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 :: Prologue final :: La salle des archives

From Baltimore’s Fireflies to the Conquest of Spaces (PV Eva)

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MessageSujet: From Baltimore’s Fireflies to the Conquest of Spaces (PV Eva) Ven 19 Mai 2017 - 11:13
Il est debout au milieu des flots de travailleurs qu’il mène à la façon d’un chef d’orchestre : presque sans prononcer un mot. Chacun sait ce qu’il a à faire. Ce sont les derniers préparatifs. De La Cruz, l’architecte, qui est venu lui présenter les derniers aménagements réclamés, l’appelle maintenant « Ross », tout en lui présentant mille signes de respect. Il a réussi un tour de force en quelques heures seulement : transformer la pièce prévue comme chambre d’amis en un séjour tout confort pour une jeune mère et son enfant, avec une alcôve à part pour une domestique assignée à son service personnel. Ils sont aussi fatigués l’un que l’autre à présent ; mais la gratification qui les attend s’ils réussissent leur donne l’énergie de continuer leurs efforts. Pour le créateur, ce sera une prime conséquente, qui lui permettra de prendre un repos bien mérité. Pour le mandataire, ce sera peut-être enfin la paix.

« Vous vous êtes surpassé. Je ne vous dirai jamais assez ma reconnaissance. »

De La Cruz repart aussi rapidement. Il n’y a pas un instant à perdre en bavardages. Ici, à l’agence principale surtout, la moindre inattention peut être fatale. Nid de vipères… Ross a dit cela de la cour si souvent, alors qu’il en avait un sous le nez chaque soir en rentrant chez lui. Le dégoût l’envahit lorsqu’il songe que, s’il a lui-même survécu si longtemps, ce n’était pas grâce à la protection de ceux qu’il considérait sincèrement comme son clan ; c’était parce qu’il leur était utile. L’est-il encore aujourd’hui ? Il en doute, et une chose est certaine : quand Elle apprendra qu’il fait construire une chambre de bébé dans son nouveau logement… Il en tremble presque, mais il ne peut pas faire autrement.

Pas une seconde, il ne pense à Stan. Pourquoi lui a-t-il donné ce surnom trop commun, trop courant, qu’il lui arrive d’entendre dans la rue… Mais il est inutile de perdre du temps à penser à ce qui n’a pas pu être sauvé, alors que, pour une fois, pour la première fois, quelque chose pourrait l’être. Il a fixé son regard sur un objectif droit devant lui et il tient la barre, comme il a réclamé à Onésime de le faire, jusqu’à ce que leurs navires aient enfin franchi l’espace dressé entre eux. Une petite erreur de navigation, et ils pourraient ne jamais se recroiser ; l’océan est tellement vaste… Une véritable constellation, qui semble s’étendre de jour en jour, malgré ses efforts.

Il pense au ballet des lucioles sur la baie, à la tombée du soir. Une constellation illusoire, qui ne restait jamais en place, et pourtant il s’était dit : ici, ce serait bien. Mais il ne retournera pas là-bas, alors, à quoi bon… Et par moments, quand le manque de sommeil le fait vaciller, et qu’il s’appuie à une rampe de l’air de quelqu’un qui songe et qu’il ne faut pas déranger, il a d’étranges visions de deux corps assis sur la véranda de bois blanc, face à la baie, du soleil qui se lève, et des cheveux de l’un d’eux qui commencent à s’embraser au toucher des premiers rayons, tandis que l’autre demeure endormi, ignorant du drame, inconscient de sa responsabilité. Il secoue ce début de cauchemar en se tournant vers l’un ou l’autre des acteurs de sa vie actuelle, qui tourbillonnent autour de lui comme un nuage d’insectes. Le soleil brille toujours, il y voit clair, et il a un minimum de pouvoir à présent sur ce qui brûlera ou non. Il se reprend, dans une sorte de frisson vital, sort de sa mélancolie et reprend pied dans l’affrontement.

« Vous vous emportez pour de mauvaises raisons, et vous vous en prenez aux mauvaises cibles. »

Cette voix. C’est Elle. Toujours flanquée de son chien de garde, comme si elle craignait qu’il ne lui saute à la gorge. Quant à lui, Ross l'ignore, mais note simplement sa présence, comme celle d'un accessoire révélateur. On n’agit pas ainsi quand on n’a rien à se reprocher… Le jeune banquier toise sa mère et directrice, en s’efforçant de trouver les mots exacts, bataillant avec la colère qui se débat sous le filet lâche et déchiré de sa fatigue.

« Bonjour, Mère. »

Elle surveille d’un regard impérial le ballet des employés porteurs de dossiers qui défilent autour d’eux. Elle ne les connaît pas, ceux-là. D’où les a-t-il tirés ? Du ruisseau, sans doute. Le mépris de la directrice pleut sur ces créatures indignes comme un acide craché par les nuages. Mais elle paraît résignée à le laisser commettre les erreurs dont il a besoin pour s’affirmer ; c’est de son âge, sans doute, et elle sera toujours là pour le rattraper au vol lorsqu’il chutera, et ce jour-là, elle pourra lui asséner, comme toujours : Je vous l’avais bien dit. Ross jette un regard nerveux par la croisée : le soleil est sur le déclin.

