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 :: L'histoire Ambrosienne :: 2nd niveau de la cité

I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi]

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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Sam 15 Juil 2017 - 23:27
Jusque-là, Gray s’amusait. Il cessa soudain de s’amuser au point qu’il se demanda si ce sérieux lui appartenait vraiment, ou si Marlyn avait repris le contrôle sournoisement sans qu’il s’en aperçoive. Son visage rieur s’était paralysé. Elle avait prononcé le mot magique. Comment cette dame pouvait connaître Karlson ? Mais c’était une cliente, bien sûr, rien de plus logique que ça. Sa boutique marchait bien, il avait plein de clients. Il ne lui avait pas demandé où elle créchait, peut-être qu’elle était même du quartier et qu’il n’y avait jamais fait attention ? Tous les commerçants du coin auraient rêvé d’avoir une fille qui bosse pour les transports, sans doute. Il ne parlait pas de ça avec eux. Elle connaissait Karlson ?

« Tu quoi ? Tu connais qui ? Quel genre de pistolet ? Il est sympa, hein ? Ce type, c’est... » Comment résumer ça clairement ? « Je l'adore, mais il est complètement fou. Il m’a sauvé la mise deux trois fois. Et vraiment, une personne normale ne l’aurait pas fait. »

Pendant quelques secondes, Gray se sentit très confus. Il avait presque envie de se fâcher : pourquoi elle ne lui avait pas dit ça plus tôt ? Mais se fâcher parce qu’il était content, c’était un peu ridicule, même pour lui. Il ne fallait pas qu’il reste confus trop longtemps, sinon Marlyn, qui tambourinait faiblement à tous les volets fermés, allait en profiter pour s’échapper. C’était comme un rat, il grattait, il fouinait, il se faufilait par les moindres interstices.

Lui qui serait resté assis dans le noir et se serait laissé mourir de faim, si un type en uniforme le lui avait ordonné… Fallait vraiment que Gray se trouve un uniforme. Un truc des contrées lointaines, ceux qui avaient l’air de tenues de cirque. Allons bon, voilà que la machine s’emballait à nouveau. Il se reprit en frottant son œil libre de tout métal. Du… calme. Apparemment, de jour, la manière de tenir Marlyn en laisse était d’incarner son rôle, de se calmer soi-même pour qu’il n’ait pas à le faire de force.

« Cette épaule-là, cette épaule-là. Bieeeen. Bonne camarade. »

Il sourit et lui tapota la main. Bien sûr qu’elle se souvenait sur quelle épaule elle pouvait poser sa main, elle n’était pas un poisson rouge comme lui, elle avait un travail spécialisé et régulier, elle était un membre éminent de la société. Cette bonne vieille société, pour laquelle elle semblait par moments avoir autant de ressentiment que lui, si c’était possible.

« Ils ont de la chance, les coupables. De la chance que tu connaisses Karlson. Je vais complètement oublier qu’on parlait d’eux, et on ne partira pas leur rendre la monnaie de leur pièce, pas ce matin. »

Mais un autre jour… disait son regard. Un autre jour, il profiterait du soleil pour s’amuser autrement, voilà. Pour l’heure, ils avaient un paquet d’escaliers à descendre, et quelques excellents sujets de conversation pour se passer le temps. Il était toujours tenté de sauter une marche sur deux, et finissait invariablement par se casser la figure ; pour empêcher ça d’arriver, il prit le bras de sa complice et constata que ça le faisait parler un peu moins fort. C’était rigolo, tous ces petits effets secondaires. Est-ce que le soleil faisait ça à tout le monde ? Est-ce que c’était pour ça que les autres étaient plus sages que lui ?

« Tout s’évacue avec des cris, voyons. Qui t’a raconté le contraire ? C’est des gens comme Marlyn, qui rangent les choses dans des petits carrés. Tu les as vus ? Ces conneries, je ne les jette pas parce que c’est un cadeau, mais... »

Il brandit trois petits carrés au hasard. Un nuage, une araignée… Il avait envie de rire, mais pas vraiment. C’était un peu étrange, rire lui aurait paru déplacé. Un peu comme quand il collait une taloche derrière la tête de quelqu’un qui se moquait d’un enfant. Mais il n’y avait pas d’enfant aux environs. Bon, ça ne pouvait pas être trop important. Il pouvait bien reposer ses zygomatiques pour quelques minutes.

« Il s’en sert pour discuter. Je peux me moquer de lui, hein ? Marlyn, » intervint-il rapidement en laissant un instant se peindre sur son visage une expression choquée, à l’idée qu’elle ait pu croire qu’il parlait de Karlson, même un seul instant, en raison de sa façon chaotique de parler.

« Il montre ça, et ça veut dire qu’il a peur. Ça, ça veut dire qu’il est triste. Ça, ça veut dire qu’il est en colère. Je te promets, ces cases n’existent pas. Tout ça, c’est la même chose ; ce sont des cris qui ont besoin d’être poussés. Tu as peur, hurle, ça te fait sauter la frontière et tu te retrouves en colère, et alors l’autre en face a peur aussi ! »

Et si tu crois avoir ta chance, tente-la. C’était noté à l’encre dorée. Ils parlaient le même langage, sur pas mal de détails. Leurs petites divergences ne servaient qu'à animer le dialogue. L’ennui avec Gray, c’est qu’il se persuadait facilement qu’il avait sa chance, même quand il n’y avait pas beaucoup d’indices pour le lui confirmer.


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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Ven 28 Juil 2017 - 17:20
Naomi ne s’était pas attendue à ce que mentionner Karlson entraîne ainsi une foule de questions. Aslak n’avait rien fait de mal, après tout, il lui avait seulement vendu une arme (et sans qu’elle ait son permis de port de celle-ci ; mais cela était un détail qui n’appartenait qu’à elle, ou à eux deux). Pendant un instant, son regard se fit soupçonneux, se demandant si les deux hommes n’étaient pas ennemis… encore qu’il aurait fallu déterminer la cause de leur scission… Mais finalement, elle eut l’air soulagé en voyant que ce qui sortait de la bouche de Gray était plutôt positif. Rien à craindre, donc. Et pas de futur duel sur la conscience. Tant mieux. Et il avait raison : Naomi pouvait être utile à ceux qui avaient affaire, un jour ou l’autre, à un problème de transport. Plus que tout, son métier lui permettait aussi d’aller et venir dans diverses parties de la ville sans que personne n’y trouve quoique ce soit à redire. Un avantage supplémentaire quand on essayait de défendre l’orphelin, par ailleurs. La veuve essaya de se concentrer sur le flot de questions, sans pour autant dériver dans le roman-fleuve à son tour, qui avait certes ses adeptes de lecture à côté des admirateurs de Bram Stoker comme elle.

