux inspectaient la marchandise sans grand succès non plus. Pourtant, ce petit rouage était là, quelque part, c'était une assurance.
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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: [Clos]L'éloge de la pièce manquante (PV Marlyn) Sam 25 Mar 2017 - 13:27
Pourquoi l’homme avait-il deux pieds, et le cheval quatre ? Pourquoi pas trois ? C’était une question que Wordsmith avait eu tout le temps du monde pour se poser. Il avait fini par en conclure que le trois était le chiffre des choses immobiles, et quatre ou deux, celui des choses en mouvement : être perpétuellement en train de tomber formait du mouvement là même où l’énergie faisait défaut. Cela dit, s’il avait pu créer des êtres voués à de longues plages d’immobilité statique, il leur aurait donné trois pattes. Une longue chaîne de fourmis à taille humaine, par exemple. Il y songeait en flânant dans le marché aux puces, absent et discret sous sa veste grise à larges poches, le dos voûté et le visage baissé. Degré de liberté et degré de staticité. Les complexes, les éternels calculs de l’équilibre…

Il était fatigué, bien sûr, comme toujours ; fatigué le jour comme un parent surmené, la nuit comme un enfant surexcité, mais ça ne le dérangeait plus depuis des mois d’accoutumation et il y ressentait même un certain confort pervers : une excuse pour ses maladresses et ses inattentions, un cadre pour sa lenteur, une raison pour ses hésitations et sa prudence. Le mouvement des machines qui dansaient dans sa tête suppléait dans ses attentes à l’efficacité de sa propre marche ; il trébuchait sans y prendre garde. Un peu de monnaie sonnait dans le fond de sa poche. Il la recomptait mécaniquement entre ses doigts tout en avançant. Certains stands, qu’il doublait sans les regarder, auraient aussi bien pu être des fantômes de fumée qui se dissipaient dès qu’il détournait le regard ; et la plupart des personnes qu’il esquivait au passage cessaient de même d’exister, dès que le danger de les heurter s’évanouissait.

Il était un peu gêné par le brouhaha. Tant de conversations qui venaient résonner à la fois dans sa tête… Le loisir rendait les êtres bavards, bruyants et autocentrés. Il avait encore le crâne engourdi par sa beuverie de la veille et peinait à trier ces voix les unes des autres, pour se concentrer sur celles des commerçants qui venaient lui vanter tel ou tel article sur lequel il arrêtait ses yeux. Sa question était toujours la même, laconique et lancinante comme un carillon de nuit : « Combien ? » Généralement, c’était trop cher. Il passait son chemin en s’excusant d’un petit signe de tête. D’ailleurs, il ne cherchait rien de particulier.

Mais si un pivot lui tombait sous les yeux, capable d’assurer le glissement des trois pièces pour les rendre plus mobiles tout en les gardant stables… il ne cracherait certainement pas dessus.

Il y avait là un ferrailleur qui récupérait les objets usagés au domicile des défunts, pour débarrasser la famille de la tâche de les trier, de les vendre elle-même, ou de s’en encombrer ; c’était typiquement le genre d’étal où il avait des chances de trouver des articles selon son budget. Il gravita naturellement vers cet espace familier, déjà pris d’assaut mais où il se fraya un chemin en prenant garde à éviter les contacts physiques prolongés. Comme disait cette chanson apprise la veille dans un bar et déjà oubliée : « il les vendait bon marché, ça ne lui avait rien coûté »...ou quelque chose de ce genre. Avec un regain d’espoir prudent, il reconnut des silhouettes de bon augure : cette semaine, quelques personnes intéressantes avaient rejoint le monde des morts. Un tanneur peut-être, ou un brasseur… quelqu’un qui disposait de belles machines. La rouille qui les attaquait en surface n’était pas un tel problème pour lui. Il avait de toute façon l’intention de les disloquer et d’en extraire les organes internes.

Il se glissa comme un spectre entre une dame intéressée par un couteau à huîtres et un enfant qui louchait sur une boule à neige, puis attira l’attention du vendeur à grand-peine : il était déjà en négociation avec un acquéreur potentiel, et sa voix morne avait du mal à couvrir le chahut ambiant.

« Oui monsieur, qu’est-ce que je peux faire pour vous ? »

« C’est combien ? »

L’index de l’homme en gris indiquait un grand broyeur encore vissé sur une cuve de cuivre, qui avait sans doute recueilli quelque substance indéterminée, et n’en était pas encore pleinement décrassée. Les trois bras de la chose semblaient s’articuler précisément selon le mode qui lui tournait en tête. Il aurait été bien bête de se priver de cette aubaine. Le prix, d’ailleurs, était à sa portée – tout juste. En réunissant les piécettes qu’il roulait dans sa main, il y arriverait. Pas d’erreur possible : il les avait comptées et recomptées cent fois, à l’aveuglette, sur son chemin.

« Ah, vous arrivez juste un peu trop tard, monsieur. Je crois que la demoiselle est intéressée... »

Quelle demoiselle ? Qu’est-ce que c’était que cette sornette ? Il y avait dans ce bric-à-brac bien assez de vieilleries sentimentales pour satisfaire les demoiselles ! Wordsmith se fendit presque d’un froncement de sourcils, mais le fait de plisser son front lui faisait mal à la tête ; il se contenta donc de fixer curieusement la silhouette malingre aux cheveux d’or qui lui disputait cet intéressant article. Elle n’avait pas du tout l’air d’une collectionneuse de vieilleries mécaniques, s’il pouvait se permettre une remarque intérieure. Mais il avait depuis longtemps passé l’âge d’importuner les dames et de rabrouer les gamines. Il se contenta de placer, très rapidement, avec une insistance qui lui réclamait un effort pénible, sa petite pile de monnaie dans la main du commerçant, qui se trouva brusquement pris entre deux feux ; il avait pratiquement promis l’objet à l’une, et venait d’être payé par l’autre. Il voulut restituer la monnaie, mais Wordsmith rangea résolument ses mains dans ses poches en détournant le visage.


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MessageSujet: Re: [Clos]L'éloge de la pièce manquante (PV Marlyn) Dim 26 Mar 2017 - 12:46
Il y avait assurément dans ces rassemblements quelque chose qui aspirait toute énergie. Les bains de foule ne déplaisaient pas à Myrcéa, il lui donnait beaucoup de matière à réfléchir, sans doute trop. Ses sens étaient tournés vers les bruits et les bribes de conversations, vers les marchandises autant que les vendeurs et leurs clients potentiels. Sur chaque visage ou presque elle savait arrêter son regard et pousser le vice jusqu'à trouver plus ou moins justement ce qu'il était venu chercher ici même. Parfois, elle osait même aller jusqu'à aborder un passant flânant dans les allées pour lui indiquer sans grand préambule que son bonheur se trouvait à tel ou tel endroit du marché. On la regardait souvent avec des yeux ronds comme s'il s'agissait d'une mauvaise blague. Elle se contentait d'un sourire et d'incliner poliment la tête avant de continuer son chemin, parfaitement satisfaite.

Certains se seraient certainement affligés de voir qu'une jeune femme de son rang éprouvait une curiosité non voilée lorsqu'il s'agissait de lire les nécrologies. Mais enfin, du moment que cela était à porté de son regard, elle ne pouvait décemment pas s'empêcher de lire, peu importait s'il s'agissait du roman en vogue ou d'un vulgaire prospectus. Les gens n'étaient finalement pas vraiment attentifs aux détails. Ils préféraient voir ce qui leurs faisait envie. Comme tout était lié de près ou de loin se cantonner à peu de choses fermait bien des portes. Si Myrcéa s'en référait à ses plans, il y avait effectivement un vendeur ici qui devait vendre ce qui lui faisait cruellement défaut.

Tout naturellement, et sans vraiment se presser outre mesure, l'Assistante dériva progressivement jusqu'au fameux stand. Un coup d’œil au marchand, un petit salut, et elle s'attaqua à une observation méticuleuse de son étal encore bien fourni pour l'heure. Très vite Myrcéa repéra une machinerie, certes un peu rouillée mais qu'importait puisque elle semblait posséder en son sein la sacro-sainte pièce manquante. Ils y en avaient d'autres, bien d'autres, dont l'utilité viendrait en temps et en heure. Il y avait longtemps que la STEAM avait arrêté de commercialiser ces modèles, ce qui les rendait d'autant plus précieux. Le vendeur n'était pas si bon connaisseur, il n'y avait qu'à s'attarder sur les multiples babioles pour comprendre que tout était bon pour faire de l'argent, indifférent à la qualité. On pouvait même dire que c'était fort mal rangé, que cela manquait de logique, d'attrait pour le regard.

- Vous permettez ?

Le vendeur acquiesça, comprenant sans doute de travers le sens véritable de sa question. Myrcéa posa son panier à ses pieds avant de se lancer dans la réorganisation de l'étalage. Elle allait faire simple et rapide en classant par matériaux dans une premier temps, par usage dans un second. Ou l'inverse était-il plus judicieux ? Quand au vendeur, il avait froncé sa broussailleuse paire de sourcils, tout d'abord surpris de la voir s'agiter ainsi, avant de glisser progressivement vers beaucoup de scepticisme. La blonde leva les yeux vers lui, suspendant ses gestes quelques secondes avant qu'il ne se mette à parler pour la traiter certainement de folle. Une explication s'imposait. Sans se démonter et en s'activant de nouveau, elle commenta sa démarche qui faciliterait certainement la compréhension et la vente par la même occasion.

- Dès que j'ai fini, je vous prends bien entendu, ceci et… ça aussi. Combien pour les deux ?

L'argent n'était un problème, le budget alloué à Elyas faisait pas mal d'envieux. C'était dans tout les cas bien moins cher d'acheter ici que dans les boutiques qui jalonnaient le quartier des inventeurs. Malgré tout, Myrcéa tenait avec précision un livre de compte, ce dont ses supérieurs étaient loin de se plaindre.

- Voyez déjà, comme la foule afflue. Un petit rien d'organisation et cela fera doubler votre chiffre d'affaire. Le coup d’œil, c'est très important. C'est ainsi que font les boutiques de luxe. Ce n'est pas forcément de meilleure qualité, c'est surtout mieux emballé.

Alors qu'elle était occupée à terminer son œuvre à l'autre bout du stand, un nouveau client fit son apparition, apparemment intéressé par le même article. La remarque du marchand la ramena brusquement dans la réalité. Elle s'était un peu laissée distraire. Là où Myrcéa aurait sans doute cherché à discuter, le nouveau venu, lui, préférait apparemment prendre les devant en payant sans se préoccuper de la personne qu'il biaisait. Il en fallait bien plus pour la contrarier, fort heureusement. Sans se départir de son calme, elle acheva de poser la dernière pièce de l'édifice avant de s'approcher. C'était aller vite en besogne mais elle pressentait à l'allure de l'homme qu'il n'avait pas vraiment les moyens de faire beaucoup monter les enchère. Cela se tentait, elle avait fatalement besoin de cette pièce pour achever le chien mécanique. Pourtant, une part d'elle même était un peu dérangée de l'emporter ainsi.