« Je dois vous avertir, Madame, que Miranda viendra s’établir avec moi à l’agence Wolter. La place d’une épouse est auprès de son mari, » ajoute-t-il d’une voix sèche, en imitant l’accent pincé que sa mère applique toujours à cette phrase, qu’elle a si souvent retournée contre lui. Elle suffoque. Elle n’avait pas prévu cela. Ross éprouve une fierté incommensurable, viscérale comme un coup de poing en plein coeur, à réaliser qu’elle n’avait, pour une fois, pas prévu ce qu’il ferait.

« Mais… je croyais que… vous déménagiez pour... »

Est-elle contente ? Difficile à dire. Non, sans doute pas, puisqu’elle est blessée dans son ego. Mais que pouvait-elle rêver de mieux, pourtant ? Un départ pour le second niveau, infiniment plus sûr, plus luxueux, plus vivant, plus proche des cercles du pouvoir et, ce point si important, de leurs loisirs… Un ménage uni pour accueillir et protéger l’héritier qu’elle espérait, et que lui importe qu’elle soit exclue de l’équation, elle et son système de sécurité bâtard, et que le ménage en question soit bâti sur l’amitié et non plus sur d’ignobles rapprochements physiques dictés par ses manigances… Que lui importe, vraiment ? Puisque…

« Je vous ai donné ce que vous réclamiez, Madame. »

Cette fois, elle perd tout contrôle, du moins, c’est l’impression qu’a Ross alors qu’il regagne la sortie, l’oeil sur les domestiques qui chargent ses dernières affaires dans les voitures en attente. Il salue aimablement des clients interloqués, tandis qu’elle se donne en spectacle. Dire que c’est elle, pourtant, qui a envoyé à toutes ces personnes de marque des invitations à venir fêter sa prise de fonctions ! Ils voudraient venir les féliciter tous deux, mais à voir l’expression sur le visage de Mme Brisendan Mère, ils craignent brusquement qu’elle ne soit malade, et s’esquivent avec discrétion. Ross est le seul à l’entendre. Il essaie de ne pas l’écouter. Elle tente ses dernières flèches. S’il soutient ce choc, il sera libre.

« Vous êtes fou, mon fils. Vous ne saurez pas affronter la tempête qui se dirige sur vous. Vous aurez besoin de mon influence. Je sais ce que vous me reprochez. Réfléchissez mieux : je me suis servie de ma logique, moi, et je sais de qui vous devriez vous méfier, contre qui vous devriez alerter les forces légales… mais vous ne pourrez pas. »

« Oh, vous parlez d’Onésime, sans doute. » Il n’a pas pu s’empêcher de lui répondre. Le silence aurait été préférable, bien sûr, mais il est peut-être aussi proche qu’elle de l’explosion. L’idée de lever la main contre elle ne lui est jamais venue à l’esprit, et lui paraîtrait étrangement sacrilège ; mais si elle poursuit dans cette voix...
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Eva Chesterfield
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MessageSujet: Re: From Baltimore’s Fireflies to the Conquest of Spaces (PV Eva) Sam 20 Mai 2017 - 19:51
L’heure était donc aux branle-bas de combat.

C’était ce qu’Eva Chesterfield concluait, en voyant l’agitation qui semblait posséder l’agence principale de la Gobelin Banque, la faisant paraître prise de folie. Il y avait un flot continu de personnes et de biens, comme si le lieu s’était soudain trouvé recel de trafic de marchandises, en dépit de sa notoriété. Mais il ne fallait pas rêver : cela ressemblait au mieux à un simple déménagement. Conséquent, certes, il fallait l’admettre. Ça remuait. Tant mieux. Cela voulait dire que la vie remuait elle aussi.

Debout et immobile devant la banque, elle contemplait depuis un instant les va-et-vient incessants qui se faisaient à l’entrée. Elle préférait ne guère imaginer ce qui se faisait à l’intérieur. Et tout ce qui allait être perdu avec ce rythme. Vêtue d’une robe à faux-cul entièrement noire, parsemée de boucles et d’agrafes métalliques, elle avait poussé l’élégance jusqu’à porter un chapeau qu’il lui faudrait retirer, une fois à l’intérieur. Un foulard aux teintes pourpres entourait son cou. Sa main serrait un petit sac qui ne contenait guère autre chose que de l’argent et des papiers. Elle n’était pas du genre matériel. On ne pouvait pas dire la même chose de celui qui était en train de faire bouger toutes ses possessions en un nouvel endroit.

D’autres personnes auraient jugé que ce n’était ni le lieu, ni le moment d’aller saluer une vieille connaissance qui laissait son majordome écrire ses réponses aux lettres d’Eva, à sa place. En tout cas, quelqu’un de parfaitement sensé et se souciant des apparences sociales, aurait hésité. Ce n’était pas le cas de la cantatrice. Les gens étaient parfois plus accessibles, et plus vulnérables, au milieu d’un chaos, fût-il savamment organisé sur l’instant. On était plus facilement pris au dépourvu sous le coup de la fatigue et du stress d’importantes tâches à faire. La jeune femme pouvait être quelque peu rancunière. Elle n’aimait pas non plus qu’on se fiche d’elle, après avoir entretenu ce qui ressemblait à un semblant d’amitié, durant plusieurs années, pour ne recevoir que des lettres impersonnelles.

