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Spread your wings [Ross Brisendan]

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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 6 Mar 2017 - 12:50
Ce baiser le brûla plus sûrement que la fièvre; ce baiser, paradoxalement, c'était la gorgée d'eau fraîche tant attendue par l'homme perdu au milieu du désert, c'était le désir avide mêlé de crainte d'en réclamer plus. Une aventure à interrompre selon son bon vouloir, était-ce donc le souhait de M. Brisendan à son égard, ou la fatigue l'engageait-elle à travestir d'une interprétation erronée les propos de son tuteur?

Comment parvint-il à se laisser happer par l'étreinte du sommeil, si bien pris qu'il était dans les griffes de ces émois chaotiques et de ces tristes conjectures? Quels rêves peuplèrent sa nuit dans ce berceau de bois voguant sur les eaux sombres? Il se réveilla en sueur et en sursaut, laissant mourir une exclamation d'un souffle paniqué: "mutinerie!"

Quels benêts ils étaient de faire confiance à ces marins! Quel était ce capitaine Zytho quelque chose? Comment s'assurer que l'équipage ne leur tendrait pas une embuscade une fois à terre afin de soutirer une nouvelle bourse à cet homme sorti des ténèbres qui avait eu la fantaisie de leur acheter leur vaisseau? Il jeta un oeil inquiet sur la silhouette abandonnée au repos de son voisin de lit, et n'eut pas le coeur d'éveiller ce visage paisible en vue de l'étourdir de ses soupçons.

Pas de chat, pattes de velours, il se laissa glisser du lit, attrapa un pantalon trop ample pour lui qu'il ceintura aussi bien qu'il put et se glissa à l'extérieur de leur cabine, accueilli par les mines surprises de matelots se demandant ce que le secrétaire faisait dans les habits de leur patron. Il les salua dignement puis sans s'occuper plus d'eux dirigea ses pas sur le pont.

La houle, les embruns, le vent claquant dans les voiles rafraîchirent son coeur, vieille mélodie bien connue qui le transporta en d'autres temps. Des nuages filandreux s'étiraient paresseusement devant le soleil. La mer était belle, le temps propice à la navigation: toutes les conditions étaient réunies afin que leur voyage se déroule sans encombres. Un toussotement près de lui l'arracha à ses fugaces impressions pour le renvoyer à la figure du capitaine, manifestement peu satisfait de l'utilisation qui était faîte de ses affaires.

"Bonjour capitaine. A quelle encâblure nous situons-nous par rapport à notre destination?"
Le capitaine grimaça, peu volontaire pour répondre à ce blanc-bec voleur de lit et de vêtements. Il finit néanmoins par marmonner une réponse à peine audible:
"Nous serons arrivés d'ici peu."
Onésime, inspectant l'état du vaisseau sembla satisfait de le trouver si bien entretenu. La façon dont l'équipage coopérait lors des manoeuvres et recevait ses ordres était perfectible mais l'on voyait que ces gaillards connaissaient leur métier; ils n'étaient pas soudés par des aventures où ils jouaient leur vie mais la discipline maintenue leur permettait de travailler correctement.
"C'est un beau brick que vous avez là. Depuis combien de temps naviguez-vous dessus?"
Le bonhomme, flatté, se détendit un peu. Ils conversèrent un petit moment avant que le brave navigateur ne reparte à ses fonctions. Brave? Bien sûr, ils l'étaient tous avant de vous planter un couteau dans le dos. Le jouvenceau s'assura de les avoir à l'oeil tout au long de leur traversée.

Il regretta la douleur que lui causait son épaule, rendant déraisonnable toute tentative de se hisser jusqu'à la vigie. Profitant du paysage et de l'air marin qu'il inspira à plein poumons, il fut hélas rapidement tiré de cette éphémère quiétude par des réflexions issues de son expérience nocturne. Comment faire face à Miranda? Quelle posture adopter vis-à-vis de son tuteur dont il ne savait s'il était bien judicieux de convoiter la galante compagnie? Que devenaient ses avis jusque lors si bien tranchés sur la question amoureuse?

Aliéné. L'était-il déjà? Comment s'observer lui-même de façon à le déterminer? Une conception soudaine l'invita à renverser son point de vue: l'aliénation n'était-elle pas de se refuser à tout sentiment affectueux? Les dieux les en avaient-ils munis pour mieux se divertir à leur dépens? Faisait-il preuve d'hérésie au contraire en refusant d'explorer un pan aussi vaste de l'existence humaine? Son assurance moribonde gisait à ses pieds, abattue en plein vol par le trait de sa propre ignorance; son panache envolé laissait entrevoir un esprit en proie au doute, déchiqueté entre les gueules du pessimisme et de l'espérance.

Soudoyait-il d'une inavouable convoitise ses convictions originelles, se berçant de l'espoir illusoire de jouir d'un bonheur entrevu chez les autres? Quelle joie pouvait-il escompter d'une relation avec M. Brisendan? Lui, l'analphabète du langage amoureux, allait-il se laisser séduire par la perspective d'un attachement destiné à luire dans l'ombre de lieux dérobés? Pourquoi se lancer en premier lieu dans une romance aussi compliquée? Aimer un homme, puissant, marié et bientôt père par dessus le marché?! Leurs mondes respectifs n'auraient jamais dû se croiser: l'un courait après la liberté, l'autre maintenait les gens sous son empire en les rendant avides de récompenses et soumis au règne de l'argent dont il était le maître.

Les dieux ne nous imposent pas d'épreuve que nous ne saurions surmonter. Ils lui avaient envoyé celle-là pour une raison obscure et il lui serait nécessaire de l'élucider. Sa présence auprès du banquier devait nécessairement leur permettre d'évoluer, affiner leur vision d'un univers étranger, forger leur opinion sous le marteau de leurs débats tandis qu'ils disputeraient le bien fondé de l'inégalité sociale. Ravitaillé, Onésime frémit d'impatience à cette expectative: ils sortiraient transformés du fourneau de cette existence commune. S'il devait tomber amoureux, expérimenter l'amer tourment du chagrin, se tordre de douleur sous le joug du remord, he bien soit! Avec cette impulsivité propre à son jeune âge, il balança par dessus bord ses appréhensions, et décida de faire face à ce futur avec témérité.
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 6 Mar 2017 - 15:50
Il était rare que quiconque, dans la famille Brisendan, dormît sans avoir réglé son réveil pour le lendemain (hormis peut-être la vieille tante Astrid, qui était de l’ancienne école, et se levait rigoureusement à la même heure tous les matins depuis huit décennies, sans coup férir.) L’organisme encore jeune de l’héritier en titre lui valut un sommeil de plomb qui se prolongea tant que possible, réparant une à une les fatigues de la veille. Jusqu’à ce qu’un filet de lumière ne vienne ouvrir sa paupière pour ainsi dire de force. Il eut la vague impression qu’une sorte de fantôme assis à son chevet se levait alors et s’éloignait, pour s’effacer tandis qu’il ouvrait les yeux. Il n’aurait même su dire s’il s’agissait d’un homme ou d’une femme. Le retour à la réalité n’était pas des plus aisés, après les divers excès de la veille.