« Le genre dont la douille tombe au sol après le coup tiré. Et qu’on prend facilement en main, qui donne une impression de sûreté. »
Mais elle ne l’avait pas sur elle. Cela aurait été trop risqué de l’emmener à son travail – d’autant que son permis n’était pas encore fait. « Pas l’arme de défense pour celles qui ne se sont jamais servies d’une arme à feu. »

C’était peut-être du narcissisme ou seulement de la fierté de sa part, mais elle était fière, oui, d’avoir fait ses années de service militaire avec un assez bon succès. La description de Karlson par Gray lui arracha un sourire amusé. Pas parce qu’il le traitait de fou. Mais parce que ça ne correspondait pas du tout au jeune homme renfermé dont elle avait fait la connaissance dans une boutique d’armes. Elle supposa que soit Gray avait une vision déformante, soit Aslak avait eu quelques verres dans le ventre pour paraître « complètement  fou ». C’était quand même heureux de savoir qu’il pouvait sortir de sa morosité.

« Je le connais plutôt sous l’aspect grand ténébreux morose, mais je ne doute pas qu’il puisse être loyal. Et tu devrais savoir qu’il n’y a pas de normalité. »


Au mieux pouvait-il y avoir une éthique… Mais plus elle croisait de gens, et moins, effectivement, la normalité lui paraissait comme une concept sensé. Inutile que la réaction mi-figue mi-raisin de Gray ne faisait que lui donner raison là-dessus : il avait l’air d’hésiter entre exulter de joie et provoquer une dispute. Comme si elle avait pu savoir que les deux hommes se connaissaient…

Et pendant ce temps, elle ignorait comment Marlyn essayait de ressurgir, telle une araignée qui attendait son heure pour s’immiscer à l’extérieur. Sinon, elle aurait supplié Hyram de ne pas laisser Marlyn faire, pour l’instant. Elle avait besoin que ce soit Gray qui reste. Raison pour laquelle elle posa sa main sur la bonne épaule. Ils étaient peut-être très différents, mais elle ne pouvait nier qu’ils s’entendaient bien. Jusqu’au prochain éclat. Jusqu’à la prochaine tentative de se jeter d’une porte d’un wagon, du moins. Naomi soutint le regard de Gray pendant un instant, avec fermeté, et si quelque part, lui, pouvait y voir comme un écho d’approbation à sa tirade, il ne pouvait aussi qu’y voir une partie de la faille que ce genre de phrases produisait chez Naomi. Aurait-elle vraiment été se venger, si elle avait eu la possibilité, rendre la justice, se faire justice à elle, à ceux qu’elle haïssait en silence, aux incapables de la société qui provoquaient la mort d’innocents ? Peut-être. C’était le fragile équilibre des peut-être qui les rendait fascinants et terribles à la fois.

« J’irai avec toi ce jour-là. Tu auras bien besoin de quelqu’un pour te canaliser. »


Ou pour l’accompagner ? Allez savoir. Mais Gray faisait partie de ces gens qui, lâchés dans la nature, appartenaient aux joyeux excentriques et pouvaient tout ravager sur leur passage.

« Pour ton propre bien, » précisa-t-elle, avec un nouveau sourire.

Sourire qui s’affadit quand elle observa les carrés de Marlyn. Des boîtes, pour mieux enfermer les émotions, et les trier, puis les ressortir pour les montrer. Parquées. Des choses casées, soigneusement à leur place, qui ainsi ne débordaient pas, qui ne faisaient pas de mal… et qui grignotaient de l’intérieur, lentement, de façon insidieuse et poisseuse, comme un pourrissement interne. Elle s’écarta d’un pas, relâchant son bras, respirant profondément, cherchant à prendre du recul sur ce qui n’était rien d’autres que des carrés, des images, du papier. Pourtant, cela remuait tant les choses en elle et ses tripes, qu’elle se sentait mal. Naomi finit par se retourner vers lui, peut-être plus pâle qu’avant, mais son regard d’un azur clair brillait toujours de la même détermination et de la même acuité.

« Oui. Tout ça, c’est des émotions. Soigneusement rangées pour que ça ne sorte pas. Je connais la méthode. »

Pas qu’elle l’avait fait elle-même, mais elle aussi, elle avait sa propre maison interne, avec des tas de portes fermées, qu’elle n’ouvrait jamais, se contentant de vivre dans deux pièces bien éclairées, qui parfois, suffisaient...Jusqu’à la tentation d’ouvrir une autre porte et de récolter toute une masse de chagrin accumulée pendant quatre ans.

« Ça lui appartient. Et il… il doit se servir de toi pour se défouler, aussi. Tu les transformes, les carrés, même si lui ne s’en rend pas compte et continue à les garder. Je suppose. » Après tout, l’âme humaine, elle ne la connaissait que par ses propres observations, sa propre douleur, et l’imaginaire des livres qu’elle dévorait.

« Tout le monde ne peut pas se permettre de crier, c’est tout. Parfois, il faut le garder, sinon… ça va détruire plus de monde que ça n’en libérera. Y compris soi. »

Elle revint près de lui, relevant la tête pour l’observer attentivement.

« Il n’y a pas de frontière aussi distincte pour les autres, que pour toi, » parlant évidemment de cette fine limite qui opposait Gray et Marlyn, en faisant deux êtres collés l’un à l’autre, séparés seulement par un tempérament et une limite temporelle qu’elle avait brisé, pour aujourd’hui, du moins. « Si je hurle, il n’y aura personne d’autre à ma place. Je serai toujours là. Seulement avec une humeur différente. »


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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Sam 29 Juil 2017 - 15:50
Toutes sortes d’images surgissaient dans la mémoire de Gray, et il devait lutter pour ne pas les exposer simplement sur la place publique, en vrac, comme il avait renversé ses petits cartons sur le pavé un peu plus tôt. Karlson était un artiste, un vrai. Il avait un chien adorable qui lui faisait la fête. Il avait tenu tête à tous les salauds du quartier rassemblés devant sa porte. Il le laissait bricoler des cocktails dans sa cuisine. Il lui avait serré la main devant des clients. Il l’avait soigné quand on lui avait donné un coup de couteau… Ils ne se connaissaient pas depuis longtemps, mais invariablement, l’attitude de cet honnête homme qui aurait dû le haïr, le craindre ou un mélange des deux, persistait à aligner les actes capables de le désarmer, de lui faire oublier tout ce qu’il avait à reprocher aux honnêtes hommes en tant que caste.