Oh, bien sûr, elle n’était pas une amie intime de Ross Brisendan ; du moins, pas autant qu’Astan avait pu l’être à sa manière – telle comparaison faisait naître un sourire ironique sur ses lèvres. Mais tout de même, cet homme était un des seuls proches à être rester constant, si l’on pouvait dire cela, au cours des années. En vérité, Eva avait plus de facilité à jeter les gens, qu’à les voir eux, faire de même avec elle. Il ne fallait voir nulle dépendance là-dedans. La chanteuse avait sa fierté, et c’était tout.

Plus, un brin, assez immense en vérité, de curiosité envers ce qui se tramait dans la vie de Ross, au point qu’il se montrât aussi distant. On ne pouvait pas toujours tout mettre sur le dos de son cher frère Astan, tout de même, ou alors ses oreilles devaient siffler tout le temps.

Les mouvements en place n’étaient pas sans lui évoquer une chorégraphie soigneusement élaborée, un irrépressible besoin de vie pour que tout soit à sa place. Elle se demandait en quel honneur cela était dû. Alors qu’elle restait ainsi là, immobile, elle vit passer devant elle une femme dont l’allure lui était familière, accompagnée d’un molosse. Eva n’était vraiment pas très « animaux ». Elle n’était pas sûre d’apprécier autant la maîtresse du chien de garde en question, si elle était bien qui elle croyait. Et elle avait suffisamment côtoyé la cour, ou tous les autres grands, pour en être presque sûre.

Eva se mit enfin en marche, suivant la femme la précédant et ignorant les flots des travailleurs autour d’eux. Elle eut un léger sourire, en voyant Ross se retourner face à sa mère. Très bien, cela avait des allures de confrontation. Si cela avait vraiment été la situation, elle aurait apprécié un verre de vin pour savourer ce qui était sur le point de débuter. Car après tout, la tension qui commençait à naître, les regards méprisants que la mère de Ross portait sur les travailleurs autour d’eux, tout cela montrait très bien que la situation n’était pas à son goût. Fallait-il donc que Ross ait fini par se dresser contre l’autorité familiale qu’il avait toujours trop suivie, pour ce qu’Eva en savait ? Elle n’était pas de ces gens qui feraient passer une carrière ou une apparence politique avant  son propre bonheur – du moins, officieusement et en son for intérieur. Ross, cependant, s’y était toujours plié. Il ressemblait à d’autres personnes dont elle ne citerait pas les noms.

Ainsi, elle était en bonne place pour entendre la conversation. Elle fut peut-être quelque peu désappointée en se rendant compte que si Ross était en train de faire tout ce remue-ménage, c’était pour une histoire de couple. Enfin, couple, façon de parler, au vu de l’ambiguïté que… elle s’égarait. En tout cas, la raison officielle, c’était ça, et pas le désir – ou seulement en partie – de s’éloigner de l’autorité maternelle. Eva n’était pas certaine de comprendre tous les tenants et aboutissants de la discussion, mais elle comblerait les morceaux plus tard, ou avec sa logique.

C’était « Je vous ai donné ce que vous réclamiez, Madame. » qui la marqua le plus. Ça ne pouvait ne signifier qu’une chose, ce genre de phrases, pour quelqu’un comme Ross, marié sans avoir encore eu d’héritier, avec la volonté de déménager… Eva ne s’imaginait pas annoncer la même chose à sa propre mère. Non, cette phrase serait toujours au négatif chez elle. Au diable, la descendance, il y avait d’autres Chesterfield qui s’en assureraient. Elle vit des clients s’approcher, puis reculer. Ils n’étaient pas idiots, ils sentaient bien la tempête, comme elle.

Et maintenant, qui était cet Onésime dont on parlait ? Eva avait parfois si peu de mémoire pour les gens qui ne l’intéressaient pas, que ce nom ne lui évoquait rien du tout. Quoiqu’il en soit, il n’était pas dans le tempérament de la cantatrice de voir un brasier s’aviver sans y rajouter un peu d’huile.
Elle choisit cette fois de s’approcher, offrant un sourire poli et courtois de circonstance, alors qu’elle esquissait une révérence pour la mère de Ross, et un salut plus léger, mais également respectueux, vers le fils.

— Madame, Ross… Je vois que je n’aurais peut-être pas dû choisir aujourd’hui pour effectuer une visite amicale, fit-elle, d’un ton si léger, qu’il était impossible de penser qu’elle avait forcément entendu la discussion d’auparavant. Mais je n’ai pas eu l’occasion de vous croiser depuis si longtemps.

Était-ce malpoli d’interrompre une dispute entre une mère et un fils ? Bah, elle n’était pas censée être au courant. Et puis, il était vraiment temps que l’une lâche la grappe à son fils, depuis le temps. S’il avait une femme, un déménagement, une situation stable et possiblement un héritier dans le tiroir, qu’est-ce qu’elle pouvait bien demander de plus, pour le sacro-saint honneur des familles ?

— Les déménagements aussi importants ne se font qu’aux grands tournants de la vie. J’en ignore la direction exacte, Ross, mais avec tout le bien que j’entends de vous, je ne peux qu’espérer le meilleur. Vous devez être fière, Madame, de voir à quel votre fils a réussi. C’est un modèle pour certains.

Le sourire aimable et assuré n’avait pas quitté une seule seconde ses lèvres, alors qu’elle s’adressait à la mère de Ross. Son regard était éclairé, et rien dans son attitude n’exprimait une quelconque offense, seulement la sûreté et la tranquillité. Il n’y avait aucune hésitation dans ses paroles courtoises et convenues. Pourquoi se serait-elle privée de se mêler au début de l’ire et de permettre à Ross de prendre un peu sa revanche ? Il était plaisant de faire le bien de temps en temps. Et puis, Eva n’avait sans doute jamais supporté cette femme qui semblait déterminée à couler son fils, ne serait-ce qu’avec l’hypocrite et détestable « je te l’avais bien dit ».

Le regard qu’elle eut pour Ross était bien moins sous le jeu des apparences. Un bref coup d’oeil, presque moqueur, mais qui signifiait « je suis de ton côté ».


“J’aurais voulu qu’elle eût peur et me demandât grâce, mais, cette femme était un démon.”
           
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MessageSujet: Re: From Baltimore’s Fireflies to the Conquest of Spaces (PV Eva) Dim 21 Mai 2017 - 8:35
« Vous ne prétendez tout de même pas élever cet enfant à ma place ! »
« Vous ne prétendez pas l’élever sans mes avis ! »
« Vous... »

Ross aurait certainement trouvé quelque chose à répliquer, mais il n’en saurait jamais rien. Il pivota sur ses talons alors qu’une silhouette de noir vêtu surgissait dans son champ de vision en élevant la voix. Une de ces répliques que l’on lance pour se dédouaner de faire exactement ce que l’on avait décidé, sans que quiconque y trouve à redire, telles que « je ne suis pas contre, mais... » ou « ce n'est pas à moi de dire... » Il s’apprêtait par instinct dialectique à attaquer la seconde partie de la proposition, quand il réalisa de qui il s’agissait.

Bien sûr qu’ils ne s’étaient pas vus, vraiment vus face à face, depuis très longtemps. La date n’avait pas pu échapper à la principale concernée. Il n’avait aucune envie de la voir. Il n’était pas prêt, il n’avait jamais pu le redevenir. Rien que prononcer le nom de cette dame pour la saluer – ce que fit sa mère, dans un reste effiloché de respect des convenances, qui ne masquait pas son rictus de hyène prête à mordre – lui serait resté en travers de la gorge.

Il se contenta d’un silence effaré et d’un pas de recul, comme s’il avait vu surgir un spectre. Elle parlait. Que disait-elle ? Il n’arrivait pas à croire que ses propos soient si anodins. Mais par une chance inouïe, elle parlait à sa mère, qui se chargea donc de répondre sur le moment.

« Je sais quelle fierté je dois éprouver, madame, n’ayez crainte ; et je ne doute pas que mon fils sera récompensé de ses bonnes décisions. Ne serait-ce que par la chance de renouer avec une amitié telle que la vôtre, dont je me souviens parfaitement. » Elle n’avait jamais encouragé Ross à fréquenter de trop près certaines gens, bien qu’elle ait pensé un temps que leur appui serait une force en Cour ; et il lui semblait se rappeler nettement que cette Eva ait servi de paravent avec un peu trop de complaisance.

Ross, plongé dans ses pensées, s’acharnait à retrouver de quoi pouvait bien parler sa dernière lettre, mais là encore, un spectre se dressait pour bloquer sa réflexion. Ce n’était pas lui qui avait lu cette lettre ; comme il ne s’en sentait pas capable, son secrétaire lui en avait lu le résumé, comme il le faisait depuis que Ross n’avait plus le courage de les affronter.

Ce n’était pas une, mais deux ombres au regard triste qui se dressaient maintenant aux côtés de la nouvelle venue, en le fixant avec… était-ce un air accusateur ? Il avait envie de crier qu’il n’était pas coupable ; mais il ne pouvait pas dire qu’il était innocent. Et puis, la solitude le frappait une troisième fois, le danger qui menaçait Onésime n’était pas moins grand et… Eva avait-elle entendu qu’ils parlaient d’Onésime ? Il y avait là-dedans un augure terrible. La tête lui tourna et il prit appui à la rampe derrière lui, en portant la main à son front.

« Veuillez m’excuser, mesdames, il me serait agréable… nécessaire… de m’asseoir un instant. »

Interloquée, sa mère jeta sur lui le regard dédaigneux qu’ont les enseignantes strictes pour les faiblesses des enfants des autres, mais bien davantage encore pour celles des leurs. « Faites donc, mon pauvre ami, » jeta-t-elle, « je vous fais quérir de quoi boire. » Il secoua la tête, mais elle avait déjà tourné les talons, et cette rapidité ne fit qu’ajouter à son vertige. Il s’assit sur la marche où il se trouvait, incapable de faire un pas en direction d’un appui plus stable, et, conscient que l’apparition ne disparaissait pas, prit une décision dont seule, avec le recul, la fièvre pourrait lui fournir l’excuse : il lui tendit la main et saisit la sienne.

« Nons avons… Nous avons attendu l’aube ensemble... » murmura-t-il en resserrant sa prise. « Enlacés. » Il savait qu’en un moment de pareille tension, la mémoire d’Eva, cette mémoire des textes qui faisait d’elle davantage qu’une improvisatrice jetant d’éphémères étincelles sur les planches, enregistrait ce qu’il disait, et qui ressemblait tant à une confession. « Et vous saviez très bien... » Un frisson l’interrompit. C’était comme il l’avait dit la veille à Valerian : à la fois si difficile et si facile qu’il en avait doublement honte. « Que le soleil levant ne laisserait de vous... »

Ses yeux clignèrent. L’espace de ce clin d’oeil, il revit la mer. Il était étrange que cette couleur d’un bleu gris et lumineux soit celle qui se dessinait entre ses cils, quand la vision du réel disparaissait. Il se demanda si cela venait de la couleur primale des iris des nouveaux-nés, et si le sien serait ainsi loti, ou différent. Au fond, ils sortaient tous de la même mer, transis et épuisés comme des nageurs, imprégnés de la même sueur salée. Chacun d’entre les êtres qu’il voyait, et ceux qu’il ne verrait jamais, n’étaient tous que cela.