Il n’avait rien d’un homme du large ; s’il l’admirait et rêvait d’en capturer les beautés, il se tenait à ses limites, et ne le traversait ordinairement qu’à bord de bâtiments plus luxueux, où le roulis s’atténuait d’une stabilité royale. Le plafond au-dessus de lui le perturba. Non seulement il n’était pas dans sa chambre, mais il se sentait étrangement secoué, comme s’il se balançait suspendu la tête en bas au-dessus d’un fond marin artificiel et figé. A nouveau, la crainte de voir ces maudits coquillages se détacher et lui tomber sur la tête le fit frissonner désagréablement, et il ramena le drap vers son visage dans un geste machinal. Ce drap aussi était bien grossier par rapport à ses habitudes… et il avait certainement manqué son rendez-vous quotidien avec Darienne. Il allait se faire tirer les oreilles. Dans un marmonnement plaintif, il émergea enfin des limbes et tomba en arrêt devant la cascade des souvenirs qui déferlaient sur sa conscience.

Il s’était fort mal conduit, la veille, lui reprochait la voix désincarnée de sa mère, guide moral qui le saluait quotidiennement dès le saut du lit. Mais Onésime s’était bien conduit – en une certaine circonstance, du moins ; il lui avait joué un très vilain tour, certainement sans se douter du mal que cela lui ferait, et puis Ross avait trop envie de lui pardonner ; mais il avait pris pour lui de ces risques que prennent les personnages de romans pour l’objet de leur loyauté, quelle qu’en soit la nature. Cette pensée le ramena à une meilleure humeur, et il attira machinalement l’oreiller qu’il avait abandonné la veille au jeune homme pour l’étreindre sur son coeur, dans un élan d’attendrissement infini.

Il aurait presque pu se rendormir ainsi. Mais ils devaient être en vue d’Estretac à présent, et il avait un rôle à jouer, ainsi que des nouvelles à prendre d’une affreuse blessure dont la mémoire le choquait toujours. Il parvint finalement à s’extraire du lit, chercha vainement une vitre dans laquelle se regarder, mais ne fut pas trop déçu de n’en point trouver ; son allure était certainement très discutable dans cette chemise de travailleur manuel. Ciel, encore quelques vêtements du même tonneau et il aurait l’air d’un pirate ! Pour se consoler, il passa quelques minutes à fureter dans toute la pièce, en rangeant à sa place chaque objet déplacé ou retourné la veille. L’ordre rétabli, il se sentit mieux.

Il n’avait pas le choix que de se vêtir des frusques de ce brave capitaine ; c’était entendu dans l’achat du bateau, et cela ne lui causait aucun scrupule inutile, mais tout de même… Ces teintes passées… Lui qui aimait tant les couleurs vives et brillantes avait l’impression d’enfiler de la toile morte. Il ne pouvait se défendre de reconstituer en esprit les verts, les jaunes et les rouges qu’avaient pu être autrefois ces gris et ces blancs cassés. Sa veste, à présent sèche, était encore supportable malgré sa mésaventure ; il en couvrit son accoutrement populaire.

En ouvrant la porte, il vit la perspective plane du pont qui tanguait sur l’horizon paisible, l’équipage qui s’agitait en tous sens dans ce qui lui semblait un joyeux chaos organisé, et son pupille qui semblait avoir surmonté l’accès fiévreux de la nuit. Il n’aurait su dire s’il se sentait plutôt euphorique de cette carte postale où il pouvait soudain prendre pied, ou déplacé dans cet univers autant que dans ses propres vêtements. On le fit alors sursauter en lui apportant avec une brusque cordialité une tasse de métal où fumait ce que l’on prétendit être du café, et en l’appelant « gouverneur ». Etonné et rassuré par l’air qu’avait Onésime au milieu de tout cela, il songea, en goûtant distraitement le terrible breuvage, qu’il lui trouvait l’air grandi ; comme s’il le recroisait après le passage de plusieurs années.

« On en ferait un sacré marin, si vous étiez d’humeur à le prêter », commenta le capitaine en suivant son regard. « Les côtes se dessinent, tenez. Vous ne pourrez pas vous plaindre de l’allure. »

Son bras s’étendit comme l’envergure d’un oiseau de mer en direction de l’île qui montait des flots, derrière la proue. Ross prit seulement conscience de sa posture : l’homme était debout en équilibre sur le bastinguage, et se maintenait en place simplement en empoignant un cordage. Il y avait là de quoi donner le vertige. Il battit en retraite en direction de son pupille afin de s’enquérir de son état de santé. Décidément, il faudrait changer beaucoup de petits détails à son nouvel achat pour le rendre fréquentable ; beaucoup décorer, avant toute chose. Mais dans l’ensemble, il avait le coeur battant d’enthousiasme – cette escapade brisait d’ailleurs quelques interdits, ce qui ne faisait qu’y ajouter un peu d’adrénaline bienvenue – face aux mille atteintes qui bouleversaient ses sens : les embruns lui rappelaient qu’il avait pris pied droit dans le roman, des étincelles dansaient sur les flots, des bêtes marines en sautaient par instants comme pour les observer, le sol de bois sonnait sous ses pieds, les voiles sifflaient au-dessus de sa tête… unique terrien à bord, il n’en était que plus fasciné, à travers la brume frileuse d’une certaine prudence dans ses moindres déplacements.

« Heureux de vous voir sur pied, mon ami, », lança-t-il pour attirer l'attention du jeune homme pensif - il n'aurait pas été mécontent d'une main tendue pour se rapprocher si près du bord. « Voulez-vous ce qui reste de mon café ? Je crains qu'il ne finisse par me mordre. »
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 6 Mar 2017 - 17:33
Un sourire chaleureux accueillit le dignitaire, sa prunelle illuminée d'espièglerie tandis qu'il l'observait tanguer sur le pont avec l'aisance d'un albatros gauche et veule. Il attrapa la tasse proposée et en huma le fumet, ce qui aviva sa bonne humeur; une gorgée, dont il apprécia la morsure redoutée par son voisin, les yeux fermés pour mieux imprégner ses sens de ce goût âcre et fort, lui inspira ces mots:

"Parfait! Du vrai café de marin!" sur cette déclaration, il vida à petites lampées ce qu'il restait du brunâtre liquide.
"Je suis heureux de vous voir en forme également, gouverneur." ajouta-t-il, ponctuant son propos d'un clin d'oeil malicieux.

