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Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime]

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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Ven 21 Avr 2017 - 23:05
Un code à trois clés, toutes trois disposées à la suite, quelle imprudence ! Fallait-il que ces lignes aient été tracées à la hâte, et que l'habituelle paix glacée qui régnait dans les rouages cérébraux de son père se soit troublée des nouveaux événements en marche ! Lorsque Ross et sa mère s'amusaient à disposer les pions de leur stratégie au long des pistes de l'avenir, ils n'étaient que deux enfants s'amusant à se défier et à rivaliser dans le sable, vis à vis de cet homme calme qui ne souriait pas.

Le meilleur employé de la maison, comme plaisantait parfois Dame Brisendan Mère en adoptant un ton étrange, qui lui ressemblait peu. S'il l'avait moins bien connue, Ross aurait presque pu prendre cela pour de l'affection, celle qu'on a pour son gramophone favori. Et en ce moment, à constater une telle faiblesse, un tel raté dans l'habituelle mécanique, Ross se surprenait à éprouver une déception anxieuse. Lui aussi ne pouvait se défendre d'inquiétudes envers l'avenir de leur banque ; si vraiment son revirement soudain entraînait tous les autres à sortir de leurs sillons, que resterait-il du dessin d'ensemble, vu du Ciel ?

Mais ce n'était là qu'un point de méthode. Personne n'avait vu cette lettre, et personne ne la verrait ; il avait le trajet pour l'apprendre par coeur, puis il la brûlerait. Son briquet claquait déjà dans sa main, rythme nerveux qui suivait celui de son propre esprit sautant d'une idée à l'autre, d'une phrase à la suivante. La difficulté était grande : leur chaperon aux mâchoires d'acier pouvait fort bien se mettre en tête de s'emparer du courrier s'il abandonnait sa surveillance, le trajet n'offrait pas la place assise la plus stable qui soit, et il y avait tout à côté Onésime qui souffrait, qui se perdait en songeries livides, qui semblait ne plus savoir pourquoi ni comment il avait agi ou il agirait, et que rien ne semblait pouvoir secourir.

Cette impossibilité de tout secours humain martelait l'esprit de Ross bien plus sûrement que les cahots de la route ou les œillades assassines de son voisin. Elle lui rappelait comme un glas à quel point il était affreux, barbare, inhumain, d'être un simple mortel et de simplement jeter les yeux autour de soi. Intolérable. Un endurcissement des sens et de l'âme auquel il n'avait jamais pu se résoudre. Cela le terrifiait : il y percevait une sentence de mort. Abdiquer cette ridicule bonté d'âme qui était ce qu'il appelait Ross, au visage de laquelle l'ordre des choses s'obstinait à cracher, et ne plus faire qu'un avec cette carcasse courtisane qu'il revêtait pour danser ce qu'il appelait, autrefois, la Danse des Grandes Personnes. Danse macabre sur un tas d'ossements, où l'on cesse de contempler qui l'on écrase. Ces associations d'idées lugubres, plus que tout, le détachaient de sa réflexion lorsqu'il tentait de quitter du regard le visage du jeune homme pour décoder sa lettre.

Pourtant, à quoi bon ces efforts ? Il avait déjà compris. Il passait en revue les transitions, les retours en arrière, il s'assurait, il revérifiait, le temps d'assimiler. Certains pères remettent à leur fils une épée au moment de l'envoyer à la bataille. Le sien faisait mieux. Il devait seulement être bien certain, car l'épée choisie était trop aiguisée pour qu'il ait droit à l'erreur. Il aurait tout aussi bien pu s'y trancher lui-même quelques fibres de coeur. Il eut un remerciement silencieux pour l'auteur de cette lettre, qui lui avait par chance transmis de quoi la saisir à pleines mains sans y perdre une goutte de sang.

Impossible. Laisser Onésime se morfondre ainsi sous ses yeux, perdre ces quelques minutes restantes à accomplir une mission de déchiffrage... Le briquet claqua une énième fois, et la missive prit feu. Il n'y avait pas d'autre sens à chercher, d'autre interprétation possible. Au contraire, son père s'était montré très direct, trop sans doute, afin d'éviter toute méprise. La détermination brûlait dans la prunelle de Ross à la lueur des flammes, aux côtés d'une sorte de halo qui n'était pas sans évoquer la folie, mais qui n'était qu'une impression de victoire inattendue, presque écrasante.

"Je crois que je suis en chemin avec deux forcenés," marmonna leur accompagnateur en se détournant nerveusement vers la vitre. Il avait toutes les apparences d'un fauve dompté ; d'une minute à l'autre, il pouvait se retourner contre eux avec toute la férocité d'un instinct momentanément différé.  

"Oui, souriez-moi. Vous serez bien heureux, vous aussi, bientôt,"
promit Ross en retrouvant, avec un soulagement qui évoquait la goutte d'eau dans le désert, un peu de cette paix aimante et confiante... qu'il avait éprouvée, jusqu'à la veille, en s'adressant à celui qu'il considérait alors comme son protégé, quels que soient leurs autres titres. Il aimait simplement tendre la main, mais il lui réservait cette attitude pour le moment. Tous les autres n'auraient affaire qu'au tranchant de son esprit. N'était-ce pas ce qu'ils attendaient de lui, d'ailleurs ? Un esprit acéré ? Ils allaient en avoir pour leur argent.

"Voyez-vous, mes chers amis, j'étais allé un peu loin. Je comptais tout d'abord – et je compte toujours, maintenant que la machine est engagée – obtenir de ma mère sa complète collaboration en lui faisant valoir, eh bien, qu'une enquête sur un certain décès lui attirerait les foudres de la justice et le scandale sur sa belle entreprise ; la disgrâce, peut-être, étant donné les circonstances."

Son sourire s'altéra. De toutes les décisions de sécurité que sa mère avait prises, il était parfaitement certain que cet homme à barbe grise en face de lui était le complice, sinon l'instigateur. Mais quelles que soient les haines du vieux serviteur, jamais il n'aurait osé les mettre en action indépendamment des ordres de son employeuse. Ils étaient unis dans ce crime, et Ross aurait aimé les voir condamnés côte à côte, si cela n'avait pas impliqué d'entacher tout ce qu'ils avaient construit ; mais en cet instant, il se demandait sérieusement à quel prix, ce qu'on avait pu lui en cacher, et si cela en valait réellement la peine.

"Un brave vieux médecin de famille n'a certes pas commis le crime d'étouffer une telle affaire parce que cela lui semblait amusant ; on le lui aura vigoureusement soufflé. Jusqu'où s'étendent les motivations de celle qui le lui a soufflé, voilà ce que la police décidera, si l'on décide de s'opposer à mes projets. Elle n'aura pas à me pousser beaucoup : je suis moi-même curieux de savoir pourquoi elle m'a menti."

"Tant que vous y êtes, faites-lui donc élever une statue, à votre..."

Le mot que le garde s'apprêtait à prononcer ne serait aimable pour personne ; mais il ne le prononça pas. D'un seul coup d'oeil, Ross lui arrêta la raillerie dans la bouche, non sans cesser de faire passer d'une main dans l'autre, d'un geste à la lenteur menaçante, la feuille de papier qui se consumait. Ce fut "le jeune monsieur" qui jeta de son oeil clair ce regard intransigeant qu'il recevait habituellement. Et ce fut Sander qui se tut, comme l'aurait fait un petit page remis à sa place d'un coup d'oeil impérieux par une autorité veillant sur sa morale. Ross reprit, en passant le bras à la portière pour laisser s'envoler les derniers fragments embrasés dans le vent de la route :

"Mais il y a bien mieux dans cette page qui brûle devant vous. Bien plus efficace, bien moins explosif. Une simple petite affaire de mœurs. Ou d'amour peut-être, qui sait ? Le – le mort – aurait préféré que j'aie recours à cela, et je le vois en cet instant sourire."

Non, rien ne serait détruit. Les éléments seraient simplement réorganisés à leur place naturelle, afin que l'on puisse continuer à construire, en tout équilibre, en toute sûreté, sans qu'aucun ne soit écrasé par les autres. Les cendres s'éloignèrent dans les airs, comme une volée de papillons minuscules, décolorés par le temps passé. Il les suivit des yeux quelques secondes, avant de reporter son regard sur son compagnon de voyage, à qui seuls s'adressaient ses mots à présent :

"Toujours est-il que nous sommes libres. Vous m'avez secoué à bas de mon piédestal, monsieur. Me voici en mouvement. Après vous avoir laissé, je demanderai audience auprès de quelqu'un... Je crois que vous serez fier de moi."

"Je ne veux plus rien entendre."

Comme Sander ressemblait soudain à sa mère, avec ces exclamations brèves et furieuses, coups de tonnerre qui tombaient dans le néant des eaux ! Comme il était ridicule dans sa détresse, et pathétique dans sa rage ! Ross avait bien envie d'en rire, mais pas la force. Ils atteindraient bientôt le pilier central et ses élévateurs. Cette dernière étape lui semblait la plus dure, peut-être simplement parce qu'elle était la dernière, qu'elle passerait vite, et qu'ensuite il lui faudrait rassembler ses forces pour accomplir seul, en effet, une tâche devant laquelle il reculait depuis des semaines. Seul. Voilà bien le mot qu'il haïssait le plus. Il avait la résonance d'une faute personnelle touchant à l'infamie, la trahison, et le goût d'un châtiment.
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Sam 22 Avr 2017 - 11:53
"Oui, souriez-moi. Vous serez bien heureux, vous aussi, bientôt."
Et il l'était. Il rejoignait son complice dans son élan dévastateur et sa joie destructrice. Deux forcenés, galvanisés par la foudre, arrachés à leur torpeur; Deux créatures soustraites au repos suite à l'expérience improbable d'un Frankenstein méconnu; Deux monstres, l'un engendré par la vengeance, l'autre par la contrainte ancestrale, réunis en déployant enfin leurs ailes. Son regard s'éveilla, sa bouche se tordit sous l'euphorie mordante d'un sourire, croquant dans cette bienséance avec l'enthousiasme de lèvres coupables plantées dans le fruit défendu. Il ne laisserait personne percer leur envol d'une flèche importune!

Qu'ils endossent le masque de la docilité ou de la sagesse, qu'importait! Ils avaient discerné les ombres dansant sous les ramures de leur conscience bourgeonnantes d'amour. Lui aussi avait découvert un homme à sa mesure, bien loin du courtisan servile ou du fils scrupuleux. La mère, Sander, qui donc était également coupable envers ce mort auquel son compagnon présentait ses hommage? Loin d'en être jaloux, Onésime rendait grâce à ce spectre plaçant de nouveaux traits dans le carquois du dieu vengeur, legs amoureux payé d'une vie secondant sans relâche celle de l'amant fortuné. L'invoquer, c'était lui rendre justice: enfin était-il capable d'admirer son compagnon pour cela.

Le bonheur d'un souvenir: Monsieur Armik n'aurait pas oeuvré pour rien en servant ce maître et cet empire dont la dynastie resterait vaillante. Lui, le fils factice du sire de Malterre succédait à l'honnête homme, non pour servir mais pour réclamer l'allégeance de ce royaume au seul monarque qu'il daignât reconnaître. En voilà un de maîtrisé déjà, risible chien de garde dompté d'une prunelle impérieuse révélant la grandeur et l'opulence de sa nature!

"Je suis déjà fier de vous."

Ross n'était guère le seul à être secoué; Oh, son pupille ne pouvait certes pas se réclamer d'un aussi brillant piédestal: sa propre chute serait bien nuisible pourtant s'il devait se trahir au sein de la bâtisse impériale. Les engrenages de la revanche cliquetaient dans un galop savamment maîtrisé, et lui-même puisait dans le courage et l'énergie communiqués les ressources nécessaires à son voyage: les chevaux filaient vers cette mer ondoyante où il serait seul. Seul, comme peut l'être un jeune homme hanté de la tendre image, visité par le doux fantôme des songes.

"Je ne veux plus rien entendre" répliqua son voisin. Quelle naïveté! Notre oreille ne reçoit-elle jamais que des paroles suaves, des vérités conformes à nos attentes, des caresses flatteuses?
"Voulez-vous descendre et nous laisser poursuivre tous deux?"
Il éclata de rire, un rire tremblant et nerveux où se percevait confusément une part de la déraison insidieusement glissée par la brèche ouverte de sa fatigue. Non, cette brèche était plus vieille... Avait-il jamais été sensé? Leur escapade lui avait simplement découvert, à ses côtés, un homme assez fort pour partager cette folie ancienne.

Folie? Allons donc, rien n'était remis en cause! Le costume suspendu dans l'armoire de leurs vêtements de cour, toujours prêts pour l'exhibition masquée où les employaient les couturières de leurs mensonges, y avait-il rien de changé à leurs apprêts? Les flammes de la lettre lui évoquèrent celles du Don Giovanni et celles du bûcher. Il frémit à ces réminiscences, se maudissant de tant aimer au risque de se détruire lui-même dans ce Palais luxueux.

Pourrait-il s'en remettre à Monsieur Zullheimer pour excuser ses fautes? S'en remettre à un amethien, parbleu, voilà qu'il divaguait! Les mains du Prieur avaient sa punition en charge: vu la rigueur austère attribuée de réputation au personnage, mieux valait ne pas s'y fier. Il concevait à présent l'étendue de sa perte: la leçon était impitoyable mais bien plus efficace que des heures de discours. Nul doute que sous la houlette du Premier Serviteur, il serait devenu un triste sire, aux journées ponctuées de prières et de repentance. Certains s'en seraient réjouis: lui répugnait à ce genre de vie. Une semaine passe encore: tartufe hebdomadaire, cela pouvait se faire pour l'ouvrage de leurs retrouvailles, mais une année!

"Le sacrifice de ce mort n'aura pas été inutile... Vous resterez brave, quelles que soient les circonstances. J'ai confiance en vous."
S'il devait m'arriver malheur... Aurez-vous quelque consolation de savoir que j'aurais connu, grâce à vous, le bonheur d'aimer? Vous m'aurez rendu cette vie inutile plus chère et plus précieuse que quiconque n'y est jamais parvenu avant vous. disait-il à travers le scintillement d'un regard, se moquant bien du cerbère alors qu'approchait désormais l'élévateur: à défaut de lui promettre une ascension sociale, le pilier menaçait sa sécurité, l'envoyant vers ce château au-dessus duquel planait encore l'ombre du prince consort assassiné.
"Vous n'êtes pas seul: au besoin songez à "tous" ceux qui vous soutiennent."
Disant cela, avec sa prunelle rougie et sa face blême, il se sentait presque lui-même vaciller derrière un voile funéraire, son visage flottant aux côtés d'un défunt chéri.
"A commencer par Monsieur, qui sera trop content de protéger l'édifice construit par ses maîtres. Si des têtes devaient rouler, ce seraient bien sûr celles des pions qui tomberaient en premier..."
D'un iris sombre, il enveloppa la silhouette du garde. Rappelez-vous de Stevan Armik, souvenez-vous que l'affection des puissants n'éloigne pas le danger mais l'attire bien au contraire, clamaient les pupilles ténébreuses. Un prince était mort au beau milieu de son château: un superviseur ou un bête jouvenceau seraient aisément éliminés. Les Brisendan sauraient toujours négocier _n'étaient-ils pas maîtres en cet art?_ pour leur pardon, au nom de la stabilité du pouvoir. Quel coupable, dès lors choisi, serait immolé sur l'autel de la constance des institutions?
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Sam 22 Avr 2017 - 12:21
Il était temps de s'armer pour reposer pied à terre, arpenter cette terre d'un pas qui avait manqué faire défaut avant leur départ, mais qui avait alors été soutenu par la toxique adrénaline de la colère émergente. Maintenant, c'en était fini ; la crue avait laissé place à de vastes étendues inondées, miroir bourbeux des astres détrônés, à perte de vue, et à l'acharnement de l'affrontement avait succédé le vertige de la réalisation. Peut-être Ross n'aurait-il pas été de force à traverser d'un pas assuré, ou même simplement digne, la distance qui les séparait des élévateurs. Lorsqu'il y repensait, il se revoyait si faible au jour de leur voyage en Estretac ! Un enfant à peine, un être manipulé de fils invisibles de toutes parts, au coeur d'une véritable toile d'araignée dont il aurait nié à grands cris l'existence.

Et pourtant, son corps était alors choyé de tous les conforts imaginables, de bons repas, des vêtements magnifiques, un reflet radieux dans les moindres vitres qui se présentaient sur son chemin. Il fallait croire que tout cela n'était finalement pas grand-chose. Le goût sucré de l'absinthe avait été son seul confort ce matin, et ce vêtement dont il oubliait la couleur lorsqu'il ne le regardait pas l'enveloppait aussi inconfortablement que l'uniforme blanc des funérailles de l'Aiglon, tandis que la nuit passée à lutter contre lui-même à travers les résistances de l'être aimé l'avait privé de bien des réflexes. Il se demandait maintenant quelle était la part de réflexes, et quelle était la part d'apprentissage savant, dans ce qu'il avait appelé la veille encore son naturel. De plus habiles que lui feraient le diagnostic de ces éléments bouleversés, un jour, peut-être, si son cas venait à être examiné.

Tenir debout seul ne serait pas une horreur sans nom. C'était simplement ce qu'aucun être adulte de sa maisonnée ne savait ni ne désirait faire. Son refus de s'y plier avait eu bien des excuses, et bien des raisons objectives, mais il en restait capable, du moins il se l'ordonnait à présent. Pour les mots qui venaient d'être prononcés, pour le coeur qui les avait formés, il ferait cela chaque jour, et davantage, comme le faisaient ces gens de rien dont Onésime parlait si souvent. Le rire de son ami l'entraîna, et il s'imagina un instant leur garde si policé bondissant par la portière pour échapper à la contagion de leur odieuse compagnie. Pauvre homme. Non, vraiment, il le plaindrait. Quand il aurait le temps, quand la semaine serait passée, quand il le reverrait... S'il le revoyait. Mais jamais il ne suivrait ses traces. Jamais il n'entendrait ses conseils. Jamais il ne chercherait son respect.

"Monsieur ne sera pas un problème. Monsieur n'existe pas." Jeu d'esprit ? Pas tout à fait. Figure de style. Ce qu'il exprimait par cela, Ross le pensait réellement. Sander eut un mouvement comme pour le souffleter, qui une fois encore fut arrêté avant même de se déclencher, et se mit à fouiller dans sa veste en quête de quelque chose à fumer. Ross, le sourire aux lèvres, lui tendit son briquet. "C'est un air de famille entre nous, mais je le perds en vieillissant."

"Pas devant lui," grinça Sander entre ses dents.

Mais ce n'était pas de cela que Ross comptait parler. Non, vraiment, cela, c'était de l'histoire ancienne, cela n'avait plus aucune importance. Un nuage de cendres au vent, retombé depuis, perdu dans les sables du destin. Sander n'existait pas, c'était le choix qu'il avait fait, et quelles que soient ses raisons, Ross le traitait en tant que tel : en l'ignorant, et en fixant son regard sur le jeune homme épuisé et pourtant aguerri qui partageait cet habitacle. S'il avait pu graver dans son âme cette expression et ce sourire... Mais il les reverrait nuit après nuit, il réentendrait ces mots.

"Je n'existais pas réellement avant ce jour. Je ne l'osais pas. Je croyais qu'être une part de quelque chose d'immense était le plus grand don que je puisse faire à ce monde, en échange de ma vie. En réalité, je n'offrais rien ; puisque je n'étais rien. Un simple conduit entre la magie de Timan et ses bénéficiaires, vous vous souvenez ? Je comprends pourquoi vous jugiez cela si vain."

Les mains tendues, les doigts entrelacés, les étreintes et les baisers n'étaient pas uniquement l'affaire de permissions accordées par de rageurs cerbères qui jalonnaient de grilles le monde physique. Ross ne l'avait jamais cru. Aujourd'hui plus qu'en tout autre instant, il se sentait habité de cette poétique certitude plus forte que celle de serrer les objets contre sa peau. Sans bouger de son siège, sans encourir les foudres du pantin risible qui veillait à leurs bonnes manières, il rejoignait son compagnon par ses paroles et déposait sur les siennes les lèvres de son âme. Ce baiser lui fit fermer les yeux quelques secondes.

"Pour dévouer ma vie, je dois d'abord me l'approprier."

Sa main chercha brièvement à son col quelque chose qui ne s'y trouvait pas. Sander suivait des yeux ses mouvements et sa bouche eut alors une crispation, sorte de rictus mal maîtrisé, à la fois satisfaction malsaine et curiosité malveillante, qu'il dissimula derrière son poing en faisant mine d'étouffer une toux qui ne vint pas. Cette toux aurait pu être un rire, mais il n'aurait rien eu de cordial ou d'amusé.

"Il me semble avoir fait beaucoup de mal. Mon ami, en cette seconde il me semble être un traître, un monstre et un voleur. Sans votre confiance, la mienne viendrait à manquer. Faible que je suis, je n'ai qu'une hâte : n'exister à nouveau qu'à travers vous, que comme une part de notre... association."

Un autre mot aurait été plus convenable, ou du moins, plus sincère. Rien dans l'esprit de Ross n'était aussi froid que ce terme d'association. Mais le fiacre s'était arrêté, et le cocher avait ouvert la portière. On les aurait entendus. La comédie reprenait. A nouveau, reprenant son rôle, Ross descendit le premier, et se posa auprès du marchepied pour attendre ses camarades de trajet, défiant les hauteurs d'un regard inflexible. Désormais, ils s'arrachaient à la glèbe qui les avait enlisés et s'élevaient, sans fin ; au-dessus de leurs têtes, le ciel était sans limites et il en était presque à croire en ces romans d'aventure qui propulsaient leurs héros, non pas dans la boue des jungles lointaines, mais dans les étoiles.

Ce fut Sander qui vacilla.

"Sortez," jeta-t-il à voix basse à Onésime, en amorçant un geste qui se terminerait en expulsion pure et simple si on le lui en offrait l'occasion. "Sortez de cette vie et laissez-la se poursuivre. Vous êtes hors de votre sphère, jeune homme. Vous n'êtes pas même un pion : vous êtes une mouche sur cet échiquier. La main s'abattra bien assez tôt pour vous écraser."

Il n'avait pas osé parler devant son maître.
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Lun 24 Avr 2017 - 1:00
"Bzzz...." Un sourire narquois et victorieux.
"Une mouche, c'est mieux que "rien". Regardez comme vos torchons s'agitent sans pouvoir m'atteindre: je ne suis pas soumis aux règles de votre échiquier! Prenez garde: les piqûres de certaines peuvent être mortelles..." Il éclata de rire, puis happé par la main redevenue libre loin du fouet du dresseur, se trouva projeté hors du fiacre. Il s'échoua sur le pavé, sous les moqueries des passants: grand seigneur, il leur répondit d'une révérence, comédien couronné de triomphes, dramaturge de sa propre satyre. Quel diptère les avait donc piqués tous deux? Peut-être l'une de ces petites glossines, provoquant la trypanosomiase chez les habitants de pays lointains.

Plus le danger approchait, plus diminuait le temps auprès de l'aimé: il profitait de ces instants, sa fantaisie flamboyant d'un dernier éclat avant de retourner à l'état de coquille sous les cendres ternies de l'étiquette de cour. Quel était ce tremblement, cette faiblesse d'un instant insinuée dans son coeur à la faveur d'une menace _ou était-ce un conseil? "Sortez de cette vie, vous êtes hors de votre sphère": encore ces vieilles alarmes, cette peur d'être démasqué. Mme Brisendan mère détenait-elle déjà des informations compromettantes quant à son passé? Impossible, jamais elle n'aurait laissé un usurpateur auprès de son précieux rejeton! A moins que... à moins qu'elle-même n'eût conclu quelque pacte secret avec les mouchards raclusiens. Encore des soupçons, toujours des soupçons, cela ne finira-t-il donc jamais?!

Non, cela ne finirait pas. Pas tant qu'il serait dans cette existence. "Les avantages du mensonge sont d'un moment et ceux de la vérité sont éternels; mais les suites fâcheuses de la vérité, quand elle en a, passent vite et celles du mensonge ne finissent qu'avec lui." aurait professé le Bordeau de Diderot. Une lueur s'alluma dans son orbite, fugitive flamme dansant sur le charbon d'une prunelle venue couronner un sourire étrange et mystérieux. Inari deviendrait plus important encore que n'importe quel Onésime de Malterre, il le fallait: quand l'heure serait venue, il devrait se révéler indispensable, qu'on lui abandonne au moins le droit de vivre libre et si possible heureux.

"Pour dévouer ma vie, je dois d'abord me l'approprier."
Un reflet dans l'ondoiement troublé, une bataille similaire. Comment s'approprier cette vie, que Sander le sommait de chasser? En créant peut-être... Idée confuse, obscure encore, craignant de se poser sur le lac de sa conscience. Saurait-il surpasser le génie des de Choiseul, inventer lui-même quelque chose de grand en échange de jours insouciants et heureux? Comment se défaire de l'emprise de la guilde raclusienne et d'Euphrosine?

