Le Deal du moment : -49%
4ème maillot Jordan x Paris Saint-Germain ...
Voir le deal
46

Anonymous
Invité
Invité
le Dim 2 Avr 2017 - 17:39
Courrier envoyé depuis le séjour de Ross Brisendan en terre Raclusienne, en qualité de pupille, il y a de cela une dizaine d'années.



Mon cher Stan,

...je parie que cette manière d’écorcher votre prénom vous manque déjà ! Je dois être la seule personne de votre entourage à demeurer assez puérile pour m’y livrer, et mon âge ne constitue même plus une excuse valable. Voyons, de quoi pouvons-nous parler ? Que c’est triste, quelques semaines de séparation seulement et nous n’avons déjà plus rien à nous dire. Vous êtes ridicule lorsque vous souriez ainsi. Abstenez-vous, monsieur. Abstinence, abstinence.

Parlons…
De la pluie et du beau temps. C’est ce que font les vieux messieurs, n’est-ce pas ? Mon exubérance ne dissimule pas le temps qui passe, et cet âge qui est le mien – l’âge d’homme, me répète-t-on – et qui en finirait presque par rattraper le vôtre. Eh bien, le climat ici est à la fois affreux et plein d’attraits. Mon corps en souffre et ma curiosité s’en exalte. C’est l’occasion de porter de magnifiques tenues locales. Voilà qui est fait ! Parlons d’autre chose, je m’ennuie déjà. Dame, vous n’êtes pas un interlocuteur brillant, aujourd'hui !

De ma mère. La pauvre femme s’ennuie aussi, il faut croire. Elle me propose à tour de bras des promises de vieille noblesse, au point que j’ai à peine le temps de lui répondre. Vous êtes bien aise d’échapper à cela ! Elle ne vous aime pas assez, sans doute. Il faut me promettre d’être à mes côtés le jour de cette terrible occurrence – pas dans l’assistance, à mes côtés, rien que cela – sans quoi je vous préviens que je me donne en spectacle. Un Brisendan ne saurait tourner de l’oeil devant la presse rassemblée, fût-ce face au peloton d’exécution ! Vous ne voudriez pas être complice de cela, tout de même !

Des nouveaux amis que je me fais ici. Dieux, que ces Raclusiens savent ce qu’ils veulent et sont parfois pressants. Il y a compatibilité d’inclinaisons, mais incompatibilité de caractère. D’autres fois, ils sont énigmatiques – mon ignorance est sans doute à blâmer, mais ne suis-je pas ici pour apprendre… - et je suis convaincu qu’ils se donnent cet air pour que je brûle de les étudier de plus près. Oh, vous vous amuseriez. Mais pour ce bref moment de divertissement, dont je ne dis aucun mal, envolée la complicité ! Je me tiens sur mes gardes, et c’est si dommage.

De vos succès qui me reviennent aux oreilles par chaque courrier officiel. On ne vous échappe plus, monsieur. "Quo non ascendet ?" Il faut croire que j’étais une bien mauvaise fréquentation, car depuis mon départ, vous vous élevez en flèche. Aurai-je seulement le rang nécessaire, à mon retour, pour pouvoir baiser votre botte ? Vous faites cela pour me faire bisquer, n’est-ce pas ? Toutes ces questions trouveront leur réponse, méfiez-vous. Et ma revanche sera terrible.

Ah, de nos maîtresses, bien sûr ! Quant à la vôtre, on me rapporte de source sûre qu’elle vous est fidèle, autant qu'une maîtresse peut l'être, et déplore chaque seconde de séparation. Que les femmes sont donc sentimentales ! En toute confiance, je vous remets ce sonnet destiné à la mienne, que vous voyez et que je ne vois plus, pour mon plus grand chagrin. Ces longues absences sont les pires traîtresses qui soient : elles essaient toujours de dénaturer les liens les plus étroits en affreux vernis de courtoise indifférence. Vous me direz quel visage elle aura fait à cette lecture.
Je compte sur vous.