Onésime savait les marins particulièrement superstitieux et il n'avait guère manqué de jouer avec cela. Les matelots prenaient donc M. Brisendan pour un original effectuant un voyage afin de trouver de nouvelles offrandes pour les divinités et assurer la prospérité de l'empire suite au drame survenu une quinzaine de jours plus tôt _la mort d'Elrich était encore présente dans les esprits. Avec des mimiques de conteur, il leur avait dépeint combien les vents leur était favorable, portés par Ria qui soutenait certainement le but de cette pieuse excursion. Les gaillards s'étaient donc empressés de le questionner à propos des goûts de son "patron" pour le petit déjeuner.
Onésime s'approcha de la silhouette du banquier et lui souffla le rôle qu'il aurait à jouer.

"N'oubliez pas de remercier Ria, Thorgen et Mnora à la fin de notre trajet. Si vous avez des questions, je suis à votre disposition." conclut-il enfin.

Durant leur dialogue, le garçon avait conservé un air grave et respectueux, secrétaire impassible discutant des derniers détails du projet avec le grand seigneur qui l'employait. La nécessité lui imposait de claquemurer la porte où son coeur étourdi vacillait dans l'attente de connaître la rythmique que lui imposeraient leurs échanges. Il tourna son regard vers l'horizon qu'il embrassa avec une conquérante fierté, admirant l'étendue terrestre dont s'approchait leur navire. Il avait hâte de mettre pied à terre afin de se libérer des oeillades dont les gratifiaient les marins curieux; pas de mauvais bougres non, mais ils se posaient beaucoup de questions, naturellement, et il craignait qu'en ajustant mal leurs masques, Ross ou lui finisse par commettre un impair dans la pantomime qu'ils avaient initiée.

Fort heureusement, ces derniers se trouvèrent bien vite une nouvelle occupation tandis que le port précisait ses contours. Il s'agissait à présent de ralentir l'allure du vaisseau, éviter les éventuels récifs proches des côtes pour finalement venir s'amarrer près d'un ponton. Estretac était une petite île plutôt luxueuse, et des lamaneurs se trouvaient prêts à aider pour l'amarrage. Ils capelèrent les aussières sur des bollards tandis que l'équipage se chargeait de fixer l'autre extrémité des câbles à la proue et à la poupe du bateau. Enfin ils raidirent les amarres à l'aide de cabestans et le capitaine s'approcha d'eux pour leur signifier de ramasser leurs éventuels bagages.

"Merci Capitaine! Pourriez-vous réunir l'équipage afin que nous rendions grâce ensemble aux divinités qui nous assurèrent un si bon voyage?"

Il ne restait plus à M. Brisendan qu'à jouer une comédie dont il était parfaitement capable. Pour le reste, il s'en remettait à lui afin de s'occuper de leurs activités une fois débarqués.
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 6 Mar 2017 - 19:13
« Que ces gens sont donc passionnés par la perspective de servir leur pays, » plaisanta Ross à mi-voix, son sourire dansant dans son regard à défaut de pouvoir s’étaler sur ses lèvres. « On en ferait de bons soldats, si ce cher capitaine acceptait de les… prêter. »

Il avait toujours à l’esprit ces divers indices de parfaite adaptation que semait Onésime depuis son arrivée à bord ; à commencer par l’aisance avec laquelle il s’y était hissé, et jusqu’au naturel qu’il affichait désormais. Il y avait sans doute là l’innocent plaisir d’un jeune homme qui peut démontrer à son aîné un art qu’il est seul à maîtriser ; Ross ne lui disputait pas cette place, loin de là, ce sourire était infiniment plus plaisant à l’oeil que les moues tristes et revanchardes qu’il lui avait découvert avec stupeur la veille au soir. Mais il y avait aussi autre chose.

L’idée qui courait les méninges en alerte du banquier se formulait pour l’heure sous cette forme : s’il avait pu être placé comme pupille auprès d’une famille d’armateurs, son jeune ami aurait passé ses journées en mer. Il abandonna cette réflexion à ce stade intermédiaire, concentré sur l’observation stricte de leurs places respectives. Onésime avait manipulé cet équipage entier avec la sournoiserie et l’aplomb d’un meneur d’hommes en devenir ; il y avait chez ce garçon quelque chose d’une conscience politique acérée qui ravivait sans cesse sa curiosité.

Comme entraîné par ce subtil renversement de leurs rôles accoutumés, il se prit lui-même à émettre des remarques naïves, cantonnées à leur conversation privée, afin de ne point altérer son charisme, remarques telles que « J’avais toujours cru qu’un cabestan était une pièce du gouvernail. » D’ailleurs, il se sentait incapable de conserver son assurance habituelle dans un dialogue avec qui le connaissait bien, alors qu’il portait une telle tenue. Il était persuadé d’apparaître fort ridicule, et bien loin de se douter que l’équipage n’y prêtait aucune forme d’attention. Il eut la surprise de les voir parfaitement sérieux alors qu’ils se rassemblaient au gaillard d’avant, sur un coup de sifflet du capitaine. Il ne lui restait plus qu’à faire montre de toute son éloquence.

« Les cieux, les eaux et votre dévouement nous ont fait franchir ces flots avec hâte ; mais vous, comme les eaux et les cieux, et comme moi-même, n’avez fait qu’accomplir votre devoir. S’il faut en remercier une quelconque force en ce monde, ce sont les dieux qui règnent sur nos destinées. Ils ont voulu que nous arrivions à temps ; c’est qu’ils veulent que nous réussissions. »

Volontairement, il demeura vague sur les raisons de sa venue sur ce rivage. Ce n’était d’ailleurs pas le genre de sujet qu’un homme tel qu’Onésime l’avait dépeint auprès des marins discuterait avec eux.

« Ria, maîtresse des colères marines, merci d’avoir écarté de notre esquif tes regards de saphir ; Thorgen, qui veilles sur les hommes éloignés des terres, merci de ta vigilance ; et toi, Mnora, merci de nous laisser emprunter ces chemins bleus où nous ne laissons aucun sillon. Pour le temps passé en votre compagnie, recevez cet objet grâce auquel nous autres, mortels, croyons pouvoir maîtriser ce temps. Qu’il vous apporte, dans les profondeurs qui vous abritent, un peu de l’éclat doré du soleil dont vous nous laissez profiter encore un peu. »

Tout en parlant, il s’était approché du bord, moins intimidant à présent qu’ils avaient abordé les quais et jeté l’ancré ; et il avait levé aux regards des marins, étincelante en effet comme si elle captait les lueurs du soleil pour les emporter dans l’onde, cette montre à gousset qu’il avait prise la veille en supposant qu’il ne s’en servirait pas. Eh bien, voilà qui était chose réglée. En la détachant, il avait senti sous l’étoffe ce courrier qu’il avait toujours dans la poche de sa veste ; et il avait un instant perdu sa concentration, attachant son regard sur son pupille durant quelques secondes alors que sa harangue s’adressait au reste de l’assistance. Puis il avait abaissé sa main, et laissé s’engloutir le petit objet sous la vague. Il lui semblait bien avoir offert la veille une offrande nettement plus précieuse à ses yeux ; mais qu’importe, il n’avait pas alors le coeur animé d’un sentiment religieux mêlé à la fois de reconnaissance pour le passé et d’espoir pour l’avenir comme il en ressentait à présent.

La cérémonie accomplie, il était retourné à la cabine en faisant signe à Onésime de le suivre. « Pas question que je descende à terre attiffé de la sorte, » avait-il chuchoté au passage en désignant d’un air agacé les atours trop simples qui juraient avec sa veste déteinte. Puis il arrêta par l’épaule un marin qui retournait à ses occupations : « C’est bien à vous que j’ai confié la note cette nuit ? Que faites-vous encore à bord ? Et ramenez aussi un vrai médecin. Soyez revenu d’ici une heure et votre prime sera d’autant augmentée. »

De la part d’un homme qui venait de jeter une montre à gousset dans les flots sans ciller, et pas ce genre de vieux articles qu’on aperçoit au marché aux puces, cette promesse somme toute vague – comme savait en faire un banquier – fit son petit effet. De son côté, Ross alla se réfugier dans la cabine, remit un livre en place sur l’étagère qui servait accessoirement de bibliothèque, et tourna ses regards autour de lui, cherchant à nouveau machinalement une glace. Il n’y en avait toujours pas. Son regard se reporta sur son « secrétaire ». Pourquoi avait-il fallu qu’il invoque ce titre ? Etant donné le service que lui avait spontanément rendu le jeune homme, il aurait aussi bien pu dire « mon garde du corps » ; d’ailleurs il aurait dû en avoir un à ses côtés. Ce n’était pas la première fois qu’il se le disait.

L’isolement avait quelque chose d’étrange, soudain. Ce fantôme qui avait quitté son chevet au réveil était-il réellement parti, ou avait-il simplement perdu sa substance, empêchant les simples mortels de le distinguer ? Ah, de toute façon, il ne serait totalement tranquille que lorsque ce maraud aurait ramené un médecin. Quelque part dans les strates superficielles de son esprit, il avait espéré que l’on touche terre dès l’aube, et que leurs tenues soient à bord avant même qu’ils ne se mettent en demeure de visiter les blessures de la veille ou de descendre à terre.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 6 Mar 2017 - 23:38
Son rôle lui imposait de se maintenir en retrait, toujours un pas en arrière par rapport au "gouverneur". Bien loin d'imaginer les conjectures que le banquier formulait à son sujet, Onésime se sentait proche de ce camarade qu'il secondait dans la préservation de son honneur et sa réputation. Aux interrogations de l'équipage concernant le patronyme de leur nouvel employeur, il avait répondu par un sourire complice leur disant bien mieux qu'aucun mot "j'aimerais vous le révéler mais je ne le puis, et vous ne me croiriez pas dans le cas contraire."

Son tuteur savait improviser. Il se recueillit avec le reste de l'équipage, toute trace de plaisanterie ayant disparu de son visage alors qu'il songeait aux déités maritimes qu'il avait, en d'autres lieux et d'autres temps, priés si souvent et si ardemment afin de le maintenir en vie. Ces hommes étaient heureux: chaque voyage représentait pour eux un péril, soit que la tempête menaça de les engloutir, soit que des pirates rôdassent dans la région; ils étaient heureux de pouvoir remercier ces divinités, heureux d'avoir goûté à la joie de la navigation, heureux enfin d'avoir atteint le rivage escompté.

Onésime aurait aimé profiter de leur compagnie, partager une bataille d'osselets, écouter leurs histoires et leurs périples mais le temps lui fit défaut ainsi que l'occasion. Le dignitaire peu à l'aise dans son accoutrement voulut fuir les regards d'êtres qu'il pensait devoir impressionner par des marques de richesse extérieure, se réfugiant dans les quartiers du capitaine pour mieux abandonner son personnage cousu des fils de leurs imaginations ayant travaillé de concert.

Le jeune homme s'assit sur le lit et observa d'un oeil inquisiteur cet allié du sort. Il se releva et vint attraper les mains d'ébène pour mieux réconforter le dignitaire rongé par l'inconfort.

"M. Brisendan, songez à tout ce que nous avons traversé... et songez à présent que vous êtes en vie! N'est-ce pas merveilleux?" Sa prunelle luisait du plaisir anticipé qu'il comptait goûter en prolongeant son existence pour un jour encore.
"Vous êtes un grand homme, vous n'avez point besoin de fard ou d'habits précieux pour avoir de la valeur. Votre valeur est ici." indiqua-t-il d'un doigt posé sur la poitrine, à l'endroit ou sourdait la pulsation de l'infatigable métronome.
"La preuve en est: voyez comment l'équipage vous a écouté, la façon dont il s'est recueilli en écoutant votre prière aux dieux! Ils n'avaient pas besoin d'un prêtre joliment décoré: ils avaient besoin de croire, d'adhérer à un sermon prononcé avec le coeur."

Un voile de nostalgie altéra son regard: comment pouvait-il faire la morale à cet homme lorsqu'il s'évertuait lui-même à déguiser sans cesse ses pensées et émotions? La véritable mélodie de leur âme pouvait-elle transpercer les faux-semblants dont ils aimaient à se parer afin de mieux dissimuler et protéger l'enfant immature qui sommeillait toujours au fond d'eux?

Protéger, c'est fragiliser. Cette réflexion, rapide comme l'éclair, le laissa pantois devant cette lucidité tardive comme un gamin qui découvre un jour qu'il est sorti du ventre de sa mère. Les mimiques répétées, les costumes enfilés inlassablement dans le défilé destiné à le faire parader devant les grands de ce monde avaient-ils donc abrutis son esprit, aliénés sa conscience de lui-même mieux qu'aucun amour?

Entraîné dans ce bal où tournoyaient les vêtements, bijoux et intérieurs luxueux, il lui fallait sans cesse se remémorer son milieu natal pour se distancer face à des dignitaires aux prises avec des problématiques qui lui apparaissaient souvent bien superficielles. Univers dématérialisé que celui où évoluaient les membres de la famille Brisendan, colonnades de chiffres, parapets de statistiques, pavés de placements financiers... cet univers les reliait les uns aux autres, mais une réalité concrète dansait-elle devant leurs yeux lorsqu'ils évoquaient une mort, un accident? Agir pour le bien du peuple en ignorant le peuple? Il lui faudrait ouvrir l'esprit de son protecteur à cette humanité méconnue, comme il devrait en contrepartie ouvrir le sien à la connaissance d'un jeu qui le dépassait très certainement.
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mar 7 Mar 2017 - 10:19
La cabine était presque devenue un cadre familier. Il y était passé par tant d’émotions qu’il lui semblait presque y avoir vécu une partie de sa vie. De la même manière, Onésime s’y comportait désormais comme chez lui, se laissant tomber avec insouciance sur le lit où il avait combattu une fièvre si douloureuse. Ces charpentes de bois, cet horizon bleu qui dansait au-dehors, ce calme, tout cela brossait dans le petit espace clos une féérie des plus irréelles. A force de courir de ville en ville, on en venait presque à oublier que le monde naturel existait, et que des hommes s’y battaient pour affirmer leur survie face aux éléments. Alors que toute son attitude témoignait de son impression d’être peu à sa place, égaré entre ces planches de chêne, le banquier vit soudain son jeune ami se porter à son secours comme s’il lisait dans son âme, ses yeux sombres soudain limpides de confiance en lui et en l’avenir.

