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 :: Prologue final :: La salle des archives

A Onésime de Malterre.

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MessageSujet: A Onésime de Malterre. Dim 9 Avr 2017 - 23:59
Rédigé en bonne partie dans le fiacre au retour de l'opéra, d'une main peu assurée, tendue peut-être ; hormis le dernier paragraphe, ajouté à la va-vite sur un coin de table.


Monsieur de Malterre,

Vous vouliez savoir, ce soir – je résume un long échange qui s’est surtout concrétisé en attaques gratuites, contre une femme disposée à vous reconnaître à mes côtés comme compagnon un peu plus intime que prévu... je laisserai votre tuteur vous expliquer que frapper une innocente pour atteindre votre adversaire ne se fait pas – vous vouliez savoir pourquoi vous étiez dans cette loge, et pourquoi un certain autre monsieur n’y était point. Je suppose que, pour mériter à nouveau que vous m’adressiez la parole comme vous le faisiez autrefois, à bord de ce navire par exemple, où vous me proposiez de faire front commun contre toute adversité..., il me faut répondre à ces deux questions.

Savez-vous ce qui me plaît tant chez vous ? Ce qui me pousse à vous présenter dans les loges des souveraines de ce monde et de mon destin ? Certes, vous commettez de grandes fautes et de grandes folies. Je ne vois pas pourquoi j'enroberais cela de sucre, la vérité n'en a pas besoin. Mais c’est pour me faire souffrir. Pour le plaisir de me voir enrager. Pour me prouver je ne sais quoi. Non pour suivre des démons qui éclipsent en votre âme l’image de ma présence, tout au contraire. Vous êtes, comme moi, fidèle à ce que votre coeur affirme, à ce que vous et moi, malgré votre méfiance à mon égard sur ce point, appelons le Bien ; et ce n’est pas une honte. Il n’y a aucune honte à servir un bon maître, que de l’honneur. Vous gâchez une chance ? Je vous en ouvrirai d’autres. Vous serez ce chevalier dont vous portez le nom, parce que votre coeur et le mien vous y entraîneront malgré les démons quels qu’ils soient.

Ce que vous me faites ? Allons donc, une broutille. Vous me faites pleurer. Ces yeux ont déjà répandu plus d’eau salée qu’il n’y en a dans la mer. Et puis, je suis né riche, entouré et heureux, alors quelle importance ? Mes larmes ne comptent pas, puisque je ne fais pas mine basse et que mon manteau n’est point râpé, que vous me rencontrâtes dans un bureau luxueux et non dans un chemin environné de grilles. Si vous décelez un certain dépit dans ces phrases, la chose est voulue. Vous étiez dans cette loge, et il n’y était pas, parce que vous n’avez jamais trahi ce qu’il a trahi, ce que je sers et qu’il sert à nouveau désormais, ce au nom de quoi je lui ai toujours tout pardonné, je dis bien : toujours. Vous, vous ne trahirez jamais cela.

C’est pourquoi vous étiez à votre place auprès de moi, auprès de Lilith de Choiseul, et pourquoi vous le serez auprès de tous ses fidèles serviteurs, dont votre nouvel ami fait partie, je vous le rappelle. Lui dont vous me croyez le cruel adversaire… Sachez une chose : je suis aux anges, et j'ai honte de l'admettre, une honte brûlante, mais il faudra bien cela pour que vous me compreniez, aux anges de savoir qu’il possède encore ce pouvoir magnétique d’intéresser une âme vertueuse à ses tribulations. Cela me dit qu’il ne va pas si mal, qu'il n'a pas changé, qu’il a du moins une telle âme capable de lui sourire comme je lui souriais, et pour cela, je dépose, monsieur, mes humbles remerciements à vos pieds.

Nous ne nous sommes jamais fâchés, lui et moi, jamais haïs, jamais dit ou adressé en pensée un seul mot de reproche qui porte le dixième de l’amertume que vous m’infligez sur un simple soupçon. J’ai maintenant l’air de vous faire moi-même de vifs reproches, eh bien, prenez-le comme vous voudrez, monsieur, car vous avez frappé le premier. Je ne le vois plus parce que, moi aussi, je mérite mon châtiment, pour avoir tant adoré sa liberté d’esprit et si peu veillé sur sa conscience ; et il se devait d'être à la mesure du sien.

J’ose espérer que cette succincte explication vous satisfera, car vous me voyez à présent incapable, physiquement incapable, de poursuivre plus avant. Il n’est pas facile de débuter sous l’orage un deuil repoussé durant des années en faisant mine de n’y point songer. Vous auriez dû me laisser aux adieux que j’avais prononcés.

Faites-vous pardonner en apprenant à veiller sur vous. N’oubliez pas ce que je vous ai fait apprendre par coeur, cela pourra vous servir. Comptez les jours, tirez-en profit tant que vous pourrez, et comblez mes manquements. Et accordez-vous d’espérer un peu. Je vous parle, non plus en tant que tuteur, que j’ai cessé d’être pour un temps ; mais en la qualité qu’il vous plaira de m’accorder, puisque je ne puis plus être certain de cela.

Roslin Brisendan

Post Scriptum :

Ma mère vient de me faire savoir à mon arrivée que vous ne seriez plus le bienvenu sous le toit familial, attendu que mon épouse enceinte ne doit être exposée à nulle perturbation. Elle semble craindre que votre contagion perverse ne ruine à jamais les chances de carrière de l’enfant à naître, comme le baiser de la mauvaise fée. Je vous avais parlé des appartements de fonction au-dessus de l’agence Wolter. En une semaine, je ferai transporter le nécessaire là-bas. Dans un courrier qui peut se perdre – ou que votre mauvaise tête peut faire tomber en de mauvaises mains, pardon si je vous soupçonne à mon tour… - je ne puis rien ajouter de plus. Puisque vous aimez tant philosopher, monsieur, tirez-en vos propres conclusions.
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MessageSujet: Re: A Onésime de Malterre. Lun 10 Avr 2017 - 16:55
Pauvre fou, vous me remercierez plus tard de vous avoir sauvé de vos propres abîmes. Ce sont là mes roses et c'est mon honneur que je déchire sur leurs sanglantes épines! J'en ferai une couronne, la ceindrai à votre front et ferai de vous le roi de ma déchéance: je me perds, Monsieur, pour que vous vous trouviez. Est-ce à moi, jeune sot, de chercher dans les tréfonds de votre coeur l'homme authentique que votre auguste lignée y a enfermé? Le voulez-vous seulement?

Votre ire valait toutes vos tendresses artificielles: dardez donc sur moi vos foudres, elles ne trouveront pour tout accueil que mes sourires. Sur mon front calciné luira à jamais le diadème apposé par votre sincérité, enfin libérée de l'éclat trompeur sous lequel vous aimez à masquer vos orages.

Je vous ai offensé: mon coeur balance entre des excuses et la joie d'avoir ensemencé mon sein du souvenir de ce regard outragé. Oh, ce regard...! Ce regard ne fut que pour moi, forgé non par la tenaille antique de Madame votre mère, non par l'Empire ou le devoir; martelé par cet être obscur condamné au silence, il a parlé ce soir en plaçant dans vos yeux deux joyaux de feu, tout juste sortis des braises du foyer originel enseveli sous les cendres de vos aïeux.

Devrais-je l'avouer? J'ai peur pourtant. Je crains votre dédain, le mépris que vous opposerez à cette missive, sous quelque prétexte fallacieux qu'il vous plaira d'agiter. Je crains d'avoir précipité mes pas au départ d'un nouveau labyrinthe où je serai seul alors que c'est vous-même que j'y viens chercher. Vous divertirez-vous à me perdre dans les entrelacs de ronces fabriqués par votre fabuleuse éloquence? Vous y serez invité par le jardinier familial qui semble se plaire à vous phagocyter... Le laisserez-vous garnir d'aiguilles la pelote _un souffle de vent pourrait la rompre!_ que je saisis en votre direction, m'engageant vers d'angoissantes brumes où m'appellent les pleurs étouffés de votre âme?

Le poids de votre affection est trop lourd à porter, encombré des figures austères de votre généalogie: je ne suis pas un portefaix capable de soutenir les branches de cet arbre pesant, ni un ange empathique vous déchargeant d'un tel fardeau. Ingrat que je suis, je rejette l'ombre accablante du monstrueux végétal et vous implore: de la franchise, par pitié! Ce n'est pas votre corps que vous craignez de découvrir, mais vous-même, tout s'éclaire à présent. Accroché à la chaîne forgée par votre dynastie, sondant les eaux sombres de votre conscience parée de traîtres reflets, je vous succède en quête de votre coeur asphyxié. Si vous avez le désir de partager plus qu'un simulacre, vous saisirez cette main tendue; dans le cas contraire, rejetez-moi Monsieur.



Je viens de lire votre lettre.
on remarque une déchirure laissée par un couteau planté rageusement au beau milieu du papier.



Aut regem aut fatuum nasci oportet
Je ne suis point roi, il me faudra donc devenir fou. Grâce à vous, cet espoir m'est permis. Vous m'offrez une servitude nouvelle là où mes voeux appellent la liberté: si vous saviez combien j'ai lutté, combien je lutte encore pour la conquérir... Comment osez-vous?! Infâme! Aimez-vous tant vos chaînes que vous me proposiez de les porter à mon tour, lorsque je m'acharne à vous en faire sortir?!

Mon maître? Mon maître est l'espérance, l'aube qui poind à l'horizon et que vous pensez tirée par un trône dont vous semblez fort aise de composer l'attelage. Hennissez donc Monsieur, baisez la main de l'Impératrice qui vous promet le fouet pour les paroles d'un autre! Qui protège-t-elle? L'Empire! Elle garde ses secrets et réclame les enfants chéris des nations dominées contre sa clémence: ce n'est ni plus ni moins qu'un tribut. D'un ordre, elle pourrait ordonner notre exécution, et ose prétendre que notre situation est un privilège. Vous avez été à bonne école pour l'hypocrisie en compagnie de cette amie. Félicitations, vraiment, vous devriez répudier votre épouse et vous porter prétendant: vous deux qui aimez tant à vous encombrer du joug du pouvoir, vous en auriez plus encore!

Oh, pardon, j'oubliais: Son Altesse ne supporte pas l'infidélité. Les dieux en soient remerciés, elle tolère le divorce: il vous suffira donc de rompre vos liens chaque fois que vous chercherez la compagnie d'un plaisant matelot, pour la courtiser à nouveau. Ne vous alarmez pas, seules les femmes sont coupables de leur situation, c'est tout à fait commode que d'être un homme au sein de ces vapeurs! Voilà bien une tartuferie de souverain: déplorer l'irresponsabilité de ses sujets tout en leur refusant le droit de participer à la vie politique de leur Cité ou de remettre en cause l'ordre établi.

Truth's a dog must to kennel; he must be whipp'd out, when
Lady the brach may stand by th' fire and stink.
(La vérité est le dogue qui doit se tenir au chenil, et qu’on chasse à coups de fouet ; pendant que Lady, la chienne braque, peut venir nous empester au coin du feu. )
Ce n'est pas moi qui le dit, c'est le bouffon du roi Lear. Il s'en tire à meilleur compte que son maître, pourtant son audace est plus grande que la mienne. Vous même êtes perdu dans la tempête, et vous dédaignez le fou? Voilà qui serait cocasse si je pouvais rire.

Vous pleurez, j'aimerais sécher vos larmes. Je vous offre mieux: un duel. Provoquez-moi, réparez votre honneur, souffletez le petit impudent, si possible tuez-le! Ma vie n'a que peu de valeur, puisque partout ne m'attendant que de nouveaux colliers: je préfère la mort à une cage, fût-elle dorée. Je voulais chanter notre bonheur sous un ciel sans entraves: vous m'attirez dans votre prison. L'absence de barreaux vous causerait-elle quelque vertige?

