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 :: Prologue final :: La salle des archives

Spread your wings [Ross Brisendan]

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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 10 Mar 2017 - 0:55
Avec quelle gratitude reçut-il cette main destinée à calmer ses alarmes! La gorge nouée par l'émotion que lui inspirait cet homme manifestant son désir de le soutenir dans le malheur, il songea que le meilleur moyen d'éclairer ses doutes consisterait à éprouver la solidité de leur lien sous la rigueur des tempêtes du destin. Habile de ses mots, le banquier devrait conforter par des actes le souci qu'il affichait de préserver le bonheur du jeune homme.

Ross lui parlait de bien-être quand lui-même songeait déjà à sa survie. Sottise de sa part que de se préoccuper de proroger ses jours sans y instiller la saveur intense d'une félicité parfumée de calme et de volupté, l'euphorie des voyages, le sel amer de larmes véritables? Le sarcasme du banquier le comparant à un automate l'aurait-il tant vexé s'il ne contenait point un fond de vérité? Engourdi derrière sa cuirasse d'hypocrisie, il n'aurait jamais songé que M. Brisendan chamboulerait autant son confort fallacieux...

Abandonnant la défroque du capitaine pour se parer d'élégants atours, le garçon s'amusa de constater qu'une frontière avait été franchie: il lui semblait désormais partager une première forme d'intimité avec le dignitaire vis à vis duquel il ne craignait plus d'exposer les marques de ses vieux tourments. Intimité véritable ou fantasmée, seul l'avenir lui permettrait de le déterminer.

Les étoffes se révélèrent une caresse particulièrement agréable pour ses chairs, se substituant au tissu rêche pour mieux lui rappeler qu'il ne faisait plus partie de ce monde constitué de travailleurs maritimes. Remontons sur scène, oui.
"A propos de nos personnages, comptez-vous décliner votre véritable identité une fois parvenu à terre? Souhaitez-vous de moi que je continue de jouer le rôle de votre secrétaire? Dans ce cas, il me faudra un nouveau nom..."

Cette remarque l'amusa pour une raison qui échapperait nécessairement à son interlocuteur: quoique accoutumé à s'entendre nommer Onésime, ce patronyme n'était pas celui qui lui fut attribué lorsqu'il vint au jour; changer à nouveau d'appellation avec la bénédiction de son tuteur serait une forme de répartie à ses questions, une façon de lui montrer la facilité avec laquelle il se fondait dans une nouvelle identité. Là où un petit nobliau aurait probablement rouspété de devoir incarner un serviteur, le pupille se mettait à la disposition de M. Brisendan pour lui servir d'alibi dans leur escapade.

Il finit d'enfiler sa veste et, faute de miroir, se tourna vers celui qui partageait l'habitacle en sa compagnie. Il le trouva bien changé dans sa nouvelle tenue et sa prunelle refléta un instant l'admiration et le respect qu'imposait cette silhouette respirant l'aisance et la majesté. Par delà le prestige qu'exhalait le vêtement, il savait néanmoins que se cachait un individu fascinant dans ses contradictions, humble et puissant, mélancolique et enjoué; un être qu'il se sentait honoré d'avoir en partie percé à jour et qu'il comptait bien côtoyer suffisamment encore afin d'accroître la connaissance qu'il en avait.

"Comment me trouvez-vous?" interrogea-t-il, se demandant s'il avait vraiment l'allure d'un employé secondant son patron en voyage, car c'était bien évidemment là sa seule préoccupation...
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 10 Mar 2017 - 13:42
"A bord du bateau, vous porterez le nom de votre choix. Nous y jouerons ces rôles établis hier. Notre brave équipage n'a pas à en savoir davantage à notre sujet, quelle que soit la fréquence à laquelle nous requerrons ses services. Mais à terre, voyons ! Je connais la moitié des personnes que nous croiserons, au bas mot. Cette île n'est pas une île, c'est un pied-à-terre pour l'aristocratie, la bourgeoisie, et un terrain de chasse pour les commerçants les plus en vogue. Vous allez voir."

Le banquier se réjouissait à vrai dire de présenter enfin son élève au beau monde qu'ils pourraient rencontrer par hasard, et de lui faire l'étalage de tous les charmes de cet univers artificiel, sur lequel il avait remarqué qu'Onésime ne manquait pas d'aiguiser son ironie à la moindre occasion. Il ne s'illusionnait pas d'obtenir son respect pour cette caste particulière, fêtarde et sans soucis, à laquelle il appartenait de coeur, ou à cette autre caste besogneuse et abstraite à laquelle appartenait son destin ; mais il avait hâte de voir les yeux du jeune homme s'écarquiller devant les débauches de luxe et de divertissement dont étaient capables certains de ses amis, et de voir les yeux des autres s'attacher à ce nouveau compagnon qu'il promenait à sa suite, en s'interrogeant à son sujet. Ce serait ici moins intimidant qu'à la cour, moins dangereux aussi dans un sens, car une sorte de trêve semblait de mise sur ces plages dorées ; on ne s'y souciait guère que des pickpockets sans peur qui se risquaient à braver la sécurité omniprésente. Les intrigues et les poisons semblaient n'y avoir pas cours, et l'on n'y avait pas vu de duel depuis bientôt six ans. Ils n'étaient bien sûr que différés ; et l'enivrement d'un paradis imaginaire faisait d'ailleurs beaucoup pour alimenter ensuite les scandales de la capitale.