Pour S.

Dire mille folies, sachant que vous rirez,
Et prendre votre main lorsque vos yeux se voilent,
Chercher dans cet œil bleu de l’or et des étoiles
A emporter plus tard, lorsque vous partirez ;

Vous dire enfin tout haut, l’écrire noir sur blanc
Que cette amitié-là est ma seule maîtresse,
Blasphémer sans remords que c’est une déesse,
Qu’elle est invulnérable au passage des ans.

La nuit m’autorisa tout cela dans mes rêves.
Voici que je m’éveille et que le jour se lève.
Et (jusqu'au soir prochain) lorsque je poserai

Ma plume auprès du lit où mes espoirs s’allongent,
Il ne restera plus pour trace de mes songes
Que ces lignes, mon sang versé sur le papier.

R. B.


Post scriptum 

Cette noble âme n’ignore pas quel présent je lui fais en lui envoyant ces lignes de ma main, au lieu de les lui lire de vive voix et de détruire le billet, comme je fais habituellement. Pourtant, j’aimerais déroger à l’habitude, et savoir qu’elle ne le brûlera pas. Qui sait quand je pourrai écrire à nouveau. Qu’elle fasse selon son coeur – fit-elle jamais autrement ? Et ne suis-je pas justement épris de cette liberté qui est la sienne ?

Quant à nous, créatures pragmatiques, de plus substantiels présents nous correspondent davantage. Le vôtre est déjà acheté. Non, vous ne saurez pas de quoi il s’agit. Non, vous dis-je, vous n’en saurez rien. Inutile d’insister. Bon, très bien : voici un seul petit indice… lorsque je vous appelle mon « cher » Stan, ce n’est pas qu’une question d’affection. Contentez-vous de cela, insatiable curieux.

J’aurais presque hâte de rentrer, uniquement pour me débarrasser de cette encombrante formalité, bien sûr. Allons, je vais garder cela sur ma table de chevet, ce qui m’évitera de l’oublier quelque part par distraction, et me forcera à penser à vous de temps en temps, même si je n’en brûle pas d’envie. Une dernière requête : portez-vous bien. Eh oui, mes cadeaux ne sont pas gratuits. Cela vous apprendra à vous acoquiner avec un financier.

Aussi, dites-moi dans votre réponse si mes courriers vous ennuient – ou ne me répondez pas, je comprendrai. (Oui, c’est un habile chantage pour vous inciter à ne pas perdre une minute avant de prendre la plume. Que voulez-vous, j’ai été à bonne école!) Non, sincèrement, je me réjouis trop de vous savoir de si hautes responsabilités, vous qui les désiriez tant, pour vouloir vous gêner dans leur exercice.

Voyez cela : bientôt mon post-scriptum sera plus long que la lettre en elle-même. Vous avez tout à fait l'impression que je me tiens devant vous en cet instant, avec mes éternels babillages, non ? C’est qu’il reste quelques lignes, et que je ne saurais les abandonner à cette neige qui semble les ensevelir.  

Mais à quoi bon continué-je ? Vous avez arrêté de lire après le poème, je m’en doute. En soupirant et en roulant des yeux. Vous vous efforcez maintenant de maîtriser cette grimace, pour me faire mentir, et de songer à autre chose. J’aimerais bien savoir à quoi. Oui, concernant ces messieurs qui savent ce qu’ils veulent : hélas, ils manquent cruellement de conversation. Je n’ai pas vingt ans, je sais bien, mais ma préférence est toute arrêtée.

J’ai l’air de profiter de votre patience, sans vous offrir grand-chose en retour, n’est-ce pas ? Attendez, ingrat que vous êtes ! Attendez de voir votre cadeau ! Ou n'attendez pas. Venez le chercher. Ou dites-moi de le jeter à la mer. Tenez, venez et jetez-moi à la mer, c'est tout ce que je mérite. Monsieur, au bon plaisir de votre fantaisie.
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum