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I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi]

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Marlyn S. Wordsmith
Machiniste itinérant
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Sam 29 Avr 2017 - 9:12
Comme il aurait voulu que cette offre d’amitié tombe une minute plus tôt ! Comme il aurait pu s’en réjouir ! Il y aurait brûlé toute son énergie. Une telle proposition – qui plus est de la part d’une femme, ou d’une personne avec qui il venait quasiment de se battre – ne surgissait pas fréquemment du néant. Elle aurait mérité qu’on la célèbre autrement qu’en serrant une main avec un sourire hésitant. Ce qu’il fit, cependant. Une main tendue, c’était une main tendue, ça ne se refusait pas ; irrespect qui appelle le malheur aux yeux de Marlyn, gâchis d’un bon moment pour Gray – la simple pression d’une main dans la sienne comptait comme un bon moment en soi, si bref soit-il.

Mais l’énergie lui manquait ; elle était complètement épuisée. La vérité, c’est qu’il était crevé, qu’une grosse journée de travail l’attendait, qu’il allait falloir perdre du temps à démarcher de nouveaux clients et se crever à la tâche pour rembourser cette fichue amende et n’avoir ensuite pas de quoi faire un repas solide… Si seulement le soleil pouvait ne jamais se lever, et qu’une nuit éternelle tombe sur la Terre pour l’engloutir dans un chaos permanent ! S'il pouvait être déjà au soir suivant !

Il se reprocha cette pensée impie. Soudain, il se reprochait tout. L’air qui se peignait sur les traits de cette dame qui, finalement, le traitait si bien par rapport à ses mérites… Le pauvre homme évanoui dans le compartiment voisin, qu’il était allé importuner au lieu de passer son chemin paisiblement… Est-ce qu’il y avait une seule chose négative dans son existence qui ne soit pas entièrement de sa faute ?

« Pardon, pardon, vous avez raison. Je plaisante de tout, presque tout ; mais je ne devrais pas. » Ce « je » avait l’accent d’un « il » ; mais le choix de la formulation reflétait la pleine prise de responsabilité du défaut revendiqué. L’éclat de lumière qui perçait au-dehors se refléta sur son masque, et il commença à en dénouer les attaches ; d’une seule main, ce n’était pas évident. « Votre offre d’amitié me touche, mais c’est justement qu’il y a six mois… Eh bien, je... »

Gray n’avait pas envie d’en parler, et Marlyn ne s’en sentait pas capable. A la lisière entre chien et loup, la confidence devenait possible, avec toute sa charge amère d’aveu au banc des accusés, et tout cet abandon inconscient qui caractérisait à la fois l’homme libre sous le manteau de la nuit et l’homme terrifié par le regard permanent du soleil. La certitude que rien ne lui appartenait en propre, ni sa vie, ni son discours, ni ses biens, ni la bonté qu’on lui témoignait parfois par hasard.

« Je suis sorti de vingt ans de bagne, pour une affaire de complicité d’assassinat, » récita-t-il très vite comme une formule apprise par cœur. Puis le mutisme prit le dessus. Ses lèvres se scellèrent ; son regard resta empreint d’un mélange de mélancolie et d’auto-dérision qui n’était pas loin du sourire, mais à travers une brume qui indiquait, sans peine, à une interlocutrice aussi observatrice, que ce n’était pas la scène présente devant ses yeux qu’il contemplait ainsi.

Pour chasser cette scène fantomatique, il haussa les épaules, avec un peu trop d’énergie. Cette fois, il se fit franchement mal. Ses yeux se plissèrent ; sans ouvrir la bouche, il émit le son étouffé de celui qui ne s’autorise pas à jurer, mais dont l’orteil a quand même rencontré un pied de meuble et qui peut difficilement ne rien exprimer du tout. Allons, il fallait rester sage, immobile, glacé, décent, faire le mort. Rien ne servait de se débattre, puisque ça faisait mal ; cette douleur, c’était le fouet de la raison qui lui rappelait la bonne direction à suivre.

Il se contenta de fouiller dans sa poche, en quête de quelque chose qu’il pourrait donner en gage le temps qu’il apporte l’argent de son amende. De façon générale, ses poches étaient assez vides, mis à part la monnaie durement acquise et vite dépensée, et les outils de nécessité générale qu’il emportait partout avec lui. Rien qui fasse l’affaire pour une telle transaction. Peut-être s’il retirait son manteau tout entier ? Ce n’était pas le genre de chose sur lequel un type comme lui pouvait aisément faire une croix ; ce serait peut-être une garantie suffisante. L’idée de laisser le masque ne lui traversa même pas l’esprit, pas plus que ne l’aurait fait celle de laisser un fragment de sa peau.

« ...combien ? L’amende ? »

Le soleil était levé. Le masque glissa enfin, et révéla un visage fatigué mais dénué de marques particulières. Seul un sillon rouge, là où avait appuyé le rebord de métal, indiquait à quel point il avait serré les attaches la veille avant de sortir. Il s’effacerait rapidement, avec la circulation du sang. Marlyn se passa machinalement la main sur la joue, une vérification réflexe que tout était à sa place.


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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Dim 7 Mai 2017 - 16:04
La poignée de main était légère, mais ferme et sûre. Pas poisseuse comme la paume de quelqu’un qui aurait peur, ni brève au point de croire à un élan vers la fuite. Naomi détestait ce genre de poignées de main : ici, cela la rassura un peu plus sur son intuition, forcément subjective, que l’homme en face d’elle n’était pas forcément un mauvais bougre. D’une altercation ne naissait pas toujours la haine… Mais ce semblant de paix serait irrémédiablement gâché. Il le fut quand les mots sortant de la bouche de Gray ne furent déjà plus tout à fait ceux de Gray, à une frontière entre chien et loup, où deux forces en présence laissaient place l’une à l’autre, et peut-être pour quelques brèves secondes, cohabitaient. Extérieurement, Naomi n’en perçut d’abord rien. Certes, Gray paraissait fatigué, mais qui ne le serait pas après la lutte qu’ils venaient de vivre ? Non, le changement était d’abord intérieur, subtil. Puis il apparut dans l’expression de l’âme, dans le discours, alors que son resquilleur n’avait toujours pas lâché sa main.

L’étonnement et la surprise commencèrent à se peindre sur le visage de l’employée de l’Impériale, puis l’incompréhension. Pourquoi changeait-il si soudainement de discours et d’attitude ? Pourquoi se justifiait-t-il ? Et il commençait à ôter son masque, détachant une à une les attaches, comme il aurait enlevé une autre peau. La comparaison glissa un frisson dans le dos de Naomi, alors qu’elle l’écoutait se justifier. Elle relâcha sa main, reculant très légèrement d’un pas, le contemplant d’un autre regard, cherchant à comprendre, plus qu’à accuser.

Et puis la confession tomba, dans cet instant où les deux volontés en place ne s’opposaient pas et laissaient plus de liberté à l’âme emprisonnée sous le corps, pour avouer la vérité. Avec un timbre indicible, une fatigue mêlée d’amer, comme si la prison en elle-même dressait encore ses barreaux autour de l’homme, semblable à un environnement fantôme dont lui seul percevait la présence. On était alors dépossédé, et surtout aucunement maître de son destin, seulement condamné à voir les fantômes et les souvenirs errer autour de soi ; tout le reste extérieur appartenaient à une réalité parallèle dont il ne semblait percevoir que des échos incertains. L’aveu tomba vite. Trop vite, pour que Naomi ait pleinement le temps de le comprendre en moins de quelques secondes. Cela était si éloigné de ce qu’elle avait cru saisir de cet homme, qu’elle n’y crut d’abord pas.

Mais la gravité du crime, pour autant, dépendait entièrement des circonstances. Faisait-elle confiance à la justice ? Non, comme le prouvait la négligence de celle-ci avec la mort de son mari, au point que la vengeance semblât une autre solution possible, enviable et séduisante. On pouvait être complice sans avoir eu l’intention de tuer, ou même de blesser quelqu’un. Au mauvais endroit, au mauvais moment. Ainsi se rassurait-elle, étant donné qu’elle n’avait aucune arme et qu’il aurait été peu probable qu’elle puisse se défendre vraiment en cas de besoin. L’esprit aimait à créer ses propres illusions.

Il n’y eut plus aucune parole tirée de l’intérieur, ensuite. La bouche close, les yeux de Gray – était-ce Gray ? - regardaient ailleurs, sans doute dans ces souvenirs de bagne qu’elle ne pouvait qu’imaginer, mais qui étaient pour lui aussi concrets que le roulement du transport sous leurs pieds, les moments où ils tanguaient réellement, le bruit du moteur frappant leurs oreilles. Oui, elle ne doutait pas qu’il n’était pas tout à fait là, mais pris dans sa propre réalité. Naomi le regarda dans les yeux.

— On ne juge pas quelqu’un sur une erreur faite des années auparavant, à moins qu’il ne soit purement et simplement mauvais, dit-elle, très lentement, mais sur un ton sincère, où se mêlait un peu de compréhension envers cet être qu’elle doutait pourtant de saisir totalement.

Ce dont elle était certaine, c’était que la rédemption existait, et que cet homme n’avait pas l’air d’un psychopathe, ni d’un être insensible. Un mouvement rappela à « Gray » la douleur de son épaule, qu’il exprima par une grimace silencieuse qui aurait pu être comique, si Naomi ne voyait pas la scène d’une façon davantage sérieuse et dramatique. Ce d’autant plus qu’elle ne comprenait pas le changement d’attitude de l’homme. S’il était ainsi, quand il dessoûlait, il devait avoir l’alcool sacrément joyeux.

Elle le considéra en silence alors qu’il fouillait ses poches, les bras croisés, en une attitude bien plus défensive face à ce qu’elle ne comprenait pas, bien que les rouages de son cerveau tournent à vive allure pour saisir le fil qui lui permettrait de délier toute l’énigme. Elle ne répondit d’ailleurs pas tout de suite, pour le montant de l’amende. Elle connaissait ce prix par cœur, habituée à le débiter tout comme les noms des arrêts et les consignes de sécurité dans tout type de transport, mais elle secoua la tête, éludant la question. Le masque glissa enfin, dévoilant un visage parfaitement normal, seulement las, et un peu rouge là où appuyait le rebord. Une marque qui s’effacerait comme s’effaçait la trace laissée par l’oreiller de la nuit. Comme si tout cela n’était qu’un mauvais rêve. Naomi contempla le visage entier de son interlocuteur, qui lui apparaissait ainsi plus doux et plus juvénile que ce qu’elle pensait.

Sa réponse, cette fois, fut pragmatique, mais non pas dénuée d’arrière-pensée, ni de la possibilité d’un plan. Pour l’instant, elle agissait comme si elle n’avait pas remarqué la différence d’être chez son interlocuteur, mais il ne fallait pas en douter qu’elle en était perturbée. Elle se servait seulement de sa détermination pour paraître plus assurée.

— Vous n’avez visiblement pas de quoi payer. Je vais prévenir mon collègue que je descends avec vous au prochain arrêt, et nous irons chez vous, pour trouver un arrangement. Il y en a toujours un.

Cela avait été débité sans possibilité d’aucune réplique ; elle lui jeta un regard perçant, ainsi qu’un geste de main équivoque, l’index accusateur presque pointé vers lui, en avertissement.

— Ne bougez pas.

Elle tourna les talons pour pousser la porte entre les wagons, remontant ainsi jusqu’en tête du véhicule pour glisser quelques mots à l’apprenti conducteur, le priant de ne pas avoir un accident en  son absence et expliquant la situation. Cela fait, elle revient dans le wagon où elle avait laissé « Gray », espérant qu’il n’aurait pas pris la poudre d’escampette par la fenêtre, dût-il se casser véritablement l’épaule, cette fois.

— On s’arrête dans dix minutes. Monsieur Gray, ajouta-t-elle.


A qui cela n'est-il arrivé, d'être libre en apparence, et de se sentir les ailes empêtrées ?
       
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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Lun 8 Mai 2017 - 14:08
Il y avait un inconfort terrible à réintégrer la petite vie étriquée de Marlyn : c’est qu’il se tenait voûté en présence d’autres êtres humains. Le moindre mouvement dans ses environs immédiats le recroquevillait comme une feuille morte. Impossible de se détendre dans ces conditions, impossible d’épargner même un peu son épaule endolorie.

Qu’est-ce qui avait pris à Gray de se livrer à ces mouvements de possédé ? Bon, dans un sens, c’était compréhensible : il était plaqué à terre par un ennemi revanchard qui plaidait pour qu’il soit livré à la police, tous les moyens étaient bons pour se sortir de là. Et puis… Marlyn savait bien que Gray n’était pas totalement maître de ses gesticulations. On ne pouvait pas en vouloir à une bête de se cabrer devant le feu.

Ce dialogue silencieux et morne se poursuivit tandis que la contrôleuse lui déclarait ses vues sur la vie en général, sur sa situation en particulier, et sur la suite à donner aux événements. Il était d’accord avec tout ce qu’elle dirait, pour ainsi dire par défaut. Il se contenta de ressasser dans son esprit, alors qu’elle partait, les possessions qu’il pourrait négocier pour se tirer de ce mauvais pas financier. Il n’était pas du genre à faire des économies, et vivait littéralement au jour le jour. Peut-être qu’en se débarrassant d’un outil dont il pouvait se passer, auprès d’un voisin conciliant… cette idée lui en suggéra une autre, qu’il balaya avec une horreur indignée.

Pas d’emprunt. Jamais. Les emprunts gangrènent l’amitié. Surtout auprès d’une personne rangée et stable, lui qui n’était… eh bien, pas le mieux placé pour rembourser une dette, si infime soit-elle. Oh, peut-être que Gray accepterait de ne pas sortir boire la nuit prochaine, et encore la nuit d’après, autant qu’il le faudrait pour mettre l’argent de côté et rembourser rapidement ? C’était très difficile à dire. Marlyn préférait ne pas s’aventurer sur ce terrain. Il ne connaissait pas encore très bien Gray, à vrai dire il lui faisait peur et c’était un sujet de réflexion qu’il préférait éviter. Mais s’il parvenait à lui faire comprendre que c’était pour conserver l’estime de Karlson ?… Gray n’était pas fiable. Pas du tout. C’était l’inverse de la fiabilité. Mais il aurait souffert de ne plus être le bienvenu chez Karlson, Marlyn était à peu près sûr de ça. La menace de la souffrance n'était pas forcément la meilleure manière de le contrôler, il fallait que ce soit la bonne sorte de souffrance.

Bon, il aurait le temps d’y réfléchir. Il fallait faire confiance à la contrôleuse. C’était une habituée de ce genre de situation. Wordsmith prit une inspiration, lentement, en s’efforçant de décrisper sa cage thoracique, sa colonne vertébrale. Les poumons de Marlyn semblaient incapables de s’emplir totalement d’air. Quelque chose au fond les bloquait. Ça faisait penser à un nouveau-né, ou plutôt à un mourant. Il se concentra, pour se sentir mieux, sur la merveille que représentait Ambrosia : chaque personne à sa place, les mille rouages parfaits d’une machinerie bien huilée aux reflets dorés, une stratégie pour tout, une explication pour tout, pas une ombre de néant obscur, pas un sursaut de doute et de risque. Il n’aurait jamais pu imaginer une telle société, si elle n’avait pas existé. Il n’aurait jamais osé.

Au retour de la contrôleuse, il était pleinement satisfait de son sort. Rien ne pouvait être contraire à l’intérêt de l’usager dans un règlement qui… La façon dont elle s’adressa à lui le bloqua dans son élan. Il eut un mouvement machinal pour ramener son masque contre lui, comme un talisman. Une étincelle d’irrévérence vint secouer sa confiance aveugle et apathique. Etait-ce bien le règlement ? Etait-elle bien censée lui accorder cette chance ? Ou y avait-il dans cette décision le soupçon d’un grain de sable dans la machine, d’une exception, presque d’une rébellion contre la logique et l’ordre prévu ? Gray aurait adoré cette idée. Marlyn en avait peur, et préférait y couper court tout de suite si c’était le cas – mais sans émettre de véritable critique, bien sûr. Sans même remettre en question l’idée que la décision d’une contrôleuse soit autre chose qu’une manifestation du règlement en vigueur.

« Quand même, ce n’est pas prudent, votre règlement, madame. Pour ce que vous en avez vu, je pourrais être un brigand, et vous entraîner dans un coupe-gorge. Vous ne risquez rien avec moi, mais... bref, vous voyez. »

Mais suivre Gray, par exemple, n'aurait pas été sérieux.

Il s’exprimait dans un minuscule filet de voix, comme pour éviter de réveiller un monstre assoupi, mais il savait que sa diction souffrait proportionnellement du volume qu’il employait : à voix haute, il aurait haché les mots comme autant de wagons entrechoqués dans une catastrophe ferroviaire ; et plus il aurait augmenté la force de son timbre, plus il aurait bégayé, jusqu’à n’être plus capable que de pousser des cris, qui lui déchiraient les poumons et lui lacéraient la gorge comme des rugissements de bête.

Il le savait parce que c’était arrivé, une fois, une seule, bien suffisante, et il ne tenait pas à reproduire l’expérience : aussi, il s’en tenait à un faible murmure, en évitant soigneusement de laisser son interlocutrice entrer dans son champ de vision, ombre comprise. De cette façon, il s’en sortait encore. Il n’y avait d’ailleurs aucune charge émotionnelle dans ce qu’il déclarait ; rien qui puisse troubler son expression. Non, c’était simplement une évidence de bon sens à laquelle il s’étonnait qu’une dame raisonnable, et que ses supérieurs estimés, n’aient pas pensé avant lui.

Il ne demandait qu’à être rassuré. Quelques mots pour balayer son inquiétude, et il se replacerait de lui-même sous le joug. Mais tout de même, il ne pouvait pas lui laisser employer ce nom à tort et à travers. Elle ne se rendait pas compte. Et il ne pouvait pas juste lui expliquer, comme ça… elle aurait été très offensée, sans doute, estimant qu’il se moquait d’elle en jouant ainsi à jean-qui-rit et jean-qui-pleure. Mais juste préciser… Juste faire son maximum pour que tout se passe bien.

« Au fait, mon nom de famille, c’est Wordsmith. Ce que vous avez dit… c’est un nom pour mes camarades de fête. Vous qui êtes une personne sérieuse, ne m’appelez pas comme ça, madame. »


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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Jeu 18 Mai 2017 - 19:56
Naomi n’était pas retorse au point d’aller demander à une personne de justice de déposséder cet homme de ses biens, pour payer une simple amende. Au pire, il serait mis sur liste noire de la compagnie quelques semaines. Comme il n’avait pas l’air de très souvent prendre les transports en commun, ce ne serait sûrement pas une grande perte. Hélas, elle préférait sans doute malgré tout ce qui venait d’arriver, l’excentrique et joyeux Gray, à un Marlyn timide et recroquevillé. A vrai dire, l’attitude physique de l’homme lui faisait un peu de peine, à le voir ainsi se renfermer comme une feuille morte secouée par le vent, comme s’il ne pouvait résister à davantage de tempêtes.

Mais le moment de crépuscule, entre chien et loup, où les deux esprits de l’homme en face d’elle se superposaient comme une caresse de deux mondes parallèles se frôlant, était éteint. Il n’y avait plus cet instant d’union intime entre les deux, qui mènerait à davantage de confession. De toute manière, elle n’était pas sûre d’entièrement comprendre ce qui arrivait. Le moment qu’elle prit pour aller parler à l’apprenti conducteur lui permit au moins de remettre ses idées en place, sur ce qu’elle allait faire. De laisser à son resquilleur le temps de se ressaisir.

Mais la vérité était qu’elle n’avait pas de plan prédéfini. Elle agissait à l’instinct, sur un coup de tête, juste parce qu’elle était intriguée par cet homme. Elle ne réfléchissait pas aux conséquences. Naomi était quelqu’un qui n’avait plus rien à perdre. Comment s’étonner, dans ces conditions, qu’elle ne fasse que des choix obscurs et qui paraîtraient irraisonnés au monde extérieur ? Et ce n’était pas par bravade, par défi. Non, c’était le côté plus sombre, l’autre côté de la pièce de monnaie qu’on jetait en l’air pour décider de son destin. Car sinon, qui d’autre aurait suivi sans hésiter quelqu’un qui avait passé vingt ans au bagne pour complicité d’assassinat ?

Cette décision, en partie irréfléchie, ne plaisait guère à son interlocuteur. De nouveau, il eut l’ombre d’un geste de recroquevillement contre lui-même, ramenant le masque vers lui. Naomi n’était pas assez stupide pour ignorer la symbolique des choses, mais elle naviguait à vue, avec lui, et pour l’heure elle ne voyait pas grand-chose d’autre qu’un ivrogne qui venait de dessoûler, certes tristement. Néanmoins, elle savait ce qu’elle faisait. Ils trouveraient un arrangement, ou bien Marlyn aurait une invitation à se rendre dans un des bureaux de l’Impériale, dans peu de temps. Il n’y avait rien de plus administratif, ni de plus protocolaire. Naomi se contenta d’un sourire, face à son avertissement : un sourire étrangement un peu triste.

— Vous ne m’avez pas balancée par la fenêtre lors de notre bagarre. Et vous avez décidé que nous étions amis, pas vrai ?

Cette remarque était emplie d’un ton d’avertissement, presque accusateur, comme pour lui rappeler une promesse faite alors qu’il ne s’agissait que de quelques mots. Elle devait tendre l’oreille pour bien entendre ce qu’il disait, ce qui la faisait se rapprocher de lui, sans entrer en conflit avec son besoin d’espace personnel, espérait-elle. Le visage de Naomi exprimait une profonde attention, mêlée de bienveillance ; ses lèvres ne bougeaient pas, mais elle aurait pu exprimer un sourire assez doux.

Elle accueillit l’explication sur le véritable nom de l’homme avec scepticisme. Elle fronça les sourcils, plus méfiante. La façon dont il parlait la déstabilisait de plus en plus. Naomi haussa les épaules, levant légèrement les mains, en signe d’apaisement.

— Très bien… comme vous voulez. Puisqu’on en est là, je m’appelle Naomi Sunder.

Elle aurait pu s’exprimer davantage, mais enfin, le véhicule s’arrêta à l’endroit prévu. Elle eut un soupir de soulagement et alla ouvrir la porte, faisant signe à Gray, ou Wordsmith, de descendre. Ils se retrouvèrent ainsi au deuxième niveau de la cité, près du Royals Cinema. Elle ignorait où était censé habiter cet homme, mais elle espérait qu’ils n’auraient pas trop de mal à y aller. Un moment seulement s’était écoulé depuis l’aube ; les rues n’étaient pas encore animées, même si on croisait quelques personnes partant au travail dans la cité de vapeur. Naomi accueillit le retour sur la terre ferme, les éclats cuivrés familiers des bâtiments, avec un certain plaisir. Elle se sentait, pour un temps, plus proche du réel ici, face au soleil, que dans un compartiment clos.

Se retournant vers Wordsmith, elle posa son regard clair sur lui, avec détermination. Elle le dévisagea de haut en bas, comme si cela aurait pu servir à résoudre le mystère de cet homme au masque. N’était-il vraiment qu’un fêtard qui avait un peu trop abusé d’alcool et qui se réveillait lentement ? Il était plus jeune qu’elle ne le pensait. Elle ignorait pourquoi exactement, mais cela la gênait et la perturbait. Il y a avait quelque chose dans l’expression de son visage et l’aspect juvénile de ses traits, qui avaient du mal à lui faire croire qu’il avait passé des années au bagne.

— Eh bien, je vous suis….

Je ne suis pas une personne sérieuse, pensa-t-elle, brièvement, faisant écho à ce qu’il avait dit, comme une tentative de l’éloigner. Elle était prête à marcher, où que ce soit la destination.

— Vous êtes une bonne mauvaise fréquentation, je crois. Mais qu’est-ce qui vient de vous faire perdre votre assurance à ce point ?


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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Ven 19 Mai 2017 - 14:33
En mettant pied à terre, Wordsmith fut forcé de hausser la voix : la rue était si pleine de bruit et de monde déjà ! Enfin, à son goût. Comme il l’avait craint, son débit se fit haché et il bégaya un peu, mais parvint à se reprendre. Les yeux fixés sur le bout de ses souliers. Pourtant, il avait tout à fait conscience de ce qui l’entourait ; plus souvent qu’à son tour, il était venu faire la bringue dans ce quartier animé, assez huppé par certains côtés, et cependant ouvert au peuple… dans la mesure où il avait quelques deniers à dépenser.

« Je connais ce coin. Ya le théâtre, à côté… Après, on descend… On passe chez les artistes, on descend encore et on arrive vers chez moi. Porte du Nord. Sacrée trotte à pied, même en marchant vite. »

Il hésita un instant à dire que ce serait fatigant pour une dame. De ce point de vue-là, il ne considérait pas réellement la contrôleuse – quel nom avait-elle dit, déjà ? - comme une dame au sens faible du terme. Il se souvint, à sa grande honte, de l’avoir appelée camarade et même de l’avoir tutoyée. Mais il se souvenait pourquoi il l’avait fait.

Heureusement, quelques pas lui prouvèrent que son épaule ne le gênait pas pour se déplacer, et il se mit en chemin, rapidement, en rasant les murs, si invisible que les passants qui esquivaient l’employée lui tiraient machinalement leur chapeau sans avoir un geste pour reconnaître la présence de l’ombre grise à ses côtés. S’il l’avait pu, il se serait fondu parmi les silhouettes qui dansaient d’affiche en affiche.

Ils semblaient tous aussi rieurs que Gray, en apparence. Combien d’entre eux faisaient semblant ? Combien d’entre eux n’existaient simplement pas ? Comme des étoiles déjà éteintes au moment où l’on placardait leur image arrachée aux cieux.

« Vous savez, Madame Asunder, il ne faut pas que ça vous inquiète : j’ai pris de très bonnes habitudes, là-bas. » Un geste évasif : au bagne. « Je suis un prisonnier modèle. Tant que je suis… dans cet état d’esprit, personne ne risque rien. Croyez-moi, c’est mieux ainsi, pour vous, pour moi, pour tout le monde. »

Ses mots s’entrechoquèrent et il se tut ; son agitation lui avait fait perdre de vue ce qu’il aurait voulu dire ensuite. Il avait le sentiment de tomber en poussière sous le regard clair qui ne cessait pas de le détailler. Qu’est-ce qu’elle essayait donc de savoir ? Pourquoi était-elle aimable et polie maintenant, alors qu’il avait tant fait pour mériter ses foudres, et qu’il avait eu l’impression un temps d’y avoir amplement réussi ? Elle appartenait à la race des gens qui tiennent la matraque, et lui, à celle des gens qui encaissent les coups, et d’une certaine façon, il était mal à l’aise à l’idée qu’elle remette cet ordre en question. Pourtant, il lui était reconnaissant ; il le devait, et puis, Gray au fond de sa tête insistait pour ressentir quelque chose de fort et d’agréable à l’idée du partage d’une forme de camaraderie, même avec une femme qui lui réclamait du fric.

Dans un frisson de terreur soudain, il s’aperçut que Gray refusait de dormir. Il était si loin de chez lui… Et le masque fourré dans sa poche, serré dans sa main, ne serait pas remisé dans son tiroir fermé à clé avant un bon moment. Pourquoi partait-il si loin de chez lui ? De quoi avait-il peur ? Impossible à dire, mais il avait si peur que la présence incongrue de la dame à ses côtés parvenait presque à le rassurer, elle qui était pourtant si déstabilisante. Un cordage vibrant d’une tension infernale au milieu de la tempête, appui douteux mais appui quand même, tandis que le vent à ses oreilles hurlait un message qui n’avait pas de sens.

Son idée lui revint. « Parce que… sinon… Ah. Vous imaginez… Gray tout le temps... » Il fouillait dans ses poches, il ne savait jamais où il laissait ces trucs. Ce devait être la dernière, comme toujours… Un petit morceau de carton d’emballage, où il avait gribouillé un nuage d’orage aux sourcils froncés et aux dents acérées. Un dessin d’enfant, mais qui disait très bien ce qu’il voulait dire. La rage, la colère, le plaisir de détruire. « Tout le temps comme ça. »

Dès qu’il eut montré l’image, il la rangea de nouveau, précieusement, comme il avait renfermé son masque : dans une poche qui fermait solidement. Non pas qu’un tel article ne soit immédiatement remplaçable. Il pouvait dessiner ça dans le gravier du sol, au besoin. Il n’avait besoin que du bout de son pied. Mais c’était une autre forme de vénération que celle qui s’attache aux possessions fragiles, ou difficiles à remplacer. Un peu semblable à celle qu'il ressentait pour la gentillesse que lui témoignait madame Asunder.


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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Jeu 25 Mai 2017 - 17:25
L’uniforme de Naomi était fait pour le pratique et pour surtout signaler son statut d’employée de l’Impérial. Rien qui n’empêche, donc, une bonne marche à pied : elle avait des chaussures qui feraient l’affaire. En revanche, il fallait reconnaître qu’elle allait passer toute la matinée à cette histoire. Le voulait-elle vraiment ? N’importe qui de plus logique qu’elle, dans la compagnie, aurait choisi une autre solution, aurait pardonné Wordsmith ou laissé tomber l’idée. Mais de la même manière que Lâcheté habitait le cœur d’Aslak, qu’elle avait rencontré, c’était un autre sentiment qui l’animait également, la poussant à faire ce qui était insensé. Et elle ne parvenait pas à tourner le dos à cette impulsion traîtresse.

Elle releva son regard clair vers lui, après avoir considéré les alentours. Son expression empruntait tant à la méfiance qu’à l’attente active, comme si elle attendait de voir quel allait être le seul et unique jeu fait par un automate inconnu.

— Peu importe la distance.

C’était quelque chose qu’on pouvait reconnaître à Naomi : elle n’était pas entièrement partie de rien non plus, mais elle avait fait un très, très long chemin, pour arriver là où elle en était. Ce chemin avait connu quelques abysses et pentes, comme tout le monde. Le problème était qu’elle n’en était pas vraiment ressortie, sans réellement s’en rendre compte.
Quant à ce que Wordsmith l’avait tutoyée ou appelée très familièrement, c’était le dernier de ses problèmes. Elle trouvait même cela plutôt agréable, finalement, de rencontrer quelqu’un qui ne semblait pas autant dévoré par les règles de la bienséance, au risque de perdre tout naturel.

Elle n’était toutefois pas au bout de ses surprises, en constatant que son resquilleur se mettait à raser les murs, avec un naturel qui prouvait que c’était loin d’être la première fois. Ceux qui la saluaient ne prêtaient aucune attention à son compagnon de route. Pendant un instant, elle en bouillit de colère, avant de se forcer à se calmer. Croyant naturellement en la possibilité de rédemption des gens, elle supposait que l’attitude de Wordsmith venait d’avoir été rejeté par la société ; or, les prisons avaient cela de désagréable que même après avoir purgé la totalité d’une peine, elles n’aidaient guère à se réintroduire dans la société.

Naomi sortit de ses pensées au moment où il écorcha son nom de famille. Fronçant les sourcils, elle s’apprêtait à répliquer quand elle s’arrêta, les mots prêts à sortir de sa bouche, face à son commentaire sur le prisonnier modèle et l’état d’esprit. La suite de ses mots l’horripilaient, tout simplement.

— Quand vous êtes ivre, vous faites comme tout le monde, vous dépassez vos limites. Vous vous laissez aller, vous laissez la joie reprendre le dessus. De façon trop extrême, oui. Mais de façon mesurée... Il n’y a rien de mal à ça, quoiqu’on vous ait fait rentrer dans le crâne au bagne. Elle fit une pause. C’est Sunder. Mais appelez-moi Naomi.

A aucun moment elle n’avait haussé la voix, mais son timbre était franc, sans réplique. Elle ne supportait pas la déshumanisation des gens et encore moins qu’il se permette de penser que pour le bien-être de tout le monde, il valait mieux qu’il vive une vie malheureuse. Oui, le regard clair de Naomi s’était fait plus sévère, plus acéré. Il valait mieux qu’il ne dise pas encore davantage de choses aussi absurdes, mais pour autant, elle ne pousserait jamais le boulon jusqu’à réagir de manière trop froide et trop agressive. Ce n’était pas son genre. Aucun ordre hiérarchique ne se faisait dans sa tête, elle n’était ni juré, ni juge, ni bourreau. Elle se comportait d’être humain à être humain, tout simplement. Avec dans un coin de sa tête, la raison officielle de pourquoi elle était là, à se demander comment elle avait fait pour tenir au sein de la compagnie de l’Impérial depuis qu’elle y était retournée.

Gray tout le temps. Voilà, il reparlait encore de lui comme une personne extérieure, à croire que c’était vraiment le cas. Comment pouvait-on se refouler à ce point ? Se nier soi-même ? Pourtant, elle refusait de reculer ou d’abandonner. Elle posa les yeux sur le carton empreint d’un dessin qui aurait pu figurer dans l’appartement d’un tueur en série ou de quelqu’un de complètement dérangé, sans pouvoir retenir une crispation. Le dessin était enfantin, mais dans cette manière même de dessiner, il y avait quelque chose de très dérangeant. Son poing s’était serré, mais elle n’avait pas fait l’esquisse d’un pas en arrière. Elle était arrivée trop loin pour laisser tomber toute cette histoire dont elle désirait tant démêler les fils.

Naomi releva les yeux vers lui, avec fermeté, même s’il y avait quelque ombre de doute, de scission dans ses yeux, l’empreinte d’un malaise. Pourtant, l’attitude renvoyée par Wordsmith, son regard, était bien différente par rapport à celle du moment où ils s’étaient rencontrés. Il y avait dans cet homme une impression de perdition et de recroquevillement, et en même, une certaine douceur qu’elle ne parvenait guère à s’expliquer. Il ne voyait plus en tout cas le monde comme un jeu.

— Et pourquoi fait-il...pourquoi êtes-vous dans un tel état, quand cela arrive ? Ce qui vous met tant en colère et vous donne envie de tout ravager...c’est le souvenir de la prison ? Ou est-ce encore autre chose ? Envers quelqu’un ?


Comme si tu ne savais pas ce que c’était. Comme si tu ne connaissais pas cet état d’esprit où on est tellement envahi par la colère, qu’on pourrait tout briser sans se soucier des conséquences, au point de sembler très différent de soi-même… et parfois pour trouver le soulagement, murmurait une voix dans son propre esprit.


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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Ven 26 Mai 2017 - 20:03
Les mots de Naomi faisaient leur chemin dans l’esprit de Wordsmith – dommage, il trouvait ça joli, Madame Asunder. Il avait l’impression d’avoir déjà entendu ça quelque part. - L’idée que tout le monde soit fondamentalement comme lui. L’idée que cette dame à ses côtés, à qui on adressait des saluts respectueux, soit comme lui, tout au fond ; et l’idée qu’elle soit joyeuse quand elle buvait, qu’elle ait son petit démon de Gray sur une épaule et son petit ange de Marlyn sur l’autre, et n’écoute pas toujours l’ange. Il l’avait vu un peu plus tôt. Elle en était capable.

Pourtant, c’était une dame bien, une exécutrice de l’ordre et de la morale, vêtue d’un uniforme ! Et de ce fait, auquel il était éminemment vulnérable, Marlyn glissait sous la coupe des mots qu’elle prononçait et des questions qu’elle posait. Quand il avait envie de résister, de repousser ses arguments, la conscience de cet uniforme entre eux le morigénait et le réduisait au silence. Il sentait bien, pourtant, que ces mots aigus comme des scalpels blessaient quelque chose dans sa carapace. Elle lui faisait l’effet d’un diable tentateur, et pourtant elle avait tous les airs d’un ange ; il ignorait qu’il existe aussi des anges tentateurs, bien plus redoutables.

Il fallait qu’il lui explique. Puisqu’elle le réclamait. Cela faisait partie de sa peine, pour n’avoir pas payé son billet cette nuit. La discipline l’emporta sur la prudence. Il déplia son poing serré et se mit, nerveusement, à compter sur ses doigts.

« Rentre dans le rang. Ferme ta gueule. Ne le regarde pas. Ça te fait mal ? Tant mieux. Ça te fait horreur ? Continue. »

Il balbutia quelques secondes. Il ne savait pas quel exemple prendre pour illustrer l’odieuse misère morale à laquelle il avait été confronté. Un visage sortit des ombres. Les yeux immenses et noirs comme des fosses communes, hagards du vertige de la chute. Il s’en empara comme d’un masque d’or. Marchant toujours droit devant lui, emporté par l’habitude du trajet, à grandes enjambées, élastiques, il serrait entre ses mains et dévorait des yeux ce visage que lui seul pouvait voir, et qui, à sa mort, serait oublié à jamais. La douleur dans son épaule lui semblait bonne ; Gray la trouvait légitime.

« Gildas qui s’est jeté dans un puits de mine parce qu’ils lui avaient rasé la tête. Est-ce qu’ils l’ont jeté ? Est-ce que c’est moi qui l’ai jeté ? Est-ce que c’était miséricorde ? Personne n’en saura jamais rien. »

Ses deux mains se séparèrent avec difficulté. Il brisait un lien. L’une d’elle démontrait le bien-fondé des actions de Gray, et l’autre, de Marlyn.

« Soit on fait confiance à la justice, et le bien et le mal existent, et je suis un horrible assassin ; mais alors il y a au bagne d’horribles tortionnaires et tout le monde est coupable. Une vieille machine pourrie, à démolir pièce par pièce et à broyer. »

Comme un medium renvoie dans l’autre plan l’ectoplasme qui a pris corps hors de ses lèvres, il ravala sa haine, poison ardent auquel son organisme s’était accoutumé. Mais Gray n’aimait pas ça. Il luttait. Marlyn martela les mots avec la fermeté d’un maître d’école qui dicte une leçon pour la centième fois :

« Soit on fait confiance à la justice, et toute la machine fonctionne, et j’ai payé ma dette, on est quittes, au revoir. Mes mains sont propres. La machine est propre. Je peux recommencer à vivre. »

Ils arrivaient au milieu d’une place… Brusquement, comme si l’absence de mur à longer le tétanisait, il vacilla et s’arrêta. Mais c’était le mot « vivre » qui lui faisait cet effet. Ce mot était de trop. C’était un grand sujet de dissension entre eux deux. Ils n’étaient pas du tout d’accord sur le sens à lui donner. Il explosa.

« Vivre, ça veut dire quoi ? Je m’appelle Marlyn Stingray Wordsmith. Mon grand-père était pêcheur sur la côte eskroise. Mon père était forgeron. Je suis machiniste naval. J’ai été marié et j’ai eu un enfant. Je dois être grand-père aujourd’hui. C’est une vie qui est à côté de moi. Je sais qu’elle aurait pu être la mienne, mais je ne peux pas la toucher. Est-ce que je dois encore m’accrocher à quelqu’un, à quelque chose ? Un beau jour, c’est de la fumée, et on retombe comme un marmot qui apprend à marcher. Et vous ? Vous comprenez ça, pas vrai ? Vous savez de quoi je parle, pas vrai ? On se connaît sans se connaître. »

Il y avait dans sa voix une forme d’espoir cristallisée sous une angoisse qui se morcellait. Elle lui faisait mal, mais comme un chirurgien. Juste sous la surface, heurtant pour sortir, Gray était maintenant bien réveillé. Lui, pour sa part, appelait cette saine douleur de ses vœux. A quoi bon reculer si c’était pour mieux tomber ? Autant sauter directement, les bras écartés comme des ailes !

Marlyn n’arrivait plus à parler, la langue paralysée par la crainte que ce soit cet enragé qui s’exprime par sa bouche. Figé dans un bégaiement silencieux, il se remit à fouiller fébrilement dans sa poche, à en arracher les petits cartons crayonnés en quête de celui qui résoudrait ce bris de communication jusqu’à les renverser, toute une poignée répandue, sur les pavés du trottoir. Un cri lui échappa enfin et il se jeta à genoux. Tout était renversé. Il fallait ramasser, vite, avant qu’il se passe quelque chose de terrible – il n’aurait pas su dire quoi.


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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Lun 5 Juin 2017 - 15:57
Madame Asunder avait un certain charme, mais au vu de l’esprit vagabond de cet homme, elle préférait que tout soit clair et net dès le départ. Un besoin de rigidité dont elle ne parvenait pas toujours à se défaire. C’était cette même assurance, mêlée de sévérité, qui empêchait après tout l’ange et le démon sur son épaule de trop communiquer entre eux, et surtout que le démon prenne le dessus. Cela était une lutte intérieure dont elle n’avait pas vraiment conscience, pas toujours, mais dont elle n’avait jamais parlé à personne. La mort et le deuil faisaient faire de drôles de choses.

Bref, l’uniforme ne faisait pas tout. Elle était aussi loin de supposer à quel point ce simple vêtement, devenu comme une seconde peau pour elle, pouvait éveiller autant de mauvais souvenirs et de soumission pour quelqu’un. Elle n’était pas une gendarme, tout de même. Jamais elle ne recherchait à imposer la loi au-dehors de son strict champ de réglementation : les transports. Mais son resquilleur ne l’entendait pas de cette oreille. Et elle se considérait comme appartenant bien plus à la terre mêlée de rouages, de froide mécanique et de cuivre doré, qu’au ciel.

Ce ne fut donc pas en juge autoritaire ni en un observateur céleste qu’elle écouta le plaidoyer de Marlyn. Etait-ce un plaidoyer ou une tentative désespérée de se confesser, d’expliquer en même temps ? Probablement des trois. Le visage de Naomi exprimait alors une douce attention, et elle était entièrement présente, le fixant, sans laisser ses pensées divaguer comme elle en avait l’habitude. Même s’il se considérait comme piètre orateur, ou ne savait pas comment exprimer ce qu’il avait vécu, la maladresse et la rudesse même de ses paroles étaient suffisantes. Elle était incapable de voir les fantômes qu’il invoquait autour de lui, né de ses souvenirs et d’une longue peine au bagne, mais elle ne constatait que trop bien les effets que cela avait sur lui à l’instant présent et concret. Cette étrange façon de paraître hanté tout en étant devenu soi-même un spectre. Jusqu’à quel degré de misère ou de solitude fallait-il aller pour tomber jusque-là ?

Pourtant, il continuait à marcher, mais Naomi ressentait bien à quel point c’était purement mécanique. Est-ce que c’était cela, son crime ? Avoir aidé un homme à mourir parce qu’il était devenu désespéré, parce que parfois la frontière était terriblement floue entre le souhait de continuer à vivre et de vouloir en finir ? Même au pire des moments de sa vie, on pouvait à la fois espérer, et en même temps se résigner. Elle reconstituait ce qu’elle pouvait à partir des morceaux qu’elle avait, et le reste était comblé par des suppositions et son imaginaire. C’était dangereux. Elle pouvait très bien mal interpréter, tout comme tomber juste. Mais il aurait été maladroit et inefficace d’interrompre Marlyn dans sa lancée, alors que jusque-là il avait eu tant de mal à prendre la parole. Alors elle le suivait à grandes enjambées, ne perdant seulement pas un mot de ce qu’il racontait. Et comment savoir, quand l’âme semblait ainsi divisée en deux ?

Le problème était que ces visions étaient toutes vraies. La justice, on pouvait lui faire confiance ; parfois elle était opérationnelle et la sentence juste était appliquée. D’autres fois, même quand cela arrivait, alors le crime restait impuni et l’esprit continuait à chercher vengeance. Ses pensées ne purent s’empêcher de revenir sur son mari et sur la conclusion de l’enquête judiciaire. Accident, disait-on. Et pourtant, tout autour de cela, des nuances, des soupçons, des rumeurs, tout cela de manière légère, mais bel et bien suffisante pour semer le doute… Mais cela, elle le refoula au plus profond d’elle, car ce n’était ni le lieu, ni le moment.

— Vos mains sont propres. Vous avez payé ce qui était dû. C’est un recommencement décidé par la justice elle-même. Moi, je ne crois pas qu’on soit toujours coupable, pour une seule faute, si on se repend sincèrement. La dette est payée. Et pour autant, vous l’avez certainement payée à des gens qui ont leur propre once de culpabilité.


Allez savoir si toutefois il avait eu le temps de comprendre et assimiler pleinement ce qu’elle disait de façon aussi déterminée et ferme, ayant plongé son regard dans le sien. Machinalement, par instinct, elle saisit son bras pour l’aider à se redresser alors qu’ils arrivaient sur la place. Malheureusement, elle prenait cela comme un vacillement dû à l’absence de mur, plus qu’autre chose. Sa poigne le serrait fermement, l’aidant à se redresser, mais il était désormais bâti dans un discours philosophique qui eut le mérite de lui apprendre son nom de famille complet, et au passage un peu d’historique familial. Elle espéra que ce n’était pas avec ce genre de discours qu’il essayait de séduire quelques conquêtes : n’importe quelle femme en aurait plutôt effrayée de le voir basculer du mécanique au lyrique sans crier gare.

Surtout quand il se mettait en tête, non seulement d’exploser, mais également de l’y mêler, à ce déluge de paroles et de questions existentielles. Pendant un instant, Naomi en resta sonnée, digérant ce qu’elle venait d’entendre. Puis ce fut un réflexe absurde, de repli, de protection, qui reprit le dessus. Elle n’aimait pas qu’on lui dise cela, se connaître sans se connaître. Elle n’aimait pas cette impression qu’un presque étranger puisse prétendre lire en elle et avoir accès à ses propres noirceurs et ses propres abysses. Cette fois, elle le relâcha, reculant de quelques pas, l’expression douce ayant laissé place à la défiance, à la méfiance même, une manière de se protéger, de ne pas faire face, en présence de quelqu’un, à l’abîme qu’il semblait appeler en elle.

— Non, je n’en sais rien ! Vous ne savez rien de ma vie à moi. Et je vous défends d’y toucher ou même de vous en approcher, est-ce clair ?! Vous n’en avez aucun droit !
Sa voix en devenait presque stridente.

Après tout, il n’y avait rien de pire que de croiser en quelqu’un d’autre son propre reflet… c’était ce qui arrivait et contre quoi Naomi se protégeait. De voir quelqu’un d’autre avoir perdu sa moitié, un enfant (elle n’avait jamais pu avoir d’enfant), de voir une autre personne éprouver avec tant de douleur la perte de toute une existence… au point d’avoir l’esprit scindé en deux. La rage soudaine de Naomi n’était due qu’à cela, par ce qu’elle avait en face d’elle, qui disait « J’ai été ce que tu es, et tu seras ce que je suis. » Elle en avait horreur. La protection qu’elle s’érigeait servait à mettre cette conscience hors d’atteinte, dut-elle passer soudain pour une hystérique.

Ce fut le même élan de cette colère furieuse qui la poussa à se rapprocher alors qu’il s’était mis à genoux pour ramasser des cartons, comme des éclats de souvenirs précieux qui allaient disparaître. Elle saisit le masque qui dépassait à moitié de la poche de Marlyn et lui remit de force sur le visage. Cela aurait au moins l’effet salvateur de ne pas voir Marlyn tomber dans une crise d’apathie soudaine, mais en cet instant, elle souhaitait seulement échapper à cette discussion, reprendre le contrôle pour un instant.

— Gray ! Je veux parler à Gray !
ordonna-t-elle, comme si cela était aussi simple, et qu’un cas d’esprit scindé en deux pouvait ne pas être forcément complexe.

Elle devait bien être la première personne à trouver Gray plus inoffensif que Marlyn, en vérité.


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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Dim 2 Juil 2017 - 22:37
« Qu’est-ce qui se passe ? C’est pas l’heure ! Ah… c’est toi, camarade. »

De la raison et de la superstition, la superstition l’emporta. Ainsi était né Gray, d’un refus catégorique de Marlyn, le refus de considérer ce besoin d’errances nocturnes et de liberté hostile comme une facette à part entière ; de l’impression naïve que ce devait être une possession, un être surgi des eaux comme les légendes en décrivent, un de ces petits démons marins aux grands yeux d’elfes et au sourire tranchant. Ainsi renaissait-il, projeté à l’extérieur de lui-même, de sa prison consentie, brisée par une volonté plus forte que celle de Marlyn. Il eut une sorte de salut, qui ressemblait au mouvement titubant d’un homme qu’on vient de frapper. Il saluait cette supériorité qui le tirait de son blocage.

« C’est toi qui t’amuses à ça. Tu veux parler, hein ? Qui te dit que Gray veut parler ? Il y a tellement mieux à faire que parler. »

Il planait à mi-chemin entre provocation séductrice et honnêteté gamine. Mais il n’acheva pas le geste qu’il avait eu pour enlacer sa nouvelle amie ; il l’aurait fait s’il avait été à la recherche d’une bonne bagarre, mais ça allait au-delà, maintenant. C’était sa première journée. Une sorte de naissance. L’air encore froid de l’obscurité nocturne se parait de couleurs qu’il n’avait jamais contemplées, pas avec ces yeux. Il adorait tout ce qu’il voyait, plongé dans l'euphorie d'un vampire délivré de sa malédiction. Dans cet élan soudain et irrépressible, il adorait Naomi, et la rebaptisait secrètement la Femme à la Clé d’Or. Et elle avait beau se fâcher, tempêter et nier, il lisait en elle comme en un livre ouvert, du moins il en avait la conviction. Comme dans l’âme d’une sœur.

« Mais peut-être que ça aussi, tu le comprends très bien… Crier, par exemple. Tu veux crier, camarade ? Crions ensemble. »

Il mit les mains en porte-voix sans attendre, et lança vers le ciel qui s’éclaircissait d’instant en instant un hurlement de loup. Puis il eut un mouvement réflexe pour arracher les lanières qui retenaient son masque. Un mouvement qu’il contrôla de justesse ; le combat qui avait lieu sous son crâne était terrible, de soudains sursauts de volonté dans un effort puis un autre, si rapidement qu’il devenait impossible de les distinguer. Dans une brève défaite, il rassembla quelques cartons au sol, les fourra dans son vêtement d'une main qui tremblait, puis se releva, droit comme un héros à la parade.

« Allez, rentrons à la maison. Allons déranger Karlson, il va faire la grimace, me voir encore tout cabossé… Me voir à cette heure-ci ! Le soleil me regarde et je brille, camarade ! »

Son poing sonna sur le côté de sa tête, contre le métal qui reflétait déjà les premiers éclats de lumière vive. Il éclata d’un franc éclat de rire, aussi enragé qu’une insulte jetée au ciel, et enchaîna d’une grande tape d’encouragement sur sa propre épaule, celle qui n’aimait plus ça soudain ; non, vraiment, c’était bon de souffrir, on se sentait vivant. A quoi bon conserver le plus maigre atome de peur, quand l’alternative était si merveilleuse ? A quoi bon regarder fixement le couvercle du cercueil qui l’écrasait depuis le jour de sa naissance, quand il pouvait tambouriner comme un fou contre cette surface, et peupler le silence d’un orchestre imaginaire ? A quoi bon avoir ce pouvoir, si c’était pour ne pas l’utiliser ?

« Mes mains sont propres, bonnes gens ! C’est officiel ! La dame en uniforme l’a dit devant vous ! Allons les salir. Tous coupables, ça veut dire tous innocents. Recevez ma bonne parole. Tu veux crier, camarade ? »


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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Sam 15 Juil 2017 - 17:32
La mention de « camarade » apporta un sourire sur les lèvres de Naomi. La colère et la détermination menaient encore son corps, aussi, même si elle fut envahie d’un certain soulagement, elle semblait toujours sur le point de se remettre à tempêter. Entre Jekyll et Hyde, elle devait être une des seules à préférer Hyde, et pourtant, pas pour le fait qu’il était plus sombre que l’autre et plus soumis aux pulsions. Non, il devait être plus simple de se confronter à un enfant, qu’à un adulte qui, malgré son air absent et parfois mécanique, était capable de lire très facilement en vous, vous offrant un miroir jamais désiré. Gray, lui, n’avait pas cette profondeur, et c’était pourquoi elle avait agi aussi violemment, le préférant lui à Marlyn, alors que tout avait débuté bien étrangement, avant l’aube, pourtant.

Camarade. Sans doute n’avait-elle jamais été aussi heureuse d’entendre ce mot, tout aussi étrange qu’il était à prendre en compte pour elle. Si elle ne pouvait qu’imaginer ce que représentait la scission de ces deux êtres, l’un pour l’être, elle ne voyait qu’un danger d’un côté, et un répit de l’autre. Mais bien que Gray appartienne à la nuit et aux pulsions refoulées avant tout, elle le préférait, soudainement. Elle eut même un rire quand il sembla sous-entendre qu’un acte charnel serait plus plaisant que la parole, simplement à cause de l’ambiguïté qui oscillait dans le timbre de l’homme au masque. Il tenait toujours plus du gamin que de l’homme, quoiqu’il veille en dire. Naomi recula, quand il s’interrompit dans ses gestes, l’observant.

— Si tu crois avoir ta chance, tente-la ! répondit-elle juste, avec la même bravade blagueuse.

Elle respirait enfin un peu mieux, et elle eut de nouveau un sourire, honnête et sincère, quand elle le vit lever les yeux vers les alentours, le ciel, bref, tout ce qui l’entourait, avec le même émerveillement qu’un gamin qui voyait la mer ou la neige, ou qui découvrait une île nouvelle. C’était comme la redécouverte d’une chose depuis longtemps oubliée, peut-être rêvée, mais rien de plus. L’expression sur le visage de Gray tenait de ceux qui voyaient des miracles et des merveilles, tout simplement. Elle ne dit pas mot pour le déranger de cette contemplation adoratrice qui survenait bien trop rarement pendant l’existence.

En revanche, si elle comprenait très bien ce sentiment, elle fut déroutée par la suite. Après tout, elle était de ceux qui se forgent une carapace, non de ceux qui laissent les émotions sortir sans bride et sans un minimum de contrôle. Donc, faire le loup-garou, pour elle… Elle eut un regard déstabilisé, un peu perdu, devant son attitude, avant d’avoir un geste pour l’empêcher d’enlever le masque. Pendant un instant, son cœur cogna fortement dans sa poitrine, craignant de le voir redevenir l’autre, l’autre qui avait plus de facilités à l’ébranler, mais ce n’était qu’une rêverie, une hésitation perdue, comme une habitude cherchant à reprendre le dessus. Gray était plus fort que cela, heureusement. Une exclamation de surprise s’échappa de ses lèvres, quand elle l’entendit parler de Karlson, l’homme qui lui avait permis d’acheter une arme sans qu’elle eût encore le permis d’en porter une.

— Je le connais. Il m’a vendu un pistolet. C’est un homme bien, dit-elle doucement, quoiqu’Aslak eût certainement nié cette appréciation de sa part. Elle voyait le bien chez les autres, après tout. Mais beaucoup trop réservé.

Cette tempérance ne signifiait pas grand-chose, dit comme cela. Pourtant, elle avait une certaine affection pour ce marchand d’armes, venue d’une simple discussion qui n’avait pourtant pas été que commerciale. Karlson faisait partie de ces êtres renfermés qui pensaient se protéger ainsi, mais qui attiraient immanquablement l’attention.

Le rire jeté à la figure du ciel l’apaisa un peu. Pendant un instant, presque un instant, elle fut tentée de suivre son exemple, en le voyant si souriant et si éclatant, comme un fantôme heureux du passé. Tentée de crier, de hurler aussi, pour se débarrasser des barreaux et des poids de l’âme qui pesaient trop. Mais elle était encore en uniforme, la rue serait bientôt animée, et elle ne pouvait pas faire cela. Pour elle, ce n’était pas la peur qui la maintenait au sol et faisait office de prison, c’était la tristesse. Chose beaucoup plus difficile à évacuer avec un cri, que la peur et la colère.

— Je te remercie. Mais ce que je ressens ne s’évacue pas avec les cris.

Elle eut un sourire, serrant brièvement l’épaule de Gray. Pas sûr qu’elle était la meilleure juge du monde, mais la phrase fière déclamée par cet homme n’était pas sans effet sur elle. Du tout.

— Tu es innocent, oui. Et d’autres resteront toujours coupable. Crois-moi.

Sa main s’était serrée avec plus de force sur son épaule, en disant cela, avec quelque chose qui tenait du regret de la rage dans la voix ; car après tout, les coupables auxquels elle pensait, c’était ceux qui enlevaient des enfants dans cette ville qui aurait dû être la plus sécuritaire de toutes, c’était ceux qui avaient négligé d’entretenir le Wharpz où avait disparu son mari, et ceux qui s’en lavaient la main et pouvaient dormir tranquille. Aucun des deux êtres présents dans cette rue n’appartenaient à cette catégorie. Elle détourna son regard azur du sien, de crainte que les émotions ne la trahissent.

— Allons voir notre ami commun, décida-t-elle, prenant d’ores et déjà la direction de la boutique de Karlson.


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