Revenant auprès de son pupille pour le détailler du regard, après avoir soigneusement ajusté sa propre tenue, Ross eut un sourire malicieux et charmeur, en soulevant entre ses doigts pincés les épaulettes discrètes du veston bleu sombre, pour les faire retomber bien en place. Etant le plus jeune d'une famille irréprochable, il n'avait guère eu l'occasion d'habiller les autres, qui se méfiaient d'ailleurs de son style. Ses amitiés les plus intimes lui en offraient la chance. Mais il s'abstint de toute critique : de petites négligences étaient à attendre, dans son cas également. Quelle idée de ne pas posséder de miroir à l'endroit où l'on s'habille ! Il ne songeait pas un instant au danger que peut représenter une psyché renversée pendant une tempête océanique.

"Voilà. Maintenant, vous êtes parfait."

Pendant quelques secondes, il parut hésiter. Son regard s'évada en direction des cheveux ébourriffés de son jeune ami, qu'il remit en place dans la mesure du possible. Une partie de lui souhaitait ardemment demeurer dans le secret de cette cabine, et fuir le beau soleil qui luisait au-dehors comme un oeil attentif à leurs moindres mouvements. Il résista à l'idée de retourner la question ; son expérience lui indiquait qu'une telle conversation pouvait rapidement se transformer en tout autre chose. Mais non... pas de folies. Que cette devise le gênait donc aux entournures !

En jouant de nouveau avec son pendentif, il gagna l'extérieur comme un homme qui abandonne le terrain, et s'étonna de voir l'équipage le suivre des yeux comme s'ils ne le reconnaissaient pas. Il était pourtant parfaitement lui-même sous ces dehors rutilants. Il se dirigea vers la passerelle, attendit que l'on remonte un tonneau d'eau douce, et s'y engagea en se maintenant fermement à la corde, peu disposé à faire un nouveau plongeon dans l'eau hideuse d'un port, si plaisant soit-il. Voilà ! C'était fait. Il avait échappé à la tentation. Son regard un instant voilé reprit son éclat en se promenant sur les mille possibilités qui s'offraient à leur curiosité.

"La meilleure chose à faire, en débarquant, consiste à lire les affiches. On en colle de nouvelles tous les jours. Voyez, les colonnes qui servent à cela sont devenues de véritables monstres sous ce manteau de papier."

Les événements les plus vantés pour la journée à venir tournaient autour de deux thèmes : une compétition de lutte qui avait lieu sur la plage la plus huppée de l'île, ce qui parut enchanter Ross au plus haut point ; et un meeting que tenait un penseur obscur sur des questions humanitaires des plus sombres, affiche à laquelle une main mutine avait dessiné des moustaches à pouvoir y pendre son chapeau. La musique du festival arrivait jusqu'à eux, et quelques groupes endimanchés se dirigeaient dans cette direction, parfois en adressant à l'héritier des Brisendan un petit signe de salutation. Nul ne semblait douter qu'on le verrait là-bas ; aussi, nul ne s'arrêta pour faire la conversation. Mais lui-même se pencha auprès de son pupille pour indiquer tel ou tel passant, et lui rappeler qu'il en avait entendu parler au cours de ses leçons. Il y avait là du beau monde.

"Vous semblez faire très bonne impression. Dame Argenteil vous a gratifié d'un sourire. C'est assez rare pour être signalé. Allons-y, je connais le site, les meilleurs gradins seront rapidement pris d'assaut ! A moins que vous ne préfériez assister à un débat charmant... sur les choses horribles qu'accomplit l'espèce humaine à l'autre bout du monde ?"

Avec un amusement des plus légers, il désigna la paire de moustaches gribouillée en hâte. Fallait-il être sort pour venir présenter un tel débat ici ! Seuls les mauvais esprits prendraient la peine d'y assister, pour accabler l'orateur sous les lazzis, ou pire, faire semblant de participer uniquement pour tourner ses arguments en ridicule, et y aiguiser les crocs de leur esprit. Ross n'aurait pas voulu être à sa place. Mais il avait fait un mauvais calcul, c'était tant pis pour lui.

Et puis, quel sérieux sur cette affiche... Toute la misère du monde. A côté, l'affiche du festival de lutte resplendissait de couleurs et de slogans spirituels. Tout le confort serait réuni pour que l'assistance vive une expérience passionnante, échange des ragots mondains en toute quiétude, et profite du combat sans ressentir un brin d'inconfort – hormis ceux qui se risqueraient sur l'arène pour le plaisir, mais ceux-là, comme cet orateur à moustaches, ne feraient que recevoir la monnaie de leur pièce.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 10 Mar 2017 - 16:19
A l'atmosphère confinée de la cabine ouatée de désir inavoué succéda le soleil dont la lumière éclatante invitait les deux hommes à surveiller leurs actes et leurs paroles. Le garçon modeste se désolait de la distance que sa nouvelle tenue imposait aux marins, regrettait la part d'obscurité qu'il avait fuie avec un soulagement mêlé de déception. Le retour à la terre s'accompagna de cet éternel temps d'adaptation où l'homme tangue sur un sol absurdement rigide, étonné de ne plus trouver sous ses pieds un parterre dansant.

A l'équipage de braves gaillards, robustes et travailleurs, succéda une foule apprêtée, policée d'une courtoisie au vernis craquelé sous les brocards. Les ombrelles tachetaient d'ombre les robes à tournure et les gants des messieurs sur les bras desquels venaient s'appuyer félinement ces galantes dames; leurs regards curieux sous une expression désintéressée confrontait en son sein l'angoisse de commettre quelque impair et l'humeur joueuse se félicitant de tromper si bien ce monde au masque étincelant: sans tarder, il arbora son propre domino de morgue émaillé d'espièglerie.

Le port droit, la tête haute, il s'approcha des colonnes où la philosophie semblait perdre la bataille contre le divertissement sportif; En écho, une lutte s'initia en son âme, partagée entre le désir d'oublier la misère pour s'abreuver d'un remède récréatif et l'envie de constater le jugement porté par les dignitaires et la bourgeoisie sur ceux frappés du sceau de l'infortune. Comment justifiaient-ils tant d'inégalité?

Son tuteur ne tarda guère à lui signifier sa préférence. Les informations précieuses, distillées avec parcimonie, lui remémoraient l'apprentissage qu'il avait à faire de cet univers méconnu. Il avait entraîné M. Brisendan dans son milieu, entrouvrant la porte de son passé pour mieux la lui claquer au nez, ce ne serait que justice de lui rendre la pareille, se lancer à l'abordage d'une société dont les codes lui échappaient toujours.

"Je vous suis, Monsieur."

Mêlés à la foule, il s'y sentit étrangement insignifiant et décalé; la proximité du haut personnage à ses côtés amenait à lui des regards qui l'eussent probablement ignoré en d'autres circonstances. Il avait non seulement la responsabilité d'endosser parfaitement son rôle pour sa sécurité, mais également le devoir de ne pas démériter et entacher la réputation de son protecteur par un faux pas immédiatement repéré dans un ballet si bien réglé.

Le public se dispersa sur les gradins dans un brouhaha joyeux. L'éloignement de la capitale semblait avoir levé de leurs mines l'aspect austère et compassé régnant encore sur les figures des salons ambrosiens: combien de temps faudrait-il aux dignitaires de l'empire pour retrouver leur trompeuse insouciance et leur gaieté? Ici, point de sévérité affichée, à peine se payait-on encore d'un respect envers le défunt prince en évitant les accoutrements extravagants.

"Cette pauvre Pétunia est aussi vulgaire que la fleur de son nom. Regardez-la glousser devant ce benêt d'armateur. Quand je songe à son ancêtre la baronne d'Armagnac, toujours si digne, je prie les dieux de m'éviter un tel déshonneur!"
Onésima hasarda un oeil vers sa voisine et reconnut une dame que Ross lui avait désignée comme la Comtesse d'Aigremont peu après leur arrivée au port d'Estretac. L'interlocutrice de cette noble femme hocha gravement la tête tout en dirigeant son regard vers une donzelle qui se divertissait en envoyant par le biais d'une amie de petits plis parfumés à un jeune homme la dévorant du regard. Onésime se retint de pouffer en distinguant dans la jouvencelle la fille de la comtesse indignée.

"Avez-vous souvent assisté à des compétitions de ce genre?" demanda-t-il à son tuteur afin de cacher son amusement. Bien loin des véritables batailles où l'humain couvert du sang de ses frères plonge sa lame dans les chairs et abrutit son coeur sous l'horreur du carnage, ces jeux visaient à donner à ces ladies quelques frissons, leur permettant de fantasmer une existence guerrière bien loin de leur routine stérile. Quant aux hommes, sans doute y puisaient-ils le goût de la bravoure qu'ils oublieraient tout aussitôt pour fumer le cigare.

Sa prunelle errait sur cette marée humaine, plus mystérieuse que l'onde pour le pupille peu accoutumé à ces joutes psychologiques, à ces communications non verbales lourdes de sens. La présence de M. Brisendan lui était infiniment rassurante dans ce théâtre étranger, comme le souffleur apaise le comédien débutant. Le jeune homme se remémora un instant la tendresse avec laquelle il avait rajusté son vêtement et coiffé sa chevelure sur le navire, puisant dans ce souvenir autant de trouble que de courage. Un sourire, à peine esquissé, un voile lointain pour ses yeux, vinrent dissimuler à ceux qui s'intéresseraient à lui l'objet de ses pensées.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Ven 10 Mar 2017 - 17:11
Pour entrer sur la plage, à cette heure d’affluence, et profiter de ses charmes éclectiques, il fallait naturellement payer. Avant de s’y rendre, le banquier fit donc un crocher par l’agence Gobelin du port, s’assura que le message remis plus tôt était déjà télégraphié à l’agence principale, s’enquit brièvement de la réponse, et retira quelques devises qui leur tiendraient bien la journée. Quelques minutes au guichet y suffirent. Puis il balaya cette brève entrevue avec la réalité pour replonger dans le rêve de ce voyage inattendu, et l’humeur légère qui semblait habiter tous ceux qui posaient le pied sur ce rivage enchanté.

Bien loin de se douter à quel point les divertissements locaux pouvaient apparaître incongrus aux yeux de son pupille, Ross était cependant conscient de le surprendre, et employait à vrai dire cette occasion de passage pour détecter les éventuelles faiblesses que causait cette surprise chez un spectateur inexpérimenté. Il était cependant bien trop conscient des regards en coulisse ou plus francs qui pesaient sur eux pour tenir le moindre propos à ce sujet. Au lieu de cela, il répliqua dans un rire affecté, en s’éventant un peu avec le programme qui venait de leur être distribué, comme il l’aurait fait en entendant ces mots de tout autre courtisan de ses amis :

“Assisté ? Mon cher, j’ai moi-même remporté un ou deux de ces tournois, en mon temps. Tenez, jetez donc un oeil à ces boissons. Il faut absolument que vous goûtiez celle-ci… et celle-ci.”

Un ou deux, parce qu’il en avait remporté un, et qu’une autre qualification n’était pas passée fort loin. Mais Ross avait deux torts : il ne prenait jamais le risque d’une fracture presque certaine, pour lui-même d’abord, pour son adversaire ensuite. Il respectait à la lettre les consignes de l’affrontement : maîtriser l’adversaire, non le briser. Il avait d’ailleurs entendu dire que dans d’autres contrées, c’étaient des chevaux sauvages que l’on affrontait ainsi, jusqu’à les rendre propres à servir de présent à quelque noble dame choisie parmi l’assistance. Plus civilisée, Ambrosia organisait des rencontres entre adversaires pareillement policés.  Après plusieurs défaites d’affilées, il avait reconnu que son âge ne se prêtait plus guère à ces souples cabrioles – et surtout, il avait brièvement rencontré lors d’une soirée son adversaire du lendemain, qui l’avait fort plaisamment persuadé de renoncer à l’affronter. Il n’estimait pas avoir perdu au change.

Point de catégories : pour le plus grand divertissement du public, on était libre d’affronter qui bon nous semblait, et l’ego des participants faisait que bien souvent, la chose se réglait à l’applaudimètre.

Sur des gradins de bois blanc, abrités du vent et du soleil du littoral par de larges auvents aux rayures élégantes comme des ombrelles de dame, les spectateurs privilégiés se rangeaient par petits groupes qui babillaient et s’agitaient, comme autant de volières d’oiseaux exotiques.  L’arène de sable clair environnée de cordes aux faux aspect marin et rustique offrait aux combattants un vaste espace dans lequel évoluer, feinter, rouler et riposter ; et ceux qui maîtrisaient l’art de faire sauter le sable aux yeux de leur vis à vis ne s’en privaient jamais.

A la faveur d’un coup particulièrement splendide qui départageait les deux premiers champions, et qui fit lever la foule en liesse dans une ovation générale, il glissa quelques mots à l’oreille de son aimable voisin, en lui prenant le bras pour attirer son attention : il n’avait pas perdu de vue le manège qui se jouait à quelques pas, entre les femmes éminentes qui s’éventaient presque aussi délicatement que lui. A vrai dire, elles étaient toutes en proie à des troubles bien trop visibles pour que l’on puisse parler de délicatesse. Voilà qui était plaisant en ces lieux, ludique même : les masques étaient présents, mais bien mal accrochés. Chacun s’amusait à déséquilibrer celui des autres, tout en veillant de temps à autres à rajuster le sien. La lutte joueuse avait lieu dans les tribunes, tout autant que sur le sable. Il sentait que cette ambiance demi-mondaine apprivoiserait bien plus efficacement Onésime qu’une invitation directe aux plus grands banquets du pouvoir central.

“Je crains bien que vous n’ayez une touche. Souhaiteriez-vous tenter votre chance dans l’arène pour ses beaux yeux ? A propos, n’oublions pas que je suis censé vous traîner ici pour vous dévergonder, sous la forme d’une visite à ma sulfureuse maîtresse. Semons quelques indices la concernant, puisqu’on nous observe et qu’on nous écoute.”

Deux nouveaux candidats s’avançaient au soleil : c’étaient tous deux des combattants professionnels, l’un sec et noueux comme une branche de mûrier, l’autre fier et imposant comme un chêne ancien. Il était possible de parier, mais naturellement Ross déclina la proposition d’une créature affairée qui courait entre les rangs de la noblesse comme une fourmi pour recueillir leurs mises. Il aurait été presque sacrilège envers les commandements de sa famille de se livrer à un tel divertissement. Regarder les deux adversaires s’échanger des coups dignes des légendes épiques, par contre, c’était parfaitement accepté. Captivé malgré lui, il avait laissé sa main sur le bras d’Onésime, et lui indiquait par instants les figures particulièrement réussies de cette danse immémoriale.

Très franchement, cette main n'avait rien à faire là où elle était, mais dans ces remous de foule, c'était bien agréable de conserver un contact, fût-il ténu. Il n'en prit conscience qu'à la faveur d'une légère interruption dans leur échange. Leurs boissons leur furent apportées avec une célérité digne des meilleurs restaurants de la capitale ; il avait pris soin de recommander des mélanges dénués de tout alcool qui pourrait réveiller les excès de la veille, et notamment, gâcher leur contemplation en leur rendant la lumière solaire douloureuse à supporter. Après avoir trinqué "Aux dames", et trempé les lèvres dans son propre verre, il fit signe au jeune homme d'échanger : il tenait à ce que son expérience soit complète, et c'étaient, de notoriété publique, les deux meilleurs cocktails proposés sur Estretac.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Sam 11 Mar 2017 - 17:32
Captivé tout autant que son complice de fugue improvisée, sa prunelle fixée sur ces deux corps en action, il jaugeait par leurs assauts et leurs esquives la distance qui le séparait encore d'une telle maîtrise martiale. Les femmes se pâmaient, rougissaient, s'exclamaient, biches peu effarouchées, frémissant dans l'attente de connaître le vainqueur. Sous leurs beaux atours, ils n'étaient somme toute que des animaux. Il tâchait d'imaginer ce que ressentaient les jouteurs, baignés de soleil et d'encouragements hystériques, concentrés sur l'issue de leur lutte malgré les regards de la foule. Précision et efficacité dirigeaient leurs mouvements, bien loin des combats chaotiques qui avaient rythmé ses jours et ses nuits. Il avait pris de bien mauvais défauts, Darienne ne cessait de le lui rappeler sans pour autant réussir à déterminer en quel temps et en quels lieux il les avait acquis.

Les boissons commandées le tirèrent de sa fascination, sa prunelle luisant sous les ardeurs belliqueuses que faisait naître en lui le combat revint à cette réalité mondaine non sans une certaine déception. Comme son tuteur avait dû être heureux et fier de remporter pareil tournoi! Son esprit lui dépeint un Roslin plus jeune, entrant impérieusement dans l'arène avant de s'y battre comme un lion, recueillant finalement en sueur les hourras du public et les pâmoisons des dames; l'image ne manqua point de lui extorquer un sourire chargé d'attendrissement qu'une dame en quête d'ivresse eut la sottise de lui croire destiné.

Peu au fait de la conduite à tenir en pareil cas, Onésime ne put s'empêcher de goûter à la vanité que provoque le sentiment de plaire. Qui charmait exactement la noble spectatrice: sa tenue, sa mine, ou bien l'imagination qu'elle se créait de sa personne? En comparaison, M. Brisendan avouant l'attrait ressenti après ses éclats, ses mensonges, ses colères, attaché à lui malgré sa répugnance pour le pouvoir et ceux qui en abusent, malgré son tour pendable, malgré ses stigmates ou grâce à cela au contraire, M. Brisendan lui était infiniment plus précieux.

Séduire une infortunée créature pour l'abreuver d'illusions, préservant une bulle de paix fragile comme un songe ou se placer à sa merci en lui confiant le soin de ne jamais trahir les douloureux aveux qu'il pourrait avoir à lui faire? Enterrer son passé dans un cercueil d'oubli afin de protéger l'être aimé ou l'accabler du poids de ses vieilles souffrances? Où se situait l'égoïsme?

"Si vous me l'ordonnez, je combattrai Monsieur." Un regard fugitif à son tuteur lui déclarait cependant mieux qu'aucun mot "ce sera non pour elle mais pour vous". Il répugnait pourtant à se faire humilier de la sorte devant une foule entière, stimuler son épaule blessée au nom d'un divertissement futile sans que sa survie lui impose cet effort inutile. Aliénation amoureuse que désapprouvait vivement sa raison ignorée et dont il méconnaissait pour le moment l'étendue.

Quelqu'un capterait-il dans ce public l'inclination naturelle qui les portait l'un vers l'autre, constituée de contacts avortés tardivement et de regards ambigus? Pour mieux jeter le doute dans l'esprit de cet hypothétique importun, Onésime gratifia d'un sourire à peine perceptible la dame attirée par sa mine, déclenchant subséquemment un éventement délateur du pourpre qui avait gagné les joues de la dignitaire intéressée.

Il attacha son attention sur le duel à nouveau, puis sur le ton d'une confidence divulguée distraitement, destinée à être entendu de ses voisins, déclara à M. Brisendan:
"Oh, j'ai croisé Sandrina tantôt; elle m'a chargé de vous saluer et s'est plainte de votre récent silence."
Etait-il meilleur jouteur dans ces gradins parsemés d'ombre que face à Darienne? il comptait sur son protecteur pour lui signifier ses défauts une fois le calme retrouvé.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Dim 12 Mar 2017 - 22:34
D’un œil brièvement distrait, Ross suivait des yeux le dos musclé, soulevé d’une respiration erratique, et auquel la sueur collait encore le sable, d’un des concurrents sortis de lice. Il y avait là une sorte de tatouage indéchiffrable qui lui rappelait fortement quelqu’un. Sa réflexion – et, reconnaissons-le, au risque de diminuer l’estime de ce noble personnage aux yeux de nos lecteurs… ses souvenirs - lui dissimulèrent les échanges non verbaux qui se tramaient entre diverses personnes de l’assistance et celui qui se trouvait à ses côtés.

Il n’était d’ailleurs pas inquiet. S’il y avait bien un jeu qu’il maîtrisait, c’était celui qui s’opérait sur les gradins ; et jamais, au grand jamais, on n’avait subodoré dans ce petit monde fuyant qu’il puisse éprouver davantage pour un autre être du dit sexe fort que ces tendresses platoniques, teintées de loyauté féodale ou de communauté d’esprit poétique, qui n’entachent en rien les réputations de ceux qui les partagent. D'ailleurs, il était charmant et charmeur, à ses heures ; et hors de ses heures, on lui supposait pour ces dames le dédain qu'ont les vrais connaisseurs pour ce qu'ils peuvent et savent se procurer facilement au besoin.

On avait répandu de bien plus étranges bruits à son sujet : jusqu’à la fin de son adolescence, on avait même douté qu’il soit vraiment un homme. Il se réjouissait secrètement de la première occurrence que connaîtrait cette vieille histoire aux oreilles de son pupille, et de l’amusement ou de l’affliction que cela lui inspirerait pour leurs camarades courtisans.

« Pas si fort, voyons, » répondit-il avec un parfait naturel en lui jetant à son tour un regard appuyé, où se lisait une certaine malice. « Nous ne manquerons pas de lui rendre visite dans l’après-midi, mais le divertissement avant tout, que diable ! Vous découvrirez bientôt que les dames, qui vous semblent fort divertissantes à votre âge, peuvent aussi occasionner une certaine fatigue. »

Une indifférence dissimulée en désinvolture à but d’élégance, voilà le serviteur qui l’avait le mieux secondé depuis qu’il avait conscience d’en avoir besoin. Et quelque chose dans le caractère que lui avait manifesté Onésime lui indiquait qu’il saurait aussi en faire usage. Cela s’assortirait sans faux raccords au reste de ses couleurs visibles.

Cette fois, il n’avait pu manquer l’état d’agitation qui affligeait la grande dame concernée. Il y avait diverses manières de communiquer ses messages par éventail interposé, et quoique n’ayant jamais reçu de tels cours, c’était un langage que Ross comprenait et savait parler. On n’attendait d’un galant que sa compréhension, fût-il mort d’envie de répliquer sur le même ton ; ç’aurait été parfaitement inconvenant. D’ailleurs, il y avait dans cette pratique quelque chose d’archaïque. Son épouse n’en ignorait pas une subtilité, bien évidemment. Il n’avait pas envie de penser à elle pour l’instant. Il se contenta de désigner la dame d’un geste discret, en ajoutant sans se montrer trop spécifique, mais en espérant être compris à demi-mot :

« Et lorsque je dis bientôt… Peut-être ce séjour sera-t-il pour vous l’occasion de le découvrir. Cela dit, nous regagnons notre légitime domicile ce soir. Navré, mais ne faites pas de plans inconsidérés. »

Autrement dit, la dame, elle, en faisait. Ce papillonnement précipité des dentelles et des regards ne pouvait avoir qu’un sens, et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle brûlait les étapes. Un mouvement de la foule les cacha les uns aux regards des autres, alors qu’un second combat s’achevait dans une gerbe de sable, d’or et de gloire ; les serviteurs chargés d’assurer les soins immédiats des blessés se précipitèrent sur le terrain, pour soutenir le vainqueur qui avait risqué son échine dans un coup particulièrement audacieux. Transporté malgré lui par cette démonstration de virtuosité gratuite, Ross applaudit des deux mains.

« Vous avez vu ? Mon cher ami, en de pareils instants, je ne peux douter que notre pays se relèvera de son récent ébranlement encore plus fort qu’autrefois. Quelle belle jeunesse nous avons ! »

La dame de leurs pensées avait profité de cet événement, de cette houle, pour se laisser porter en apparence inconsidérément jusqu’à eux. Comme elle préférait grandement être abordée à faire les premiers pas, elle demeura sur la pointe des pieds comme une souris de cirque, le regard fixé à s’en faire mal sur la scène dans l’arène dont elle se moquait éperdument, et l’éventail faisant toujours mille signes à Onésime. Son tuteur comprenait qu’il avait négligé de lui enseigner cet aspect des relations mondaines ; il faut dire qu’il n’avait pas imaginé quelle impression ils feraient en paraissant aux yeux du Monde pour la première fois ensemble. Il était incapable de s’en sentir autre chose que flatté.

Une brève entracte fut décrétée tandis que l’on évaluait l’état actuel du vainqueur évacué : champion toujours en lice, ou brave sacrifié à son art. De la décision résulterait une nouvelle organisation des combats à suivre. En attendant, les arbitres firent appel à la noble foule réunie et émoustillée : que deux volontaires s’avancent… Une soudaine prise de conscience alerta le banquier et le fit tomber de son petit nuage : reculant soudain devant la plaisanterie, le semi-défi qu’il avait proposé plus tôt, il adressa un signe de tête négatif à son jeune voisin, le regard soudain sérieux. Pas de folies.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 13 Mar 2017 - 13:56
Le papillon de dentelles cessa son vol agité, les beaux yeux s'agrandirent de stupeur tandis qu'une main agrippait le délicat poignet occupé jusque lors à transmettre de rythmiques signaux.

"Chère cousine! Que faîtes-vous donc ici? J'ignorais que vous fussiez amatrice de ce genre de spectacles! La sensibilité de votre âme, votre délicatesse habituelle supportent-elles bien ces combats rigoureux?"
Onésime appela à lui sa volonté pour éviter à un importun éclat de rire de franchir ses lèvres face au spectacle de la dame "délicate et sensible" maudissant dans le secret de son coeur le hasard qui l'avait rapprochée de ce cousin intéressé dans le même temps que du minet convoité.

Ce dernier était un homme à peine plus âgé que le pupille, aux cheveux dorés par le soleil dont le vent dérangeait les boucles légères. Le nez aquilin, le front haut, le visage tout en angles aigus, sa figure n'était pas déplaisante et Onésime songea que la galante n'avait certainement pas perdu au change, avis manifestement peu partagé par ladite dame.

Ignorant l'histoire commune que son tuteur partageait avec l'un des combattants éliminé du tournoi, le jeune homme se sentait soulagé, délivré qu'il se trouvait des ardeurs de l'inconnue. C'était bien évidemment sans compter sur d'autres ardeurs, plus belliqueuses quant à elle, provenant du cousin jaloux, auquel les dernières oeillades de sa lointaine parente n'avaient pas échappé. Ce dernier, reconnaissant l'illustre héritier Brisendan s'approcha des deux compères.

"M. Brisendan, quelle joie pour moi de vous voir ici. Vous m'aviez favorablement impressionné dans l'arène, à l'époque où vous vous livriez à ces joutes. Aura-t-on le plaisir de vous y revoir aujourd'hui, peut-être avec votre jeune ami?"

L'amoureux infatué parlait sottement haut, ameutant l'attention de leur voisinage pour mieux leur faire ressentir la pression qu'exerçait la foule, avide de bataille et frémissant d'impatience dans l'attente de la poursuite du spectacle. D'un coup d'oeil, cet ennemi improbable avait jaugé leurs carrures et considéré que le richissime financier, connu en partie pour ses talents de jouteurs, serait de taille à humilier le pâle freluquet devant celle qui s'évertuait à lui faire remarquer ses rougeurs.

La comtesse d'Aigremont leur voisine avait d'ailleurs parfaitement entendu son tuteur se vanter d'avoir gagné de tels tournois naguère. Elle rentra dans ce jeu et confia très distinctement à son amie:
"Si Monsieur Brisendan nous faisait l'obligeance d'accepter ce défi, vous verriez qu'il a peu à envier aux précédents lutteurs."

Onésime, un brin étourdi par l'enchaînement des évènements, voyait le rêve de cette plage ensoleillée prendre une tournure étrange, fixé par ces regards lui intimant leur désir de le voir affronter son protecteur; Il songeait à la nudité partielle des combattants, au dégoût qu'il éprouvait de laisser apparaître son échine, à sa blessure, aux recommandations du médecin, aux solutions qu'il avait afin de se tirer de ce mauvais pas sans déshonneur. Sa prunelle capta la lividité soudaine de la jeune femme séduite bien malgré lui par son air et il se porta à son secours, l'invitant à s'asseoir galamment.

"Je crois que certaines des illustres spectatrices présentes parmi nous ont eu leur content d'émotion. Que diriez-vous de transformer ce duel martial en une joute musicale? Apportez-moi un violoncelle et je me ferai une joie d'égayer celles de ces dames qui désirent goûter des divertissements moins sportifs."
Il jeta cela du ton aimable et désinvolte de celui qui se met à la disposition de la gent féminine au détriment de ses propres souhaits, déménageant le lieu de la bataille sans renoncer pour autant à faire face à quelque adversaire honorable. Dans ce genre de circonstances, l'intonation était déterminante: eût-il paru hésitant qu'on l'aurait taxé de lâcheté, dédaigneux et ces messieurs se seraient offusqués de recevoir une leçon d'un tel blanc-bec.

Comment réagirait cette noble assemblée? Son tuteur agréerait-il cette idée? Tout occupé à maintenir son masque, il chassait ces questions visant à défaillir son aplomb, espérant qu'il serait dispensé d'entrer dans l'arène où l'astre brûlant ferait jaillir les cicatrices peu en accord avec son personnage de noble dandy au yeux de la foule curieuse.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 13 Mar 2017 - 17:13
Il était certain qu’à se placer ainsi au beau milieu d’un échiquier surpeuplé, une partie ne tarderait pas à se mettre en place d’elle-même. Les événements amenant à ce déclenchement s’engagèrent en quelques secondes avec la rapidité d’un feu nourri ; voici qu’ils étaient à présent environnés d’attentions diverses et d’intentions variées, qui se disputaient leurs moindres attitudes et décision avec plus de joie morbide encore qu’une volée d’oiseaux de mer. En quelque sorte, Ross en était ravi. C’était le ravissement d’un chasseur expert qui a trouvé moyen de s’introduire dans une fosse au lions, où il admire enfin l’approche des fauves qu’il a rêvé de côtoyer et d’abattre depuis des lustres.

« Apportez-moi un violoncelle, est-il donc cocasse, votre ami ! » répliqua le fat aux traits sculpturaux, en faisant fort mal mine d’être affectueusement amusé.

« Pourquoi cela, cocasse ? » repartit le banquier, en passant devant la semi-pâmée pour donner la répliquer à son fringant cousin comme si elle n’eût été qu’un vulgaire sac de pommes de terre. « N’y a-t-il pas, tout à côté, ce petit kiosque de bal qui égaya tant les soirées de l’été dernier ? A moins que vous ne vous en souveniez point. »

Il y avait dans cette dernière phrase une certaine taquinerie qui passa inaperçue des dames, mais ne manqua pas de faire reluire un certain avertissement dans le regard du blondinet compassé. Il est de ces exploits de garçonnière qu’on ne raconte pas devant une cousine convoitée. Ross se garda bien d’insister ; il lui avait suffi de laisser supposer qu’il pouvait, en cas d’hostilité plus affichée, sortir ses griffes à son tour. Le duel était, pour l’heure, verbal.

« Le kiosque n’est pas un magasin de musique. »
« Mais il y en a un juste en face. Croyez-vous qu’on nous refuserait ce petit emprunt ? »
« Cela semble bien de la peine à prendre, alors que l’arène nous attend... »
« Du moins ces dames pourront-elles participer. »
« Ce jeune Brisendan, toujours aussi galant conversationniste, » minauda d’Aigremont en rejoignant le débat, mettant fin au va-et-vient futile d’arguments et de contre-arguments qui aurait pu continuer, ma foi, aussi longtemps qu’un débat de philosophie appliquée.