Ross eut alors un mouvement involontaire des plus éloquents : il promena son regard autour de lui, en quête de quelque chose qu’il n’y trouva pas. Il n’était pas entouré du cadre qui le structurait habituellement. Son regard se reporta sur le jeune homme qui lui faisait face : loin du blessé qu’il avait scrupuleusement veillé durant cette longue nuit, il avait l’impression de voir face à lui un aventurier sans attaches ni soucis aucuns, flottant sur cette mer comme leur coquille de noix, et incroyablement solide contre vents et marées. Il le reconnaissait à peine. Les mains qui immobilisaient les siennes, comme pour dompter son stress, étaient fermes comme celles d’un escrimeur ; il se sentit étrangement humble, presque gêné de l’avoir traité comme un enfant dans les premiers temps de leur rencontre.

« Grand homme qui vous aurait pleuré comme une demoiselle... » commenta-t-il avec un sourire dont il ne pouvait chasser l’émotion, avant de reprendre sa désinvolture habituelle. En le voyant, tout jeune, s’adonner à la mode et aux froufrous, sa mère le lui avait bien rappelé : l’élégance commence par la dignité, choisis la tienne et tâche de t’y tenir. La désinvolture était sa dignité. « Soit, je ne suis pas du genre à refuser les compliments, surtout formulés de manière aussi sincère. Et quitte à partager un certain attachement, autant que ce soit entre gens de même valeur. »

Il relâcha comme à regret les mains de son pupille, pour prendre dans sa veste ce courrier qu’il y conservait : le moment lui semblait bien venu pour le remettre. Sa manie éternelle de tout communiquer par écrit aurait pu instiller un instant de froideur dans leur échange. Son père procédait fréquemment ainsi ; il n’était pas rare de passer des jours entiers sans entendre le son de sa voix, car il considérait que les passions du coeur faussaient le jugement lors d’une conversation à coeur ouvert, et qu’une relecture posée permettait d’éviter cet écueil. Un petit délai technique pour gagner au final beaucoup de temps et d’efficacité. Son fils disait parfois : mon père souffre d’une infirmité chronique, il ne sait pas se détendre. Mais contrairement à cet homme de marbre, il y avait chez Ross quelque chose du gamin timide qui préfère déclarer par écrit ce qui ferait trembler sa voix. Là où son père transmettait ses courriers d’un visage impassible, le sien était aussi mobile que celui d’un comédien.

« J’ai écrit cette nuit trois lettres – pourquoi vous le cacherai-je ? L’une à un ancien ami, afin de reconnaître une injustice que j'ai commise à son égard... l’autre à ma mère pour régler les détails techniques de ce voyage, et celle-ci pour vous. »

L’enveloppe indiquait cette simple mention : à lire lorsque vous vous sentirez prêt. Ross se détourna pour gagner la croisée, ouvrit les battants et se plongea dans la contemplation du port. Mille couleurs inondées de soleil s’y mêlaient dans les cris des travailleurs et des oiseaux, en un kaléïdoscope infiniment vivant. Il savait que son pupille ne serait pas de force à contempler une telle missive sans l’ouvrir aussitôt.

Le courrier commençait ainsi :

« Je vous le disais hier, je me souviens d’avoir eu votre âge, et de m’être attaché de tout coeur à qui me semblait admirable. Puisque nous nous entendons bien davantage que notre relation officielle ne nous y oblige, il me semble faire mon devoir en vous prévenant à mon sujet ; j’aurais aimé que d’autres en fassent autant jadis, aussi je ne puis m’en prendre qu’à moi-même si je néglige ce point. Cela dit, un tel échange suppose une sincérité parfaite de part et d’autre.

C’est la voie sur laquelle nous nous sommes engagés, mais je n’en déduis pas pour autant que vous êtes prêt à la suivre jusqu’à son terme. Aussi, je préfère vous en laisser la décision. Rien ne presse. Vous avez des choses à me raconter, c’est aussi mon cas, mais après la nuit mouvementée que nous avons passée, peut-être vaut-il mieux remettre cela à plus tard.

Peut-être aussi souhaiterez-vous mettre en ordre vos idées avant de me les présenter, vous mettre d’accord avec vous-même sur le vocabulaire que vous souhaitez employer… Dans ce cas, profitons du voyage, devisons de cette maîtresse qu’il va falloir que je m’invente, et contez-moi ce qu’il vous plaira, rien de sérieux, rien que d’agréable. Il me semble que nous l’avons l’un comme l’autre amplement mérité.

Quoi qu’il en soit, rien de ce que vous pourriez m’apprendre ne vous retirera mon affection. Et dans un sens, je serais assez heureux que cette parole vous suffise pour l'instant, car cela voudrait dire que vous y croyez. »


Sur les feuillets suivants débutait une liste de déclarations et de questions, dont la consultation signifiait bien évidemment le choix de placer le débat dans l’immédiat. Ross tendait l’oreille, pour savoir s’il faisait ce choix ou s’il s’en tenait à leur programme prévu ; de son côté, il se tenait prêt à tout, le coeur à peine serré par l'attente et l'imagination des prochains mots qui seraient prononcés.. A lire quand vous serez prêt, à vous donner quand je serai prêt, c’était le sous-titre implicite de ce singulier document. C'était pourquoi cette autre lettre avait fini brûlée.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 8 Mar 2017 - 0:08
Les yeux braqués sur cette lettre qu'il dévora d'une traite, il se laissa choir sur le lit pour mieux la relire encore et encore. Ses yeux parcouraient les mots sans que son cerveau rétif à en distinguer le sens lui autorisa la compréhension de ce qu'impliquait cette missive. Sincérité. Pas un seul instant il n'avait imaginé révéler les limbes où il avait enterré son ancienne identité: être sincèrement attaché à M. Brisendan en sa qualité de fils de Malterre au passé vague et aventureux, laisser ce lien croître s'il le fallait, par delà le masque laisser percevoir des sentiments bien réels tel le comédien utilise son âme pour faire vivre le personnage sur les planches, telles étaient ses ambitions.

Onésime attrapa son front, le caressant d'une main distraite qui ne parvenait point à arranger la pelote de ses réflexions bousculées. Révéler sa supercherie, son patronyme, ces années de piraterie et d'esclavage?! En quel nom? Au nom d'une confiance qu'il avait tant de mal à accorder? En l'honneur d'un échange de confidences?

Un éclair passa dans sa prunelle soucieuse, trahissant un instant de lucidité: M. Brisendan ne voulait pas son amour. M. Brisendan voulait savoir. Il regarda son tuteur avec la stupeur d'un homme frappé par la foudre.
"Je suis un puzzle que vous peinez à reconstituer et vous aimeriez que je vous donne les pièces manquantes, n'est-ce pas Monsieur?"
Rarement s'était-il senti un tel pouvoir sur quelqu'un. La curiosité du banquier, excitée par leur petite aventure, serait-elle rassasiée par un mensonge vraisemblable, ainsi que le vieux chevalier de Malterre, tout disposé à le croire, avait gobé ses fariboles?

Il ressentit un pincement au coeur en s'imaginant abuser la crédulité de son protecteur, scrupule dont il ne s'était guère embarrassé lors de son exuviation en compagnie de ce vieillard hanté par la disparition de son enfant. Devait-il réitérer cette mascarade et perpétuer du même coup la crainte de décevoir ses proches à la découverte de sa forfaiture? Il appela à son secours pour répondre à ceci le souvenir des émois qui l'avaient assailli lors de sa rencontre avec Euphrosine en tant que fils de dignitaire. Comme ses heures avaient été sombres, peuplées d'angoisse et de remords! Comme il s'était senti soulagé, a contrario, d'être reconnu, réimplanté dans sa véritable histoire. Il avait vécu dans l'attente de ce discernement, tiré de son rêve nébuleux d'héritier pour redevenir le félon audacieux.

Des coups toqués à la porte le tirèrent de sa rêverie, tandis que le capitaine leur annonçait la venue du médecin demandé.
"Bonjour, Messieurs, j'ai appris que vous souhaitiez recourir à mes services. Que puis-je faire pour vous?"
Le commandant du navire parti, la porte fut barricadée derrière le praticien, homme d'une quarantaine d'années aux cheveux poivre et sel dont la légère protubérance abdominale laissait deviner une vie confortable de petit bourgeois, qui se révéla surpris de tant de précautions.

Onésime, toujours hésitant, pesait dans la balance de son esprit un brin circonspect la conduite à tenir en de telles circonstances. S'il chassait M. Brisendan, icelui risquait non seulement de se montrer peiné, mais il pourrait fort bien obtenir de la bouche du docteur les détails que le jeune homme voudrait lui soustraire. Dissimuler les marques de son ancienne servitude en restant dans la même pièce était-il envisageable? Les dévoiler ne lui permettrait-il pas d'aiguillonner l'intérêt du banquier, semant un nouvel indice dans le tableau émietté de son passé que ce dernier cherchait à reconstituer?

"Non seulement nous requérons vos talents, mais également votre discrétion. Soyez minutieux comme Arachnée, muet comme une tombe et vous serez récompensé pour votre peine."

A force d'observer le riche financier manoeuvrer semblablement ses employés, il avait fini par en tirer quelque leçon. Il déboutonna sa chemise, défit son garrot tout en s'arrangeant pour conserver son vêtement et laissa voir la plaie au soigneur qui après un rapide coup d'oeil posa sa mallette, l'ouvrit et en extirpa coton, pince, désinfectant, aiguille et fil à coudre.

"Ôtez votre chemise jeune homme." intima le docteur, ton paternel néanmoins sans appel d'un travailleur habitué à répéter cette simple phrase à de nombreuses reprises. Le pupille n'en attendait pas moins et se fit un plaisir d'arborer une mine contrariée. Le jeu avait commencé.
"Allons, nous sommes entre hommes, vous n'avez pas à rougir."

Faussement à contrecoeur, le garçon s'exécuta, dévoilant les cicatrices zébrant son échine. Les stigmates étaient fins et peu nombreux mais bien visibles: sa condition de paedagoginus lui avait épargné les injures de corrections trop violentes ou répétitives; Le patriarche de Valombre avait davantage pris goût à se venger des écarts de conduite de sa fille sur son page préféré afin que ce dernier assagisse sa maîtresse pour mieux s'éviter de nouvelles bastonnades. Un peu tard, il songea que M. Brisendan pourrait en être dégoûté: qu'importe les dés étaient jetés et si répulsion il devait y avoir de sa part, il préférait en être rapidement informé.

Bien loin de suspecter ce qui se tramait entre ces deux êtres qui avançaient d'un pas prudent l'un vers l'autre, le médecin nettoya la plaie et effectua un examen minutieux préalablement à son travail de couture en vue de mieux disposer ses fils. Onésime cessa un instant de se préoccuper du dignitaire et employa sa concentration à rester immobile et silencieux ainsi qu'une statue insensible au burin venant modifier ses courbes d'albâtre.

"Pas de folies jeune homme, ou la plaie se rouvrira. Dans la mesure du possible, utilisez votre bras et votre main opposés; pas de mouvements amples ou de gestes brusques surtout."

Le pupille opina sagement du chef, n'osant hasarder sa prunelle vers la silhouette de son compagnon de voyage dont il brûlait et craignait de découvrir les expressions. Le jeu avait commencé, mais serait-il assez brave pour y participer jusqu'à la chute du rideau?
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Ross Brisendan
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Mer 8 Mar 2017 - 15:03
Bien sûr qu’Onésime ne souhaitait pas retirer sa chemise...

De la liste de questions et d’affirmations qui émaillaient le secret de son courrier, c’était la première : quels félins géants trouve-t-on dans vos jardins, et qu’alliez-vous faire dans leur fosse ?

Mais même Ross, si adeptes que soient ses parents de la discipline par la psychologie, et si naïf qu’il puisse être dans certains domaines, ne pouvait se faire d’illusions sur cette espèce : il s’agissait évidemment d’une variété de chat à neuf queues. Jusqu’à la dernière seconde, par une sorte de masochisme intransigeant, il tenait à ce que son pupille conserve la possibilité de lui mentir ; il ne concevait pas la vérité sans la liberté.

Avec ce petit signe de tête pour lui-même, Ross pivota sur ses talons pour se retrouver face à la croisée, appuyant son épaule au chambranle de bois brut, comme précédemment. Il lui semblait sentir sur ses mains la douce pression de celles du blessé, et il espérait qu’un phénomène semblable apportait à celui-ci un peu de réconfort dans l’épreuve.

Le banquier tenait visiblement une communication non verbale assez aisée avec les personnes de science : il s’était tenu à leurs côtés en se mordillant les ongles jusque là, mais juste à distance nécessaire pour ne pas gêner le praticien, qui lui avait signifié ladite distance d’un simple coup d’oeil ; à présent, ils partageaient un silence entendu.

