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 :: Prologue final :: La salle des archives

Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime]

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MessageSujet: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Ven 14 Avr 2017 - 23:18
Les deux mains appuyées aux rebords de la fenêtre ouverte, Ross vit le soleil se lever et s’étonna presque de ne pas tomber en poussière. Pourquoi voyait-il ce spectacle seul sans tomber en poussière ? Il n’arrivait plus à penser. Reculant vers les ténèbres de sa chambre, il se trouva face à un miroir qui lui rendit un regard mauvais, cerclé d’ombres et étincelant de reproches. Il n’eut pas la force de sourire ; les coins de sa bouche étaient figés en une grimace inexpressive. Il emprunta l’escalier dérobé qui le conduisit à son bureau, plus vaste ; là, il fit du feu dans la cheminée, en écoutant la rumeur familière des pas qui commençaient à parcourir la tour en tous sens. Il se baigna en silence, sans même qu’une chanson lui vienne aux lèvres, tous ses gestes ralentis. Il n’arrivait pas à croire ce qui arrivait. Pourtant... dans un sens, cette fois il n’arrivait rien. Personne n’était mort. Personne n’était condamné.

Il était simplement seul pour quelques temps.

En se laissant couler sous l’eau, il retint sa respiration et ferma les yeux, mais rien ne put convaincre son organisme de se concentrer sur quoi que ce soit, à part les battements sourds de son coeur qui semblaient soulever le monde à chaque effort. Une envie insidieuse d’être infâme, de voir la résistance d’autrui se déliter et s’effriter sous ses attaques, tourmentait le fond de sa rêverie. Il se souvint brusquement, dans un même choc nerveux, d’avoir jeté son arme à la tête d’un nageur qui s’était noyé, et d’avoir suffoqué sous la surface en tentant d’atteindre un corps qui ne s’y trouvait pas. Il remonta précipitamment, en toussant pour reprendre sa respiration. Le bar sous la table basse lui faisait de l’oeil ; mais il aurait préféré de l’opium. Plus tard, peut-être, quand il aurait terminé ce qu’il avait à faire. Quand il serait confronté à l’obligation de regagner cette chambre qu’il haïssait soudain, cette ancienne chambre d’enfant où survivaient, comme dans un musée, ses rêves de jadis et tous ses plus grands chagrins.

Il avait hâte de retrouver Darienne. Dans une sorte d’impulsion irraisonnée qui prenait possession de ses pensées malgré lui, il se représenta avec une acuité sanglante tous les scénarios de blessures qui pouvaient avoir lieu. Une sorte de satisfaction irrépressible, écoeurante comme une gorgée d’eau de mer, l’envahit à s’imaginer en détail comment il pourrait lui crever un œil. Puis il sentit qu’il allait avoir la nausée, et marcha jusqu’à sa table basse pour se verser un verre de n’importe quoi – il trouva du rhum et s’en contenta – et la sensation de cet objet fragile serré dans son poing lui donna de nouveau l’envie de la briser. Il la reposa précipitamment, avant de céder à cette ridicule tentation. La porte du bureau émit le bruit d’une clé qu’on tourne dans un verrou, et il cria : « Pas maintenant ! » Il n’avait pas envie de courir derrière le paravent, cacher sa nudité, ou s’envelopper d’une robe de chambre avec précipitation.

La porte ne s’ouvrit pas. Il s’effondra dans le fauteuil, encore trempé, et but verre sur verre, jusqu’à ce qu’il soit pris de frissons et remonte s’habiller. Il avait envie de rire, ou plutôt de ricaner : ils allaient se croiser, maintenant. Séparés, se croiser sous ces murs odieux, dont l’austérité le blessait, lui qui n’y avait jamais accordé qu’un petit soupir désabusé de temps en temps. Il observa son briquet ; plus de cigares, c’était bien dommage, mais… Il regarda danser la petite flamme quelques secondes. Oh, il faudrait qu’elle le laisse faire, sans quoi elle s’en repentirait. D’ailleurs, ils en parleraient à table. Il n’avait jamais eu l’intention d’aller jusque-là, mais qu’elle fasse seulement mine de lui opposer un brin d’hostilité, et elle y aurait droit. Il savait exactement quoi dire.

Sa main passa sur son menton râpeux, mais il ne voyait pas du tout l’intérêt de s’approcher du petit lavabo qui formait l’angle, et d’y cueillir le rasoir de barbier dont la lueur argentée reflétait le soleil levant. Aucun intérêt, vraiment, que des désavantages. Il ferma les yeux et compta. Peu à peu, les battements de son coeur ralentirent. Quand il fut satisfait du résultat, il se détourna résolument, gagna la penderie et observa ses tenues. Des dépouilles ensanglantées, chacune d’entre elles. Il saisit la première venue, un frac de cavalerie vert émeraude qui lui blessait les yeux et se reflétait maladivement sur son visage. En quelques instants, il fut enveloppé, plutôt que vêtu, et sans un regard vers le miroir, ouvrit la porte à la volée. La soubrette qui attendait au-delà eut un mouvement de recul en le voyant, comme si elle avait assisté à l’apparition d’un intrus venu assassiner son maître ; puis elle s’approcha d’un pas sautillant, tendant ses mains graciles pour rajuster cette tenue négligée, avec un petit mot de reproche tendre et familier.

Il n’aurait jamais cru qu’il jetterait un jour de tels mots à un membre du personnel, bien intentionné, qui plus est. La seule idée qu'elle le touche lui était intolérable, et le souvenir de celui qu'il était la veille, si charmé de telles interventions, si ravi d'échanger de tels propos, le heurtait comme un coup de bélier. La demoiselle prit la fuite en larmes. Quelques minutes plus tard, vautré dans sa chaise, la jambe étalée sur la chaise voisine et le coude sur la table, Ross attendait qu’on daigne apporter le petit déjeuner et que le reste de la glorieuse assemblée se présente, inclinant le visage sur le côté en griffonnant, avec une moue mal lunée, quelques traits de crayon sur sa serviette de table. S’il arrivait au bord sans avoir terminé, il passerait sur la nappe. La question ne se posait même pas.

« Puis-je savoir... » commença une voix glaciale dans l’encadrement de la porte derrière lui.

« Non. »

Le regard qu’il releva était si vide que sa mère en fut déstabilisée, mais elle n’interrompit pas son glissement de spectre nébuleux en direction de la table, où elle opta naturellement pour la chaise auprès de la sienne, où il reposait son pied. Elle appuya sa main sur le dossier, et fit un geste pour la reprendre. Il ne fit pas mine de bouger.

« N’agissez pas comme un enfant puni… Que vous n’avez jamais été, d’ailleurs. »

Ross fit quelque chose d’effrayant. Il sourit. Sautant sur ses pieds avec la souplesse d’un tigre, il murmura quelques mots à l’oreille de la grande dame qui serra les dents sans répondre ; il n’était plus temps. Plusieurs domestiques entraient, venant se placer aux quatre coins de la salle, tandis que des chariots apportaient les premiers plats. Toujours ce reflet sur l’argenterie qui donnait à Ross l’impression d’un carillon incessant dans son crâne. Il reprit une posture plus stricte, plus traditionnelle, sous le simple effet de l’indignation, en comprenant que cette garde doublée venait de la supposée dangerosité de l’individu qui arrivait. Quant au reste de la famille, ils n’étaient pas en vue ; la matriarche avait visiblement donné l’instruction de prendre le petit déjeuner au lit, pour plus de sûreté.
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Sam 15 Avr 2017 - 12:49
L'amour ne peut tout excuser. Il relisait cette dernière lettre, pleurait, adorait et en maudissait tour à tour l'auteur. "Qu'y a-t-il de plus franc qu'un rêve?" Peut-être cette démence sourdant des recoins de leur âme, prête à engloutir le frêle esquif de leur raison malade...

Dans un monde zébré d'éclairs, dansant sous la laine noire des nuages, il se voyait suivant un fou qui le nommait "roi". Sous ses pieds sifflait la mer parcourue à bord d'un vaisseau désert, sur lequel il suivait son guide jusqu'à la cellule improvisée, l'ouvrait et se trouvait soudain enfermé dans un palais bruissant de sinistres murmures.

Lear. – Si vous mentez, vaurien, vous serez fouetté.

Le fou. – Je me demande quelle parenté tu as avec tes filles. Elles veulent qu’on me fouette quand je dis la vérité, et toi tu veux me faire fouetter si je mens ; et quelquefois encore je suis fouetté pour n’avoir rien dit. J’aimerais mieux être tout autre chose qu’un fou, et cependant je ne voudrais pas être toi, noncle : tu as rogné ton bon sens des deux côtés, sans rien laisser au milieu – Tiens, voilà une des rognures.

Le fou avait son visage, celui d'un Inari enfant, le regard chargé de reproche et de peine.


Le cauchemar continuait. Qu'était sa vie sinon un songe, paré de tous les éclats de l'onirique absurdité? Les griffes des démons de ses rêves encore accrochés aux lambeaux de sa conscience effilochée, il les entraînait à sa suite, troublant les frontières du monde où s'immisçait une parcelle d'irréalité. Sans même l'exprimer, il passa un pacte avec lui-même et s'engagea à suivre cette voix envoûtante qu'il avait fait taire: la voix de la folie. Sans elle, nul espoir de franchir la houle déchaînée.

Se lever, s'habiller, contempler le paysage comme un tableau lointain: rien n'était vrai là-dedans. Ce n'était pas sa propre vie qu'il observait d'un regard étranger et curieux. C'était la vie d'un autre. Un certain Onésime de Malterre... Quel drôle de nom. Il avait endossé ce rôle, et à présent, il le laissait partir: avec lui se désagrégeait tout ce qui s'y était rattaché.

Non, cet amour pugnace et obstiné ne partait pas. Va-t-en! voulait-il crier. Nul son ne s'échappait de sa gorge serrée tandis que dans sa valise il enfouissait, en plus de ses tenues, des colliers de larmes. D'un geste machinal, il essuyait ses yeux où s'imprimait, troublée de l'onde salée, l'image de ses affaires. Assis sur le lit, le coeur battant, il regardait l'aiguille des heures comme si ce temps là coulait pour un autre. Il voulait rester quand tout lui disait "tu dois partir."

Partir? Partir mais pour rester dans les entraves de cette identité pesante? Quel intérêt à cela? Aucun, si ce n'était l'opportunité de s'améliorer et d'apprendre. Apprendre, à quoi bon? Il aurait dû rester un pirate sanguinaire et idiot, transformant la cabine du capitaine en théâtre de fantaisie, libre écumeur à la conscience chargée de crimes. Quelqu'un dans cette digne maisonnée avait également les mains tâchées de l'encre d'un ordre d'exécution. Le joli papier peint se couvrit de pourpre, et dans sa mémoire résonna l'écho d'un nom que tous taisaient dans l'illustre maisonnée. Stevan Armik. Haut le coeur et dégoût pour ces charognards dont l'indécence allait jusqu'au refus d'honorer la mémoire d'un homme dont ils avaient causé la perte. Ils se refusaient tous à invoquer ces spectres: Astan Chesterfield, et l'ancien secrétaire, "amis" du noble héritier. Les murs avaient repris leur aspect coutumier sans qu'il daignât s'en étonner, insensible aux changements de décors.

Tel un vampire, il évita le miroir où trembla son reflet blafard, paré d'un simple costume noir rendant d'autant plus pâle sa triste figure: un jour, il se confronterait à nouveau à ce faciès de jeune homme, interrogerait l'iris dansant sur la surface glacée.

Il parut dans la salle à manger, sa valise à la main et des cernes sous les yeux, sans s'inquiéter du déploiement de personnel, bien nombreux pour le peu d'individus destiné à y manger en cette matinée lugubre. Les domestiques, Mme Brisendan, tout lui était égal. Questionnant sa conscience, il se demandait: est-ce réel?

"Bonjour" Sa voix, blanche des heures de veille, revêtit un timbre étrange, étranger à ses propres oreilles. La main posée sur le dossier, il se raccrochait à ce contact et à ses sens dans un dernier effort de sa raison passant au tamis la photographie de cette scène. Le seul être dont il esquivait le regard était précisément celui qu'il désirait le plus contempler. Magicien furieux, il pouvait tout transformer en hallucination sauf ce visage aimé: les mirages partagés avec cet homme étaient sa seule exactitude, et il venait justement d'apprendre à ses dépens que les vérités doivent se cacher et se taire.
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Sam 15 Avr 2017 - 13:32
« Madame est de bonne humeur, ce matin, de très bonne humeur. Qu’on en profite. Cela ne durera pas toujours. »

Ross n’avait pas repris place à table ; il s’était avancé vers la croisée et, dans un reste de coquetterie qui démentait ses airs négligés, demeurait le dos tourné, à contre-jour, peu désireux d’exposer son apparence aux yeux qui venaient de les rejoindre. Dame Brisendan vibrante de colère siégeait en bout de table, et trempait d’un air pincé son petit gâteau sec dans sa tasse de porcelaine.

« Monsieur, bonjour. Veuillez vous asseoir. »

Il y avait dans cette phrase l’injonction formelle de ne pas tenir compte des élucubrations de son fils, et l’avertissement solennel que tout propos anti-impérial serait rapporté à qui de droit sans en omettre une ligne. Elle n’avait pas exactement l’air de bonne humeur. Elle n’avait pas l’air d’un être vivant. A vrai dire, c’était une goule au regard de métal en fusion. La silhouette à la fenêtre était de roche volcanique, et qui sait ce qui se cachait sous la coque millénaire en train de se craqueler ; et le jeune homme qui venait de prendre place parmi eux n’avait rien à envier aux vampires des légendes. Quant aux domestiques rangés au long des murailles, sous la galerie d’ancêtres qui fixait ses regards sur la scène, c’était une armée de cire.

« Venez à table. Votre invité vous attend. »

L’écho de cette phrase se répercuta auprès de Ross comme un coup cinglant porté dans sa direction ; d’ailleurs, à qui aurait-elle pu s’adresser ? Votre invité, monsieur, celui que vous avez fait entrer dans notre demeure, par votre caprice à endosser un rôle que vous n’étiez pas prêt à remplir correctement. Son orgueil se cabra, et en voyant sa propre prunelle reluire dans le reflet de la vitre, il sut un instant à l’avance qu’il n’allait pas agir comme il y était prêt lui-même. Mais il était bien trop tard – depuis une certaine nuit, il serait toujours trop tard désormais – pour le prendre de haut en se composant des grands airs de rigueur morale.

« Voulez-vous que je parle devant tous vos gens assemblés, madame ? Moi, j’y suis disposé. Mais demandez-vous bien ce que vous voulez. »

Lorsqu’il se tourna pour lui rendre son regard chargé d’orage, il aperçut la silhouette terne et défaite, la valise à terre, cette expression qu’il avait déjà vue et qui avait davantage l’air d’un coup en plein visage que tout ce qu’il avait déjà reçu dans sa vie. Il tituba, porta la main au rideau à ses côtés mais ne le saisit pas, et s’avança à grands pas vers la table où il écrasa ses deux poings. Les gardes échangèrent un regard, mais cela ne les concernait pas. Ce n'était pas lui qu'ils surveillaient.

Au regard dont le couvrait son auguste mère, il devinait sans peine à quel point son apparence physique laissait à désirer… et à quel point son attitude la plongeait dans une perplexité dont, selon lui, elle n’aurait jamais la capacité de sortir, à cet égard. Il échappait à son monde, et s’en allait où elle ne saurait jamais le suivre. Quant à elle, l’oeil perçant, un sourire indéfinissable au coin des lèvres, elle se perdait en conjectures, bien loin de la scène qui se déroulait réellement sous ses yeux.

« Mon invité sera de nouveau à mes côtés dans quelques jours. Vous ne voulez pas de lui ici ? Alors vous ne voulez pas de moi. Nous avons d’autres solutions que de vous demander l’aumône, Timan soit loué. »

« N’invoquez pas Timan quand vous parlez d’user de chantage, mon cher fils, » grinça-t-elle en portant sa tasse à ses lèvres. « Vous ferez bien ce qu’il vous plaira. Vous êtes directeur, après tout, au même titre que moi, et vous savez parfaitement pourquoi vous prenez vos décisions, vous en connaissez tous les risques. »

Ross prit place à table, attira devant lui une pâtisserie quelconque et s’attela à la découper en morceaux de plus en plus petits. Cette tâche ne lui apportant rien, il repoussa l’assiette et laissa tomber sa tête entre ses mains, crispant ses doigts sur son front comme pour en extraire une vérité qui se dérobait. « Que vous disais-je, Onésime ? Elle est d’excellente humeur. »

Sa voix tremblait, comme elle l’aurait fait s’il avait passé sa nuit à boire et non à écrire, mais il y tremblait également une sorte de sourire. Il se mit à manger en silence, comptant tout ce qu’il faisait, les gestes, les respirations, les coups d’oeil échangés avec sa mère, les tableaux au mur – il les avait assez comptés, ceux-là… Il n’y avait qu’un seul Onésime, mais il le comptait tout de même par moments, sans vraiment oser tourner vers lui son visage qui devait lui inspirer grande horreur.

Il ne savait pas pourquoi il s’adressait à lui directement, alors que la perspective d’entendre un mot de sa bouche réduisait sa volonté à l’état de bouillie informe. Il ne pouvait pas rester auprès de lui, surtout de si brefs moments, sans faire aucun geste dans sa direction. Cette aptitude était perdue. Il se remit à griffonner sur le coin de sa serviette ; la création prenait forme. C’était une sorte de trophée stylisé, aux arêtes modernes, marqué d’une mention brève. Ils auraient le temps de parler de cela plus tard. Ce n’était pas du tout le moment ; d’ailleurs, il n’aurait pas pu simplement parler de cela, il lui aurait fallu crier. Un hurlement couvait dans sa gorge serrée, obstinément, que la nourriture et une boisson décente apaisèrent quelque peu cependant.
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Sam 15 Avr 2017 - 15:33
Il ne voulait pas le regarder, non, il ne le voulait pas. Sa prunelle voguait sur cette mer de visages statiques, aussi morts que la reine de cette maisonnée. Reine de la nuit défiée, il entamait seulement la première de sa série d'épreuve: l'épreuve du silence. Imposer à l'être aimé de la souffrance, sachant que cette douleur était nécessaire pour le soustraire à l'influence néfaste de sa mère? Se taire, observer et apprendre, l'esprit enfermé derrière la porte close de sa bouche traîtresse enfin muselée.

Puisque pour survivre il lui fallait déployer des trésors d'hypocrisie dont le coffre de son crâne était présentement vidé, il ne dirait plus rien. Il dédaignait le déjeuner, dardait sur ces murs des regards courroucés incapables d'ébranler leurs fondations, questionnant la solidité de leurs parois et méprisant finalement leur aspect faussement vraisemblable. Décor de carton pâte où s'agitaient des figures d'automate aux rouages actionnés par les richesses d'une femme à la ruse consommée.

Insensiblement, les traits se tordirent, les prunelles scintillèrent de reflets de métal, et le jeune homme happé sous l'aile de son délire naissant heurtait ses iris en de multiples rebonds contre les barreaux de cette pièce où il refusait de limiter sa conscience. Il se releva et se plaça près de la fenêtre, plongeant en pensée dans la mer de nuages, la seule à même de contenter son désir de liberté et d'infini. Tout lui était odieux, à commencer par lui-même dont il condamnait les égarements, ignorant à quel point ils pourraient se révéler salutaires.

Il jeta un coup d'oeil vers un tableau dont le portrait se mit à lui parler. "N'as-tu pas honte de semer le trouble dans l'esprit de notre enfant adoré? Félon, tu désarçonnes le cavalier sur l'échiquier de notre monde! Comment oses-tu, misérable pion! Nous t'enverrons en première ligne, tu seras broyé par la bataille!" Quoi de plus normal qu'une peinture dont le regard chargé de siècles et de reproches le noyant d'une tirade assassine? Il lui renvoya un sourire insolent et victorieux, lui répondant en silence: "Expliquez-moi, Sire, comment le pion peut bouger le cavalier? Je ne puis être la main joueuse et la pièce manipulée."

Pendant ce temps, une autre mêlée se déroulait non loin: il refusait d'y participer, rejetant les faces d'un univers repoussé aux confins de sa conscience. Cet univers l'appelait pourtant... « Que vous disais-je, Onésime ? Elle est d’excellente humeur. »
Il fit volte-face et contempla enfin son compagnon d'égarement: la fureur qu'il ressentait à être invoqué fondit et il détourna à nouveau sa mine blême pour mieux soustraire le chagrin menaçant de placer dans son orbite de nouvelles larmes. Etait-il donc responsable de cette décadence? Sa folle tête brune ploya sous l'instant d'une amère repentance et il promena sa conscience sur les allées avant de l'enfouir, de honte, dans le secret d'un buisson proprement taillé.

Il régnait pourtant sous ce sein une chaleur coupable, irradiant ses membres et ses pensées du bonheur de se savoir aimé. Partir tous deux? Il n'osait toucher cet espoir, placé au-delà de l'obscurité hebdomadaire où pouvaient surgir qui sait quels monstres de ces flots impénétrables. De crainte de laisser paraître sa joie, il s'obstinait à examiner le décor extérieur, tournant le dos au public comme un enfant caché derrière ses mains pense qu'il échappe ainsi totalement aux regards. Scelle ces lèvres trompeuses, insensé, si tu souhaites y accueillir plus tard les baisers de l'adoré.
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Sam 15 Avr 2017 - 16:38
La petite cuiller d’argent tournoyait dans le liquide noir, agitant un sucre qui se désagrégeait lentement. Une première vague d’assaut avait rompu les habituelles lignes de défense, et abattu les rangs des troupes les plus exposées. Mais avant que le bataillon ennemi ne se reforme, il convenait d’affirmer la solidité des remparts, avant de lancer une contre-attaque qui, quant à elle, prendrait tout son temps ; pour ne frapper qu’une fois, mais frapper juste.

« J’aime mieux vous le dire dès maintenant, tout de même. Il y a des choses auxquelles vous ne songez pas. » Madame Brisendan Mère savait de quoi elle parlait ; elle regardait, sur la carte du temps, se développer toutes les suites possibles de cette accusation directe dont son fils, son propre fils, la menaçait. Elle voyait les détours se déployer comme autant de bras d’une même rivière, les événements imprévus surgir et diviser les flots en canaux et en digues, les lacs se former là où une conséquence mal calculée arrêterait la marche des événements dans sa course… Elle décelait sereinement les nombreux points d’achoppement où le projet de Ross échouerait. Et elle le priait, car il en avait la capacité, lorsqu’il ne faisait pas sa mauvaise tête, de les envisager aussi. Par de petits sourires entendus, par des regards ici ou là, elle lui faisait sentir des présences auxquelles il n’avait peut-être pas voulu penser, des dangers qu’il s’amusait peut-être à éluder. Elle ne prononçait pas un mot ; mais elle ne lui épargnait rien.

Ross, de son côté, dans le bref regard échangé, avait puisé en force mentale ce qu’il avait perdu en contenance physique. Il avait fait emporter son assiette, écoeuré par la vision de la nourriture devant lui, et fait quérir une boisson un peu plus digne d’un gentilhomme de son âge et de son état d’esprit. Le majordome ne se priva pas d’un haussement de sourcil désapprobateur en préparant l’absinthe sur le coin de la table, sur l’un de ces plateaux si luisants qu’ils faisaient mal aux yeux des créatures de nuit.

« Ma mère… Souvenez-vous que vous m’avez appris à y songer. »

Il l’affirmait : il voyait tout cela, aussi clairement qu’elle-même, avec autant de lucidité, et simplement, il acceptait tout ce qui pourrait s’ensuivre ; mais il maintenait son intention. La dame au châle gris repoussa son assiette à son tour. Cela dit, elle, pour sa part, avait fini son petit déjeuner, comme une personne civilisée. Elle posa ses coudes sur la table, une attitude qu’elle ne prenait d’ordinaire qu’en réunion, et croisa ses longs doigts devant son visage amaigri, encadré de l’ombre diffuse de cheveux ras. Ses yeux avaient presque quelque chose d’humain, mais Ross ne pouvait pas être certain que ce soit autre chose qu’une manœuvre plus sournoise encore que toutes les autres. Et comme elle le lui avait fait valoir, il prenait déjà suffisamment de risques en étant déraisonnable ; il n’allait pas en prendre davantage en étant sensible.

« J’y ai songé, moi, Roslin, longtemps avant votre naissance. »

« Et vous me permettrez de ne pas tirer les mêmes conclusions que vous. »

La première gorgée d’absinthe fut un baume ; la seconde, une aimable brûlure ; et la troisième, une consolation, boiteuse mais bien présente. Il avait levé le verre à la santé de la maîtresse des lieux, et ce geste heureusement n’avait pas suffi à lui rendre le breuvage amer. Cette fois, tout était dit. En voyant sa mère clore ses paupières un instant, comme un félin qu’on a fixé en face trop longtemps, en la voyant baisser la tête sur un bref soupir contenu, il se sentit envahi d’une nouvelle dose de cette euphorie malsaine et revancharde, qu’il ne se connaissait pas la veille encore, et qui semblait désormais le hanter. Elle se sentait trahie, déçue peut-être, jalouse certainement ; toutes ces possibilités nourrissaient chez lui l’ardent réconfort d’un triomphe impitoyable.

« A propos, qu’avez-vous fait de votre médaillon ? Celui que vous portez toujours ? » reprit-elle à mi-voix, pas même une flèche du Parthe, la bravade d’une adversaire qui s’était crue générale, et qui ne pouvait pas s’avouer vaincue. Et elle aurait pu toucher juste avec cela, si seulement elle s’y était prise plus tôt. Ross était presque ravi de lui présenter un nouveau portrait, une métamorphose inattendue, comme il aurait pu l’être autrefois de lui montrer sa nouvelle maquette. L’espace d’un instant, il ne songea plus même qu’elle se situait désormais de l’autre côté d’une frontière infranchissable.

« Il faut croire que je l’aurai laissé dans ma chambre, ma mère. »

Mais cette pensée eut un autre effet. Jamais Dame Brisendan n’aurait souhaité le produire ; elle avait compté sur une longue brouille silencieuse, presque aussi longue que leur séparation peut-être, puisque son fils les supportait si mal et en était si blessé. Elle ignorait que quelque part se cachait une photographie mettant en scène ce médaillon dans son rôle de simple accessoire décoratif, et que ce jour avait scellé la fin de l’utilité qu’aurait pour elle cet objet quasi mystique, si utile au contrôle de sa maisonnée jusqu’alors. Cela, elle ne l’apprendrait pas ; il était inutile de lui faire miroiter cette photographie comme un nouvel objet à employer de même.

En revanche, Ross de son côté pouvait se permettre d’en invoquer les teintes sépia et l’ambiance nostalgique. Son verre à la main, il s’approcha du jeune homme immobile et silencieux qui paraissait lutter contre une tornade grandissante, s’apprêtant à l’emporter.

« Vous n’êtes pas autorisés à rester en tête à tête. Voilà pourquoi je vous impose ma présence. Mais soyez certain qu’elle ne cautionne aucunement votre attitude, » rappela la voix venimeuse.

« Il est vrai que le tête à tête est la seule chose qui nous soit interdite. »

Tant qu’elle les regardait, ils n’étaient pas en tête à tête ; c’était donc à elle que revenait de faire observer l’ordre quasi divin qui frappait leurs agissements. Il se rapprocha donc sans hésitation, et posa sa main sur le bras d’Onésime comme pour quémander le droit à un contact, léger comme une plume, incertain et presque coupable. « Je vous ai grondé, je sais. J’aurais dû jeter cette lettre. Mais il me semblait que vous attendiez quelque chose, fût-ce n’importe quoi. »

Sa main erra au long du bras vêtu de noir, et timidement, se glissa dans celle qui errait dans le vide pour la serrer d’un substitut d’étreinte, tandis qu’il offrait son verre encore à-demi plein, comme une rasade de courage aux lueurs vertes et lumineuses. Il voulait que leurs yeux se croisent à nouveau sans se faire, cette fois, aussi mal qu’au premier contact. Cependant, la voix furieuse de la matrone offensée clamait aux domestiques, qui suivirent son ordre dans l’instant, effarés par une telle explosion de courroux :

« Détournez les yeux ! Détournez tous les yeux ! Vous n’avez rien vu. »
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Sam 15 Avr 2017 - 19:51
La fée verte entretint sa déraison de la folie de ce breuvage. Le jeune homme y plongea les lèvres, consomma sa perte et, ayant trouvé sous les élytres d'émeraudes un peu de vigueur, il porta à sa bouche cette main donnée, sous le regard furieux de la matriarche y apposa un baiser. Il pardonnait à ces doigts les lignes qui l'avaient tant blessé, y imprimait un peu de tendresse, se raccrochait à cette étreinte comme seule capable de le ramener vers un univers tangible, et d'un éclat enfiévré dans son regard amoureux avouait mieux l'admiration portée que n'eût pu le faire aucune parole malhabile.

Les contours de ce monde se fixaient; son coeur ému s'apaisa enfin, retrouvant dans ce contact l'écho de leur dévotion. Les toiles redevenus muettes, les murs nettoyés de leurs sanglantes rigoles lui permettaient de respirer; sa poitrine se souleva, soulagée d'une sourde menace, qu'il expira comme le râle d'une sinistre maladie. Il s'accrochait à son voeu de silence pourtant...

Ses illusions enfuies, ne restait que le tableau trop longtemps ignoré. Les troupes de la reine repliaient leur indiscrétion sous une paupière promptement abaissée, figées dans la crainte de commettre un sacrilège en posant leurs yeux sur la scène. Onésime bien au contraire y avançait les siens, témoin tardif du champs de bataille où son compagnon avait combattu seul. Qu'étaient donc ses promesses, puisque dans le moment décisif il avait trahi la foi reçue? Comment racheter ce sacrilège?

Madame Brisendan semblait le haïr, fauteur de troubles qui lui rendait son fils soudainement étranger. A son ire, il opposa un regard compatissant. « J’y ai songé, moi, Roslin, longtemps avant votre naissance. » Tant d'années de travail et d'effort réduites à néant par l'irruption dans ces engrenages d'un vulgaire grain de sable importé d'un rivage maudit! Son compagnon s'appropriait les armes données pour son compte propre, soudainement opposées contre la donatrice prise au dépourvu face à ce revirement. Quelque part sous ce corset battait le coeur opprimé d'une mère: n'en eût-elle étouffé les battements pour offrir son enfant en sacrifice à la cause impériale, peut-être eût-elle joui encore du privilège d'une affection filiale...

La pitié de ce petit avorton lui fut-elle une offense supplémentaire? La noble dame semblait tout à fait irritée, contrainte par l'ordre souverain de subir l'outrage de cet amour coupable, à mille encablure des grèves bien pensantes d'un empire sclérosé. "Nous en ferons un chevalier" avait déclaré Ross à son amie: le chevalier enlevait-il la princesse sous le nez de l'antique dragon? Dans les faits, la demoiselle en détresse prétendant à un nouveau château n'était ni plus ni moins que le fou, zébrant de diagonales confuses le damier ambrosien: avant de rejoindre la terre promise, il combattrait en solitaire également.

Quelle guerre que celle à mener! Le bataillon de ses pensées s'amassait en nuées cotonneuses sous le firmament de l'inconscient méconnu. Tenir la vieille haine familiale du Protectorat loin de son esprit face au Prieur, calmer le courroux de l'Impératrice à son encontre, s'acquitter de nouveaux devoirs transmis par ce tuteur temporaire, qui sait quelle autre épreuve surgie au détour d'un instant, à la faveur d'une inconséquence ou d'une parole... Quant à lui, il n'en disait pas une.

Il s'abreuverait jusqu'au dernier instant de cette félicité: dans l'enfer pavé des bonnes intentions de Son Altesse, il deviendrait un Tantale avide de la présence interdite. Le moment d'empoigner son bagage surviendrait toujours trop tôt... Que n'était-il métamorphosé subitement en oiseau pour fuir à l'assaut des cieux? Baste, la voûte n'avait d'autre intérêt à présent que de couronner leur lien renoué et leurs futures retrouvailles.
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Dim 16 Avr 2017 - 22:34
Aux yeux de l’étiquette qu’incarnait la matriarche, la situation était aussi insultante qu’un refrain anti-impérial, aussi indécente qu’un baiser sur les lèvres. Tant de domestiques rassemblés, habitués à voir dans son fils le pinacle vers lequel avaient convergé des générations de stratégie habile et d’aristocratie flamboyante, et un tel geste comme un soufflet à leur visage, à son visage, à elle ! Après cette accusation hideuse qu’il lui avait murmurée à l’oreille… Un Neveu de Rameau, et puis cet Hernani enragé, en passant par une chose anonyme qui n’était pas même une créature de papier..., le jeune monsieur avait bon goût.

Ils vous ont tous fait souffrir, songeait Ross de son côté en dévorant des yeux la physionomie de son bien-aimé qui lui semblait exsangue, prête à se dissiper dans l’air comme la fumée d’un songe, et en s’accrochant à la réalité de sa main, à la chaleur de ses lèvres, à l’intensité de son regard, pour résister au désespoir et lui présenter, à lui seul, un visage un peu plus souriant. Tous, moi le premier. Mais vous n'êtes pas brisé. On ne brise pas un être tel que vous.

Furieuse, Dame Brisendan se rua jusqu’à la porte, et aboya qu’on lui envoie Sander. Ross n’avait pas réellement réagi ; il savait qu’elle en viendrait là. Son objectif n’était plus de se limiter à des actes qui n’entraîneraient aucune représaille directe. D’ailleurs, en un jour comme celui-là, rien ne pouvait aller réellement bien. L’homme parut comme un diable surgit d’une boîte, avant que l’héritier n’ait pu surmonter l’horreur et la révolte que lui inspiraient l’état de son ami, et avant qu’il n’ait pu poursuivre ce que sa tentative de rapprochement avait eu de tendre et de conciliant, par des mots ou par des gestes. Tout au plus eut-il le temps de porter au visage d'Onésime une brève caresse qui mourut sur sa joue, dès que le baiser sur sa main s'acheva ; et son regard disait qu'il s'apprêtait à parler - mais il était trop tard.

L’homme de la sécurité avait longtemps assuré en personne des postes de garde rapprochée, et il en avait conservé les instincts, même à présent que l’âge l’avait déplacé vers des rôles de superviseur.

Il y avait dans son maintien l’intransigeance d’années de service, appliqué à lui-même et aux autres, et la raideur métallique d’une lassitude morale infligée par le spectacle d’une lente déchéance, qui constituait un échec personnel. Son visage avait du mordant, et son regard avait des regrets ; et rien davantage que la posture de son jeune maître, presque enlaçant son invité disgracié, la mise négligée et l’absinthe à la main, ne symbolisait ces regrets qui lui portaient l’acidité au bout de la langue.

Il fixa cependant sur Dame Brisendan son regard impassible, attendant ses ordres, même tacites, pour agir, comme s’il n’avait rien vu.

« Vous escorterez ce jeune monsieur sans attendre, jusqu’au palais, et veillerez à ce qu’il parvienne à bon port sans délai ni distractions.  Monsieur Roslin doit l’accompagner pour en être témoin. Vous prendrez garde à ce que cette leçon lui soit profitable. »

Le hochement de tête du séide signifiait : je lui tiendrai le menton levé et la paupière ouverte s’il le faut. Sans attendre, il marcha vers les deux jeunes gens, son visage vénérable et sec encadré d’une barbe d’argent strictement entretenue traduisant assez clairement son intention d’en venir aux mains si nécessaire pour que Ross recule de lui-même, à un pas. Sander s’immobilisa : son ombre tombait entre eux. Il dévisagea placidement Onésime, qu’il n’avait jamais approché de si près, ni réellement considéré comme une menace ; et il ne trouvait toujours pas qu’il fût bien digne de ce titre.

Cette attitude quasi policière froissa Ross qui réclama soudain, sur une impulsion spontanée, et presque en cherchant ses mots : « Pourquoi mon père ne peut-il remplir ce rôle de chaperon ? »

Son père n’était pas un allié. Mais ce ne serait jamais un adversaire non plus. Pas directement, pas face à face, et à présent que Ross se figurait réellement pouvoir endosser le rôle d’un combattant face à lui, il lui retrouvait toutes sortes de petites faiblesses qu’il n’hésiterait pas à utiliser avec toute la sournoiserie de ce monde odieux, et il ferait de son père ce qu’il voudrait, presque un allié ? Non, peut-être pas, mais du moins un élément neutre. Après tout, c’était ce à quoi ce vieil homme paisible aspirait plus que tout. Et on ne pouvait tout de même pas lui refuser la présence de son père, alors qu’il se rendait techniquement au palais pour être châtié d’un écart de conduite !

« Votre père doit travailler, » répliqua Sander lui-même, en saisissant la valise. Il s’était fait la voix de Dame Brisendan qui s’était détournée, et fixait le portrait de ses propres parents. Elle faisait la morte. Il n’en tirerait rien. Et son père, sans doute, travaillait effectivement, ayant oublié sur un coin de son vaste bureau toujours si bien rangé le plateau de douceurs qu’on lui avait fait porter, afin qu’il ne mette point le nez dehors. Tout au plus avait-il bu son thé, parce qu’il le savait nécessaire à l’hydratation de ses neurones, comme il aurait huilé une bonne petite machine.

« Si je ne le vois pas avant de quitter cette demeure, » murmura Ross entre ses dents, « je ne le verrai pas de la journée, ni de la semaine, et nous verrons si je le revois ensuite. J’étais présent lorsqu’il avait besoin de moi. »

Mais il ne savait plus, au fond, si le mot « besoin » avait jamais été de rigueur. Il ne détruisait pas cette bâtisse pierre par pierre, comme il en avait vaguement rêvé au matin, en remettant en marche les rouages du réveil, bien qu’il n’ait pas fermé l’oeil ; mais il la regardait se changer en sable sous ses yeux, un sable dont elle s’était toujours composée. Et il ne s’en émerveillait que davantage, dans un reste de bonne foi sincère, que cet empire parallèle de l’Empire ait si longtemps survécu et si bien prospéré, sur de pareilles bases.

Les derniers mots qu’entendit sa mère, alors qu’il lui jetait un dernier coup d’oeil qui n’obtint pas de réponse, furent : « Je n’aurais jamais dû engendrer cet enfant. » Puis il descendit les étages, conscient de devoir ouvrir la marche de ce sinistre cortège, Sander à sa suite, veillant à ce qu’Onésime leur emboîte le pas, mais aussi à s’interposer toujours physiquement entre leurs deux silhouettes.
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Mer 19 Avr 2017 - 1:18
La matriarche interrogeait la peinture ancestrale, dont les figures muettes n'avaient nulle réponse pour ce désastre auxquels tous opposaient leur impuissance en de vaines débandades: un simple baise-main, et le signal était lancé pour le reste de l'orchestre uni dans une harmonie de cris et de fureur. La cruelle mélodie troublait leur concorde, le chien de Proserpine s'interposa entre Orphée et Eurydice: à l'instar de ce couple malheureux, ne pourraient-ils fêter leurs retrouvailles que dans le séjour des morts?

Il était temps de quitter cette scène, d'adresser ses salutations aux aïeux figés par le pinceau, vernis dans une auguste torpeur, aussi compassés dans ces tableaux que leur descendance roidie par les convenances et le devoir. S'inclinant, il fit ses adieux à la matrone dont le dédain à leur égard s'exprimait par une obstination infantile à darder sa prunelle sur le souvenir des défunts. Quelle enfance, soumise aux mêmes lois et aux mêmes intransigeances avait fait d'elle la reine d'un univers glacé aux éclats d'or? Ressentait-elle quelque solitude, incapable de recueillir les conseils de ses parents partis vers leur dernière demeure? S'il en avait eu un lui-même, il lui aurait dit cela: ne tuez pas votre bonheur. J'ai hasardé le mien, j'en paye le prix.

Qu'est le bonheur pour une dignitaire éprise de puissance et de pouvoir? Ils n'en avaient sans doute pas la même définition. La sienne, suspendue au frémissement d'un avenir incertain, chamboulée d'une escapade soudoyait son coeur et ses beaux principes par d'égoïstes tendresses. A quoi bon mourir pour une cause, lorsque l'âme toute entière se déverse en crue vers les rives asséchées, obstinément enfouies sous le sable d'une froide raison?

Son mutisme lui permettait de percevoir des nuances et des sous-entendus dans les discours fusant au sein de l'atmosphère belliqueuse. Ses neurones frétillèrent tandis qu'il s'ajoutait au défilé de la honte, savourant par avance la dernière farce à accomplir avant la retombée du rideau. Ross descendait les marches du premier escalier, le gardien sur ses talons: ralentissant son pas, le frêle jeune homme s'appuya soudain au mur, Cesario languide et pâle, mimant l'esprit emporté par le tourbillon qui précède le vertige.

"Divides ut regnes" murmura-t-il à l'intention de son aimé, avant la dégringolade, s'affalant dans les bras de Sander, qui eut tout juste le temps de lâcher la valise pour recueillir le "jeune éphèbe efféminé" responsable de ce chaos.
Diviser pour mieux régner: deux parties, l'une allant quérir son géniteur tandis que l'autre serait transportée jusqu'au véhicule, séparation des mains amoureuses jointes dans la revanche comme dans une prière, une simple prière réclamant un peu de quiétude et de bonheur.
Diviser pour mieux régner: le ralliement de M. Brisendan Père à la cause de son fils lui conserverait au moins un soutien dans cette noble maison.

Sander grommelant emportait la silhouette faussement inerte du jouvenceau dont les paupières closes masquaient les pensées et les espoirs. Ross aurait peu de temps pour se faufiler jusqu'à l'homme reclus derrière les piles de dossier, emprisonné entre ses hautes tours numéraires: au moins en avait-il l'opportunité, offerte par l'être partiellement responsable de cette cacophonie. Sa fatigue physique aidant au maintien de son simulacre, Onésime profita pleinement du transport assuré par un cerbère changé en mule, manifestement convaincu que ce frêle damoiseau prompt à s'évanouir comme une dame ne pouvait guère représenter de menace.

Leur semaine de séparation, éloignant la néfaste influence, remettrait les idées de l'héritier chéri en place; d'ailleurs Madame Brisendan Mère trouverait bien un moyen de ramener son rejeton sur la route de la raison, se leurrait le superviseur: le fruit se détachait sans tomber bien loin de l'arbre, toujours acquis à la cause impériale, toujours directeur de banque. Le courage nécessaire à l'accomplissement de la révolte initiée était sans doute comparable à celui d'un général, d'autant plus audacieux que la majorité des troupes était acquise à la cause de l'ennemi; ce courage était appelé par l'adversaire une folie.

Sans ménagements porté jusqu'au fiacre stationné devant les automates majestueux encadrant les hautes portes de la banque, Onésime sentit sous son dos la paroi du véhicule et à ses pieds son bagage. Secoué avec rudesse, il fit mine de sortir de sa torpeur, offrant à sa prunelle la vision du mercenaire vénérable le toisant d'un air sévère. Il écarquilla le yeux, jeta des regards affolés autour de lui pour son public unique sans en attendre d'autre fleur que l'adhésion à ce petit jeu destiné à offrir du temps à son platonique amant.

"Où suis-je? Sommes-nous déjà au palais?"
"Monseigneur a-t-il bien dormi? Se sent-il parfaitement reposé? Préfère-t-il continuer son petit somme en attendant d'être arrivé à bon port?" lui lança l'iris railleur de l'ancien homme de main. Inutile de jouer trop longtemps l'idiot à dessein sous peine de finir en pâté pour Cerbère. Les chevaux piaffaient, attendant l'héritier censé remettre le colis en mains propres.
Faîtes qu'il ait le temps de voir son père! pria-t-il les dieux dans la lourde atmosphère du carrosse, excluant de sa vue l'austère occupant installé à ses côtés pour mieux se concentrer sur le carré de lumière d'où surgirait son bien-aimé.
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Mer 19 Avr 2017 - 10:58
Chaque marche était une de ces corvées de Cour, où l’on arbore sur ses tourments intérieurs le corset des manières policées et d’une joie de circonstance. La rampe polie par l’usage était froide comme le dos d’un reptile sous la peau de Ross qui ne s’y appuyait que pour garder la face. Tout lui faisait horreur. Rien ne trouvait plus grâce à ses yeux. Cette maison marchait à la perfection ; cela même l’insupportait. Il se sentirait plus à sa place en face de Sander, car l’homme avait toujours accepté sans réticences cette position d’adversaire non déclaré qu’il endossait aujourd’hui aux yeux de tous avec une satisfaction difficile à maîtriser.

La chute d'Onésime le saisit ; mais ses facultés mentales s'étaient remises en marche sous l'effet de l'adrénaline, et son dernier souhait ne l'avait pas quitté ; il savait que son père ne sortirait pas de ses appartements, et pourtant il désirait du moins croiser son regard que tout autre aurait interprété comme inexpressif, et en tirer quelque jugement, quelque impression, pour l'accompagner dans son pénible voyage. Il ne se leurra pas un instant sur les intentions de son complice. Il éprouvait, et espérait lui partager, une sorte d'exaltation sombre et agitée à sentir qu'ils oeuvraient d'un seul coeur.

Lorsqu’il rejoignit le véhicule, en affectant de saluer au passage la brave clientèle qui s’inquiétait de sa mine « malade », de l’évanouissement de son « invité »... sa précipitation gardait la même apparence fébrile, mais il s’y ajoutait quelque chose d’indéterminé ; il se rangea contre les coussins au fond de l’habitacle, ouvertement furieux de trouver une fois de plus le cerbère entre sa main et celle de son ami, mais une sorte de rictus aux lèvres. Sans plus jouer le respect, une comédie qu’il réservait aux abords de la maîtresse de maison, l’homme de main l’interrogea d’une voix sèche :

« Qu’est-ce qui vous arrive encore, monsieur ? Nous sommes attendus. »


Le conducteur avait reçu des instructions à ce sujet, car il se mit immédiatement en route, laissant dans les cahots du départ une dernière seconde à Ross pour peaufiner son discours.

« Cette petite sotte... » Il montra une trace de rouge à lèvres, qu’il s’efforçait rageusement d’effacer de sa joue, en la frottant d’un mouchoir. « J’ai eu tantôt une dispute avec la petite Magde, et elle s’est jetée dans mes bras pour s’excuser avant que je parte. Il faudra la commettre au service de Dame Miranda. Leurs sensibilités exacerbées s’accorderont sans peine. »

« Je ne suis pas sûr qu’une fille qui se jette dans vos bras plaise tant à votre femme, » remarqua Sander, sarcastique. Mais Ross l’avait déjà oublié. Son regard était fixé sur Onésime, comme il aurait pu l’être s’il s’était réellement inquiété de son malaise passager. Il aurait voulu lui dire à quel point il le remerciait. Mais rien, dans les circonstances, ne lui permettait de le faire discrètement ; et son esprit en ébullition ne parvenait pas à orchestrer de telles circonstances artificiellement dans le but de passer ce message. Alors qu’ils s’éloignaient de la banque, il poussa un soupir et tira tout bonnement de sa veste un papier replié avec soin, assez semblable à ceux qu’il lui arrivait de semer dans la demeure afin que son pupille ou d’autres les trouvent.

L’abeille des Brisendan, imprimée en filigrane dans le coin supérieur gauche, indiquait qu’il s’agissait de papier prélevé sur quelque bureau plus ou moins officiel de la direction.

« Rien ne m’interdit de lire, je crois, » répliqua-t-il au regard de Sander, qui valait tous les interrogatoires et toutes les objections. « Ce sont là des instructions que j’ai reçues juste avant notre départ, tandis que vous étiez… occupé. »

Son regard ne quittait plus Onésime. C’était à lui qu’il devait cela. Il lui devait également de lui communiquer ces « instructions ». Et si Sander cherchait à s’interposer, ou à les consulter… Eh bien, il en faisait son affaire. Il tendit le papier, devant le visage du vieil homme qui leva sa main pour s’en emparer. Ross lui saisit le bras d’une poigne de fer ; la rage accumulée faisait trembler cette poigne qui ne faiblissait pourtant pas.

« Il y a là un paragraphe qui concerne directement monsieur. Mais je ne crois pas qu’il concerne votre employeuse, étrangement il existe en ce monde des choses qui ne la concernent pas. »


Sander voulut se lever dans le petit habitacle pour reprendre un minimum d’ascendant physique, mais cette fois Ross le saisit au collet, et le rassit de vive force. Il se sentait prêt à le frapper si nécessaire ; d’ailleurs, si le vieil homme avait pratiqué la surveillance active et intercepté bien des menaces en son temps, ce temps était passé, et quelque charisme qu’il ait pu lui reconnaître lorsqu’il n’était lui-même qu’un enfant ignorant, il n’avait plus devant lui qu’un vieux lion sans dents ni griffes. C’était une assez triste constatation, dans un sens ; mais au point où en était Ross, toute sa belle empathie pour l’intégralité du genre humain s’était muée en une sévérité digne du glaive de feu, prête à s’abattre sur quiconque oserait défier son autorité. C’était sans doute l’attitude que Sander aimait lui voir ; car il cessa immédiatement de se débattre.

La lettre portait ces mots : « Monsieur,
Il me revient que vous avez causé quelque esclandre à l’opéra, et que vos tapageurs amis n’étaient pas même avec vous pour endosser le blâme. Je ne veux pas savoir ce qui s’est passé. Vous savez que les mondanités m’indiffèrent. En revanche, il est quelques points que j’aimerais aborder avec vous, au sujet de cet étrange revirement de votre comportement d’ordinaire si louable.

Premièrement, vous avez toujours eu à coeur de vous distinguer à un rang un peu différent de celui que nous occupions avant vous : vous n’êtes pas simplement un serviteur de l’Impératrice. J’espère que vous avez conscience de ce que cela représente pour notre famille, et de la bonne opinion que nous avons tous de vous sur ce sujet ; et lorsque je dis « tous », je compte aussi les morts. J’espère aussi que vous avez conscience de la force que cela vous confère, indépendamment de toute question de lignage. Vous tenez debout par vous-même. Nous ne pouvons rien pour ou contre cette dignité qui est la vôtre, c’est à vous seul de la sauvegarder et d’en faire bon usage. Oubliez-nous un peu, au besoin. Le seul besoin qui soit est celui de l’Impératrice. Il me semble, mais je ne suis pas le meilleur juge de la nature humaine, qu’elle a besoin de vous en bonne santé, de bonne humeur, en somme, fort et heureux, et je vous prie donc au nom de l’Empire de vous conserver dans cet état précis, dans la mesure de vos capacités.

Deuxièmement, à présent que je vais être grand-père, je puis bien vous l’avouer : j’ai cru que ce jour ne viendrait jamais. Vous savez à quel point je suis moi-même éloigné de la bagatelle, à laquelle je n’ai jamais pu me résoudre, et j’ai sincèrement supposé que vous suiviez la même pente. Il m’est agréable d’apprendre que je me suis trompé. Mais il est vrai que l’éducation n’a pas pu seule vous transmettre tous mes travers, et que vous faites notamment preuve d’une volonté qui ne peut, a priori, vous venir que de votre mère ; attribuons-lui donc cet heureux résultat, et prions pour son issue. Je repense également à divers épisodes de votre jeunesse et me dis que mon premier diagnostic, qui me paraissait logique puisque je le basais sur ma connaissance de moi-même, était peut-être erroné. Pour être brutal, vous ne vous contentez pas de ne pas aimer les femmes, vous aimez ailleurs ; disons que vous avez sur moi un avantage qui pourrait aussi vous détruire, je vous prie donc d’y prendre garde, mais d’en cultiver ce qui pourra servir ce premier point dont je vous parlais.

Troisièmement, il m’apparaît que vous pourriez avoir besoin de moyens de pression contre une certaine personne que nous connaissons très bien tous deux. Je ne voudrais pas que vous en veniez à de pénibles extrémités, comme celles auxquelles vous pensez certainement dans la détresse qui doit être la vôtre. Il y a plus simple, plus direct, et surtout plus discret. Pardonnez-moi de souhaiter que notre agence continue à fonctionner dans les meilleures conditions ; vous savez que cette réalisation est le grand amour de ma vie, laissez-moi donc le mien puisque je vous laisse le vôtre, et ne soyons pas adversaires. Voici la preuve de mon alliance. Je ne vous en demande pas en retour. Si votre mère se montre quelque peu agaçante, dites-lui que vous avez fait le trajet avec moi. Réfléchissez aux formulations que vous pourriez donner à cette information, et relisez le deuxième point. Je vous fais confiance pour trouver des clés là où je ne vous présente que des serrures, et je vous souhaite, enfin, d’endurer le châtiment de vos petites bêtises avec la dignité que j’attends de mon fils.

Tyndarius Brisendan. »
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Ven 21 Avr 2017 - 0:16
Dans un grincement, le fiacre s'ébranla, emportant sur les rayons enflammés de ses roues la vie du jeune homme. Le bruit des sabots, la rumeur de la rue et l'odeur confinée de la cabine se mêlèrent au beau milieu du brouillard informe où moisissait son esprit. Hébété, il sondait lui-même sa conscience sans y trouver la réponse attendue: pourquoi se pliait-il à l'ordre souverain? Dans la poursuite de ce jeu taillé à la mesure d'un autre, il esquintait sans relâche son identité, croupissant désormais sous le fumier tapageur des beaux discours et des vêtements confortables. Pourquoi restait-il assis, docilement amoureux, accablé de fatigue, alors même qu'il abhorrait l'autorité impériale? Libre dans le sang, sur les planches du belliqueux vaisseau, il se chargeait de chaînes à mesure qu'il progressait dans cette nouvelle existence; au fond de lui, un être se cabrait, rejetant le moule où l'on comptait fondre ses idées, Vulcain défait par Aphrodite, seul dans sa honte et malheureux dans sa disgrâce.

Le mépris de Sa Majesté? Une broutille. Le dégoût et la colère de Mme Brisendan? Une futilité. Le sourire narquois de Sander? Une bagatelle. Au-dessus d'eux, il rendait compte à un enfant misérable, un esclave, un moins que rien: c'était ce gamin, au regard brillant d'incompréhension, de peine et de colère, dont il recherchait les faveurs. Il voulait, progressant dans son combat inégal, s'estimer lui-même.

Ross était un bâtisseur, comme sa dernière missive le lui avait souligné. Il l'admirait pour cela, jaloux de ses succès, lui-même toujours piégé dans la bourbe du départ, nul chemin ne se découvrant à ses regards perdus. Quelque part, il en avait presque honte, se déployait une jouissance pernicieuse: entraînant l'aimé dans sa chute, il s'était senti puissant. C'était donc cela! Son manque de progrès, l'établissement impossible de ses idéaux l'avait conforté dans l'opinion de ses maîtres, lui reniant tout droit et toute valeur. Exultant en semant ses insultes, il récoltait à présent la tempête: lui, le petit avorton, était parvenu à irriter ces géants, n'était-ce pas risible? Attirant leurs foudres, il se trouvait grandi d'attiser leur colère.

Ignorant le duel, il saisit la lettre, la parcourut encore et encore et encore. Les pièces manquantes brillaient par leur absence, jetant sur sa compréhension des zones d'ombre, amarrant les secrets de cette famille dans l'obscurité. Honneur, devoir, amitié souveraine, tout cela lui était étranger. Il percevait l'essentiel: la confiance, le respect de Tyndarius à l'égard de son enfant; Ressort ridicule, il avait provoqué la zizanie et ne savait plus si cela était un mal ou un bien: Ross ne serait-il pas plus heureux entouré des siens?

Reconstruire, pierre par pierre, ne pas relâcher ses efforts: la fourmi besogneuse ne se distingue pas de ses pairs, mais leur patient ouvrage, sans cesse réitéré, finit par un accomplissement commun, surpassant celui auquel peut prétendre un individu isolé. Quelles alliances nouer, où tendre la main pour enfanter un univers plus juste et plus doux? Sa prunelle capta celle de son vis-à-vis. Pouvait-il s'en remettre à ce guide, si proche du pouvoir, fidèle à l'impératrice et à Ambrosia? Il le fallait. Il le lui avait dit sur le bateau: son choix s'était porté sur le seul être ayant tiré son coeur de sa gangue solitaire. Ce n'était sans doute pas une décision raisonnable et éclairée, mais baste! Il en assumerait les conséquences. Ensemble, ils parviendraient à édifier quelque chose...

Sander maîtrisé, il ne craignait plus de rendre la lettre à son propriétaire, tout en conservant pour lui-même une partie de la sagesse contenue dans ces filigranes de papier. Connaître un soutien à son compagnon dans leur épreuve l'apaisait en un sens; en un autre, il regrettait la disparition d'un tel père à ses côtés. Le chevalier de Malterre était parti à Themis pour une obscure raison: ce voyage vers la ligue raclusienne angoissait le jeune homme, craignant l'indiscrétion d'une Euphrosine de passage dans une autre Cité. Non, la dame était mariée, et les femmes avaient ordinairement peu de droits au sein de ces états... Qu'allait donc faire le vieillard dans ces contrées? Avait-il reçu une missive de la part de la guilde, envoyant ainsi subtilement un message au jouvenceau: "continue d'oeuvrer pour nous ou ta supercherie sera révélée" ?

Il verrouilla ces craintes derrière une porte imaginaire, résolu à les examiner plus tard. Il avait là ses derniers moments avec son tendre ami, il n'allait pas les infester d'appréhension! Un sourire timide, où paraissait une triste lassitude, fleurit sur ses lèvres, seule manière qu'il eût trouvée d'offrir un peu de tendresse à son aimé.

"Magde doit être bien heureuse..."
Sander lui jeta un regard que l'on réserve habituellement aux idiots ou aux fous, mais le destinataire comprendrait sa pensée. Il aurait aimé pouvoir se jeter lui-même dans les bras du banquier, se réconcilier d'une embrassade; sa conduite pour la semaine serait son excuse: un mea culpa silencieux parviendrait au-delà des hautes tours jusqu'à la chambre rêvée, tandis qu'il se ferait lui-même fourmi prudente et besogneuse, rachetant le pardon impérial et l'espoir de leur réunion.
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