- Êtes-vous versé dans les vieux mécanismes monsieur ? C'est que j'ai besoin d'une pièce spécifique pour une commande urgente. Peut-être pourrais-je vous trouver quelque chose qui vous satisfasse mieux que ce broyeur ?
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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: [Clos]L'éloge de la pièce manquante (PV Marlyn) Lun 27 Mar 2017 - 17:16
Les petites mains nerveuses qui s’activaient parmi les objets mélangés avaient adopté une espèce de rythme, quelque chose d’agaçant, de trépidant, qui n’était pas sans rappeler les mouvements d’une machine lancée à pleine vitesse. Des mouvements précis, réguliers, sans hâte mais aussi sans retard, et Wordsmith qui travaillait au milieu des machines ressentait quelque chose d’étrangement dérangeant à voir une personne se comporter ainsi. Rare était cette alliance de dynamisme et d’exactitude dans les quartiers populaires. La fatigue, les maladies, les blessures au travail, les soucis, usaient en quelques années le dynamisme avant que l’expérience n’apporte un tant soit peu d’exactitude, et les deux se côtoyaient rarement. Non, il avait vu ce genre de comportements, mais pas dans le coin. Très loin d’ici.

Les gars qui commençaient à tourner comme ça, au bagne, n’étaient pas en pleine possession de leurs facultés intellectuelles. Il était lui-même bien trop ignare de la nature humaine pour savoir ce qui se passait dans leurs caboches, mais ils faisaient peur. La mine était entrée sous leur crâne. Ce n’était pas que les lits étaient en bordel, pas vraiment parallèles, et qu’ils avaient l’oeil pour le remarquer ; c’était qu’ils faisaient une crise si on les empêchait de replacer les lits sous forme parallèle. Ils étaient peut-être contagieux, Wordsmith n’en savait rien, en tout cas il faisait le lien entre ça et les coups reçus, et il se tenait à l’écart des coups. Il était le meilleur prisonnier qu’on ait jamais connu. Il avait peur que le monstre entre sous son cuir chevelu et commence à ronger sa cervelle.

De plus, cette fille était de l’âge de la sienne, à peu de choses près ; et sans imaginer un seul instant que cette douce créature lumineuse et gracile ait le moindre lien de parenté direct avec lui, ou avec quiconque de sa famille, il ne pouvait pas s’empêcher d’un mouvement de recul face à ce type de physionomie. Mais ça, ce n’était pas de sa faute, à la pauvre gamine. D’ailleurs il ne voulait pas lui parler ; il voulait juste prendre le tas de ferraille, s’en aller avec, et s’enfermer dans son atelier à l’abri de tous ces gens.

La demoiselle avait d’autres intentions. Elle tourna vers lui son visage qu’il trouva lunaire, et lui adressa la parole tout de go. Wordsmith cogitait beaucoup trop profondément pour réagir, sur le moment, quand elle se mit à l’interroger. Impatient, le marchand vint lui claquer des doigts devant le visage, en élevant sa voix bourrue : « Hé, la dame te parle ! » Le tutoiement n’était pas de très bon augure, et il ressentit ce claquement de doigts comme une marque de menace, presque l’amorce d’un choc. Il ne se défendit presque pas quand la monnaie retomba dans sa main. « A moins que tu puisses avancer un prix plus intéressant ? »

Non, il ne puissait pas.

L’envie de fuir lui monta à la gorge comme une impression de noyade, et il disparut dans la foule. Le marchand connaissait vaguement cet énergumène ; sans doute la gueule de bois. Il secoua la tête avec la résignation d’un habitué des marchés en plein air, et se retourna vers sa cliente si proactive en lui adressant ses félicitations pour avoir emporté les enchères… même si ce n’avait été qu’une parodie. La bonne humeur, c’était essentiel dans ce métier.

« Oh, inutile de vous en soucier, il ne reviendra pas. Complètement asocial. Je vous parie qu’il est allé s’enfermer dans son vieux hangar pour bricoler dans le noir, mais ne vous inquiétez pas : dès ce soir, il aura tout oublié. »

D’un geste vague de la main, le marchand désignait la bâtisse au coin de la rue : il venait d’y voir tourner la silhouette grise, confirmant ses impressions. Puis il entreprit de charger dans des sacs de jute le bric à brac sur lequel sa cliente avait jeté son dévolu. Il n’était pas mécontent de se débarrasser de tout ça si facilement ; si on lui avait posé la question au matin, à son arrivée, il aurait juré que ces bizarreries seraient les dernières à encombrer son stand en fin de journée. Heureusement qu’il y avait toutes sortes de clients en goguette ce matin.

« D’ailleurs, à ce que j’ai entendu dire, il fait parler de lui dans le quartier Nord, ce guignol. Il est voisin des Arguments et de la Clé d’Or, et chaque fois que j’y passe on se plaint de lui. Pas tout là, si vous voulez mon avis. »

Le brave homme agita sa main à côté de sa tempe, dans un geste sans équivoque. Il préférait être bien clair ; ç’aurait été dommage qu’une petite bonne femme aussi intéressée par la mécanique et aussi passionnée par le travail bien fait aille se frotter à cet énergumène peu recommandable. Il connaissait la curiosité féminine : si on ne tue pas ça dans l’oeuf, plus moyen de lutter... surtout qu'elle semblait souffrir d'une forme voisine de curiosité en surplus, peut-être encore plus puissante : la curiosité scientifique.


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MessageSujet: Re: [Clos]L'éloge de la pièce manquante (PV Marlyn) Lun 27 Mar 2017 - 21:22
S'activer, se concentrer, oublier d'exister que dans ce grand manège… Ce n'était qu'un besoin vital. Il y avait trop à absorber pour une âme mortelle. Était-ce un don ou était-ce une malédiction, ce qui l'excluait chaque jour un peu plus de sa propre vie tout en l'y confrontant sans filtre. C'était éreintant sans être violant, cette force inexplicable qui faisait bouger ses mains, parler sa bouche, penser son esprit, sans relâche. Jamais pourtant elle ne regrettait d'être ainsi faite, même lorsque la migraine détruisait son crâne à coup de masse et que l'aphasie semblait si proche. Pas de regrets, elle était telle qu'elle devait être, tels de les événements l'avaient forgée. Personne ne pouvait se soustraire au grand plan d'ensemble, pas même ceux dont les yeux étaient grand ouverts.