Un médecin qui ne questionnait pas outre mesure, que c’était donc plaisant ! L’enfance de l’art, mais il fallait parfois le leur rappeler avec toute l’impatience d’un malade forcé à l’effort inutile. Celui-ci avait sans doute coutume de voir débarquer au port des manœuvres estropiés dans l’exercice de leurs fonctions. En parlant d’habitude, il eût fallu qu’il soit bien myope pour ne pas reconnaître le banquier dont les portraits, à l’occasion, faisaient la une des journaux. Sur cette petite île dévolue à la plaisance et aménagée pour ses pratiquants, on vendait volontiers à la criée les derniers ragots, scandales et grandes déclarations des puissants de ce monde.

Sans doute, sa dernière apparition remontait à l’assaut rangé dont avait fait l’objet son agence personnelle ; il se souvenait d’avoir rassuré la presse à ce sujet, étouffé l’affaire comme ils le lui avaient reproché. Comme il convenait à son rang, il avait affiché humour et insouciance, et cela lui était sorti de la tête depuis ; il se rappelait à peine d’avoir assuré que, non, la mort d’Elrich ne plongeait pas l’Empire dans le chaos, et d’avoir porté un habit noir.

Une impression lancinante le ramena sur terre : celle de sentir dans sa propre chair l’aiguille du praticien. Il n’avait pas pu s’empêcher de jeter un coup d’oeil machinal à la fin de l’intervention, et il ne lui en avait pas fallu davantage pour sentir son hypocondrie lui faire une visite. Une chance qu’il n’éprouve pas une pareille empathie pour tous ceux qu’il croisait dans la rue… La sensation imaginaire s’évanouit dès qu’il s’occupa ailleurs, se mettant en demeure de verser un verre d’eau de vie, pour lui ou pour Onésime, ou pour eux deux au besoin. Le temps qu’il y parvienne, le médecin achevait de refaire le pansement. Il ne faudrait jamais que personne lui soupçonne cette faiblesse, ou les criminels les plus aventureux risquaient d’y puiser d’abominables tentations.

C’en était déjà fini. La voix du médecin le rappela à ses devoirs, et ils bavardèrent de ses honoraires tandis qu’il rédigeait sur le coin du bureau un chèque au nom de la banque.

« Tous les mêmes, ces gens de mer, » remarqua le vieux bonhomme, « j’ampute l’un, et c’est l’autre qui tourne de l’oeil. Les miracles de l'imagination... Bon, vous veillerez sur lui, pas de folies. »

Ross inclina la tête comme il aurait accepté une mission ; il comptait en effet veiller sur ce jeune imprudent. Pour commencer, il lui remit le verre d’eau de vie, et raccompagna le médecin à la porte de la cabine, non sans frôler au passage l’épaule valide de son pupille dans un geste qui n’avait pas grand-chose d’une tape virile. De son côté, il ne se sentait pas encore prêt à quitter le bateau pour affronter les regards des passants, quels que soient les encouragements de son protégé ; mais sous peu, ils recevraient des tenues correctes. Ce moment d'interruption dans leur grave échange avait laissé retomber un peu la tension qui parcourait l'atmosphère entre eux. Pas de folies, pas d'agitation, le médecin avait raison ; il valait mieux ne pas insister sur les sujets qui fâchent, pour l'heure en tout cas.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Jeu 9 Mar 2017 - 0:34
Il s'apprêtait à reposer le verre d'eau de vie dans un orgueil prompt à exhiber sa résistance à la douleur; le départ du docteur l'invita prestement à reconsidérer ce refus. Il plongea ses lèvres dans le piquant nectar afin d'y puiser le courage d'oublier le choix à adopter, oublier la présence de cet être qu'il voulait approcher par la grâce d'un costume qui appartenait, hélas, à un autre, oublier ces questions déposées sur les feuillets qui lui furent adressés, tournoyant autour de son personnage moribond ainsi qu'une nuée de charognards prêts à déchiqueter les derniers lambeaux de ce déguisement mal ajusté au départ.

Que d'angoisse et de tristesse sur ce visage auparavant si confiant! Ses atermoiements révélaient qu'il n'était pas prêt à se livrer, manquant de foi non seulement en lui-même mais en son protecteur dont il craignait l'abus d'autorité ou la traîtrise. Utilisé, malmené, dirigé, menacé par ceux qui avaient eu quelque pouvoir sur sa vie, l'idée qu'il puisse être apprécié pour sa valeur intrinsèque le menait au bord d'un gouffre de stupeur et de sanglots. Vingt fois il voulut parler, vingt fois son souffle expira muettement, seul un soupir oppressé dénonçant l'agitation soufflant sur son esprit oscillant entre mille émois contraires.

"Pas de folie..." murmura-t-il, abattu.
"C'en serait une pourtant que de combler votre curiosité à mon égard, placer mon sort entre vos mains lorsque je vous connais si peu. J'interroge mon coeur: en vain! L'incertitude qu'il me renvoie n'éclaire nullement les ténèbres au devant desquelles je devrai hasarder mes pas. Ma raison quant à elle, sous le tocsin de justes alarmes me met en garde contre cette imprudence car enfin, songez Monsieur que face à votre intérêt, c'est mon existence que je mets en jeu."

Il en avait déjà trop dit: coupable de mensonges envers son tuteur, coupable de négligence envers lui-même, le jeune homme éprouvait un malaise tout à fait nouveau suite à cet échange. Il devait choisir et cela lui était ardu, habitué qu'il était à se laisser porter par les aléas du destin. Face à ce carrefour, son âme égarée frémissait, percevant confusément la variété des futurs à explorer en fonction de l'embranchement privilégié. Quelle ironie que ses paroles sur le port la veille au soir! Il voulait être responsable: il était bien servi!


"Gouverneur? Gouverneur? Vos tenues sont arrivées! héla le marin, espérant la récompense promise pour son zèle intéressé. Une fois encore, le hasard le tirait d'embarras; il avait toutefois compris qu'il ne pourrait toujours se reposer sur des évènements extérieurs et qu'un beau jour il lui faudrait trancher: mentir ou se découvrir, enfermé dans son armure factice ou révélé dans son histoire mise à nu.

Quel jugement le dignitaire porterait-il sur lui s'il découvrait sa basse extraction? "Rien de ce que vous pourrez m'apprendre ne vous retirera mon affection" prétendait ce dernier et pourtant... Cet homme gêné par un accoutrement emprunté à la plèbe, habitué à régner en grand seigneur sur ce vaste domaine de la finance conserverait-il le même regard sur un garçon issu non point du milieu de ses pairs mais d'une lignée condamnée depuis si longtemps à l'asservissement? Dénoncerait-il l'imposteur aux autorités, précipitant sa chute du même coup? Cet attachement, qu'il aurait aimé croire inébranlable, l'inciterait-il au contraire à lui porter secours dans les tourments qui ne manqueraient de survenir? Dans un cas lui serait promis le bagne et le déshonneur, dans l'autre un soutien inespéré: comment savoir?