En fait, il y avait une forme d’admiration dans la réaction de Gray, ou du moins la reconnaissance d’une valeur. A part sa tendance à bégayer, baisser les yeux et se taire, une tendance que leurs petits cartons permettait maintenant de contourner, Gray ne voyait pas en quoi son voisin différait de sa propre extravagance flamboyante, quoique dans des tons froids plutôt que dans des tons chauds. Il lui aurait même rendu des points, car son propre extraordinaire lui était désormais habituel, alors que celui de Karlson arrivait à l’étonner. La morosité n’était qu’une surface ; une honnêteté qui restait tout de même respectable, comme il aurait pu le formuler si sa propre nature subversive lui était apparue plus clairement. Mais pour Gray, une telle tendresse n’était pas facilement descriptible. Surtout pour quelqu’un qui n’avait jamais lu un livre, ou entendu d’autres chansons que des refrains de mer, sans autres sentiments élaborés que ceux qui unissent un voyageur et ses points d'attache ; des ritournelles confinées entre superstition, revanche et paillardise.

« Oh, non, il n’est pas ténébreux, pas du tout ! Au contraire ! Mais… je ne sais pas si ça lui plairait qu’on parle de lui. Je lui demanderai, parce que maintenant, ça me démange. »

Le rire lui restait au bord des lèvres, et même quand il reprenait une expression plus sérieuse pour quelques instants, continuait à briller dans ses yeux. Il avait beau dire du mal à longueur de temps des précautions, de la mesure, et autres contraintes comportementales auto-imposées, il ne pouvait pas nier : c’était amusant de jouer à ça. Avoir là, dans sa tête, sa petite version personnelle de son voisin, une version secrète qui n'appartenait qu'à lui, et la protéger des regards tant qu’on ne l’aurait pas autorisé à en dévoiler une partie. C’était un jeu flatteur par son aspect exclusif et par sa difficulté, qui aurait plu à Marlyn et qui lui plaisait aussi. Allons bon, voilà qu’ils avaient des points communs ; même s’il appréciait surtout le versant de l’anticipation, et Marlyn, celui de la prudence. Mais c’était quand même une découverte notable.

Tiens, à propos, ce pauvre Marlyn n’aimait pas du tout la tournure que prenait l’échange en cours, en revanche. La perspective d’une expédition punitive le faisait bondir, surtout s’il s’agissait d’y associer la camarade Naomi. Que Gray se pervertisse lui-même, passe encore, mais qu’il aille pervertir les gens de bien, c’était un nouveau degré dans la culpabilité ! Gray, à cette idée, se sentit investi d’une sensation de pouvoir qui ne lui était pas du tout désagréable. Mais il rétorqua intérieurement que c’était ridicule de voir les choses ainsi, et qu’il n’était pas du tout du genre à aller influencer autrui. Ou à la rigueur, uniquement dans la direction de la liberté et de l’indépendance. Ce n’était pas vraiment une influence, ça, pas vrai ? Il donna quelques petits coups sur sa tempe, l’air complice, fortement amusé de rendre ces coups qui martelaient l’intérieur de son crâne, ceux d’un captif qui ne s’échapperait pas de sitôt.

« Marlyn est là, tu sais. Il a son avis sur la question. Je ne devrais pas emmener une personne honnête, une personne en uniforme, dans une telle expédition. Mais j’emmerde Marlyn. Et tu sais quoi ? Moi aussi, quand tu iras… là où tu dois aller, j’irai avec toi. »

La dame en uniforme avait l’air de sortir des rails. Gray s’en voulait de la précipiter, en même temps que dans les bas niveaux de la ville, sur une sorte de trajectoire descendante qui la dérangeait de son équilibre habituel. Mais il avait connu assez de pêcheurs de perles pour savoir que ce n’était pas forcément une mauvaise chose à long terme, que de se plonger par moments dans les profondeurs raréfiées en oxygène. Il se permit de lui prendre la main ; ses petites piques pseudo séductrices étaient assez loin pour ça. En fait, il les avait déjà oubliées. Elles ressurgiraient rapidement si leur humeur se faisait à nouveau plus légère, mais sur le moment, il n’y avait dans son geste qu’une affection réelle, incompatible avec le rôle de frimeur décomplexé, amateur de jolies blondes, qu’il évoquait pour rire dans ses moments de comédie, du fin fond de son adolescence perdue.

« Faut pas avoir peur de tous ces petits trucs. Une bonne flamme, et hop ! En fumée ! Le monde est bien fait, tu sais. Il y a tout ce qu’il faut, suffit de mettre la main dessus. Tu expérimentes, tu testes, et un jour, tu trouves la bonne température. Mais tu as peut-être déjà trouvé, non ? »

Est-ce que sa technique était de celles qu’on peut raconter à un inconnu, en pleine ville ? Sans doute pas, puisqu’elle n’y faisait, depuis tout à l’heure, aucune allusion. Il savait simplement que piquer une crise n’était pas sa technique à elle ; c’était enregistré, après tout les êtres humains n’étaient pas tous jumeaux, ce serait bien triste. Mais elle avait peut-être envie d’en parler, au fond ; elle avait bien dit qu’elle était… c’était un peu difficile à imaginer, mais il se souvenait de l’avoir été lui aussi autrefois : à la fois Marlyn et Gray, inextricables. Alors, peut-être qu’elle se contrôlait simplement, et qu’elle pouvait à tout instant décider d’y renoncer.

Il y avait dans cette image une forme de liberté supérieure qui attirait Gray malgré lui. Un mérite supérieur, à porter sans cesse avec soi l’Autre qui parlait des systèmes à respecter, et à dialoguer avec lui, au lieu de l’enfermer dans une cage. Il ne savait pas encore clairement quoi en penser, mais une part de lui-même en venait à souhaiter d’entreprendre cette aventure différente, de se prouver qu’il en était capable.

« Promis : si j’arrive à m’interdire de parler de Karlson, je ne parlerai pas de toi non plus. Tu peux me raconter des choses. Même juste pour que je sache, et après on n'en parlera plus jamais. Au bagne, on respectait ça. Fallait bien qu'on sache pourquoi le camarade de chaîne avait atterri là, mais... on ne retournait pas le couteau dans la plaie, ensuite. »

Il redressa la tête avec une forme de fierté. On ne se doutait pas, souvent, dans le monde extérieur, qu'il existait entre bagnards une forme de société et une forme d'éthique. Et il n'y avait pas grand-monde qui en bavardait volontiers. Marlyn le premier. Il arrivait à être plus choqué d'avoir été là-bas que le brave monde n'était choqué d'apprendre qu'il y soit passé. S'il avait pu prendre un grand coup sur la tête et l'oublier, il l'aurait fait. Pourtant, Gray était fier, à la fois d'avoir connu tout ça, ce grand monde secret, et d'en être sorti. Presque intact.


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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Mer 23 Aoû 2017 - 16:35
Naomi aurait probablement été incapable de suivre les multiples idées de Gray tout en restant complètement lucide. Il lui aurait sans doute fallu boire quelques verres pour arriver à suivre un esprit aussi volatil et bourdonnant. Et pourtant cet esprit paraissait s’accommoder aussi bien avec un être aussi renfermé et peu loquace que Karlson, ou encore avec les visions pragmatiques – quelques fois certes délirantes – de Naomi. Les contraires s’assemblaient, comme nécessitait un équilibre autour duquel tourner, fût-ce de manière vacillante et toujours sur le fil. Car comment pouvait-on agir autrement face à un être aussi dispersé et littéralement déchiré que Gray ? Ces deux aspects de l’homme étaient bel et bien différents, même si lui ne le ressentait pas ainsi. Naomi, elle, était bien placée pour le savoir, bien qu’elle avait préféré parler à l’homme doté d’un masque, qu’à celui respectant les « honnêtes gens ». Hélas, si tout pouvait se résumer à un uniforme…

Elle ne put s’empêcher de froncer les sourcils et de le regarder de biais quand il dit qu’il préférait demander la permission à Karlson de parler de lui. Si encore Gray en avait dit des horreurs, elle aurait pu comprendre, mais là, il s’agissait encore d’une fantaisie qui lui paraissait dénuée de sens, étant donné que l’homme ne faisait qu’en dire du bien. Bref, il eut donc droit au regard sceptique et méfiant si typique de Naomi, comme si elle cherchait où était précisément où était l’embrouillamini. Elle aurait la réponse par la suite.

Quiconque aurait vu Gray se tapoter le crâne de cet air amusé aurait pu se dire que l’homme était définitivement tous fous à lier, sauf que de l’avis de Naomi, chacun avait sa propre forme de folie et la plupart étaient inoffensives. Mais ici, c’était la marque d’un duel intérieur bien singulier et qu’elle ne se risquait pas à imaginer.

« Marlyn est adepte du syllogisme, hein ? Il devrait savoir que toutes les personnes en uniforme ne sont pas honnêtes, et vice-versa. C’est une généralité fausse qu’il prend à cœur. »

Elle accueillit la dernière phrase avec plus de scepticisme, et de froideur, comme si cette approche contribuait en vérité à la verrouiller elle-même. Sortir des rails, être déraillé, voilà une belle expression, surtout pour une personne travaillant dans le milieu des transports comme elle ! Mais dans un sens, ça n’était pas faux. Machinalement, elle remit sa veste en place, mais c’était une habitude plus qu’une véritable nécessité.

« Nous verrons. Il y a des destinations qui doivent être atteintes seul. »

De quoi elle parlait exactement, elle ne le savait pas, ou ne voulait pas trop le montrer. Les voyages pouvaient être aussi destructeurs que leur but, en vérité, et elle n’était pas sûre d’y survivre elle-même. Alors à quoi bon y emmener quelqu’un d’autre qui subirait le même sort ? Toutefois, elle ne retira pas sa main quand il la saisit : elle la serra doucement et continua simplement à marcher, car ils étaient encore loin d’être arrivés. Toutefois, elle ne faisait plus attention aux gestes qui auraient pu être séducteurs : cet instant de légèreté s’était envolé en même temps qu’avaient été énoncées certaines idées funestes.

Pourtant, c’était ce même état d’esprit, bercé par les paroles enthousiastes de Gray, qui avaient le plus de chance de faire obtenir une réponse à cet homme. C’était vrai, Naomi était peu volontaire pour révéler ses états d’âme ou ce qu’elle pensait, pourtant, il lui suffisait de trouver une personne de confiance pour cela. Elle inspira un instant, sans cesser de marcher, mais elle parla, ses doigts se resserrant légèrement autour de la main de Gray. Confiance : une chose renforcée parce qu’il racontait du bagne. Oui, elle imaginait bien le genre de secret qui devait lier des gens au bagne, plus puissamment qu’un secret professionnel. C’était dire pourquoi on était tombé et pourquoi on allait se relever, et le passé n’avait nulle place là-dedans. Seulement l’espoir qu’on pouvait placer dans le futur.

« Marlyn a ses morceaux de papier. Toi tu hurles… Moi toute la noirceur, elle passe dans les histoires que j’écris et que je ne montre à personne. Le plus drôle, c’est que je n’arrive jamais à les finir. » Ce « drôle » était amer, bien sûr. « Elles ne finissent pas, et personnellement, je trouve qu’il n’y a pas grand-chose de pire que de se retrouver face à quelque chose dont on ne voit pas la fin. »

Car comme dans toutes les histoires les plus effrayantes, cela était laissé à l’imagination, et le non-dit était pire, bien pire, que la plus sanglante et la plus morbide des descriptions, ne laissant guère de répit à votre esprit dans le domaine des « et si ». Naomi s’arrêta un instant et releva la tête vers lui, le regardant fixement.

« Il y a de cela quatre ans, mon mari est mort dans un accident de Wharpz. Personne aujourd’hui ne sait encore ce qui s’est vraiment passé. Et si un jour, j’apprends que c’était un sabotage volontaire… peu importe que j’ai travaillé à l’Impériale la moitié de ma vie, je risque fort de les détruire autant qu’ils ont détruit ma vie, et ça m’est complètement égal si je suis emportée avec leurs cendres. »

Et voilà. C’était dit. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à rajouter, mais elle avait l’impression de mieux respirer, non pas de se délester d’un poids, mais c’était comme si l’oxygène qu’elle respirait avait été plus vivifiant, tout d’un coup. Même si entre la justice et la vengeance la limite était très fine. Trop, sans doute. Voilà pourquoi il valait mieux atteindre certaines destinations, seul.
Elle se remit à marcher.


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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Mer 23 Aoû 2017 - 23:36
Pendant quelques secondes, la confiance de Gray vacilla légèrement sur ses fondations. Il avait presque l’impression qu’il avait eu raison de se taire, que s’il avait donné plus de détails sur l’armurier, il se serait fait tirer les oreilles. Mais il ne savait pas au juste si le froncement de sourcil dubitatif s’adressait à ce qu’il n’avait pas dit, ou au fait qu’il ne le dise pas. Cependant, il était facile de le reconquérir en critiquant les représentants de la loi. Il était parfaitement d’accord avec le fait que Marlyn était un naïf bas de plafond de vénérer à ce point les uniformes ; bon, c’était joli – parfois, pas tout le temps – et souvent coloré, et bien tenu, et les boutons dorés étaient une excellente chose de façon générale, mais… sans plus. Ça ne révélait rien sur la moralité du paquet de chair saucissoné à l’intérieur. Il aurait très bien pu voler un uniforme, lui, ou même se faire engager, quoique pas dans un corps d’élite ; et ça ne l’aurait pas rendu plus honnête, plus sérieux, ou plus respectueux de la propriété d’autrui.

Mais quand la main se referma sur la sienne comme pour s’assurer d’une prise, il comprit instinctivement qu’ils abordaient l’escalade d’un mur un peu plus ardu. Il répondit par une pression semblable : il était là. D’accord, certains jours il n’était pas tout là, mais en ce moment il y était, parfaitement concentré. On pouvait lui parler de choses graves.

Le récit fut bref, compréhensible, sans trop de mots livresques. Il hocha la tête rapidement, essayant de reconstituer la chronologie des faits dans son esprit. Peut-être un sabotage. Un accident. La mort de son homme. Les soupçons. La colère. Le refuge dans… ça, il n’était pas sûr d’avoir bien compris : elle écrivait des romans ? Comme les feuilletonnistes dans la double page illustrée ? Est-ce qu’elle essayait de réécrire l’histoire du mort pour qu’elle se termine autrement, ou pour que l’enquête inachevée prenne sens ? Pour créer, entre ses lignes, un petit univers dont elle serait le dieu, où il existerait une justice, et une fin heureuse pour ceux qui s’aiment ?

Dans tous les cas, ça lui brisait le coeur. Gray avait tout prévu sauf ça. C'était ridicule mais elle ne lui faisait pas l'effet d'une veuve ; ou alors, il l'aurait imaginée remariée et heureuse, au bout de quatre ans. Mais il avait là tous les éléments pour comprendre que ce soit impossible. Il y avait tout autour d'elle l'invisible prison de barreaux intérieurs. Regarde ailleurs, Marlyn, ça va te faire pleurer.

« C’est horrible, ça, camarade, » lança-t-il sans apprêts, incapable de trouver une formule qui convienne à tout ce qu’il ressentait. C’était juste horrible, il n’y avait rien à ajouter de plus lyrique.

Et puis, il essaya de se mettre à sa place. Un éclat meurtrier passa dans son regard, un éclair d’acier qui laissa ses prunelles endurcies d’une fureur sans objet.

« ...Un sabotage volontaire, » répéta-t-il lentement. Il assimilait toute l’étendue du sentiment d’injustice qui pouvait bouillonner dans un coeur normalement constitué, face à une telle notion. En tant que constructeur, elle révoltait son éthique ; et en tant qu’humain, il réalisait petit à petit dans quels sables mouvants un tel drame pouvait enliser l’esprit du survivant. « Oh, si quelqu’un me faisait un coup comme ça… Et pas d’enquête sérieuse… Je ne veux vraiment pas retourner au bagne, tu sais. Vraiment pas. Mais ça vaudrait la peine, mille fois. »

ll se rappela le sentiment d’abandon morne et plaintif qui l’avait engourdi, quand il avait compris qu’il ne reverrait pas sa femme, ni sa fille ; même si elles changeaient d’avis quant à leur opinion de lui, même si la vie réparait les disputes qui les avaient séparés. Ça n’avait pas été très sérieux, très intense, comme sentiment ; il avait tout autant regretté la mer, ou le goût de ses friandises préférées. Il n’était qu’un gamin, à l’époque. Maintenant, il comprenait. Il connaissait la vie, il savait quel en était le prix, et il la ressentait plus violemment, plus complètement que n’importe lequel de ces passants endormis autour d’eux. Naomi savait aussi, parce qu’elle avait traversé ce chagrin ; lui, il savait à l’avance, mais son imagination enflammée lui peignait la terrible déchirure avec autant d’acuité que s’il l’avait connue.

Il l’avait peut-être connue, en fait. Sur le moment, il n’arrivait pas à fouiller dans son esprit ; mais non, il n’avait été marié qu’une fois. Il n’avait perdu sa femme qu’une fois. Et il était entièrement à blâmer pour cette histoire. Idiot, maladroit, mal défendu, mis au rebut trop sévèrement, peu importe, il avait joué et il avait perdu. Il n’aurait pas crié au complot pour si peu. La grande machine qui l’avait broyé était celle dans laquelle il s’était inconsidérément jeté. Mais si quelqu’un avait été entraîné malgré soi, par la méchanceté humaine...

Elle avait raison. Hurler ne servirait à rien. Il n’aurait pas assez de souffle pour expulser le véritable hurlement qui hanterait son âme. Il se changerait en loup.

« C’est bien de savoir écrire. Ta méthode est la meilleure des trois. Promis. Tu peux relire, c’est comme… une ficelle dans un labyrinthe. »

Lui, il tournerait en rond. Il le voyait d’ici. Il le ressentait. Jamais il n’avait été aussi convaincu qu’il n’était pas fou : il le deviendrait ce jour-là. Les larmes de rage lui en venaient presque aux yeux. C’était trop réel, parce que ce genre de chose était possible, n’importe quand, et que la sécurité n’existait pas. La machine était partout autour d’eux, prête à refermer ses mâchoires, il n’en était jamais sorti. Pauvre Marlyn… Il n’aurait même pas pu réagir, confronté à une telle pensée ; il se serait retranché derrière ses conneries sur la fiabilité des gens en uniforme, comme un gosse cache ses yeux derrière ses mains en croyant qu’on ne le verra plus.