Il existait un remède, un état de plénitude, une bulle salvatrice dont elle gardait précieusement les clés et qui garantissait sa pérennité. Voila pourquoi elle ne cherchait pas, elle ne cherchait plus, à partager cet espace de peur de perdre le remède à ses maux. Alcon lui avait ouvert la porte et celle-ci était close depuis son trépas. Myrcéa ne se posait pas des questions à ce propos, une présence intangible était suffisante pour l'assister durant ces heures où elle cessait d'être pour devenir une machine.

Les mots glissaient, ils ne restaient que des pièces dans le puzzle de la réalité. Ils finiraient tôt ou tard par se rapporter ailleurs pour former un ensemble dont la forme serait plus à même d'être comprise. Ainsi donc on pouvait-on ignorer son discours, cela lui appartenait, tout comme ses causes et ses conséquences. De cet infime mais bien présent mouvement de recul, de ce silence, elle semblait percer qu'aucun son ne viendrait faire écho à ses questions. Elle le regarda, sans s'entraver d'une gêne naturelle à cet âge, sans attendre et sans espérer, un léger sourire bienveillant flottant sur ses lèvres pâles. Oui, elle se serait contenté de cela, un rien qui était trop éloquent, mais pas le marchand dont le claquement de doigts raisonna par dessus le brouhaha. C'était trop mais ce n'en était pas moins parfait, à cet instant, dans ce contexte.

- Nul besoin de s'inquiéter pour cela, c'était déjà écrit quelque part, répondit-elle au vendeur d'une voix flottante.

Myrcéa détourna les yeux de la foule. Nulle trace, nul tumulte. La transaction reprit son cours et les explications qui suivirent ne furent pas dénuées d'intérêt, quitte à contrarier le monsieur. Elle se garda cependant de faire la remarque que ses indications étaient loin d'être tombées dans l'oreille d'un sourd. Il valait mieux préserver le sentiment d'avoir accomplis une juste cause à ce veuf. Comment le savait-elle ? Cette histoire aurait demandé trois jours de conférence pour être seulement effleurée. Avec le réaménagement, les affaires allaient être bonnes, ce qui n'était pas toujours le cas dans un marché aux puces. Elle aurait pu s'atteler au stand voisin qui avait lui aussi besoin d'un peu de ménage mais elle avait suffisamment fait étalage de ses manies sous ces yeux là. Elle récupéra le sac contre quelques pièces, se faisant presque congratulation à elle-même pour cette traversée.

- N'hésitez pas à me faire savoir si d'autres pièces de ce genre arrivent sur votre étal. Demandez l'assistante d'Elyas, à la STEAM, on me fera passer le message. En vous remerciant, ce sera une très belle journée.

Myrcéa détourna les talons, elle était chargée, plus encore qu'elle ne l'avait prévu en quittant son atelier à l'aube. Une seule chose occupait encore son esprit, l'impression d'avoir remporté injustement. En soit, ce n'était pas injuste, elle le savait très bien. L'asocial s'était naturellement retiré. Pourtant, si elle avait cette pièce entre ses mains, c'était aussi la preuve qu'elle faisait fatalement défaut ailleurs. L'Assistante n'aimait pas vraiment ce contre temps, ce vide. Elle se rassura bien vite, toutes les cartes étaient là pour le combler, si on faisait exception du mécanisme tant recherché lui-même. Satisfaite de cette constatation, une dernière fois elle se retourna vers le stand.

- Il doit exister de tout pour faire tourner efficacement les rouages invisibles du monde, croyez-le, déclara-t-elle au marchand avant de s'enfoncer à son tour dans la marée humaine.
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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: [Clos]L'éloge de la pièce manquante (PV Marlyn) Mer 29 Mar 2017 - 12:04
Marlyn avait fui comme un vaincu s’extirpe du champ de bataille en rampant parmi les cadavres : il y avait tant de monde, et leurs regards lui paraissaient si vides, qu’il avait du mal à avancer, comme si chacun s’accrochait à lui par d’invisibles mains fantomatiques. Il errait entre deux fantômes, à vrai dire : la Jeune Fille et le Fou étaient deux figures angoissantes du jeu que son esprit battait fébrilement.

Impossible, rigoureusement impossible qu’elle soit sa fille. Définitivement pas clair si c’était une folie qui la faisait classer les objets avec une telle rigueur. Il ne devait pas s’en soucier. Cet ordre muet ne faisait que renforcer son tourment. Il se remit à compter avec l’argent dans sa poche, et s’aperçut soudain qu’il avait quitté le quartier animé, pour un raccourci quelque peu obscur où un chat pelé fouillait une poubelle.

Il resta dans cette rue un moment, si statique et silencieux que le chat finit par se faire à sa présence, et s’approcher prudemment. Ils se regardèrent, à distance respectable, et reconnurent sans doute quelque chose chacun dans le regard de l’autre, car ils reprirent péniblement leurs errances respectives, comme si ce reflet les avait effrayés à nouveau.

Quand il revint à son échoppe, tout allait bien : il avait pris suffisamment de retard. Plus question à présent de rêvasser à des créations personnelles. Il devait travailler d’urgence, pour sa clientèle immédiate, avant que le soleil ne se couche. En grignotant un morceau de pain pour se donner du coeur à l’ouvrage, il chargea sur son établi les morceaux épars de l’ustensile démonté la veille, une vieille chaudière à retaper avant que les jours de froid ne reviennent. Toute une petite famille comptait sur lui, en dormant sous de grosses couvertures dans l’attente de sa réussite ; on ne plaisantait tout de même pas avec ça…

Famille. Il chassa cette idée très loin de son esprit. C’était fini maintenant. Elle était loin. En s’activant sur sa tâche avec l’acharnement brusque et soigneux d’un infirmier militaire, il perdit la notion du temps, et ne s’interrompit, les mains noires et les yeux fatigués, que lorsque la lumière commença à baisser.

Il ne prit pas la peine d’allumer une quelconque source d’illumination dans sa cahute ; le soleil baissant mettait fin à sa phase créative. Ou du moins, déclenchait l’avènement d’une autre forme de créativité, que l’on aurait pu qualifier de moins constructive, moins altruiste, mais nettement plus extravertie. Son esprit se mit à tourner à vide. Il entendait presque les engrenages se bloquer, les uns après les autres. Il sortit devant sa porte, s’adossa au mur, et inspira profondément l’air qui apportait les rumeurs de la nuit naissante, alors que le soleil commençait seulement à changer de couleur en entamant sa chute.

C’était l’instant, suspendu entre deux mondes, où il aurait presque pu croire que cette nuit était la bonne, celle où il résisterait à ses démons et les renverrait enfin là d’où ils venaient. En un pareil instant, si une personne de foi était passée et lui avait adressé une harangue, il aurait certainement tenté le risque d’un exorcisme. Mais quelques minutes plus tôt, il se serait enfermé sans rien dire ; quelques minutes plus tard, malheur à qui oserait lui suggérer de changer un seul trait de sa nature.

Il songeait à tout cela, tant qu’il se sentait l’esprit clair, ou plutôt vide, comme un océan où nul navire de se montre. Est-ce que cet océan-là existe vraiment ? Puisqu’il n’y a pas âme qui vive pour le contempler ? Un camarade lui avait posé cette question philosophique pour s’amuser de sa gêne, il y avait de cela des années. Il ne se rappelait pas ce qu’il avait répondu. Certainement que cet océan-là existait encore plus intensément que tous les autres, puisqu’il devait se passer du regard de tout observateur. Ce n’était pas une très bonne réponse, mais c’était la sienne.

L’esprit de défi et de confrontation se mettait déjà en marche, à cette réflexion sourde et revancharde. Il prit appui contre la surface inégale du mur, et redressa sa stature voûtée en baignant son visage aux yeux clos dans l’afflux glorieux de lumière fauve. Il aurait voulu dormir, sincèrement. Cela lui manquait. Mais autant désirer que deux ailes percent l’épiderme de son dos, et se déploient sur toute la largeur de la rue. Il n’était pas homme à se bercer d’impossible. Les possibles attrayants étaient tellement nombreux autour de lui, l’appelant de leurs petites voix enchanteresses !


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MessageSujet: Re: [Clos]L'éloge de la pièce manquante (PV Marlyn) Jeu 30 Mar 2017 - 21:12
Presque un mois s'était écoulée depuis la dernière fois où Myrcéa avait foulé la place bondé de ce jour de marché. Elle n'avait pas oublié, elle n'oubliait guère d'ailleurs, elle mettait seulement entre parenthèses les événements et les rencontres, aussi fugaces fussent-elles. Dans son esprit, il existait une demeure de pierres grises, plus large que haute, adossée au flanc de la montagne qui l'avait vu naitre. Un fort, un musée, où elle rangeait précieusement chaque souvenir. Le classement y était net et ordonné bien que poussiéreux par endroit. C'était une méthode, sa méthode pour ne rien perdre depuis la plus tendre enfance jusqu'à la dernière seconde de son existence. l'Assistante ne jetait rien, elle remisait, elle repoussait les murs indéfiniment. Et lui, cet homme asocial était posé sur une étagère de bois sans fioritures à coté d'un coussin de velours désespérément solitaire.

Matthias, un collègue qui travaillait quelques étages en dessous savaient combien Elyas était friand de vieilleries. Parfois, après avoir récupéré des automates jugés trop vieux ou défectueux par leurs propriétaires, il venait cogner à la porte de l'atelier. Cette démarche était certes un peu intéressée. Ses yeux n'avaient de cesse de détailler ce que l'entrebâillement la porte la plus mystérieuse de la STEAM laissait entrevoir. Jamais pourtant le maitre ne s'était montré. Il continuait sans relâche à chaque fois que l'occasion se présentait. l'Assistante était un rempart plus solide qu'elle n'en avait l'air à première vue. C'était ainsi qu'un matin était apparu entre ses mains un broyeur, en tout point semblable à celui qui lui avait couté quelques pièces quelques semaines auparavant.

Myrcéa n'en avait pas d'utilité sur le moment. D'ailleurs, elle s'était promise de revenir sur ses pas si un tel cas de figure se présentait. La jeune femme avait bien cherché sans grand succès à mettre la main sur un second exemplaire jusqu'ici. Voila, il était là. Elle avait refermé derrière elle, faisant rouler la clé dans la serrure avant le poser un établi et de l'observer durant plusieurs minutes. En son intérieur elle s'agitait déjà dans sa demeure pour ressortir les indications que lui avait fourni le marchant.

Avant de sortir, son travail devait être accompli. Elle hésita un instant cependant, avant de s'en remettre à son jugement premier. Pas de gaspillage, la peinture était déjà en train de sécher alors qu'elle cherchait à déterminer les options en silence. Ni une, ni deux, la blonde se redressa, rejoignit son tabouret et retourna à son ouvrage pour de brèves heures. Quand midi sonna, elle retira son tablier, attrapa la machinerie qu'elle glissa dans un sac avant de sortir. Elle se laissa aller à faire des excuses à voix haute à l'esprit qu'elle avait placé entre ses murs.

Ce jour là précisément, de ce mois ci. On pouvait bien dire qu'il s'agissait là d'une manie bien étrange. Cette robe, Myrcéa la voyait comme un hommage à son défunt tuteur. Après sa mort tragique, elle n'avait pas essuyé de nombreuses larmes malgré le vide qu'il laissait derrière lui. Le lendemain des funérailles la jeune femme avait trouvé dans un placard ce qui témoignait de l'attachement certain qui les avait unis. Immaculée, mais portant encore les marques d'un autre temps, les goûts de la femme qui l'avait portée jadis. Elle aurait pu la laisser là, ou peut-être même la vendre. Myrcéa n'avait pas l'intention de se marier, du moins pas dans un futur proche. Qu'importait, elle était la fiancée d'un mort et le visage d'un fantôme. L'ancienne pupille avait eu la présence d'esprit de la délester de certains apparats, de l'accommoder avec d'autres vêtements qui faisaient un peu oublier sa destiné originelle. Une large veste courte, rouge vif, surmontée d'un capuchon couvrait les jupons brodées, élimés et ternis par les années.

A cette heure les ruelles grouillaient. De nombreux arrivants entraient dans la cité à la recherche d'une quelconque fortune et d'une nouvelle vie. On croisaient bien des devantures miteuses, des gamins brandissant les journaux fraichement sortis, des ouvriers en sueur, des mères de famille épuisées, des hommes d'affaires pressés par un emploi du temps de ministre. Du moins, c'est ce qu'ils racontaient lorsqu'ils allaient rejoindre leurs favorites à l'ombre des regards indiscrets. Ce n'était là qu'un grand mélange de parfums âcres et capiteux qui s'imposaient dans les courants d'airs.

Le marché était derrière, et non loin se trouvait ce que la jeune femme était venue chercher. Se découpant de la façade de ce qui devait être un armurier on plongeait dans un renfoncement mal éclairé par les doux rayons du soleil. Ce n'était pas un endroit très accueillant de prime abord mais cela ne l'inquiétait pas outre mesure, ce lieux collait parfaitement au personnage qu'elle avait croisé tantôt. Ce n'était là qu'un vieux hangar qu'elle découvrit après avoir arpenté bien des ruelles durant presque une heure. Myrcéa s'engouffra dans le passage d'un pas décidé, sans s'attendre à un accueil chaleureux pour autant. C'était sa mission de lui remettre ces pièces et personne n'aurait pu l'en dissuader, pas même le principal concerné.

Alors qu'elle s'approchait de l'entrée, elle tendit l'oreille, déterminant par le fracas familier du métal que le propriétaire, ou plutôt locataire à priori, se trouvait dans son atelier. La porte était entre ouverte mais elle frappa tout de même avec une certaine vigueur, pour couvrir le bruit ambiant. La jeune femme savait combien il était indélicat d'importuner directement quelqu'un qui s'affairait sur son ouvrage. Patiemment, elle attendit qu'on veuille, ou non, répondre à son appel en observant les alentours. Ce laps de temps laissait le loisir de finir la manœuvre tranquillement, il n'y avait pas besoin de se précipiter.
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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: [Clos]L'éloge de la pièce manquante (PV Marlyn) Sam 1 Avr 2017 - 18:33
Le hangar ne possédait pas de vraies fenêtres qu’on puisse ouvrir en grand pour faire circuler l’air ; par un jour chaud comme celui-là, il était bien plus commode, et plus commercial au fond, d’ouvrir les portes de garage et de les laisser béantes, leur forme irrégulière et grinçante calée par deux grosses pierres. Devant, sur l’espace de trottoir qui lui revenait de droit, Wordsmith traînait l’essentiel de son atelier.

Il dépliait la toile qui lui servait, rarement, de hamac, et s’en faisait un auvent entre les deux battants ; il plaçait sa table de travail dans l’ombre vague de ce vilain étendard ; il étalait ses outils, et il travaillait, en ignorant parfaitement les passants qui décrivaient, allez savoir pourquoi, un certain écart pour ne point l’approcher de trop près. D'un regard au hangar derrière lui, plongé dans l'ombre, on faisait vite le tour de ses maigres possessions personnelles, et du fait qu'il n'y avait hélas rien de bien passionnant à voler. Et c’est ce qu’il faisait en ce beau début d’après-midi, après avoir grignoté un pain de seigle pour refaire le plein d’énergie.

C’est alors qu’il vit du coin de l’oeil approcher une chose – une personne – en fait, une chose. Il ne connaissait pas le mot « concept » ; beaucoup de choses étaient des choses dans son vocabulaire… à défaut d’autre chose. Déjà, c’était une femme – une jeune femme – une jolie jeune femme, toutes sortes d’images qui n’éveillaient pas des échos très agréables dans les échos hurlants de sa caverne mentale ; mais un détail plus que tout y réveillait les tourbillons et les ressacs… Elle était vêtue d’une longue robe blanche qui captait cruellement les moindres éclats du soleil au beau fixe.

Une robe de mariée, mais bien sûr. Ou de fantôme ? L’un dans l’autre, ça revenait finalement à la même chose, et cette vision terrible se fixa comme un éclair dans la rétine de Wordsmith qui se résolut immédiatement à la fuir de façon statique, comme il le faisait lorsqu’il était en plein travail. Il s’attelait justement au troisième d’une série de pantins de bois peint, dont il fallait remplacer les articulations rouillées. Jamais deux sans trois, il ne pouvait absolument pas s’interrompre, c’étaient les lois de la mathématique.

La matinée avait été longue. Une vieille douleur dans l’avant-bras réveillée par le choc d’une maladresse avait empêché Marlyn de soulever les poids les plus épais. Ce ne serait pas encore aujourd’hui qu’il monterait ce meuble… Par chance, il avait des bras pour l’assister : ce n’était pas la première fois que ce jeune homme passait à la boutique, et Wordsmith avait bien remarqué que le laisser assis dans un coin à attendre n’était pas la meilleure manière de traiter ce client-là. Il était le bienvenu, et sans que Marlyn soit du genre à s’épancher sur le sujet, le gamin semblait s’en rendre compte tout seul, ce qui était bien pratique. Leurs deux silences communiquaient assez efficacement, à travers un même attrait pour les joies simples de la mécanique.

Lorsque l’apparition surgit, l’artisan eut un mouvement réflexe pour se rapprocher de cet habitué, presque pour se dissimuler dans l’angle mort que formait sa silhouette. Il lui plaisait bien, ce gamin, il arrivait à être à la fois modeste comme un camarade de chaîne et bien élevé comme un client fortuné ; Marlyn ne le connaissait pas vraiment, parce qu’il était avare de questions, mais il se disait qu’une personne intéressée par son travail ne le laisserait pas aux mains d’un spectre. Il avait d’abord espéré que le spectre passe son chemin ; mais il avait fallu se rendre à l’évidence, c’était bien à lui qu’elle en avait. Et elle lui rappelait quelque chose. Il ne savait pas quoi, mais le seul fait qu'elle lui rappelle quelque chose était un très mauvais point...

Il se laissa aller à une pensée coupable, dont il se repentit aussitôt avec ferveur : si seulement c’était le soir ! Il n’avait pas le droit, bien sûr, de souhaiter le mal de qui que ce soit, mais la tombée du soir offrait des options de défense indéniables. Allons, ce n'était pas du tout le moment d'y penser.

Surmontant sa timidité en rentrant dans sa coquille, il se rabattit finalement, en désespoir de cause, sur la seule option de ce type qu’il puisse décemment invoquer dans son état d’esprit actuel : se plonger dans son travail, en feignant une extrême concentration. Avec un peu de chance, le gamin ne lui ferait pas remarquer avec trop d’inistance la présence de cette nouvelle cliente qui requérait sa présence, ou il irait lui faire la conversation lui-même...


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MessageSujet: Re: [Clos]L'éloge de la pièce manquante (PV Marlyn) Dim 2 Avr 2017 - 22:36
Le meurtre ancien découvert à bord du bateau, première page d'un livre de complots, nécessitait qu'il prenne part à l'écriture de l'histoire. Rien de tel pour graver la mémoire qu'une plume: la sienne se composait d'un stylet creusant des sillons sur un cylindre rotatif, invention de Charles Cros perfectionné et motorisé par Edison. Travaillant sur un phonographe et les moyens de réduire le modèle, il se heurtait au problème de rendre discret un engin l'étant fort peu, que ce soit du point de vue de la taille ou de celui du grésillement perceptible à une oreille subtile. A ce premier souci s'ajoutait le besoin de déclencher l'enregistrement sans éveiller de soupçons: son accès à l'intérieur d'un androïde devait être aisé, la main apte à amorcer la gravure délatrice sans laisser des lambeaux de peau au passage d'un rouage propre au pantin.

Ils s'étaient accommodés l'un à l'autre avec le propriétaire des lieux, taisant les raisons de leur exil dans ce labeur constitué de roues dentées et d'écrous sans qu'aucun ressort ne vienne stimuler la détente d'un aveu. Onésime avait trouvé là un professeur conciliant, qu'il supposait être un mécanicien timide et un peu banal. Après avoir traversé tant de tableaux esquissés de folie en compagnie de son tuteur, il appréciait de poser le pinceau enflammé pour agripper des outils l'ancrant à nouveau dans un terre à terre paisible et bienvenu. Il le payait pour ses cours, sans même savoir pourquoi il s'attachait à cet artisan austère alors même qu'il aurait pu étudier à l'université. Non, il n'avait pas le temps de suivre un cursus complet: trop de leçons, trop de questions à élucider dans la demeure rutilante où un commanditaire inconnu avait lancé aux trousses d'un amant infortuné d'implacables tueurs. Du reste, le gigantisme extravagant des bâtiments universitaires lui rappelait trop bien l'imposante demeure échafaudée au sommet de la Gobelin Bank, monde étincelant pour qui s'arrête aux apparences extérieures; il était las de tant de grandeur. Côtoyer des individus issus d'une caste plus modeste avivait en lui ses désirs d'équité sociale tout en lui projetant au visage les nombreuses différences l'éloignant par ailleurs du commun des mortels.

Il avait été un esclave privilégié, il s'en apercevait. N'importe quel badaud cueilli au coin d'une rue ne vous abreuve pas de philosophie, tous les foyers ne sont point dotés de musiciens, et dans son malheur, il avait reçu une éducation dont ses parents naturels n'auraient pu lui faire l'offrande. Aurait-il préféré vivre ignorant et heureux? Que répondre à cela, attaché désormais par des liens si doux à sa nouvelle existence? C'était une forme de trahison envers ses géniteurs, mais il s'y adonnait avec un délice coupable, trop satisfait d'expérimenter les émotions venues l'assaillir depuis les dernières semaines écoulées.

La proximité de son hôte et professeur l'engagea à lever le nez de son ouvrage. M. Wordsmith semblait apeuré par une apparition qui tenait de la dame blanche miraculeuse et qu'il mit un temps à reconnaître dans ce nouvel accoutrement. L'employée STEAM! Débarrassée des vêtements sombres, de rigueur le jour de leur rencontre où le prince consort flambait sur un bûcher, elle brillait comme une mariée sépulcrale couronnée de reflets astrales. L'or ruisselant de sa chevelure baignait la veste au pourpre sauvage tranchant avec le reste de la toile évanescente. Il sourit à ce visage ami, froissant les pétales de sa mémoire pour extirper le nom à apposer sur la silhouette opaline, les reliant aux fleurs voisines: Di Brescia, Elyas... Il l'avait sur le bout du souvenir! Ah! Son visage s'éclaira et il porta ses pas au-devant de l'épousée solitaire.

"Madame d'Albret! Est-ce bien vous? Quelle surprise, et quelle joie de vous revoir! Comment vous êtes-vous portée depuis notre rencontre?"

Il lui offrit la main, afin qu'elle lui cède la sienne pour un baise-main règlementaire que n'avaient point policé les années de pratique. Il était aimable sans être ronflant, ravi de retrouver une figure qu'il savait amatrice de questionnements éclairés.

"Figurez-vous que Monsieur est lui aussi adepte de mécanique. Le hasard fait bien les choses. Permettez que je vous présente."

Il ignorait que ces deux créatures aux vies cabossées s'étaient déjà croisées. Il voyait mal ce qu'une talentueuse employée d'une prestigieuse entreprise venait rechercher dans ce hangar, mais lui-même était fort déplacé dans ce décor, malgré le tablier endossé pour l'occasion, et n'avait donc aucune justification à quémander, de surcroît à une dame quasiment inconnue. C'était l'un de ces hasards qui pimentent l'existence d'une once de rêve et de poésie, et la rendant absurde, permettent de mieux lâcher prise, livré aux aléas d'un futur improbable.
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MessageSujet: Re: [Clos]L'éloge de la pièce manquante (PV Marlyn) Mar 4 Avr 2017 - 21:38
Précautionneusement, avec grand soin ses yeux dérivèrent la façade décrépite, les portes de tôles brutes, la toile grisâtre qui les recouvraient, et l'ombre que cette dernière projetait sur ce surprenant atelier escamotable. Il devait être plaisant de pouvoir profiter des rayons du soleil tout en travaillant. C'était bien impossible que cela lui arriva dans les jours à venir. Son secret, ainsi que le calme dont la jeune femme avait besoin pour s'isoler du bourdonnement permanent de son esprit ne laissaient pas de place à des regards extérieurs. Une porte était loin de toujours suffire à garantir totalement sa discrétion, malgré les verrous qu'elle y avait ajouté.

Tout en observant le manège, Myrcéa desserra sa prise sur le sac qui descendit d'un cran et soulagea momentanément son bras. Avait-il peur ? Myrcéa n'était pourtant d'une corpulence impressionnante et elle était toujours sans surprise la première à se faire bousculer dans les transports publics. Cliquetis, cliquetas, les questions venaient sans qu'elles les appelle pour autant, ce qui l'occupa suffisamment pour oublier quelques secondes le second individu derrière lequel l'anonyme bricoleur s'était partiellement dissimulé. Il existait bien des phobies, ce dont elle se préservait d'ailleurs, elle n'aimait pas vraiment s'imposer comme en faisant partie. Mais après tout, ils ne se connaissaient pas et elle donna à cette réaction un caractère plus généraliste. Voila une affaire qui allait occuper les ouvriers invisibles peuplant sa boite crânienne.

Passé ce réflexe le machiniste reprit son activité première, ignorant sciemment son existence par ce stratagème. D'autres auraient pu prendre cela comme un manque de politesse intolérable. Myrcéa n'était pas ce cette frange là et aucun ombrage ne traversa ses pensées, seulement des hypothèses qui manquaient encore d'ordre pour être intelligibles. Elle était prête à laisser le sac ici tout de même, sans aucun regrets pour entacher cette journée.

Enfin, son intérêt bifurqua vers le jeune homme qui se trouvait également là. Un visage familier s'imposa à sa rétine glissant jusqu'au musée des souvenirs. Deuil, transport, parapluie, écharpe, ambassadrice, philosophie… La pièce se rejouait dans le désordre, assemblant à la va-vite les morceaux, les reliants de quelques coutures approximatives.

- Monsieur de Malterre, répondit-elle, quel plaisir de vous croiser ici. Je vois que votre intérêt pour la mécanique n'a pas fléchi.

Il lui tendit une main, ce à quoi elle aurait répondu différemment dans un autre contexte. Celui-ci ne se prêtait pas à ce genre de civilité, pas plus que l'état d'esprit dans lequel elle se trouvait présentement. Suivant un instinct soigneusement réfléchi la jeune femme préféra donc serrer chaleureusement cette main dans la sienne, comme le faisait les ouvriers. Oui, cette attitude pouvait paraître inadéquate pour un gentil-homme au milieu d'un rassemblement mondain. Sous cet éclairage en revanche, elle préférait symboliser l'égalité face à la passion qui réunissait trois personnes dans ce cadre moins policé. Pendant ce temps, ses réflexions étaient reparties bon train.

- Votre tuteur vous laisse du temps libre pour vos développer vos talents, c'est fort aimable à lui. Il ne doit pas être versé dans ces choses là, je suppose ?

Elle ne supposait pas vraiment, mais enfin, cette formulation était toujours mieux interprétée. Pas une seule seconde elle n'était venue a envisager que l'inconnu du marché puisse être le tuteur d'Onésime. Il suffisait d'être attentif pour comprendre que ce cas de figure était pratiquement inenvisageable. En outre, si le tuteur en question avait été un féru de mécanique, nulle doute que rien ne se serait produit de cette façon aujourd'hui. Néanmoins, certains pupilles n'avaient pas toujours le loisir de s'adonner à d'autres activés que celles désignés d'office par celui qui les avait en charge. Ainsi, elle en déduisit que la donne avait été réussi. Du moins, cette perspective était plus agréables que ses consœurs pessimistes, et elle s'y accrocha pour l'instant.

- Je pense que Monsieur n'y tient pas vraiment. Néanmoins, j'ai une dette a honorer envers lui.

Il n'était nullement dans ses intentions de brusquer qui que ce soit. Si elle se permettait parfois quelques fantaisies en intervenant dans la vie des autres à travers de petits gestes, ce n'était jamais avec l'intention de créer un cataclysme. Garder ses distances, ne point trop interférer personnellement était le plus souvent une solution bien moins désagréable pour la majorité de ses congénères. Le devoir de réserve ne venait pas en option. Elle allait se présenter, remettre la machinerie et ce serait assurément déjà beaucoup.
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