« Que nuée grise au vent, et sur ma joue, soudain, que brûlure glacée. »

Le mal était fait. Le code était transmis. Elle ne savait pas pourquoi il prenait cette forme, mais elle devinait son importance, et elle saurait le lui redire, pour qu'il l'écrive, pour qu'à terme... Il ne pourrait plus jamais revenir en arrière. Ses yeux cillèrent encore une fois, puis se rouvrirent résolument, et le frisson s’apaisa, comme s’il laissait l’accès derrière lui. Sans être abrité de la moindre rechute, il s’affranchissait de la fièvre pour l’heure, tandis que les battements de son coeur peu à peu reprenaient un rythme supportable. Son regard s’attacha sur celle qui était venu le traquer jusqu’en son ancienne tanière, un regard entre reproche et supplique ; mais puisqu’elle était là, autant faire usage de ses deux talents les plus développés : la scène, et l’instillation du chaos.

Il fallait qu’elle se souvienne, car il n’était pas en capacité de prendre des notes ; et sa contribution de la journée n’irait pas plus loin, il en avait pleine conscience. Deux hier, deux aujourd’hui, songea-t-il avec un accès de terreur quasi religieuse, je sais où ça me mène. Je ne sais pas si je veux y aller, mais j’y vais. Il était après tout entraîné, autant qu’aux chiffres, à métaboliser le poison. Son malaise commençait à s’apaiser, il se faisait à l'idée d'une confrontation et peut-être d'une petite apocalypse, et il fit signe au serviteur empressé qui lui collait un verre d’eau sous le nez que ce ne serait pas nécessaire. Il avait assez bu aujourd’hui. Bon, certes, peut-être pas d’eau claire, comme le lui rappela sa mère assez haut pour que leur visiteuse entende ; mais bien assez de mélanges qui la faisaient intervenir.

« ...Pardon, mon fils, que disions-nous ? Ah oui : que vous seriez de force à jouer votre rôle de patriarche sans mon intervention... Pensiez-vous que j'en douterais ? Je ne vois vraiment pas pourquoi... » Cela, par contre, était destiné aux oreilles de toute l'assistance.
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Eva Chesterfield
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MessageSujet: Re: From Baltimore’s Fireflies to the Conquest of Spaces (PV Eva) Mar 30 Mai 2017 - 21:10
Bien entendu, Eva se moquait complètement du fait qu’on pouvait la reprendre et la critiquer, lui dire qu’elle ne s’était excusée que faussement… Après tout, elle en avait parfaitement conscience, qu’elle n’était là ni au bon moment, ni face à la première personne. Mais ce ne serait pas la première fois ; et comme toutes s’étaient probablement révélées fructueuses, pourquoi s’en serait-elle privée ?

La cantatrice savoura, un bref instant, l’air déconcerté de Ross et son silence, agrémenté d’un recul, comme s’il avait vu un spectre. On pouvait certes voir les choses sous cet angle. Personne n’avait vraiment envie que les fantômes du passé le tourmentent. Oh non, cette sorte d’effarement, elle le contempla sans ciller un instant, le laissant être parfaitement conscient qu’il n’avait pas été discret dans l’attitude l’homme coupable. Ce ne fut qu’après qu’elle se retourna vers la mère de la famille, pour lui rendre un sourire parfaitement cordial, même si les intentions de cette vieille femme n’étaient pas des plus agréables à son égard. En-dehors de toute rumeur qui pouvait courir, connue ou non, sur Eva, on ne pouvait nier que Chesterfield évoquait désagréablement le prénom d’Astan. Y être associé n’était pas toujours une partie de plaisir. La jeune femme ne put toutefois s’empêcher de hausser un sourcil au discours entendu. Voilà qui était bien surprenant, mais sans doute bien hypocrite.

— Oh, mon amitié, quand elle est acquise, le demeure. Il faut seulement l’entretenir de temps en temps, ou j’ai tendance à oublier les gens, fit-elle, avec un ton sardonique.

Légèreté qui ne suffisait point à ôter la tristesse qui couvait dans le regard des deux Brisendan. Elle espérait seulement que d’autres réunions familiales chez eux étaient plus joyeuses. Enfin, venant de la cour, des nobles, des grands, elle pouvait en douter assez facilement. D’autre part, Ross avait toujours semblé élevé de manière tellement rigide et froide, lui faisait passer son devoir, son héritage, son travail, avant lui-même, qu’elle n’aurait pu que désapprouver tout ce que disait sa mère, intérieurement. Elle n’aimait guère quand on traitait les gens comme des machines.