Comment savoir...?
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Jeu 9 Mar 2017 - 9:36
Tant qu'il fallait rester sages, et qu'ils ne disposaient pas de tenues correctes, l'immobilité et le dialogue étaient de mise ; mais après ce bref passage sur le pont du Teal Seax, la cabine mal éclairée et encombrée avait ramené entre eux le spectre que le soleil et les vagues avaient brièvement chassé. C'était ce spectre que Ross aurait voulu balayer d'un revers de la main ; mais sans la participation active et volontaire de son ami, ce serait chose impossible, et il ne pouvait qu'attendre. Il attendit donc, sans troubler le silence des nombreuses tentatives qui se lisaient sur le visage du convalescent. Celles-ci s'étant toutes brisées sur un invisible écueil, il écouta attentivement : du moins avaient-ils commencé à communiquer sur le sujet. Un grand soulagement l'illumina. Si Onésime ne parvenait pas encore à parler, du moins se refusait-il résolument à mentir. A son jeune âge et dans sa situation de vulnérabilité totale, la tentation avait dû être forte.

Il s'agissait cependant de le rassurer, mais cela dut attendre que leur serviteur improvisé ait débarqué dans la cabine avec toutes sortes de paquets dans les bras, déposé le tout au beau milieu de l'espace libre, fait la grimace en reconnaissant l'odeur caractéristique des alcools médicinaux, jeté un oeil au "secrétaire" rafistolé, adressé un signe de tête encourageant à celui que l'équipage adoptait naturellement comme un terrien très décent, et finalement quitté la place. Sa bonne nature impressionna le banquier : il ne se répandait pas en compliments mielleux, ne réclamait pas une autre course à accomplir, et ne demandait pas sa prime. Il fallut le suivre sur le seuil pour lui remettre la somme, calculée approximativement pour le contenter sans rendre ses camarades excessivement jaloux. Mais peut-être le brave homme tenait-il à ce que cela se passe ainsi : ce chèque remis devant les autres avait nettement plus de valeur que s'il lui avait été délivré dans l'ombre de la cabine.

Ross avait le sourire aux lèvres devant cette tranche d'humanité en revenant à l'intérieur ; il en oublia de barricader la porte cette fois. Il commençait à s'accoutumer au voisinage des marins – du moins, des marins en train d'accomplir leurs activités marines ; le voisinage des voyageurs descendus au port pour prendre du bon temps lui était relativement connu, mais cela changeait un homme du tout au tout, il devait bien le reconnaître. Il se dirigea alors vers le bureau, où il trouva sans difficulté un coupe-papier aux allures martiales : il était temps de faire un sort à tous ces jolis paquets. Après avoir ouvert le premier, il vint s'installer auprès d'Onésime et reprit leur conversation, tout en étendant la manche à côté de son bras pour déterminer si ce vêtement était destiné à l'un ou à l'autre.

"Ce n'est pas seulement de la curiosité. Souvenez-vous, vous avez éprouvé la même envers moi, mais la vôtre a été satisfaite immédiatement. Vous vouliez savoir si j'étais heureux dans ce mode de vie qui était le mien, comment fonctionnait mon ménage, comment je me situais par rapport à l'entreprise familiale... Nous avons discuté de destin, de devoirs, d'idéaux. La réponse était complexe, mais j'ai franchi la porte que vous m'aviez ouverte ; sans doute en avais-je besoin."

La lame tranchait les fils des paquets avec tant d'aisance qu'il en fut déconcerté. Deux gammes de tissu et de couleurs commencèrent à se répandre à l'air libre ; il les étendit à hauteur de regard afin de les inspecter. Ces préoccupations frivoles ne retiraient rien au sérieux de sa voix, mais il gardait les yeux fixés sur chaque détail des coutures, des revers, des reflets, menant, comme c'était souvent une obligation dans son métier, deux stratégies de front. Bientôt, deux tenues complètes apparurent, soigneusement classées : d'un côté, un pull-over d'un bordeaux sombre, à col roulé mais tissé dans un cachemire des plus fins, se couvrait d'un ensemble veston et pantalon bleu marine, cintré, à pinces et à revers étroits, égayé d'une pochette bleu pâle ; c'était le style dont se paraient les jeunes gens comme il faut lorsqu'ils partaient jouer les aventuriers dans des ports de plaisance tout confort, ou à bord de leurs navires de croisière personnels.

De l'autre, gilet d'un or mat brodé de motifs floraux plus lumineux, veste et pantalon pourpres, chemise d'un blanc éclatant et satiné sous une cravate noire brillante : quelqu'un ne passerait pas inaperçu dans la foule pourtant bigarrée du port. Il faut croire que le brave marin avait donné une description assez précise de leurs complexions, et de leurs personnalités. Probablement dans des termes plus proches de "normal" et "original" que de "sobre" et "extravagant", mais le message était passé.

"Vous ne vouliez pas simplement vous assurer de ma personne comme un marin s'assure de la solidité d'un cordage. Vous vous inquiétiez de mon bonheur. C'est ce que je fais en cet instant. Mille signes m'indiquent douloureusement qu'il est menacé, et j'aimerais me tenir à vos côtés pour le supporter des quelques forces que je puis mettre en place."

Machinalement, il jouait avec le pendentif à son cou, mais le reste de sa personne exprimait une entière assurance sur laquelle quiconque aurait éprouvé des doutes, des inquiétudes ou des remords pouvait se reposer sans crainte. Il avait déjà, en quelque sorte, "remis son costume".

Les tenues que leur avait rapportées le marin étaient encore étendues devant eux, cependant ; à la façon d'un gamin déballant ses nouveaux jouets, il les avait étalées sur le mobilier pour pouvoir en contempler chaque pièce. Le choix n'était pas mauvais. Il comptait bien sur les tailleurs locaux pour avoir trouvé dans leurs réserves des teintes parfaitement assorties et des matériaux de grande qualité, en réponse au simple nom qui marquait la feuille. Il souleva le pull-over d'été, et le plaça à côté du visage d'Onésime, l'air soudain sérieux ; la lumière dans cette cabine permettait difficilement de déterminer si cet arrangement était optimal. Mais de toute façon, la coupe serait déjà un grand pas en avant sur ce qu'ils portaient pour l'instant. Il avait hâte de voir cela. Rasséréné par le contact de ces étoffes, il reposa l'objet sur le lit et, reproduisant sans y songer ce geste impulsif qu'avait eu son pupille un peu plus tôt, il lui prit la main, pour la serrer doucement. Comme il aurait voulu lui communiquer la joie innocente que lui procuraient ces simples morceaux de tissus, armure magique interposée entre lui et le monde !

"...Mais rien ne presse. Cette porte restera ouverte, et je sais qu'un jour vous la franchirez. Cela me suffit. Reprenons nos costumes, et remontons sur scène."
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