« Mais il y a sans doute d’autres explications possibles. Un crétin haut placé qui a voulu économiser de l’argent sur une mesure de sécurité. Un accident mal géré par le petit cousin de la copine du patron. Tu sais, des choses qui ne sont vraiment de la faute de personne. Je dis ça comme ça, je ne sais pas. Mais ça arrive tellement souvent… La faute de personne et de toute le monde, tu vois. »

Est-ce que ça le satisferait, lui, une telle hypothèse ? La pensée qu’il ne saurait jamais la vérité, parce que quelqu’un, quelque part dans les rouages du système, pensait qu’elle ferait plus de mal que de bien ? Marlyn serait capable de se recroqueviller dans sa douleur et de l’accepter, jusqu’à ce qu’elle le tue. C’était déjà ce qu’il faisait, cet abruti, en le laissant régner sur le peu de temps de repos qu’il avait. Mais lui ? Lui, jamais. Pas de pardon lancé dans les nuages. Face à un responsable qui comprendrait le danger et implorerait son pardon… peut-être. Peut-être pas.

« ...Conneries. Je ferais comme toi. Tiens, l’autre jour... » Un ricanement malveillant retroussa ses lèvres sur ses canines, puis il secoua la tête. Ça n’avait rien à voir. Il avait joué une vilaine blague à un petit comique qui s’était pris pour un grand inquisiteur, au final il n’y avait pas eu mort d’homme. C’était juste une pensée qui lui paraissait étrangement plaisante, réconfortante, après le courant d’air glacé qui venait de les accompagner sur quelques mètres.


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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Sam 2 Sep 2017 - 15:35
Une escalade… Plutôt un gouffre. Quand Naomi reparlait de son mari, de l’accident, de son passé, c’était comme si cette échelle ne pouvait qu’être descendue, et ne servait aucunement à s’élever hors du chaos ou de la tourmente. Il suffisait de voir la véritable symbolique du nom de la veuve. Il n’était pas si étonnant que son caractère soit ainsi mélancolique, et qu’elle nourrisse, presque contre elle-même, des idées sombres et des envies de vengeance. Que ce soit en pensée ou dans les nouvelles qu’elle écrivait et qu’elle ne finissait jamais. Ces textes n’avaient d’ailleurs souvent rien à voir, en apparence, avec ce qu’elle avait vécu. Mais les monstres et les ténèbres qui naissaient sous ses doigts avaient bien une signification et un lien avec la partie la plus sombre de ses pensées. On ne pouvait pas dire qu’elle était tranquille.

Et pourtant, elle continuait bien à vivre et à avancer, en effet, souriant souvent, riant parfois. Tout n’était pas si glauque et sombre, non plus, mais il lui manquait indéniablement une étincelle qui existait plus de quatre ans auparavant, et que Gray avait même pu apercevoir. Mais une étincelle ne suffisait pas à faire une braise permanente, en ce cas. Gray – ou Marlyn – avait raison : on revenait toujours à la prison des barreaux intérieurs, invisible, et qui pourtant empêchait de bouger, véritablement.

Naomi hocha la tête, une mèche blonde glissant sur sa tempe. Oui. C’était horrible. Et puis il avait raison, dans un sens, parce qu’il disait des choses qu’elle avait déjà eu en tête et pourtant, c’était toujours la même alternative qui revenait, le même « et si ». Et si ce n’était pas qu’un accident. Cette pensée était une maladie poisseuse et cancéreuse à sa façon. La façon de parler de Gray la fit relever les yeux vers lui, et elle le vit, cet éclat assassin qui imprégnait son regard. Cette fois, elle serra de nouveau sa main, mais comme un avertissement. Pour lui dire de reculer face à cet abîme et de ne pas y tomber.

« Si, il y a eu une enquête, et même une autre, un an après, grâce à la Ministre de l’Éducation. Et tout indique un simple accident. Comme tu dis, la faute de personne. Mais...il y a des failles et ces fissures suffisent à nourrir un doute. La colère et le chagrin se nourrissent de rien, tu le sais.  »

Une simple manière de s'accrocher au passé. Elle l’observa un instant, intensément, alors qu’il parlait du bagne, du fait que ça en vaudrait la peine. Elle eut un sourire amer, qui disparut toutefois vite. Ce regard qui disait qu’elle avait déjà tout vu, en quelque sorte, et bien entendu, c’était faux, mais c’était cette lueur désabusée et lasse, presque désinvolte à force. Naomi ignorait tout ce que cela évoquait en lui, sans doute jamais ne connaîtrait-elle le passé de cet homme aux deux visages, mais ce qu’elle savait, c’était que lui aussi était assez révolté par la société pour le comprendre, saisir ce que cela faisait d’être broyé, et pourtant de continuer à ressentir les choses avec la puissance d’une tempête. Ils étaient dans le même bateau, même s’ils étaient dans des parties probablement très différentes de ce bâtiment.

Est-ce que l’écriture l’aidait ? Probablement. Ça ne lui servait pas à reconstituer la vérité, mais ça servait au moins à ce qu’elle tienne bon, à ce qu’elle maintienne les sombres pensées à l’écart, et que la colère se déverse ailleurs. Comme une catharsis. Les prières aidaient souvent, mais il fallait parfois quelque chose de plus consistant. Écrire en soi était un effort physique aussi bien que mental.

« On va dire qu’écrire empêche certaines choses horribles d’arriver réellement, et que ça me canalise. »

Oui, un hurlement ne suffirait pas, ni même plusieurs. Pourtant, il fallait bien réussir à tourner la page, un de ces jours. Après tout, il n’était pas exclu que ces soupçons ne soient nés que de son esprit, qui cherchait désespérément une explication rationnelle. Comme si la raison avait jamais réussi à gouverner le cœur. Elle tapota légèrement sa tempe, le regardant.

« On a beau savoir ce qui est et raisonne là-dedans...on a beau le savoir... »
Elle toucha ensuite son cœur. « Là-dedans, ça n’est jamais acquis, jamais vraiment. »

C’était idiot. C’était la lutte la plus inutile qui soit et elle la nourrissait depuis quatre ans. Quatre années à moitié perdues.

« Quoi, l’autre jour ? » demanda-t-elle. Elle s’arrêta, le fixant. « Il ne faut pas faire comme moi. Ça ne mène à rien, à part à arrêter de vivre. Et tu es bien trop éclatant pour arrêter de vivre. Tu as déjà connu le bagne. Ça ne suffit pas ? Il faudrait une autre excuse pour replonger en enfer ? N’en fais rien. Tu l’as gagnée, ta liberté, et bien assez durement. Tu ne dois pas revenir en arrière. »

Ne disait-on pas qu’on s’écoutait rarement, et qu’on suivait encore moins les conseils donnés aux autres ? L’ironie de la situation était bien là. Et Naomi n’était point morale en disant cela, cela tenait plus du plaidoyer passionné, et d’un éclat de détermination vibrant. Un sourire s’esquissa ses lèvres, en regardant Gray, et elle reprit cette fois pour de bon le chemin vers le marchand d’armes.

« Allons chez Karlson. Peu importe l’amende...tu seras en sécurité là-bas, n’est-ce pas? »


A qui cela n'est-il arrivé, d'être libre en apparence, et de se sentir les ailes empêtrées ?
       
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Marlyn S. Wordsmith
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Sam 2 Sep 2017 - 21:03
"Hé... C'est gentil. Ne t'inquiète pas pour moi. Tout va bien, tout va bien."

Il ne pouvait pas lui faire ça, pas à elle. Ce n'était pas une question d'affection ou d'estime, c'est juste que sa capacité à se confier venait soudain de se bloquer comme un rouage enrayé. C'était très bien qu'elle croie qu'il était sorti du bagne et que maintenant, tout repartait de zéro. La santé, le moral, les espoirs... C'était ce qu'il aurait voulu que ses parents croient, que ses anciens amis croient, s'il les avait recroisés. Il aurait menti, par omission et autrement s'il le fallait, pour les rassurer. Elle le rassurait elle aussi, du moins elle essayait, et il se sentait redevable.

Quand elle lui rappela leur destination, en citant son voisin, le sourire carnassier de Gray s'accentua. Oh, ce n'était pas de ça qu'il fallait lui parler si on voulait le rendre moins agressif... Il hocha cependant la tête avec enthousiasme, balayant au passage une grosse mèche de cheveux qui était venue aveugler son oeil encadré de fer.

"Toi aussi, tu serais en sécurité chez nous, si tu avais des problèmes. J'ai une remise au-dessus de l'atelier, que je n'utilise pas vraiment, personne ne penserait à venir t'y chercher. J'ai un hamac à te prêter... Ah, bien sûr, Karlson ferait une drôle de tête, mais il te défendrait, toi aussi. Crois-moi. On n'est pas hommes à te laisser en difficulté."

Il éprouvait une profonde fierté, qui se lisait non seulement sur son visage mais aussi dans toute son attitude, à pouvoir s'exprimer ainsi. Dans un geste presque protecteur, mais qui n'osait pas l'être complètement, il passa le bras autour des épaules de sa voisine de promenade et, tout en marchant, la serra légèrement contre lui avant de la lâcher ; pas exactement un geste qu'il aurait eu envers une dame, de façon générale. Mais de toute façon, c'était une camarade machiniste, pas une dame. C'était un peu comme... Un gars sympathique à qui il aurait eu envie d'expliquer des choses auxquelles, habituellement, il n'aurait jamais accordé autant d'énergie mentale.

"Ecoute... Ah, je ne sais pas parler de tout ça. Mais c'est comme... Ce que tu ressens pour quelqu'un, et ce que tu ressens contre tout ce qui pourrait le menacer... " Il eut un mouvement pour serrer le poing, comme s'il rassemblait une seule et même matière ; mais il fallait une description plus précise. "Tu sais, les pantins en forme de soldat ? C'est pas parce que le pantin est cassé... Tu sais, parfois le bouclier tombe, c'est la partie la plus lourde, le gosse secoue un peu le jouet, et clac. C'est pas une raison pour enlever aussi l'épée. Elle s'usera quand elle s'usera, ça dépend si elle est résistante ou non, peut-être vite, peut-être lentement..."

Il s'exprimait à voix basse, douce et patiente, comme s'il craignait qu'à se laisser emporter par son sujet, celui-ci y perde en clarté au point de disparaître derrière son jeu d'acteur. Et ce n'était pas ce genre de propos que les simagrées et le mime pouvaient rendre plus explicite.

"On ne sait plus de quelle armée il était, parce qu'il n'a plus son blason, mais tant qu'il ya l'épée, ça reste un pantin de guerrier. On peut inventer de quel bord il est. On peut en faire un pirate, un brigand... Tu coupes les deux bras, ça devient quoi ? Un pantin de mendiant ? Autant coller un mouchoir dessus et appeler ça un fantôme."

C'était le discours d'un fou, flottant à mi-chemin entre les élucubrations de l'alcool et le galimatias trop concret d'une vie à ramasser des objets brisés. Mais c'était aussi la profession de foi d'un homme qui vénérait un dieu de colère et de justice, de rétribution et de revanche. Aucun sentiment positif à ses yeux, fût-ce l'amour, ne se promenait sans sa facette d'ombre. Même s'il n'en restait que la douleur, celle-ci valait la peine de se battre tout autant que le bonheur passé en avait valu la peine autrefois. Tout ce qui était prétexte à se battre devait être saisi, en somme ; pour rester, du moins, un pantin de soldat... ce qui était toujours mieux qu'un pantin de mendiant.

Il aurait aimé l'expliciter. Toute son insouciance frivole avait fondu comme neige au soleil, et il avait le sentiment d'aborder quelque chose d'important, une manière de se présenter qui touchait au fond de son être, bien au-delà des noms qu'il pouvait se donner. Il s'était emmêlé dans ses mots avant que son raisonnement puisse réellement déployer ses ailes. Et il ne restait qu'une fable absurde, de celles qu'on raconte en pillant les décharges publiques pour faire un cadeau à l'orphelin du coin de la rue.

Mais cette insouciance refleurit brusquement, sans qu'il sache lui-même pourquoi. Peut-être parce qu'ils arrivaient aux niveaux inférieurs de la cité. Il mit le cap vers le Nord en reprenant, d'un ton beaucoup plus caractéristique de sa légéreté ordinaire :

"Ah, laisse. C'est des bêtises. Je ne sais pas pourquoi je me fatigue toujours à parler avec des gens bien, qui lisent - carrément, qui écrivent des livres." Il s'écarta soudain avec une mine faussement dépitée, celle d'un comique de cabaret qui jouerait l'amoureux éternellement éconduit. Ses pieds s'égaraient, en équilibre sur un rebord de pierre, sautillants pour ne pas chanceler. Il se sentait extraordinairement fatigué, et cela lui donnait envie de danser, par réflexe défensif. Ce n'était tout de même pas cette conversation qui l'abattait à ce point ? "Tout ce que je pourrais vous apprendre, c'est des insultes marrantes, et comment on cache une lime dans une pièce de monnaie sciée en deux. Je suis éclatant... comme une bonne vieille bombe."

La douleur lancinante dans son épaule se faisait de nouveau sentir. Il savait ce qui se passait. Il allait falloir baisser le rideau et laisser la personne raisonnable se charger du reste des opérations, ça n'était pas négociable. Allons ! Il s'était bien amusé. Les arguments de Marlyn étaient tous très valables, il s'était tenu tranquille jusqu'à maintenant... et il n'était pas si mauvais puisque Karlson l'aimait bien. De toute façon, ce dernier avait bien enregistré que c'était Gray la nuit, Marlyn le jour, et il percevrait immédiatement à quel point il était anormal et perturbant d'inverser cette régularité scrupuleuse. Sa main remonta au long de l'attache qui faisait le tour de son crâne, cherchant le mécanisme qui la bloquait en place.

"Faudrait que j'enlève mon masque, pour la fin du trajet. Je ne voudrais faire de souci à personne."


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Naomi Sunder
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MessageSujet: Re: I'm the boy with the bubblegun [PV Naomi] Sam 23 Sep 2017 - 20:30
Bien sûr, la vérité était loin d’être aussi rose que l’espérait Naomi. Quoiqu’elle aurait plutôt dit blanche que rose, d’ailleurs. On pouvait sortir du bagne tout en étant toujours considéré comme un rebut par la société. D’ailleurs, la prison laissait rarement totalement repartir ses victimes. Elle leur laissait toujours une certaine trace, invisible peut-être, mais présente… On gardait ça comme un boulet au bout de sa chaîne, et la société se souvenait, tout simplement. On pouvait espérer repartir de zéro, mais ce n’était pas tout à fait le cas.

Elle l’écouta sans l’interrompre, quand il parla de la mettre en sécurité. Dans un hamac. Elle n’était pas montée dans un hamac depuis bien longtemps. Mais elle avait une maison, héritée de son mari, et cela aurait été criminel pour elle de l’abandonner, même pour se mettre en sécurité. De toute manière, elle n’avait pas vraiment de problème pour l’instant, seulement des doutes et des craintes passagères. Elle se contenta d’un sourire, posant sa main sur l’épaule de Gray.

« Ne t’en fais pas. Si j’ai besoin, je vous ferai signe. Mais je peux me défendre. »

Après tout, elle avait fait l’armée, et elle avait une arme, grâce à Karlson d’ailleurs. Et puis elle n’était personne, dans cette ville, seulement une de ces femmes qui vous demandaient votre ticket de transport, une hôtesse derrière un comptoir ou à bord d’un zeppelin. Il y avait probablement plus dangereuse qu’elle. Son geste amical lui fut rendu, quand il passa son bras autour de ses épaules. Naomi le laissa faire, apaisée par ce contact amical qui s’accentua encore, le temps que Gray s’écarte de nouveau. Elle eut un simple sourire reconnaissant, solaire. Sourire qui se dissipa en entendant la suite de sa pensée. A vrai dire, elle ne suivait pas très bien ses explications de soldat-pantin, de bouclier et d’épée cassés, mais elle percevait l’idée générale derrière. Et c’était comme si ce camarade s’était mis à raconter une histoire face à laquelle elle avait le plaisir d’être spectatrice. Enfin, si cela pouvait vraiment devenir un plaisir au fur et à mesure que cela devenait du non-sens.

C’était parler de devenir qui on voulait, peu importait les conséquences, et le mal fait autour. Choses auxquelles la veuve n’adhérait pas, tout en comprenant à quel point la colère pouvait être un combustible suffisant pour mener jusque-là, jusqu’au bord de l’abysse. Mieux valait se battre que reculer, bien entendu. Mieux valait vivre que tomber, et ceux qui vivaient, étaient ceux qui luttaient. Mais parfois, la vanité du combat paraissait bel et bien plus présente que toute forme de victoire. Car cela menait à mourir, inéluctablement, ou tellement détruire qu’il ne restait rien qui en vaille la peine, après.

« Un pirate, un guerrier, un mendiant, peut encore vivre. Trouver refuge ou progresser. Mais un fantôme est mort, bien trop mort, pour espérer qu’on fasse quoique ce soit avec. De la même façon qu’on peut aller trop loin en se battant : on se perd en chemin ou on récolte des cendres. »


Et Gray faisait indubitablement partie de ces gens qui se perdaient en chemin, lorsque la passion leur faisait perdre la raison, quand la colère brûlait tout le reste. Naomi était peut-être trop froide, ce qui lui avait permis de rester en vie, malgré quelques côtés lumineux : cette apathie n’était pour autant pas plus enviable. Mais au moins, les aventures de ce matin, cette marche vive, avaient le don de lui rappeler qu’elle était bel et bien vivante, non dans l’ombre permanente du deuil.

« Crois-moi, tu ferais un très bon conteur. Et ne me tiens pas en si haute estime : je n’ai jamais fini ces histoires. Nous sommes au même niveau. » Surtout, elle détestait ne pas traiter les gens sur un pied d’égalité, peu importait leur origine.

En le voyant vaciller, elle le suivit de près, levant une main rassurante pour le rattraper s’il tombait ou glissait. Une manière d’assurer la personne, au sens physique du terme. Gray avait bien besoin d’une sorte d’ancre dans cette vie, puisqu’il ne pouvait pas véritablement faire confiance à Marlyn pour cela, qui aurait été une telle ancre, mais au point de s’enfoncer dans la terre jusqu’à se noyer.

« Et pourquoi pas ? »
fit-elle avec un sourire. « Les histoires sont elles aussi emplies d’insultes et d’évasion miraculeuse. Et d’éclats de gens courageux, enfantins, qui n’ont peur de rien. »

Ainsi, ils arrivaient enfin devant la devanture du magasin d’armes. Naomi s’arrêta, respirant profondément. Cette folle matinée s’achevait. Elle n’en avait pas connu des autres terribles, depuis longtemps. Mais on pouvait dire qu’elle en avait profité et qu’elle n’aurait pas l’occasion d’un tel miracle de nouveau. Son regard bleu clair devint méfiant, quand Gray commença à trifouiller sur l’attache de son masque et sur le mécanisme. Elle recula d’un pas.

« Très bien...essayez de prendre soin de vous, alors. Et j’espère vous revoir un de ces...une de ces nuits. Marlyn me perturbe un peu plus que vous, étrangement. ...Merci de ce que vous avez dit, et fait. » Avec sincérité. Et chaleur.

Cela signifiait aussi, pour elle, le retour à une journée de travail normal.


A qui cela n'est-il arrivé, d'être libre en apparence, et de se sentir les ailes empêtrées ?
       
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