Elle ne pouvait cependant pas se permettre d’estimer avoir jeté un froid suffisant pour que cela soit responsable du malaise soudain de Ross. Elle n’en était pas encore à ce point-là, et il y avait certainement des fantômes bien pires qu’elle, plus terribles et dont la vision vous faisait replonger dans un gouffre. L’oeil de la jeune femme devint noir, quand elle remarqua la regard dédaigneux jeté à Ross par sa mère, mais elle n’en dit pas un mot, se contentant de se rapprocher lentement de Ross, d’un pas souple. Ses yeux s’écarquillèrent, lorsqu’elle l’entendit commencer à réciter quelque chose qui ressemblait à du théâtre, ou de la poésie. Par précaution, elle s’agenouilla pour mieux l’entendre, ne le quittant pas des yeux alors qu’il continuait sur sa lancée, comme pris d’un égarement plutôt que d’une inspiration subite. Le premier était, aux yeux d’Eva, infiniment plus intéressant et troublant que le second, ce fut pourquoi elle le mémorisa aussi bien qu’elle le pouvait, sans réfléchir davantage. Eh bien, si elle avait su que ce banquier-là avait l’âme d’un poète ! Peut-être que les choses auraient été plus amusantes auparavant…

Loin des pensées métaphysiques qui hantaient son « ami », elle n’avait toutefois pas écouté en vain. Pareille tirade avait des allures du regret qu’on n’avouait qu’une fois, à une seule personne peut-être. Elle finit par poser sa main sur son épaule, peut-être une seconde seulement avant qu’il ne croise son regard. Pareil geste n’était pas véritablement affectueux : il tenait davantage de l’emprise et du rocher qu’on touche pour se sentir revenir à la réalité. Mais Eva était, en ce cas, un roc aux aspérités glissantes.

— Je suppose que mieux vaut que ce soit moi qui ai entendu cela, que votre mère.

Elle était, pour sa part, moins sujette aux tourments de l’âme, à ces moments où une tempête se réveillait sous un crâne en menaçant de tout faire chavirer dans votre vie, de briser toutes les fondations pour tout laisser à reconstruire. Ce qu’elle considérait comme une chance ne l’était toutefois pas pour l’homme en face de lui. Ross avait plus d’humanité qu’elle, tout simplement.

Eva se recula, machinalement, quand la mère revint. Elle se retint de lever les yeux au ciel. Ne pouvait-elle pas fiche la paix à son fils plus de deux minutes ? S’il trouvait le moyen de manquer de s’évanouir devant elle, c’était vraiment que sa présence n’était pas la bienvenue. Elle ne doutait pas une seconde que le discours soigneusement ciselé était fait pour que ô grand jamais, par tous les dieux d’Ambrosia, elle ne doute de la bienveillance de cette femme envers son fils. Eva lui adressa un sourire charmant.

— Oh, toutes les mères doutent que leurs enfants élèveront correctement les petits. L’expérience qui ressort sans doute. Je pense qu’il faut laisser les gens faire leurs propres erreurs...c’est comme cela que tout le monde a appris, y compris vous, n’est-ce pas ?

Si la façade d’Eva était d’amabilité et de politesse toutes douces et assurées, il ne fallait pas s’y fier. L’éclat qui animait ses yeux était trop fier et trop brûlant pour ne voir qu’une image bien sage. Cela se retournerait contre elle, un jour, mais en attendant, cela lui avait toujours servi.

— Madame, je souhaitais quérir auprès de votre fils quelques conseils à titre personnel… Puis-je vous l’emprunter quelques instants ? Mieux vaut de toute façon s’éloigner d’ici. Avec un tel désordre et un tel va-et-vient de tous les côtés, n’importe qui se sentirait mal. Vous devriez aussi faire attention à vous.

Cette tirade n’avait de politesse que le nom, impossible de s’y tromper. Eva ne tenait guère à se farcir plus longtemps qu’elle ne le souhaitait, la compagnie de cette femme. Quitte à mentir, peu lui importait bien, même si en revanche cela risquait de donner un frisson cardiaque supplémentaire à Ross. Entre les deux femmes présentes, allez savoir avec lequel il aurait de toute façon préféré passer un moment entièrement seul et sans personne pour amortir le conflit.


“J’aurais voulu qu’elle eût peur et me demandât grâce, mais, cette femme était un démon.”
           
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MessageSujet: Re: From Baltimore’s Fireflies to the Conquest of Spaces (PV Eva) Mer 31 Mai 2017 - 8:52
« Vous parliez d’erreurs… Vous êtes toute excusée, Madame. On sait que les charmes de la maternité font l’objet de mille légendes et considérations philosophiques de la part de ceux, et de celles, qui n’en ont pas subi l’initiation. Je vous en prie, emmenez donc mon fils ; vous lui dispenserez un peu de cette bonne influence qu’il a toujours trouvé auprès de votre famille, à défaut de la sienne. »

Elles allaient s’écharper. L’une était complètement folle et l’autre n’avait aucun scrupules. Incompatibilité de caractères. Le crâne encore tintant, Ross ne cherchait même plus à suivre leur échange sous peine d’en avoir des sueurs froides. Il fallait qu’il sorte, en effet, qu’il se soustraie à leurs sources de stress respectives, mais ce ne serait sans doute pas possible ; échapper à l’une revenait à se livrer à l’autre. Il prit son parti. Eva possédait maintenant quelque chose qu’il devait absolument récupérer. Et il éviterait l’affrontement direct des deux femmes en divisant leurs forces. Quant au reste, ce qui devait arriver arriverait.

Oublier, avait-elle dit. L’avait-il oubliée ? Certes non, sans quoi tout aurait été infiniment plus simple. Avait-il oublié d’ouvrir les enveloppes accumulées sur le coin de son bureau ? Non, il l’avait négligé volontairement. Mais bien sûr, ils ne pouvaient pas parler de cela maintenant, pas ici. Pas dans des termes que d’autres, extérieurs à leur relation, pouvaient entendre. Il allait perdre la face, bien sûr. Il n’avait rien à dire pour sa défense, uniquement à présenter ses plus plates excuses et à espérer que la réprimande ne serait pas trop acerbe. Cela ne se fait pas devant témoins ; à moins que l’offense n’ait été elle-même publique. Dans leur cas elle ne l’était pas. Oui, mieux valait songer à leur cas pour le moment.

Enfin à l’air libre, il s’arrêta pour s’adosser au mur et fermer les yeux quelques secondes. Il se sentait déjà mieux. Ses jambes semblaient du moins disposées à le soutenir. Il savait précisément ce que faisait sa mère en cet instant : elle essayait de soudoyer ses employés direct pour obtenir des renseignements sur l’agencement du nouveau foyer. Elle ne saurait rien. Ils n’avaient que méfiance et réprobation pour la manière indifférente dont elle traitait les malheurs de leur maître. Quelques-uns d’entre eux avaient eu à braver un froid semblable dans leur jeunesse, et en éprouvaient encore la brûlure ; les autres leur vouaient une compassion toute sentimentale, et c’étaient peut-être eux les plus féroces dans leur opposition.

« Etes-vous bien sûre, madame, qu’il s’agisse de conseils à recevoir et non à donner ? »

D’anciens employés observaient de loin cette silhouette connue, d’un œil peiné ; il n’était pas habituel de le voir ainsi appuyé à la façade comme si ses jambes ne le portaient plus, mais ils n’avaient plus l’autorisation de l’approcher. Il avait été strict sur ce point. Les seuls agréés à le servir étaient désormais les quelques fidèles choisis pour leurs personnalités proches de celle de leur patron, appréciés et fréquentés depuis des années, avant même qu’ils n’entrent au service de la famille : les rares qu’il puisse considérer comme des amis aussi bien que comme des serviteurs.

Les autres, si aimables soient-ils, resteraient cantonnés au service de sa mère. Et ceux qui servaient sa mère ne pouvaient plus lui offrir quoi que ce soit. La terreur d’être injuste l’avait laissé en paix ; elle avait été remplacée par la nécessité d’être sûr. Il était donc seul, la tête appuyée contre la pierre, les pieds ancrés dans le pavé. Du moins, seul avec cette visiteuse qui semblait surgie de nulle part pour lui donner une dernière impulsion en direction du vide.

« Quant aux conseils alimentaires, vous aurez observé que je les reçois en abondance depuis… eh bien, depuis deux jours, en fait. Je n’ai simplement pas le temps de penser à autre chose qu’à mon projet. Je mange avec Miranda quand nous nous croisons. La pauvre âme est… Mais vous n’étiez pas venue me parler de Miranda. »

Tout en parlant, il écoutait sa propre voix pour s’assurer que son malaise passager était bien derrière lui, réflexe de patient qui s’est improvisé son propre médecin ; et il tirait de sa veste un calepin où sa main traça quelques syllabes tremblées. Deux lignes y étaient déjà jetées, d'un encre différent, remontant à la veille ; il attaquait le début de la troisième. Cette fois, son regard se fixa réellement sur Eva, plein d’une supplication sérieuse comme la mort, espoir et désespoir confondus, sans que la moindre gêne ne vienne s’y interposer en compliquant le mélange.

« Ne laisserait… Quelle était la suite ? Je me souviens d’une brûlure glacée… Il faut que je note ça maintenant. Sinon, ça va s’envoler. C’est tellement ardu, vous ne vous rendez pas compte. J’ai l’impression de remarcher après avoir eu les deux jambes brisées. »

Alors, pourquoi le faire ? Il aurait été aussi vain de demander à un tel blessé : pourquoi vouloir marcher à nouveau ?
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Eva Chesterfield
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MessageSujet: Re: From Baltimore’s Fireflies to the Conquest of Spaces (PV Eva) Sam 24 Juin 2017 - 19:41
Eva eut du mal à au moins ne pas serrer les dents. Cette crispation qui lui échaudait le corps aux mots de la mère de Ross finit pourtant par remonter à son visage : elle s’obligea à composer un sourire aimable, mais qui était en réalité devenu bien plus froid. Elle aurait dû s’y attendre, à ce qu’on lui sort les merveilles et charmes de la maternité, d’avoir un gosse, comme si cela était le but final à atteindre de toute une vie. Hors de question. Les paroles de Madame Brisendan n’étaient peut-être pas aussi cyniques et moqueuses qu’elles en avaient l’air, mais Eva les prenait personnellement. Ce fut donc une bonne chose que la dame finisse par s’éloigner, la laissant enfin seule avec Ross.

Au moins avait-elle ce pour quoi elle était venue, à la base. Elle n’avait pas besoin d’une mégère lui bavassant dans les oreilles. Et puis, que les Dieux le reconnaissent, il n’y avait pas tant de monde qu’elle pouvait appeler ses amis, et elle n’écrivait pas autant avec obstination à n’importe qui. Si Ross ne l’avait pas oubliée, c’était peut-être pire, au final. L’oubli, elle aurait pu comprendre, vu qu’elle-même avait tendance à délaisser les gens qu’elle n’appréciait plus ou qu’elle trouvait ennuyeux. Elle allait donc bien voir ce que donnerait la situation.

Elle le laissa retrouver un peu l’air libre, près du muret ; vu le vertige qu’il venait d’avoir, il aurait été malvenu, et peu propice à une véritable conversation, que de le harasser et de ne pas le laisser reprendre un peu de souffle et d’espace vital. Eva se détacha totalement de ce que pouvait faire la mère, pour ne concentrer son attention que sur Ross. Ses yeux bleu-vert le fixaient avec une intensité peu commune, non pas comme pour une inquisition, mais plutôt comme une mise au défi, à le pousser au pied du mur. C’était ainsi qu’on obtenait ce qu’on voulait des gens. Elle se rapprocha lentement, sa robe ne lui permettant pas de toute façon se mouvoir très rapidement, mais cette lenteur était peut-être pire, quand on y pensait. Comme quand un prédateur sait que sa proie est acculée et qu’il peut prendre tout son temps. Il fallait voir si la proie en question allait se débattre inutilement, ou céder au bon sens tout de suite.

Et pourtant, Ross demeurait – pour l’instant – un ami et non un ennemi, pour Eva. Pendant un instant, elle se retourna, considérant, silhouette vêtue quasiment entièrement de noir, dans une robe au corset serré et à l’élégance visible, les employés qui restaient au loin, tout en observant la situation. Les témoins empêchaient toute impunité, certes, mais ils auraient bien assez à faire avec la furie qui les abreuvait de questions auxquelles elle n’aurait jamais de réponse.

Eva avait ainsi laissé le temps s’écouler, volontairement, omettant de répondre à la première question de Ross. Elle finit par se retourner vers lui en un geste fluide, lui offrant un sourire éclatant, même si son regard n’avaient rien perdu de son intensité.

— C’est à voir. En vérité, cela va surtout dépendre de votre attitude dans les prochains instants, alors...choisissez bien.

Ce n’était pas une menace. Ni même un avertissement. Non, le ton sur lequel Eva avait prononcé cela tenait davantage du jeu, de la mise en garde dans un théâtre bien complexe des apparences, de la politique, et des sentiments humains. Le projet semblait beaucoup l’accaparer. Oui, elle supposait qu’avoir une famille était synonyme de beaucoup de choses : l’ennui, la préoccupation, la précipitation, la perte d’une partie de soi. Inutile de dire qu’elle ne voyait pas cela d’un regard positif, et que c’était aussi pour cela qu’elle n’avait guère apprécié le sermon de la mère Brisendan, sous prétexte qu’elle n’avait pas procréé pour rajouter un rejeton dans cette ville déjà bien peuplée d’Ambrosia.

— Miranda ne m’intéresse absolument pas, en effet.


Elle se cantonnait de paroles brèves et sèches. Elle n’avait simplement pas de temps à perdre avec ce qui ne l’intéressait pas, et Miranda en faisait partie, presque plus par principe que pour une réelle cause. Ses yeux suivaient attentivement ce qu’il notait sur son carnet, et elle eut un sourire, ironique, presque venimeux, quand il plongea son regard dans le sien, avec supplication. Voilà qu’on lui demandait une utilité ! Une chose. C’était bien. Cela appelait probablement une dette, par la suite. Ou pas. Pourtant, la dernière phrase de Ross la fit prendre en pitié ce désarroi incompréhensible, pour une simple tirade poétique proche du sentiment amoureux. Eva n’était pas une âme romantique, voyez-vous. Quel tourment, quelle tempête intérieure pouvait donc autant bouleverser ce cher vieil ami, pour qu’il se retrouve dans un tel état ?

Eva s’approcha légèrement, prenant son calepin pour voir exactement où il en était, avant de le lui rendre. Par curiosité, elle lut également ce qui avait été inscrit auparavant, que Ross le veuille ou non. Après tout, elle était, à cet instant, sa bienfaitrice : il lui devait bien cela. Elle s’écarta, jetant un regard aux employés, avant d’accéder à sa requête. Puisque cela semblait tellement une question de vie ou de mort.

— Nous avons attendu l’aube ensemble, enlacés, récita-t-elle, reprenant pour un instant cette voix distante de comédienne de la scène. Et vous saviez très bien que le soleil levant ne laisserait de vous, que nuée grise au vent, et sur ma joue…soudain, que brûlure glacée.

Silencieuse, elle le laissa récupérer ces paroles envolées et les inscrire sur son cher carnet. Mais c’était bien le seul moment de répit qu’elle lui accordait. Eva revint vers lui, posant sa main sur son épaule, et plantant son regard dans le sien, avec acuité. Il n’avait pas intérêt à essayer de s’en dérober.

— Ou vous vous improvisez poète à une heure bien tardive, ou bien il semblerait que votre femme ne vous suffise pas vraiment, pour l’instant. Je vous avoue que la deuxième possibilité m’intéresse bien plus. Alors, vous avez eu de ces rencontres improbables qui déracinent toute une vie et vous font éprouver autant d’espoir que de morbidité ? Et pourtant, vous voilà à construire une future demeure. Qu’est-ce qui ne va pas chez vous, Ross ?


“J’aurais voulu qu’elle eût peur et me demandât grâce, mais, cette femme était un démon.”
           

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