Sander, descendu après l'expulsion manu militari du jeune homme, le séparait de Ross à nouveau. Epoussetant son habit, le damoiseau le nargua d'un sourire. Il se fichait éperdument de cette marionnette obéissante... En réponse à son tendre ami, il jetait des ponts, bâtissait des arches de consolation, les garnissait de dentelles amoureuses au-delà des entraves hérissées par le gardien vaincu.
"J'ai lu, il y a bien longtemps de cela, un article de journal parlant justement d'une "association" philanthropique. Figurez-vous que son président, animé des meilleures intentions, était un ancien criminel! Le besoin de se racheter était aussi grand que ses fautes; paradoxalement, c'était la même force qui lui avait inspiré ses plus grands méfaits comme ses vertueuses gloires. Qu'il bâtisse des forfait ou des charités honorables, le même élan prophétique, la même inspiration puissante se déployait dans son cerveau génial. Une simple main tendue, et il avait changé de vie, aussi zélé dans le bien qu'il l'avait été dans le mal... Mais eût-il été autant courageux et habile s'il n'avait forgé son talent à travers ses délits, expérimenté lui-même ce que l'âme a de plus noir?"
Ils attendaient l'élévateur, au milieu d'une troupe cosmopolite ignorante du second niveau de lecture de leur conversation.
"Délivré de ses néfastes influences, il avait choisi son chemin, et quel chemin grands dieux! Son initiation nécessitait la remise en cause de son histoire et l'aveu de ses fautes: ce bouleversement, sans retour en arrière, était peut-être l'étape la plus difficile, qu'en pensez-vous?"

Sander semblait proche de l'abattre d'un oeil flamboyant, auquel le jeune homme répondit par une naïveté surprise: qu'ai-je pu dire qui me vaille votre courroux Monsieur? Le superviseur se conforma aux attentes du public et revint à son rôle, non sans quelques grincements de dents. Il se vengerait lorsque le flot humain les entraînerait vers leur nouveau moyen de locomotion, prêt à bousculer inopinément l'avorton. Si seulement ce dernier avait su lire entre les lignes, peut-être fût-il parvenu à maintenir le chien de garde en respect; sans boussole dans la forêt de sous-entendus de ses voisins, perdu parmi ces allusions jetées au vol, il n'avait pu saisir l'avantage d'une information utile.

Un geste l'avait interpellé: celui d'une main accoutumée à une présence, surprise de ne plus sentir le médaillon sur cette peau d'ébène. Avait-il seulement rendu le bijoux? Où était le collier à présent? Un secret correspond à un levier: la mère et le fils s'actionnaient l'un l'autre, redoutant probablement la venue d'une tierce personne; Tant qu'ils étaient en famille s'émoussait la volonté d'anéantir l'adversaire. Quant à lui, ses ennemis seraient sans pitié: raison de plus de se défaire de ses mensonges, trancher le noeud de ses fils pour mieux jeter bas son antique paranoïa.

Et si... si à l'inverse il découvrait matière à compromettre les De Valombre? Une perspective nouvelle éclairait ses pensées, l'invitant à renverser son point de vue. Amasser des informations comme des armes pour une guerre larvée, les fourbir tout en gardant ses positions, n'étaient-ce pas les règles du jeu de Cour? Désirait-il y prendre part, ou préférait-il se faire électron libre aux bouffonneries piquantes était la question subséquente.
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Lun 24 Avr 2017 - 10:07
Le premier jour où Ross avait pris des leçons avec Darienne, il avait éprouvé une terreur sans nom et l’impression dérangeante que sa mère avait choisi, volontairement, une instructrice aussi stricte qu’elle, afin de lui rendre l’apprentissage plus ardu. Il avait boudé. Puis on lui avait ordonné de se lancer dans le premier combat, au bout de quelques mouvements gymnastiques ; décidé à en finir le plus vite possible, il avait lui-même marché droit sur la terrible adversaire, tout en souhaitait de tout son coeur se trouver dans le déplacement inverse. Comme il ne pouvait pas fuir, il avait attaqué.

C’était ce même mouvement qui le portait vers les élévateurs ; il était résolu à ne pas jeter un regard en arrière qui puisse donner à son coeur l’occasion de faiblir. Un mouvement de foule, un choc, et il se tourna cependant, paralysé en apercevant son ami à terre. Sander bondit à son tour du fiacre comme un tigre et il le vit s’interposer – comme un tigre qui défend sa proie – et comprit que c’était lui qui avait ainsi maltraité celui qu’il interprétait désormais, avec Dame Brisendan Mère, comme un invité indésirable et banni. Ils échangèrent un bref regard lugubre.

La cravache à bout ferré que j’accroche à ma ceinture ne vous est pas destinée, d’ordinaire, mais un coup en travers du visage vous défigurerait aussi bien qu’un autre. Je vous en prie, donnez-moi une seule autre raison...

Onésime ne semblait pas blessé, ni même heurté moralement par cet écart violent et Ross songea soudain qu’il l’avait peut-être provoqué ; la tension du trajet à trois n’avait pu que se communiquer à cet organisme hypersensible et, sans être au fait de toutes les relations entre les Brisendan et leurs employés particuliers, Onésime ne pouvait manquer de concevoir une haine farouche à l’égard d’un tel opposant. Ils ne pouvaient plus s’atteindre physiquement ; Ross trouva cependant à se raccrocher à ses mots. Son regard qui s’était fait de pierre pour frapper le garde trop zélé se ranima, à ceux de son ami, d’une lumière douce et reconnaissante.

« Ce que j’en pense ? Vous bouleversez mes perspectives sur l’existence, mon cher ami. J’aurais voulu être cette main tendue dont vous parlez, et pour la première fois j’ai l’humilité, et l’orgueil, à la fois, de me concevoir dans le rôle inverse. Il faut croire que nous sommes tous un peu des deux selon nos moments… pour peu que nous en ayons la volonté, naturellement. A propos de bonnes volontés, vous prendrez garde à votre descente, ces cabines peuvent s’avérer brutales, et je ne puis malheureusement vous donner le bras. »

La foule entrait dans l’habitacle à pas pressés, réduits à des piétinements par le nombre ; revenant à son rôle d’employé modèle, Sander s’appliquait à maintenir une certaine distance élémentaire entre la populace et son maître. La mère intransigeante n’apprécierait guère qu’il rentre plus râpé encore qu’il n’était parti, ou porteur de quelque germe ou miasme récolté en cours de route. D’ailleurs, Ross y semblait lui-même prodigieusement indifférent et ne prenait aucune peine particulière pour se garantir de la cohue. La tâche s’en trouvait compliquée. Dans un temps ordinaire, Sander aurait eu en lui un allié dans cette besogne ; c’était bien fini. Son attention se porta notamment sur un mince personnage aux allures assez marquées de pickpocket, dont il se promit de ne plus quitter les mains des yeux.

Celle de Ross en profita pour échapper à sa surveillance, franchir l’espace encombré et saisir celle d’Onésime quelques secondes, alors que le décollage faisait vibrer les parois. Ne s'était-il pas heurté, endolori ? Ne pouvait-on vraiment traiter cela comme n'importe quel couple aimant et mutuellement protecteur l'aurait traité, d'une embrassade, de mots attentifs ? Avant de savoir Miranda enceinte, il se serait lui-même morigéné d'avoir mis la chose en péril par de tels réflexes, mais à présent ? Vraiment, où était sa faute ? Où était la sacro-sainte omniscience de celle qui la lui avait mise en tête ? Où était tout le système qu'il s'était construit sur cette confiance fondamentale ? A leur place : avec les cendres.

Un bref moment de vertige, alors que leurs regards prenaient garde à ne pas se croiser, et que leurs âmes volaient l’une vers l’autre. Le sort en était jeté cette fois, ils quittaient le sol. Quant à poursuivre leur conversation, il fallait hausser la voix, et naturellement, s’exposer à être entendus. Ross désigna d’un geste de la tête une petite fille qui les observait, ayant probablement surpris leur geste de tendresse, et qui souriait d’un air mutin.

« Aimez-vous les enfants ? Il me semble qu’ils devraient tous être passionnés d’automates, mais c’est peut-être une idée que je m’en fais. J’aimerais beaucoup que vous m’assistiez dans un projet que je nourris pour ceux de l’orphelinat. J’ai remarqué certains traits chez eux… Très jeunes, ils apprennent à brider leurs rêves, par terreur de se les voir arrachés. Pourtant, l’impulsion est là, et il suffit d’un rien pour la ranimer. »

Depuis qu’ils parlaient, Sander partageait son attention entre eux et « son pickpocket » ; pour avoir fréquenté de manière nocturne certains lieux où l’on échangeait librement à ce propos, Ross avait dans l’idée que ce candidat parfait aux soupçons était en réalité la diversion, et que le véritable danger consistait en son voisinage innocent. La petite fille, peut-être. La sienne ? C’était envisageable. Pour sa part, il n’y prenait pas garde.

Pour une minute ou deux, ils étaient encore ensemble, ils refaisaient encore le monde, ils étaient inséparables. Ils étaient deux rêveurs, deux fous, soulevés de terre par un élan commun. Ils partageaient ce qu’ils avaient de meilleur, et quant au mauvais, le temps lui enseignerait son statut de mortel. L’avenir était vaste comme ce vide lumineux qui s’étendait sous leurs pieds. Leurs possibilités étaient aussi diverses que ces visages rassemblés qui leur développaient toutes les bizarreries et tous les charmes étranges de la nature humaine.

Il semblait presque à Ross qu’il redevenait lentement lui-même après une première crise, mais que ce lui-même était un inconnu, et que la crise menaçait de rechute à tout instant, désormais inscrite dans ce qu'il était devenu. Il avait éprouvé cela en se mariant. A refaire connaissance, il s’était détesté. Ce nouveau revirement n’y était pas comparable ; il nageait dans cette euphorie vibrante d’adrénaline des êtres protégés qui prennent des risques, après qu’on les leur ait fait miroiter trop longtemps en les leur refusant catégoriquement. Une sorte d’impatience rétroactive lui reprochait amèrement de n’avoir pas franchi ce cap dix ans plus tôt.

« J’aurais envie de passer commande auprès d’un constructeur quelconque de pièces de bois qui pourraient, vous savez, s’adapter les unes dans les autres, afin qu’on en puisse créer les volumes de son choix.»

Ross s'interrompit un instant. On dressait l'oreille autour d'eux. La petite fille, surtout. Elle lui rappelait réellement quelque chose, une expression qu'il avait vue, sur un autre petit visage, moins bien apprêté certes, moins joufflu, moins rose ; et il lui sembla soudain que c'était là encore une expérience à partager avec Onésime, un détail de ses journées occupées qu'il avait négligé à tort en revenant à leurs leçons ; une chose dont il aurait dû sentir et confier plus tôt l'importance, un moment qui avait failli être perdu. Il ne lui en sembla que plus précieux.

« Quelquefois, nous réunirions ces bambins sur de grandes tables et les encouragerions à se faire chacun son propre jouet, en les aidant, si besoin est, puis en les félicitant beaucoup. Je connais déjà une petite qui y serait rapide… elle produirait ceux que les autres lui réclameraient, en fin de séance, je le vois d'ici. Il faut qu’elle fasse de bonnes études, ses dispositions sont évidentes. Pardon, je vous ennuie, mais vous savez que l’émotion me fait parler. »
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Mar 25 Avr 2017 - 13:12
Anonymes dans la foule, il enfouissait ses émotions sous un tapis bigarré de visages, le coeur ému sous l'entrelacement de leurs doigts brièvement noués. Leur manège n'échappa pas à tous cependant, et quoique le jeune homme ignorât tout de la petite orpheline à laquelle songeait son tuteur, il se sentait déjà plein d'affection pour elle suite au charmant portrait dressé. Trop heureux de se distraire, son cerveau agrippa le nouveau thème de conversation, considérant les perspectives sous toutes leurs coutures pour mieux fondre son avenir dans le vêtement charmeur.

Aimait-il les enfants? La question ne s'était jamais posée: ces farfadets gravitaient à l'orée de sa conscience, trop heureuse de méconnaître leur vie faîte d'insouciance et de franchise, deux aspects qui l'attiraient tout en le désarmant. Il redoutait leurs grands yeux, clairs d'honnêteté, leurs sourires ingénus, les blessures que le destin imprime toujours plus profondément dans le tendre sein d'un bambin démuni. Saurait-il les divertir sans flancher? D'un plongeon dans leurs prunelles, y voir flotter le spectre d'un gamin englouti sous l'onde mensongères, faire taire ses douleurs anciennes, leur dire "je vous offre ce que je n'ai point eu"... En serait-il capable?

Un instant, il cilla sans pouvoir pâlir davantage tant sa face était blême. Vite une amarre! Parmi ses malheurs affluèrent d'autres souvenirs... Ses expériences mécaniques en compagnie d'Euphrosine, l'apprentissage du violoncelle, les débats de philosophie... Eux aussi méritaient une éducation afin de pouvoir saisir leur chance: l'inégalité était présente, mais au moins pourraient-ils vivre libres. En décillant ces yeux juvéniles, contribueraient-il à former une nouvelle génération propre à bouleverser les vieux privilèges? Il avait finalement une occasion de se rendre utile, grâce à son tendre ami.

"Ranimer leur flamme en soufflant sur les braises rougeoyantes, éveiller leur intelligence et affûter leur esprit. Je ne suis pas sûr que cela soit du goût de tous mais vous pouvez compter sur moi." A la faveur d'un signe du pickpocket monopolisant l'attention de Sander, il avait murmuré ces mots en réponse. Il reprit sur un ton moins secret.
"Souhaitez-vous que je demande à M. Wordsmith, auprès de qui je prends des leçons de mécanique, s'il aurait une idée concernant ces emboîtements en bois dont vous suggérez l'usage? Mme d'Albret aurait certainement des conseils elle aussi... Peut-être la connaissez-vous? C'est une dignitaire Eskroise, assistante d'un certain Elyas, employé chez Steam et grand connaisseur des automates. Mme d'Albret a l'art d'ouvrir des perspectives inattendues face à un ouvrage, elle saura vous conseiller si vous avez un peu de temps durant cette semaine."

Sa gorge se serra sous le noeud coulant de la séparation prochaine. Il avait l'impression de livrer ses rares connaissances dans un dernier testament plein de bonnes recommandations. Une fois dévoré par les lourdes portes du Palais, il n'aurait plus le droit ni le loisir de se repaître du visage cher entre tous. Les adieux eux-même leur étaient interdits: de fréquents coups d'oeil de leur chaperon veillait à leur rappeler sa présence. L'élévateur se stoppa au premier étage; plus que trois... Que le temps était court!

"Au voleur" s'écria un gros bonhomme aux joues rouges, tâtant les poches de sa veste en quête de sa montre à gousset. Dans l'afflux des voyageurs, qui montant qui descendant, les dames regroupant d'une main leste les plis de leur jupe, les messieurs repliant leur journal, personne n'avait pris garde au roublard aux doigts agiles. Un coup d'oeil vers la place désormais vide où se trouvait l'enfant lui apprit le possible auteur du méfait tandis que son hypothétique père se sentant surveillé restait parmi eux.
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Mar 25 Avr 2017 - 15:02
« Monsieur Wordsmith… Et Madame d’Albret. Nous verrons cela. Ma foi, ils ne seront sans doute pas libres tous les jours, je présume que ce sont des personnes occupées. Mais l’un ou l’autre de temps en temps, auprès des éléments les plus prometteurs surtout… J’espère que nous pourrons nous arranger. Un projet commun pour nous réunir. »

La mélancolie n’était certes pas absente de ces propositions en l’air, pour l’heure aussi fragiles que les sourires qui les accompagnaient. Mais c’était tout ce qu’ils avaient et cela leur faisait du bien, deux excellentes raisons de se passionner, si toutefois leurs remuants camarades de voyage leur en laissaient le loisir.

C’était à peine si Ross avait pris garde au mouvement de foule et aux exclamations qui l’agitaient. La fatigue et le mal de crâne lui avaient passé l’envie de calculer les déplacements de son environnement à l’avance, et d’en étudier les sautes d’humeur afin de ne froisser personne. Lorsque Sander le repoussa quelque peu brusquement contre la paroi de l’élévateur, pour se placer en rempart entre lui et la populace, il eut même une réaction assez agressive qui fit sursauter l’intéressé, de surprise avant tout ; il lui asséna un coup de coude, dans un geste qu’il ne pratiquait habituellement qu’envers Darienne, pour se défendre d’une attaque.

Un de leurs autres camarades de trajet s’était visiblement fait la même réflexion qu’eux, et s’intéressait de près aux poches de l’homme chafouin, réclamant à grands cris de les contrôler. Ross n’eut pas de réaction à son égard, quoiqu’il l’ait déjà croisé dans des circonstances équivoques, lors de nuits agitées. Il se rappelait à peine de lui, et voyait à travers lui comme à travers les vitres de l’habitacle. D’ailleurs, il ne tenait pas à en être reconnu ou abordé, ce qui, étant donné la nature de leur relation, avait peu de chances d’arriver. C’était à vrai dire un jeune monsieur peu recommandable, quand on le connaissait bien ; ses allures de dandy ne trompaient que les regards extérieurs. De même, il s’était présenté sous le nom de Tybalt, et Ross était à peu près certain d’avoir entendu des amis l’interpeller d’une toute autre syllabe, qui ne pouvait clairement en être le diminutif. Allons, tout cela était ridicule. Qu’ils se battent, mais qu’ils les laissent en paix.

Du coin de l’oeil, tandis que la capsule reprenait sa montée, il vit s’éloigner au loin sur la promenade une petite silhouette sautillante, les mains enfoncées dans ses poches comme pour empêcher le contenu de s’en échapper. Elle rejoignit une femme en noir, et lui désigna avec un grand sourire éclatant, innocent même, l’élévateur qui disparaissait dans les hauteurs. Ross ne put s’empêcher de sourire, en fermant un instant les yeux. Les éclats de voix des deux hommes qui en venaient presque aux mains n’étaient que théâtre.

Il avait envie de plaisanter sur ce sujet avec Onésime, comme il l’aurait fait en temps ordinaire, en se glissant à ses côtés pour lui chuchoter toutes les explications que nécessitait une pareille badinerie ; mais en cet instant, s’il lui avait simplement déclaré « Profitons du spectacle », ou toute autre remarque détachée, son compagnon l’aurait certainement interprété comme une raillerie cynique, à l’égard d’un pauvre diable réduit au désespoir par la faim, et qui allait faire les frais de la vindicte populaire.

Cette pensée, de fil en aiguille, lui en rappela une autre.

Le temps se déchirait, s’effilochait en bribes et bientôt il n’en resterait rien. Fallait-il le consacrer à cette explication-là ? En était-il seulement capable ?

Le gros bonhomme aux joues rouges avait rejoint le dandy filiforme, et l’homme chafouin se défendait comme il pouvait en protestant contre la visite de ses poches, sans toutefois dépasser le stade de la discorde verbale. Il gagnait du temps. Des marques ici et là sur son visage, une dent manquante, prouvaient qu’il avait parfois joué ce rôle jusqu’à un point un peu plus extrême. Il y avait une certaine forme de courage dans cette acceptation des risques auxquels le condamnait sa physionomie elle-même. Mais lui laissait-on vraiment le choix ? Une femme hurlait à la lune, quasiment dans ses oreilles : on lui avait dérobé le médaillon qui contenait le portrait de son bien-aimé.

Dans le jeu du gendarme et du voleur, les alliances d’un banquier étaient par définition assez statiques et immuables.

« Laissez-le donc en paix… Le voleur est descendu à l’arrêt précédent. Je l’ai vu, » compléta Ross d’une voix lasse, alors que les regards se tournaient vers lui. Sander n’y croyait pas une seconde ; mais on avait déjà retourné deux poches sans succès. Et cet escogriffe mal rasé, mal habillé, visiblement mal luné, valait tout autant la peine d’être considéré de près ; la dame hurlante s’interrompit même pour le détailler d’un œil froid et perçant.

« Et pourquoi n’avez-vous rien signalé ? Vous vous êtes rendu complice de son forfait, monsieur. »

« Parce que c’était un pauvre hère, qui a sans doute seulement besoin d’un bon travail. Je vais le faire rechercher, et lui proposer quelque chose ; un homme si habile de ses mains ne devrait pas gâcher son talent à si vile besogne. »

L’impulsion qui l’avait animé depuis son réveil faisait un retour inattendu ; il éprouvait une malicieuse joie perverse, une sorte de caprice gratuit, à semer encore davantage la désapprobation et la colère dans ces esprits décidés à s’en laisser envahir sans raison ; par une coquetterie que lui-même jugeait étrange, il tenait à ce que les raisons viennent de lui. Le dandy paraissait cette fois l'avoir identifié, mais jouait toujours son rôle, et sous son indignation de façade, paraissait sincèrement diverti de voir cet homme important bondir si inconsciemment sur scène. Mais il se contenta d'encourager les autres, qui reprenaient à leur compte le couplet du reproche et de la dignité offensée :

« En attendant, nous avons été dépouillés. Cette dame est inconsolable. C’est honteux de complimenter un malandrin sur son habileté manuelle. Et votre séide, là, » - Sander - « cela fait quatre fois qu’il m’écrase les pieds. Qui donc êtes-vous, une sorte de chef de bande, un patron de tripot ? »

On ne le reconnaissait pas. Ross s’éclaira d’un sourire radieux, tenta malgré lui de réprimer son hilarité, puis éclata d’un grand rire. Incapable de parler, il laissa Sander fouiller sa veste et présenter aux incrédules sa carte de visite, tandis qu’il s’adossait à la paroi pour tenter de reprendre son souffle. Il en avait les larmes aux paupières. On ne l’avait pas reconnu ; on l’avait pris pour un patron de tripot ! C’était trop fort. La ministre accepterait-elle seulement de le recevoir, avec une pareille apparence ? Il était beaucoup trop fortuné pour que cette honorable bienfaitrice professe la moindre indulgence à son sujet.

« Mon tripot s’appelle la Gobelin Bank, », gloussa-t-il entre ses mains qu’il avait ramenées devant son visage pour tenter de se calmer un peu. « Toutes vos plaintes y seront les bienvenues. »
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Sam 6 Mai 2017 - 0:39
Réunion d'esprits, creuset où ils transformeraient le plomb dédaigné par la fange en or. S'il venait à manquer de conviction par quelque funeste hasard, son compagnon rattrapant le flambeau éclairerait la route, y guiderait de nouveaux alliés: ensemble, ils construiraient un nouveau visage pour cette ville. Ambrosia, tu ne seras plus dévolue seulement aux dieux: la populace entière jouira de ton nectar. Qu'en disait cette plèbe justement? Ma montre, mon collier, au voleur! Des gains et des pertes, nouveau masque d'une guerre purement économique où le faible trouve sa subsistance grâce au plus fort ou à son détriment.

Qu'était-ce que ce nouveau projet? Philanthropie, commisération, pitié... Faire pleuvoir quelques pièces, éblouir d'or les yeux et les esprits afin de mieux les perdre dans les ornières d'un système de caste immuable. Brillant! Peut-on attendre autre chose d'un banquier que de rutiler, scintillant dans ses calculs, étourdissant dans ses discours? A nouveau cette rage insidieuse mordait son coeur, serpentait autour de son esprit, condamnait ses pensées à fondre sur le fruit ennemi de son amour. Offrir un emploi à un voleur, et consolider son trône: que les ennemis deviennent des serviteurs redevables, trop heureux d'intégrer une société dont les portes leur avaient toujours été closes. D'insignifiants rouages, tous autant qu'ils étaient, lui le premier! Altérant son mouvement, parviendrait-il à faire dérailler l'ensemble de la machine? Risible, il n'était rien, n'importe quelle pièce saurait le remplacer.

Une voix s'éleva du fond de l'ascenseur. Qui était ce gamin au teint pâle et aux yeux cernés auquel personne n'avait prêté attention durant la bousculade? Quelque écrivaillon traînant sa misère? Un jeune endeuillé?
"Faîtes comme moi: souscrivez donc une police d'assurance en cas de vol ou de perte."
"Elle est belle votre police, en attendant si la police en uniforme faisait son métier..." s'indigna le bonhomme rougeoyant, laissant malgré tout percer un sourire, fier de sa trouvaille verbeuse.
"Aucune assurance ne me ramènera mon médaillon! Tout ne se rembourse pas, Monsieur." surenchérit la dame, outragée de voir ses souvenirs réduits à une basse considération monétaire.
Le jeune de Malterre haussa les épaules."Vous êtes en vie, n'est-ce pas ce qui importe? La vie ne se rembourse pas, quoiqu'elle se monnaye... Vous trouverez toujours un autre bijoux, une occasion de prendre une nouvelle photographie avec votre bien-aimé: soit la banque couvre financièrement votre perte, soit vous vous acquittez de ces frais. Tant qu'il y aura des voleurs _et il y en aura en l'état actuel du monde, quoi que fasse la maréchaussée_ vos biens seront en danger."

Il eut presque l'impression de voir frémir ces bourgeois. Enchaînez-vous à votre confort, à vos possessions, bienheureux est l'homme libre dédaigneux de la vie matérielle, riche de son esprit et de ses compétences. Ross bâtissait, changeait la face du monde quand son jeune protégé n'aspirait qu'à le parcourir sans entraves. Voilà que sa réflexion apportait un nouvel éclairage à son comportement de la veille! Ils étaient tous esclaves, dignitaires ou serviteurs, Son Altesse autant que M. Chesterfield, Miranda aussi bien que son époux... Comment faire sauter ces chaînes? Qui était-il pour décider qu'il en fallait sortir alors que ces êtres semblaient s'y complaire? Il se sentit soudain triste et las, sa songerie lui dépeignant une société où il brillait par son absence. Sander avait raison...

Il aspirait à la solitude, ces amitiés et cet amour le brûlaient, écorchant les ailes de son égoïsme insolent. Créature de contraires, vacillant sur un fil instable secoué par ses aspirations irréconciliables, il ne voulait plus mériter. Enfant, d'un souffle d'éveil sur le museau du dragon, il avait attisé l'appétit de liberté du reptile endormi. Comme il regrettait à présent! Remontant les semaines et les jours, il mesurait l'ampleur de ses fautes. Ses aveux, sa colère bien réelle opposée aux métaphores de son tuteur, et surtout ces tendresses! Ah, qu'on le débarrasse de ce coeur souffreteux! Que n'avait-il résisté davantage?!

LEPORELLO
Je veux m'en aller, je vous dis !

DON GIOVANNI
Mais que t'ai-je fait
que tu veuilles me quitter ?

LEPORELLO
Oh, rien du tout.
Vous m'avez quasi massacré.

Retentissement d'un écho, chute d'un corps glissant le long de la paroi des peines, abandon des convenances. Assis, les jambes repliées dans le maigre espace alloué, il aurait voulu d'une supplique dire "laissez-moi partir. Je suis déjà massacré". Il éclata de rire au lieu de cela.

"Je devrais demander une audience auprès du patron de l'Impériale, que l'on crée un élévateur de luxe uniquement pour les honnêtes gens, avec sièges s'il vous plaît, accessible en s'acquittant d'un abonnement suffisamment conséquent pour empêcher les voleurs d'obtenir un tel titre."
Qu'il était donc drôle de rallier le parti de cette bourgeoisie bien-pensante à laquelle il désirait ne jamais ressembler. Bientôt il applaudirait les esclavagistes, louangerait les élites et cracherait sur la plèbe.
"En attendant, vous nous gênez..."
"Vous avez parfaitement résumé ma vie et ma situation Monsieur. Devrais-je vous soupçonner de pratiques divinatoires et en référer à mon futur tuteur, j'ai nommé Son Eminence Zullheimer." Un sourire carnassier, puis il se redressa subitement.
"Je plaisantais allons, ne faîtes pas cette tête. J'ai juste eu un vertige un instant. J'ai la phobie des hauteurs, justement, et cet élévateur... bref, excusez-moi de vous avoir incommodé."
Le vertige de sa chute prochaine déroulait pour son imagination fertile un tapis vermillon. Pardonnez-moi Monsieur Brisendan d'avoir introduit un peu de chaos au sein de votre existence bien tracée; pardonnez-moi si, tout comme Monsieur Chesterfield, je vous abandonne au sommet du Caucase où vous finirez peut-être, puni d'avoir apporté le feu aux hommes. Je vous aime trop, malgré mon acrimonie éternelle, pour troubler votre quête: ma disgrâce vous sera inconnue. Mieux, je fuirais plutôt que d'être démasqué, et vous oublierez vite, dans de nouveaux bras aimants, le petit avorton qui osait signer de Malterre. J'ai le sentiment que cette fugue vous serait moins douloureuse que les grandes orgues du bûcher...
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Sam 6 Mai 2017 - 8:37
Un moment, Ross crut percevoir chez Sander la velléité d’une reprise du pouvoir. Il avait semblé suivre des yeux l’attention que le jeune directeur portait aux mouvements de foule à l’extérieur de la cabine. Ross avait sérieusement craint qu’il n’ait lui aussi repéré le manège de la gamine, trop tard, mais à temps pour en déposer plainte à l’arrivée et la faire capturer ou, du moins, rechercher. Mais cet instant de tension passa rapidement. Le garde releva un regard imperturbable et vide, qui se fixa de nouveau sur l’agitation régnant à l’intérieur de l’élévateur, petit échantillon de société aux prises avec ses remous et ses obstacles chroniques, prise d’une toux spasmodique, comme pour recracher quelque corps étranger. Sander se sentait à présent soutenu par la quasi unanimité de la petite foule. D’ailleurs, face à ce mécontentement général, Onésime s’exposait avec insistance, et Ross pouvait difficilement s’interposer sans faire dégénérer la situation.

Ce dernier, de son côté, prit le parti de serrer les dents ; le fait de savoir l’enfant criminelle pour l’heure en sécurité constituait déjà une petite victoire, qu’hélas il ne pouvait pas encore partager. Il semblait bien que le restant du trajet se devait d’être ténébreux, hostile et désespéré. Le dandy que Ross connaissait sous le nom de Tybalt ne pouvait faire office d’allié, puisqu’il jouait un rôle. Le complice chafouin de la petite voleuse ne pouvait se manifester non plus, puisqu’il jouait le rôle du bouc émissaire déjà, et ne pouvait décemment en accumuler davantage sur sa tête sans finir jeté dans le vide. L’homme que sa mère avait adjoint à sa sécurité n’était non seulement pas un allié, mais surtout, pas un allié dont il aurait voulu. Onésime n’avait plus de forces, et lâchait prise. Ils se trouvaient encore physiquement côte à côte, mais leur séparation était déjà consommée.

« Ecartez-vous de lui. Faites un peu de place. Laissez-le respirer. »

Il ne pouvait plus le toucher, Sander se serait interposé avec toute la rigueur de la dignité offensée et, dans l’état de nerfs où Ross se trouvait, cela aurait dégénéré en pugilat, peut-être en drame. Au moins pouvait-il peut-être user de cette affaire de vertige – sans doute prétexte, d’après ce qu’il lui avait vu faire dans les vergues du navire, mais au fond dans cet état de faiblesse il n’en savait rien – pour lui gagner un peu de respect de la part de ses frères humains rassemblés. Ce n’était tout de même pas un troupeau prêt à écraser n’importe qui sous son piétinement. Le désaccord qu’ils venaient d’avoir n’était qu’une simple conversation, que le vent emporterait ; chacun, en revanche, restait tributaire de sa chair, de ses instincts, de ses terreurs, et chacun avait partagé le désagrément qu’il y avait à en être submergé au point que la conscience s’égare.

Tous étaient encore en train de lancer leurs justifications personnelles face aux conseils lancés, qu’ils ressentaient comme autant de reproches et d’attaques ; mais le sérieux du banquier, et l’état manifeste de mal-être du jeune homme qui l’accompagnait, firent pencher certains du côté de meilleurs sentiments. La dame inconsolable, notamment, fut saisie d’un élan magnanime, qu’elle n’aurait pas eu sans doute envers un interlocuteur moins attendrissant, et lança à voix haute :

« Il est vrai que ce sera l’occasion de lui réclamer une nouvelle photographie. Avec moi, cette fois. Deux ans de mariage, il serait tout de même temps ! » Une autre émit un rire bref qui signifiait : ah, les hommes… Tybalt parut hésiter. Il mourait visiblement d’envie de ramener le conflit au point où ils l’avaient laissé, et l’état d’Onésime n’éveillait chez lui aucune compassion particulière.

La mention de son nouveau tuteur, par contre, semblait l’avoir contraint au silence, car dès lors il ne prononça plus un mot, et ne répondit aux exhortations des autres passagers que par des hochements de tête. Par moments, il fixait son regard sur Ross avec une sorte d’esprit de revanche, entre jeu et férocité, que ce dernier ne s’expliquait pas, mais qui ne le passionnait pas réellement non plus. Au palier suivant, Tybalt descendit, suivi par l’homme chafouin qui protesta qu’après tout, il allait au suivant, mais qu’il ne se sentait plus en sécurité dans cette cage aux fous. Les braves usagers s’offusquèrent de cette flèche du Parthe ; mais la colère était retombée, et ils firent mine d’être pris dans leurs conversations pour ne pas avoir à le poursuivre.

« Nous y sommes presque, » murmura douloureusement Ross en se rapprochant de son ami. Pressés par la foule, c’était à peine s’il parvenait à maintenir sa position pour lui offrir un minimum de répit. Mais c’était l’occasion de frôler de nouveau sa main. Cette fois, Sander s’en aperçut et son visage se tordit d’une grimace qui mêlait tous les reproches. Peu soucieux de ranimer la zizanie dans le petit habitacle bondé, Ross se contenta d’une pression furtive, puis retira sa main. Malgré sa gorge serrée, aucune larme ne lui venait aux yeux ; il avait l’impression de se dessécher. « Nous allons devoir descendre, et ensuite... »

Ce n’était absolument rien. Juste une petite semaine. Juste un séjour d’apprentissage salutaire et prestigieux. Ils auraient presque dû en être reconnaissants. Maudit soit ce monde et ceux qui l’habitaient, songea-t-il pendant une seconde de révolte, en détournant son visage vers l’extérieur pour en dissimuler la braise. Puis il prit une grande inspiration, rentra dans son rôle, referma sa peau d’héritier illustre sur toute sa longueur sans que la moindre lueur de l’être au-dessous ne puisse s’en échapper. Cette peau l’aidait à tenir debout.

« Ensuite, nous irons prouver notre valeur, chacun de notre côté. Nous porterons la tête haute lorsque nous nous reverrons. Vous verrez comme vos yeux brilleront quand je me présenterai devant vous à nouveau. Une demeure digne de ce nom. Un havre de philosophie. Un océan. Tout ce que vous voudrez. »

Un murmure parmi les têtes indistinctes, sur la droite : « Mais à qui il parle ? »
Un autre, indulgent : « Il récite quelque chose. J’ai entendu ça dans un livre. »
Et la sensation, d’un froid ardent, du vide sur lequel sa main se refermait.

Le passage d’un vendeur de gazette, qui jouait des coudes avec la bravoure flegmatique d’un habitué, dérangea l’ordre des passagers. Ross se trouva brusquement saisi et entraîné par une vague connaissance qui voulait ab-so-lu-ment lui raconter la dernière nouvelle. Il se dégagea à grand-peine, et peu aimablement ; le palier approchait, sa barrière étincelante indiquait l’étage impérial, et il croyait entendre les secondes résonner jusque dans son coeur, avec l’impitoyable acuité martiale d’un peloton d’exécution. Dans l’intervalle, Sander avait rapidement glissé quelques mots à l’oreille d’Onésime, sans perdre sa posture imperturbable :

« La barrière n’est pas haute, sur la passerelle... »

Il n'insista pas davantage ; il avait conscience du danger qu'il courait lui-même si Ross entendait de telles syllabes de sa part. Mais rien n'aurait pu l'empêcher de profiter de cette seconde de répit pour rêver tout haut.
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MessageSujet: Re: Don’t fall down when it’s time to arise [PV Onésime] Lun 8 Mai 2017 - 1:25
Que cet élévateur était donc long! Que n'était-il déjà parvenu à destination?! Séparés sans l'être, incapables de jouir de leurs adieux, ce trajet lui était un supplice. Un rire amer résonna dans son esprit acceptant sa défaite face à Mme Norman Brisendan. Félicitations Madame, vous avez trouvé moyen d'abattre sur nous une tourmente passagère, étendant votre empire jusqu'à nos derniers instants. Bravo Madame, j'espère que vous profitez au moins de cette basse vengeance, que notre peine vous cause quelque plaisir. Donnez-moi le bonheur de vous savoir mon chagrin profitable, je le supporterai mieux.

Son regard muait peu à peu, abandonnant la peau morte d'un amour sacrifié pour revêtir les écailles du solitaire impassible. Porterait-il la tête haute ou la ferait-il rouler au pied d'un sanglant autel? Impossible, désormais, de se reposer sur son compagnon pour lui venir en aide, personne ne parerait plus sa chute... Les lèvres pincées, il opposa un coup d'oeil placide au géant belliqueux, avant de lui répondre d'une voix sèche:
"Merci de votre prévenance, Monsieur. Occupez-vous donc de la sécurité de votre maître si la passerelle est dangereuse."
Leurs prunelles croisèrent le fer un instant, promptement séparées par la foule ignorant tout des raisons de ce duel. Leurs proches voisins crurent que le cerbère faisait reproche au jeune homme de ses récents propos, la majorité indifférente ignorant tout de cet échange, abandonnée à la contemplation ou au souvenir, ce qui est finalement chose à peu près égale. La crispation de la mâchoire du séide trahissait, pour l'observateur attentif, la rage sourde gonflant sa poitrine comme une voile sous un ciel d'orage. Il avait beau n'être qu'un serviteur, il avait également un coeur...

Un coeur, voilà bien une chose inutile pour un servant, encombrante même, à moins qu'il ne soit tout entier consacré à l'adoration de ses maîtres. Usant du garde comme d'un tremplin, Onésime bondit jusqu'à une figure nouvelle, la soupçonnant agitée de sentiments semblables: le Prieur ne serait-il pas ce genre d'homme, ému uniquement au nom de son dieu? Qu'ils vénèrent un être de chair ou une idée, tous vibraient d'un même élan, saisissant du bout des doigts ces tisons forgés au sein du foyer où valsait inlassablement l'aiguille des secondes pour les relâcher aux vents du destin.

Ses sentiments l'avaient conduit jusqu'ici; à présent il s'en remettait aux dieux. Les grilles de l'ascenseur écartèrent leur bras de fer, propulsant les passagers dans une étreinte avec la liberté, surpris par la brusque lumière. Le jeune homme, qui n'avait pas encore mis les pieds au palais, se trouva ébloui: jamais il n'avait été si proche des cieux, inondé de lumière sans qu'aucun rais n'en soit entravé par un étage supérieur. "Les ors montent, les ordures descendent": c'était une belle illustration de la cité, vivant témoignage d'une hiérarchie sociale gravée dans les nuages des îles suspendues d'un vol pétrifié par le génie impérial, fresque taillée dans la voûte ambrosienne, condamnant les uns à la cautère du pouvoir, les autres à l'ombre de la multitude indistincte.

Un coup d'épaule le réintégra à son enveloppe, et saisissant son bagage, le garçon s'engagea à la suite du troupeau, vacillant devant l'outrageuse luminosité qu'amplifiaient les splendeurs des jardins et du palais. Terrassé par leur magnificence, à la stupeur du jouvenceau s'ajoutait un bourdon de tristesse, et une seule question à opposer à cela: pourquoi? Pourquoi tant de richesses pour quelques uns, tant de misère pour les autres? Par quelle histoire absurde en étaient-ils parvenus au point où ils s'écrasaient les uns les autres dans une pyramide séculaire au lieu de vivre paisiblement et avec chaleur les uns aux côtés des autres?

Sa démarche chancelante l'amena auprès du mince rempart, saisi d'une main tremblante. Emporté par ses impressions et ses sens loin des contingence actuelles, il en avait oublié la menace récente: elle ne l'oubliait pas quant à elle, et Sander approchait, l'iris scintillant portant la cruauté comme une fleur de métal. Déjà il arrivait à son niveau...

"Vous sentez-vous mal, Monsieur?" La dame au médaillon, jetant un regard en arrière, avait perçu le malaise du pupille. Dans une paisible mélodie de jupons bruissant, elle fit un pas vers le garçon, s'apprêtant à quelque parole de réconfort; elle se figea, statufiée par la gorgone dardant sur elle l'oeil infernal du tueur qu'enrage l'enlèvement de sa victime. Elle pâlit et se détourna, mais elle avait vu. Et Onésime avait remarqué qu'il y avait quelque chose à voir; percevant dans ce jeu de miroir l'écho d'un danger, à la manière d'un animal en alerte, il s'éloigna de la rambarde et pressa ses pas vers le sentier.

"Une demeure digne de ce nom. Un havre de philosophie. Un océan. Tout ce que vous voudrez."
Le mouchoir de sa gorge se noua d'un souvenir. L'océan les avait réunis et porté aux nues d'une affection naissante, un océan d'impossible, rêverie ondoyante d'un mirage évanoui auquel succédait le sable de l'aride existence matérielle. Maudit soyez-vous de m'avoir ébloui d'un songe! La vérité, Monsieur Brisendan, s'il est bon de la dire, c'est que la mort rôde autour de vous, frappe vos amants, destitue vos amis, et vous dresse seul au milieu de votre maisonnée où se plaisent seules les algorithmiques statues. Pensez-vous vraiment que ces créatures au sang glacé vous permettront ce havre de philosophie? Vous allez nous faire tuer... non, vous allez me faire tuer! Je redoutais le palais; je gémis à présent de m'y découvrir plus en sécurité.

Non, chassons cela! Raffermissons notre défiance, armons-nous de prudence! La sécurité est illusoire, un songe du commun aspirant à la paix, bercé du doux espoir d'offrir un monde meilleur à leur lignée. Ce monde meilleur, vous en placez déjà le joug sur l'échine de votre héritier. Je désapprouve, mais vous l'avez compris et n'en avez que faire: c'est à l'adulte d'embrasser sa propre cause, y jeter toute la puissance de son énergie d'un choix libre et consenti. Me faudra-t-il donc...? Non, pas de conjecture, pas avant d'être ressorti vivant. D'une caresse blême, le soleil d'automne rayonnait sur la gaste terre de ses pensées: seuls s'y plaisaient les charognards d'amertume et les vautours du désespoir.

J'espère, Mme Norman Brisendan que mon affliction vous réjouit; Que votre bouche étiolée d'une satisfaction perverse sourira au récit que vous rapportera votre chien fidèle d'une gueule haletante. Il est temps pour moi de sceller cet organe, d'engourdir mon âme sous un linceul de prières. Pourquoi donc faut-il qu'aillent vers vous mes pensées alors que le temps défile? Vous serez mon guide, ange sépulcral: votre coeur insensible me servira de modèle. Comme je vous plains et pourtant je frémis, car je me découvre admiratif en un sens. Comment fit votre fils pour résister, balle de laine qu'échappèrent les aiguilles de vos savant calculs? Remerciez-le: il vous rend humaine. Quant à moi, j'abandonne ce bonheur, les coups répétés du destin en décident ainsi. Adieu Mme la matriarche Brisendan. Adieu Monsieur Brisendan, Seigneur d'Orsino, charmante chimère; Priez pour qu'il reste un peu de l'homme que vous avez connu à nos retrouvailles, ou sorti de vos abîmes, c'est moi que vous retrouverez perdu.
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