Vous aimez la liberté d'esprit: celle que vous laisse l'amplitude de votre laisse! Voyez, j'y mets du mien et vous facilite la tâche en réitérant de nouveaux affronts. Je me surprends moi-même tant la chose m'est aisée. Je ne pensais point, seulement, goûter tant de peine: en vous insultant, je m'accable moi-même.

Quel dommage, une semaine à patienter pour nous rencontrer sur le pré. Priez pour que je ne sois pas condamné au bûcher avant le terme, ou vous n'aurez plus que la poussière de mes débris à remuer... J'aime la vie, mais pas au prix de ma liberté.

Pas de signature ni de nom, puisque vous me soupçonnez de ce genre de procédés, vous savez bien qui vous écrit cependant... Nul besoin de déménagement si vous escomptez me faire passer le goût des effronteries par la grâce du fer ou du plomb.
Mes hommages, Monsieur.
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MessageSujet: Re: A Onésime de Malterre. Lun 10 Avr 2017 - 17:07
Monsieur,
Je conçois sans peine aucune que vous haïssiez ma famille, à vrai dire cela peut m’arriver à moi aussi dans mes mauvais jours. Mais ne venez pas me dire que mes marques d’affection étaient artificielles. Je sais mieux que vous ce qu’elles étaient. Reprochez-moi ce que vous voudrez, je suis loin de la perfection, à laquelle d’ailleurs je n’aspire point ; mais pas cela. J’ai fourni tous mes efforts pour vous plaire et vous défendre, est-ce cela que vous appelez artificiel ? Est-ce pour cela que l’idée de dévouement vous répugne à ce point ? Etes-vous si peu capable d’y voir une sincérité libre de toutes contraintes ?

Je ne vous reproche plus rien, j’essaie de vous comprendre. Votre austérité me déconcerte. Dois-je comprendre que vous rejetterez tout ce que je pourrai faire pour vous être agréable, pour vous rendre la vie agréable, sous prétexte qu’il y a là un peu de ces manières de cour dans lesquelles j’ai grandi et qui m’ont façonné ? Quelle personne faudrait-il donc que je devienne ? Combien de siècles me faudrait-il pour cela ? Les passerais-je seul, tandis que vous vous obstineriez à vous autodétruire pour stimuler mes progrès ? Une telle relation est-elle vraiment ce à quoi vous aspirez ?

Vous n’aimez pas ce que je fais naturellement, lorsque je suis en paix. Vous n’aimez pas mes sourires, je crois. Vous préférez ce que je laisse échapper lorsque vos piques déchirent mes efforts de conciliation comme la surface d’un volcan. Serez-vous donc tout à fait comblé lorsque je vous traiterai en ennemi ? Est-ce pour cela que vous vous obstinez à me reprocher l’amitié de notre impératrice, et à m’exhorter à lui reconnaître je ne sais quels traits diaboliques ?

Pour cela, vous n’y parviendrez pas. Vous n’y parviendriez pas si nous parlions d’une inconnue, car vos arguments, passez-moi une critique à mon tour, sont trop superficiels à mon goût. Mais je laisserai votre tuteur développer cela. C’est un point sur lequel j’ai démérité et qui ne me regarde plus. Et vous y parviendrez d’autant moins parce que nous parlions de ce que j’ai eu de plus proche d’une sœur, au cours de cette vie solitaire qui ne se serait peut-être pas, sans cela, prolongée jusqu’à ce que je fasse votre connaissance. En oubliant le reste, soyez-lui du moins reconnaissant pour cela.

Mais j’oubliais, vous maudissez peut-être en cet instant le jour de notre rencontre ; vous souhaitez désormais régler nos petits soucis de compréhension sur une toute autre arène. Etes-vous sérieux ? Avez-vous déjà réfléchi à une arme au moyen de laquelle vous aimeriez entailler mon épiderme ? A quelques mots historiques, dont vous aimeriez saluer votre victoire ou votre défaite ? Je vais cesser de vous interroger, car après tout, si vraiment vous êtes sérieux, peut-être ne souhaitiez-vous pas poursuivre cet échange, et peut-être suis-je maintenant importun. Laissez-moi le loisir de ce trait de courtisan, quoique je vous le devine également haïssable : être importun me semble inélégant, même envers vous qui vous appliquez à l’être. En attendant cette rencontre, je ne doute pas que vous serez plus en sûreté auprès de votre nouveau tuteur qu’auprès de moi ; certains dangers du moins ne vous menaceront pas. A vous d’éviter les autres, si ce duel vous fait miroiter de tels attraits.

La nuit s’avance, et à moins que vous ne souhaitiez me faire parvenir une réponse encore une fois, je vous prierai à présent de trouver quelque repos. Je ne doute pas que tout cela vous ait fatigué. Les jardins sont très noirs à ma fenêtre ; mais l’air de la nuit est clément. Une chose me pèse, c’est le silence. Pas une bête parmi les buissons. Je ne sais plus qui être, et vous, que je ne parviens pas à détester, je m’attends à chaque seconde à vous trouver dans le fauteuil en détournant la tête. Est-ce haïssable, ce que j’écris en ce moment ? Est-ce artificiel ? Je crois que j’aimerais encore mieux me battre avec vous tout de suite, et que ce soit fini, que nous puissions parler à nouveau.

Avons-nous seulement parlé un jour ? Il me semble que c’était à des océans d’ici, et que j’ai rêvé ce mirage en me laissant éblouir par le soleil sur les eaux. En ce moment, face à la nuit froide, il m’est presque impossible d’éprouver à nouveau ces sensations, qui flottent mortes sur ma mémoire. Je voudrais pouvoir vous parler de ce rêve, mais vous me diriez que je suis artificiel, que je ne suis pas franc. Qu’y a-t-il de plus franc qu’un rêve, ou qu’un poème ? Quand entendrez-vous que certains êtres ont besoin pour parler de passer par des langues qui ne sont pas la vôtre ? Pourrez-vous me pardonner d’être de ceux-là ?

Voyez si je vous méprise. J’en suis à vous demander pardon. Je sais bien que ce n’est pas cette jolie colère romantique qui vous faisait tant rêver. Mais que voulez-vous, si dissimulateur et courtisan qu’on soit, on ne peut pas toujours endosser tous les rôles à volonté.

Je suis navré de n’être pas tout à fait ce que vous espériez de votre première aventure. Si je pouvais corriger cela par un sacrifice qui me soit accessible, croyez bien que ce serait déjà fait. Que ce déménagement vous suffise. Encore une fois, je vous laisse conclure de cette ligne ce que vous pourrez. Les domestiques qui vous portent mes courriers sont, après tout, ceux de ma mère avant d’être les miens, puisqu’il me faut être tout à fait explicite sur ce point.

Vraiment, il m’a semblé à l’instant que vous étiez dans le fauteuil, votre regard peiné et sombre fixé sur moi. Je crois qu’il est temps d’interrompre ce courrier, avant de vous rejoindre dans votre folie.
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MessageSujet: Re: A Onésime de Malterre. Ven 14 Avr 2017 - 16:17
Pourquoi? C'est vrai cela, pourquoi votre colère devrait-elle être la seule émotion que je ressente comme véritable? Ne suis-je donc digne que de recevoir du courroux? Mon passé me rattrape: plus que votre servitude, c'est le spectre de la mienne qui m'est insupportable. Vous essayez de me comprendre? Comment y parviendrez-vous alors que ma propre conduite m'apparaît incohérente et absurde?

Je pensais signer ma perte et voir au bas de la page votre paraphe s'étaler. Pourquoi vous évertuer à secourir un être que vos tendres aveux ont déboussolé? "Dans quelles eaux naviguez-vous?" Qu'en sais-je, lorsque nulle étoile ou nul phare ne me dirige dans la nuit noire où se tapit votre coeur?! Vous auriez dû laisser sombrer cette nef pleine de fantôme.

Me sauver? Allons donc, voilà que je divague, conquis par votre peine. J'emporte avec moi ce regard plein de dégoût qu'il vous plût de laisser tomber sur ma carcasse depuis les monts où votre naissance et votre acharnement vous ont hissés. Vous appelez l'abandon d'un ami un châtiment? Connaissez-vous seulement sa situation, le mépris dont il est l'objet, ces oeillades semblables à celle que vous me lançâtes tantôt dont il subit perpétuellement les rigueurs?! Avouez-le, votre place vous est plus chère que n'importe quel lien, teinté ou non de douceur.

Astan Chesterfield eut un malheur: ne pas naître dans le bon pays. Raclusien, on lui aurait bien pardonné ce petit trafic au-delà des mers, de même que l'on pardonne à tous les dignitaires de cette contrée la tyrannie qu'ils exercent sur leurs esclaves. Mes arguments sont superficiels, ils sentent le roussi, vous savez cette odeur de cochon grillé qu'ont les pauvres gens marqués mais dont le parfum n'incommodera jamais vos narines précieuses, ni même celles de votre digne amie. Me voilà donc réduit à prendre la défense d'un ancien esclavagiste pour vous jeter aux yeux votre hypocrisie!

Vous prétendez oeuvrer pour l'égalité, mais votre vision se déploie à travers le prisme de votre connaissance: pourriez-vous renoncer à vos privilèges en faveur du bien commun, abandonner le luxe et le confort, renoncer aux fantaisies que vous permettent votre fortune, ne plus briller par la grâce de vos beaux atours mais simplement comme un homme redevenu un égal, un frère parmi les siens? Il est des chaînes que l'on partage plus aisément que d'autres: vos amis sont tous issus des mêmes castes que la vôtre, pourquoi cela? Craignez-vous d'opposer votre vision à la multitude dont la musique est composée de dents grinçant sous les coups? Vous voyez le monde, mais vous le voyez d'en haut.

Votre attrait pour la compagnie d'escrimeurs et de marins? Allons, je ne croirai pas un seul instant que ces sorties soient destinées à affiner quelque thèse sociologique menée en secret! Que ne demandez-vous donc à M. Chesterfield le goût qu'a la servitude, non pas celle auréolée de panache et de gloire: celle qui rampe aux pieds du maître dont l'on salue la clémence tout en continuant de lui garder rancune pour l'amère sentence? Pardonnez-moi, ce sont des arguments superficiels à nouveau: pour s'opposer à l'archaïsme vénérable de votre illustre entreprise, il me faudra au moins employer la sagesse des siècles.


"Si l'on veut que la lumière se fasse pour le peuple, il faut que, dans la révolution prochaine, on ne renverse pas seulement le trône mais la monarchie. Or, la monarchie, ce ne sont ni des écussons blasonnés ni des couronnes royales, la monarchie, c'est le privilège. Et le privilège de tous les privilèges, c'est la richesse." Bien sûr, vous connaissez Schuster; peut-être même avez-vous étudié ses arguments pour mieux les occire d'une répartie savante?
De quelle richesse parle-t-on? Aux trésors matériels, je préfère encore la dignité. Référons-nous à Hegel à présent:
"Le glissement d'une grande masse au-dessous d'une certaine manière de subsister, qui se règle automatiquement comme la subsistance nécessaire à un membre de la société, et avec cela la perte du sentiment du droit, de l'honnêteté et de l'honneur de subsister par sa propre activité et son propre travail mènent à la production de la populace, production qui, d'autre part, comporte une facilité plus grande de concentrer en peu de mains des richesses disproportionnées."
Ainsi la société du marché engendre-t-elle accumulation des richesses d'un côté, formation de la populace de l'autre: un tel déséquilibre entraîne un mécontentement social et non la résignation, croyez-en cet illustre philosophe si vous méprisez le jugement du pauvre hère que je suis. Le sentiment de l'injustice qu'il y a à être misérable dans une société où s'accumule la richesse se répand et menace vos hautes tours d'ivoires: là est le conflit qui interdit toute paix au niveau économique. « Nul ne peut revendiquer un droit contre la nature, par contre, en société, toute carence se transforme immédiatement en injustice dirigée contre telle ou telle classe sociale. » Pour résoudre ce déséquilibre, la société civile invente des solutions « quantitatives » qui ne sont que des palliatifs. La classe des riches ne saurait entretenir dans l'oisiveté une masse réduite à la misère (ce serait contraire au principe de la société civile). Mais, si elle donne du travail aux miséreux chômeurs, « la quantité des produits augmenterait, excès qui, avec le défaut des consommateurs correspondants qui seraient eux-mêmes des producteurs, constitue précisément le mal et il ne ferait que s'accroître doublement ». Pour répondre à la crise économique, la société civile « est amenée à chercher en dehors d'elle-même des consommateurs et par suite des moyens de subsister chez d'autres peuples qui lui sont inférieurs quant aux ressources qu'elle a en excès ou, en général, en industrie ».

Ces autres peuples, je vais vous les remémorer: Eskr, monarchie patriarcale malgré un système de succession originale où la foule anonyme tire des mines les trésors destinés à d'autres, toujours ces autres prétendus supérieurs _mais au nom de quoi le sont-ils? De leur sang? De leur intelligence acérée?_ Le protectorat d'Ameth uni sous la houlette d'un combat prophétique et la ligue raclusienne dont la richesse repose sur l'échine de milliers d'esclaves. L'empire, en favorisant la scolarité des enfants et les conditions de vie de ses ouvriers, a exporté le problème vers d'autres contrées, quoique bon nombre de gamins se retrouvent ainsi que leurs géniteurs à travailler à l'usine une fois leurs 10 ans révolus. L'inégalité se joue maintenant entre Ambrosia et les autres nations soumises à sa loi: qu'adviendra-t-il de ces esclaves et ces serfs soumis aux tyrannies de royaumes incapables de combler leur retard face à la grandeur de l'Empire? L'Empire, vous n'avez que ce mot à la bouche, et vous êtes bien aise de fermer les yeux sur l'horizon étendu au-delà de ses frontières! Quand bien même auriez-vous une nation sublime composée de grands esprits, dont certains arrachés à leurs terres natales, il faudra toujours des hommes, des femmes, des enfants pour trimer!

Remplaçons les esclaves par des automates, me suis-je écrié en découvrant ces androïdes! Qui récoltera les fruits cueillis par ces doigts mécaniques, si ce n'est le propriétaire de la STEAM? Qu'adviendra-t-il des individus devenus inutiles? Remplacerons-nous une légion de travailleurs par une armée de mécaniciens? Cela ne résoudra rien. Le problème se situe au-delà, Hegel l'avait déjà bien compris.
Voilà sa conclusion, en conformité avec le principe individualiste de liberté et d'égalité, quant au rôle de l'État: "celui-ci, loin d'être conçu comme une instance superposée à la société civile, l'est comme le principe de l'unité du corps social" serinait le maître de philosophie d'une acariâtre demoiselle dont je vous ai déjà parlé. Et il ne saurait le devenir qu'en étant autre chose que l'instrument de la société civile, dans laquelle la lutte est tout entière organisée autour de l'acquisition de biens matériels. En rester à ce niveau, c'est réduire l'homme à son égoïsme et sa liberté à la seule liberté de produire et de s'aliéner dans son produit. L'État, fondé sur le droit, doit réaliser l'idée de la liberté et permettre à l'homme, par-delà ses besoins matériels, de satisfaire ce désir qui fait de lui un être voué au symbolique : le désir de reconnaissance. Cet État moderne est celui dont le principe « a cette puissance et cette profondeur extrêmes de laisser le principe de la subjectivité s'accomplir jusqu'à l'extrémité de la particularité personnelle autonome et en même temps de la ramener à l'unité substantielle et ainsi de maintenir cette unité dans ce principe lui-même ».




Devrais-je l'avouer cependant? Tout cela n'est que de la poudre aux yeux, un savant galimatias destiné à vous leurrer en me parant d'une valeur illusoire. Voilà la vérité: cette valeur, vous l'avez déchirée, iris dévastateur, et avez embrassé l'ombre vénéneuse d'un éclat vengeur. Réduit à néant, gisant dans ces lambeaux éparpillés dont j'eus l'imprudence de me défaire, j'étreins entre mes doigts malhabiles les oripeaux de notre tendresse pour mieux les baigner de regrets et de larmes.

Je comprends enfin ma conduite! Votre mépris pour exprimer la distance entre nous deux, de vous à moi qui suis loin, si loin de vous mériter, et votre courroux, au contraire, pour me rassurer sur la vigueur de nos liens. Vous me refusez votre colère, vous pardonnez. Que dire?! Me voici misérable. Je pensais avoir quitté l'abîme, laissé derrière moi la honte et le dénuement: je les découvre seulement. Mon existence, échevelée de rares aubaines, m'offrit encore et encore de nouveaux sommets à gravir; celui que vous m'offrez est trop haut, trop lumineux: Icare grisé, je consomme ma chute dans un flamboiement, je retrouve l'obscurité, car je crains finalement qu'elle seule me soit supportable.

Que de renoncements pour atteindre la lumière! Vos amours, vos désirs, vos voyages, que n'avez-vous sacrifié? Votre identité a-t-elle été annihilée sous le devoir, ou est-ce ce dernier qui en constitue la charpente? Quand je songe que je vous proposais un duel... Enfantillage! Je ne mérite pas de mourir par votre main. Ne risquez pas votre échine sous les assauts d'un petit avorton: je gesticulais, à présent je pleure. Si seulement je pouvais me trouver dans ce fauteuil... Un regard peiné et sombre? Oui, il y danserait de la peine, je ne puis le nier: celle de vous avoir blessé.

Pourquoi? Pourquoi tant d'absurdité?
Vous souhaitiez me vendre à un maître nouveau: mon maître, c'est vous. Je vous choisis comme souverain, sous des lois édictées d'un regard que vous ferez, au choix, sensible ou impérieux, je me présente en sujet. Une fois encore, les dieux savent mieux que nous éclairer notre avenir: ma première liberté fut conquise lors d'un changement de détenteur, la seconde se réitère lors d'un revirement semblable; la première me fut douce, la seconde m'est odieuse et amère. Conditionné pour servir, luttant contre moi-même, pour mon honneur et ma dignité, je me découvre une tendresse avide envers ces chaînes qui me reliaient à vous. Je dépose les armes, je demande grâce, mais qu'ai-je à offrir? Un coeur. Un simple coeur. Risible n'est-ce pas? Je vous sacre empereur de cet instable domaine, de ce volcan imprévisible et trompeur, alors même que vous pourriez prétendre à de plus doux royaumes. Sur votre front penché, je posais des épines, sur ces joues majestueuses des larmes. J'aurais dû couronner cette tête de baisers, je fus trop impulsif et niais pour en être capable...

Une semaine. Le délai est trop court: je serai toujours cet enfant insensé, cet esclave indigne de figurer dans la Cour de votre âme.
Une semaine. Le délai est trop long. Les yeux fermés un instant, je me trouvais près de vous, dans ce bureau où flottent vaporeux les parfums des étoiles. Dans l'encadrement de la fenêtre, nous voguerions tous deux vers de nouveaux rêves, frémissant au souvenir du Don Giovanni promis au purgatoire, riant aux mimiques du brave Leporello. Je ne verrai plus ces jardins, et... une crainte me saisit. Nous reverrons-nous seulement un jour? Ecumant les pavés, y semant mon chagrin, devrai-je me lamenter de n'avoir su chérir ces joyaux, sertis dans ma mémoire, enchâssés à jamais de regrets et de pleurs?

Je mérite ma peine. Suis-je apte à en tirer une leçon? Ennemi de mon bonheur, je me défie de ces emportements juvéniles, de cette hargne des puissants, et de ma propre hypocrisie. J'aime un être que je devrais abhorrer; je chante l'égalité des hommes près d'un noble prospère, fidèle au pouvoir. L'empire contre la démocratie: Un tyran éclairé, guidant son peuple, contre la prise en main par ce même peuple de sa propre destinée. Nous sommes tous deux des reflets, hic et nunc: celui de l'esprit de notre lieu et de notre temps. Je vous donne raison: je me reprocherai d'avoir perverti mes idéaux, pour une félicité personnelle. Je vous combats:... Je ne veux pas vous combattre enfin! Je veux vous adorer! Semer des fantaisies dans l'air, que votre esprit subtil saisira pour mieux les affiner! Enfouir mon visage dans votre cou, embrasser votre odeur, étreindre votre taille. Puis-je aimer ce portrait de nous deux épris, m'en donnerai-je le droit?

Enfant que je suis! J'oublie que vous décidez autant que moi. Accoutumé à la solitude, je barbouille ce papier d'idées brouillonnes et d'émotions enchevêtrées, m'impose une dialectique singulière face au juge de ma conscience; mon nouveau tuteur agréera-t-il seulement me faire parvenir votre réponse? Comment survivrais-je, 7 jours sans pouvoir vous voir ni même communiquer?! Il faut bien pourtant, que les dieux me punissent pour cette incartade. J'aurai tout le loisir de leur adresser des prières, vu la compagnie qui m'est attribuée. Me pardonneront-ils si, dans cet office, je mêle un peu de votre image à mes oraisons?
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MessageSujet: Re: A Onésime de Malterre. Ven 14 Avr 2017 - 18:33
Monsieur,
Votre lettre me trouve en bien méchante humeur. Je ne sais pourquoi, mais il me semble qu’une affreuse bête se débat dans mon âme et cherche des mains à mordre. Je pensais pourtant être exempt de ce trait. Appelons cela la fatigue. Autant vous dire que je ne suis pas bien disposé pour consulter par le menu toutes vos philosophailleries, et y répondre par quelque sermon bien pensant ; mais vous aurez toute occasion de pratiquer cela avec de plus déterminés que moi. Je vais, cependant, m’efforcer de vous répondre. Mais ne soyez pas chagrin si je ne le fais pas aussi aimablement qu’à mon ordinaire.

J’ignore en quoi je suis censé être responsable de ce que vous ressentez ou non face à mes attitudes ; aimez ma colère ou haïssez ma bonne humeur, je n’y puis rien, il me faut donc faire comme si cela ne m’importait pas. Vous voyez ? C’est ce que je fais à l’égard des choses qui échappent à mes actes, et des gens dont je ne peux améliorer le sort. Et il arrive que ce soit le cas. Ô surprise ! Je suis en effet votre égal. Et celui de toute créature qui rampe sur cette terre. Je suis limité, entravé, forcé de regarder certains spectacles se dérouler sans que mes pleurs y fassent rien, et enclin à économiser en ce cas le plus de pleurs possible. Rendez-vous compte, on croirait presque que tout mon argent n’y change rien. On croirait presque que devenir fou de désespoir ne m’attire pas exactement !

Appelez mes confidences des hypocrisies, vous à qui je révèle des pans de mon esprit que je tenais voilés de moi-même, en me promettant que ce serait à tout jamais. Foulez aux pieds ce qui m’est le plus précieux, ce qui m'est le plus secret. Pourquoi pas ? Vous m’aimez, après tout. C’est ce que l’on fait quand on aime, non ? Mépriser ; frapper ; saigner à blanc. Puis prétendre qu’on l’a fait par amour, et attendre que cela excuse tout. Vous me connaissez trop bien, vous sauriez vous y prendre, cela marcherait. Et pourquoi ? Vous osez demander pourquoi ?

Je vous offre un carrosse. Vous le jetez dans le fossé. J’en suis maintenant à tenter de vous faire entendre qu’un carrosse n’est point une diablerie et que vous pouvez en tirer toutes sortes d’usages utiles, bien que, c’est vrai, parfois, ils écrasent les passants. Votre cas est particulier : vous avez failli être écrasé vous-même, je le comprends bien. Mais il se trouve que moi, je suis marchand de carrosses, et j’apprécierais justement que vous m’aidiez à en développer la sécurité. Si je ne vous aimais pas comme un fou, serais-je encore en train de converser, de plaider ma pauvre cause, ou vous aurais-je simplement fait saisir par la maréchaussée, par les infirmiers, pour avoir jeté mon présent dans le fossé sans le moindre signe avant-coureur ? Serais-je en train de vous écrire, si vous en étiez indigne ? Ne me connaissez-vous pas un pragmatisme un peu plus élevé que cela ?

Fixez-moi des objectifs utiles, continuez. Comme il serait utile que je tourne le dos à ces pouvoirs incroyables que l’on a placés entre mes mains, et qui s'accordent si bien à nos mutuelles ambitions ! Comme ce serait logique ! Comme ce serait profitable à l’humanité, qu’un imbécile de plus aille gagner chichement sa vie dans un coin sombre, et s’éteigne sans rien laisser derrière lui ! Comme vous seriez fier de moi, alors ! Continuez, monsieur, cette petite comédie m’amuse. J’ai bien fait de vous confier mes plus hautes aspirations, tenez, je m’en réjouis, que serait devenue notre relation sans cela ? Aurai-je un jour gagné cette haute estime en laquelle vous me tenez ? Allons, voici que je suis bien sarcastique, je sens que je m’empoisonne moi-même. Pardonnez-moi la mienne comme je vous pardonne la vôtre.

Au lieu de vous amuser à des jeux d’esprit, songez par exemple, puisque l’avenir vous rend amer et qu’il vous faut de l’immédiat, du concret, puisque mes promesses n’ont aucun poids, puisque mon honneur n’est rien… songez aux enfants de l’orphelinat. Songez à l’attitude de ma mère si je lui disais : je renie tout ce que vous m’avez apporté, je n’userai d’aucune de ces armes pour l’avenir de cette terre, il faut que j’impressionne un jeune insolent en brûlant une montagne d’argent devant lui. Oh, elle reprendrait mes bonnes œuvres à son compte, bien sûr, avec un grand sourire et un baiser sur la joue, et un « sois heureux, mon fils ! »

Vous avez croisé un homme dans un zoo. Voici que l’ordre du monde s’en trouve chamboulé. Vous vous interdisez des choses, vous vous en donnez d’autres à accomplir. Grand bien vous fasse, mais le monde continue de tourner, mais les peuples sont en mouvement, mais de grandes choses seront accomplies de notre vivant et de grandes fortunes y seront nécessaires, monsieur l’esprit chagrin ! Et je serai là pour le faire, comme je ne l'aurais pas été si j'avais fait ce que je me proposais de faire pour sauver cet homme dont nous parlons... parce que personne d’autre parmi mes pairs n’y serait, à ma place, pas comme moi, pas avec la volonté que je puis y mettre, et les sacrifices que je puis y consentir, pas avec cet enthousiasme que vous avivez lorsque votre regard se fait brûlant, pas avec ces amis dont je m’entoure, vous le premier, et qui peuvent orienter ce faisceau de lumière que je brasse entre mes doigts, vers des causes auxquelles jamais l’être futile que je suis n’aurait pu songer.

Des automates ? Va pour des automates, que m’importe, je n’y entends rien. Des appuis partout, des portes ouvertes, des visages rieurs. Partout où vous voyagerez, une agence où vous serez reçu comme un prince, incognito au besoin. Mais de la confiance, monsieur, si vous pouvez vous faire entrer ce mot dans l’esprit. De la confiance en moi, et en retour, tout ce qu’il vous plaira pour vous. De la confiance en vous, et je suis au regret de vous l’apprendre, vous qui n’êtes actuellement plus ouvert à mon enseignement : commencez par des actes, et vous vous ferez confiance en vous appuyant sur ces marches de marbre, une à la fois.

Trouvez moyen de fixer de beaux succès dans votre esprit. De quoi vous souvenir, quand le ciel est gris au dehors comme jamais aucune aube ne devrait être grise, que sans vous, quelqu’un, quelque part, souffrirait. Ce n’est qu’un faible point de départ. J’ai eu beau chercher, je n’en ai jamais trouvé d’autre. Vous pouvez être aussi désabusé que vous le voudrez, aussi accablé par l’idée que vous vous faites de vos devoirs et de vos insuffisances. Mais cette idée vous empêchera de sombrer, vous qui aimez tant vous comparer à un navire perdu sur les mers ; elle fait la différence entre un centimètre sous la surface et un centimètre au-dessus – et ensuite, monsieur, vous voulez parler de navigation ? Soyez le pilote ! Vous parlez de mérites ? Méritez, monsieur, vous et moi ne demandons que cela. Accordez-vous les droits auxquels vous clamez que tous devraient avoir accès, commencez par vous-même cette charité bien ordonnée. Montrez-moi. Apprenez-moi. Je vous suivrai, nous nous soutiendrons, comme nous nous l'étions promis.

Il m’est réellement impossible de vous parler de ce sujet davantage, vous savez lequel, je dois vous avouer que j’ai sauté cette partie de votre lettre et que je ne pourrai sans doute pas la lire dans les temps qui viennent. Peut-être serez-vous à mes côtés lorsque j’y parviendrai enfin. Je ne garantis pas que je vous répondrai de vive voix non plus. Enfin, monsieur, n’avez-vous jamais eu du chagrin, que vous me dépeignez ma place comme si attrayante, que vous vous imaginez un seul instant… Vraiment. Je ne pourrai pas. Pas ce soir, ou ce matin, ou jamais peut-être. Allez dire à quelque endeuillé au cimetière qu’il est bien satisfait, au fond, de respirer encore, d’avoir été celui qui continue à vivre et non celui qui tombe sous le couperet, et qu’il est bien égoïste, bien monstrueux, de fuir par la pensée le spectre auquel il a dû dire adieu. Allez lui dire que vous savez mieux que lui ce qu’il ressent, et que cela vous donne le droit… J’essaie, monsieur. Vous êtes témoin que j’essaie. Mais je ne peux pas.

Vous avez déjà un mérite, que vous ne pouvez ignorer à cette heure. Vos reproches sont cruels et sans merci ; mais ce n’est pas pour cela qu’ils me consument le cœur de ce poison affreux qui me donne des envies de vous gifler. C’est parce que ce sont les vôtres, et que vous me manquez déjà horriblement, et que je suis capable de faire, pour vous revoir, tout ce que j’ai dit que je ne ferais pas. Vos arguments sont, je le répète, superficiels, de la poudre aux yeux comme vous dites, des choses que vous pourriez réciter tout aussi bien à n’importe quel inconnu dans la rue après une bouteille de trop, parce qu’il a le malheur de vous incommoder par son élégance, son langage, ou quelque autre caractéristique que j’appelle, moi, superficielle, indigne de brouiller deux hommes intelligents. Mais ils me touchent parce que ce sont des cris qui sortent de vos blessures. Vous avez ce mérite de pouvoir me détruire, si cela vous amuse, moi et tous ceux qui comptent sur moi, et qui auraient pu compter sur moi à l’avenir.

Si nous nous revoyons, je serai livré à vos volontés, à dater du jour où vous concéderez qu’un carrosse n’est pas une diablerie ; si nous ne nous revoyons pas… Je ne serai plus celui que vous avez connu, et je ne serai jamais celui que j’aurais pu devenir. Le poison me dévorera. Vous en auriez l’antidote, pour parler comme ces poètes qui à ma place penseraient à mal. Vous avez absolument tout, et vous, pauvre aveugle, préférez vous morfondre sur ce qui est impossible, ce qui est injuste, ce qui est insoluble. Je vous donne tout et vous baissez les bras. Vos mains se sont déjà dérobées cette fois. C’est une accusation, en effet, monsieur. Mais j’essaierai de nouveau. Quand ma fatigue aura passé.

Vous m’épuisez. Vous me rendez fou. D'un mot, vous abattez jusqu’aux moindres murailles. Prenez garde : la prochaine sera un mur porteur, je peux vous le dire dès à présent, au tremblement de ma main, à ces voix qui parlent aux coins de la chambre quand je tente de poser ma tête sur l’oreiller, à ces frissons qui me font miroiter les fièvres de l’agonie. J’ai représenté à notre impératrice, après votre départ, ce qu’un être tel que vous pouvait représenter. Pourquoi il fallait que vous fissiez la démonstration sur moi, les dieux en ont décidé, et eux seuls le savent. Il est trop tard pour le déplorer.

A vous désormais de construire. A vous de tenir la barre, seul, en gardant votre esprit fixé sur un objectif qui vous rende heureux. Sept jours sans relève. Si vous tenez bon, vous toucherez terre. Je serai là, certainement de meilleure humeur. Evidemment. Quand je me figure cet instant, je sens une lueur chaude qui irradie son pouvoir à travers toutes mes artères et en chasse le poison ; mais je dois l’interrompre aussitôt, car s’il s’avérait que vous preniez d’autres décisions, que l’issue soit différente, il ne resterait pas un mur debout. Ce n’est pas une menace mais un avertissement. Je me connais et je connais mes limites. Trop d’espérance en cette seconde… Allons, inutile que je vous explique. Vous savez ce que c’est.

Cessez de vous comparer à moi sur ces terrains superficiels qui vous obsèdent, cessez de parler de castes et de privilèges comme si vous les reconnaissiez comme une fatalité souveraine ; méprisez-les dans votre coeur comme vous les méprisez dans la société. Je ne suis pas puissant pour vous rendre triste, pour rendre d’autres jaloux, ou pour me rendre fier. Je ne suis pas non plus puissant parce que les ancêtres qui sont les miens m’ont engendré. Je suis puissant parce que je suis un bâtisseur. J’aurais pu naître de rien, et je l’aurais été tout de même, j’aurais simplement tenu d’autres outils entre mes mains, et je n’aurais peut-être rien accompli de bien grand ; mais pour avoir essayé, vous m’auriez aimé, alors aussi. Les millions et les stratégies ne sont que des outils dans ma main, et cette main est la même qui s’est posée sur votre joue alors que vous fermiez les yeux, après cette horrible blessure. Si vous ne voulez pas de cet homme-là, vous ne voulez pas de moi.

Mais c’est bien de lui que vous voulez, je vous en réponds ; c’est à lui que vous correspondez, avec vos couplets farouches et votre imagination sans limites, vos facéties et votre folie. C’est à lui que vous rappelez une part de lui-même, c’est lui qui vous rappelle une part de vous-même, des parts que nous souhaitons vivre et développer au quotidien, parce qu'elles nous rendent la vie merveilleuse. Je vous comprends du moins assez, et je me comprends assez, il me semble, pour affirmer cela. Vous n'en ferez peut-être rien. Je m'y prépare, car c'est votre droit. Encore une fois, n'allez jamais croire que je vous en tienne rancune. Mais ne m'en veuillez pas non plus, alors, de m'étouffer dans mon poison.
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MessageSujet: Re: A Onésime de Malterre.

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