Il y avait, à vrai dire,quelques dames sur le terrain des combats. Il arrivait qu’elles s’affrontent entre elles pour le plaisir des spectateurs masculins aux goûts les plus classiques ; il s’agissait alors bien souvent d’une mascarade aux accents exotiques quelque peu dérangeants, que Ross n’appréciait guère. En revanche, les combattantes bien réelles formaient de terribles adversaires pour les champions habituels, en les déconcertant par leur taille ou leur souplesse et par certains coups qu’elles semblaient seules à savoir porter. Pour avoir essayé, Ross devait bien admettre qu’un entraînement spécifique était sans doute nécessaire, et imaginait, quelque part sur ces îles, une vieille Darienne bornée qui n’acceptait que des jeunes filles dans son centre d’enseignement.

La petite compagnie, suivie des serviteurs de ces messieurs-dames, et d’un curieux que personne ne connaissait de nom, sans doute quelque journaliste endimanché, s’extrayit en babillant des gradins pour suivre la plage jusqu’au kiosque indiqué, à deux pas des terrasses et des boutiques portuaires. Le sable était de cette espèce qui gêne si peu les déplacements, y compris lorsqu’on les exécute avec des talons hauts ; le climat était mirifique, tout semblait réuni pour achever en beauté cette matinée si incongrue. Quant au kiosque, sous son toit oriental aux pointes légèrement spiralées, et son plafond aux fresques mosaïques, il offrait largement la place nécessaire pour tenir leur petit différend, à l’écart des beuglements réguliers qui émanaient de l’arène voisine.

Tandis que les serviteurs allaient quérir, qui un violoncelle, qui une flûte traversière, on déplia les chaises de plage entreposées au long de la balustrade, afin d’asseoir ces dames dans l’attente du duel. Ross étincelait d’impatience et de bonne humeur. Ceux qui ne le fréquentaient que dans l’enceinte de sa demeure l’auraient à peine reconnu.

« Comme je le proposais, nous n’allons pas laisser les charmantes arbitres de cette rencontre se morfondre à l’écart tandis que nos musiciens rivalisent. Etant un homme marié et respectable, je m’offre à leur donner le bras si elles souhaitent faire quelques pas de danse. Après tout, quelle meilleure manière de juger de l’attrait d’une œuvre musicale ? »

En voyant sa cousine tendre son bras gracieux, l'intéressant blondinet changea brièvement de couleur, mais se reprit de justesse ; il avait déjà un rendez-vous avec une flûte traversière. Ses deux bras étaient occupés d'avance. Ross se réjouissait secrètement de se rappeler toutes les occasions semblables où l'on était venu le remercier d'avoir permis, par l'organisation de tel ou tel événement romantique, une idylle maintenant parachevée en justes noces... après avoir craint, au moment de l'événement en question, qu'il ne cherche à pousser ses propres billes. Par-dessus l'épaule de sa cavalière, il sourit à son pupille auquel les serviteurs déjà de retour remettaient l'instrument réclamé. Briller en société : leçon première.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 13 Mar 2017 - 19:17
[Version pour flûte et violoncelle de l'oeuvre en question ici, mais l'autre interprétation proposée plus loin par un bandonéon et un violoncelle me plaît davantage.]

Les dieux en soient remerciés, M. Brisendan fort au milieu de la tempête se tenait brave ainsi qu'un capitaine insufflant leur dose de courage et de bravoure à son équipage défiant les éléments à ses côtés. Ces lames de mots, cette écume causée par les remous des intrigues lui étaient bien plus étrangères que les caprices de la nature: rester soudés, rester fort, la tête haute, boire le sel des vagues puis émerger ruisselant, accroché à la rambarde, au cordage, à tout ce qui peut nous maintenir en vie. Ce lien à son honneur et sa survie, cette corde miraculeuse était en cet instant son allié du sort, le défendant face aux sarcasmes du dignitaire enamouré.

Pas plus que les dames ne comprit-il les menaces sous-jacentes adressées au galant; tout du moins perçut-il la retraite du blondinet et si retraite il y avait eu, cela signifiait qu'elle avait été précédée d'un assaut. L'information est la clef, ses anciens maîtres espions le lui répétaient assez souvent, et s'il voulait ouvrir les portes de cet univers clos pour le commun des mortels, force lui serait d'acquérir ces instruments de pouvoir.

Sous un visage paré d'assurance et de fierté, Onésime cheminait parmi cette brillante société, les paumes légèrement moites et le coeur battant. Il allait jouer sous leurs regards, mouvant sa main sur le violoncelle qui épinglerait de fausses notes le moindre écart trop important de ses doigts sur le manche. Il se sentait heureux à l'idée de faire vibrer les cordes et les coeurs, invitation à ployer les corps sous le rythme impérieux de la danse, appel à la liberté qu'ils regrettaient tous, compassés dans leurs corsets et leurs costume complet; heureux et effrayé de leur déplaire, de ne pas réussir à fendiller le marbre de leur dignes visages, de compromettre sa réputation et celle de l'être qui le prenait sous son aile et lui témoignait sa confiance.

Onésime reçut l'instrument qui lui permettrait de briller ou de signer sa disgrâce avec gratitude des mains de serviteurs que les dignitaires ne remarquaient que lorsque le besoin ou le caprice rappelait ces êtres évoluant dans l'obscurité de l'anonymat à leur mémoire. Lui aussi allait briller dans l'ombre, accompagner de l'archet la mélodie que jouerait la flûte étincelante. Il avait le pouvoir de déséquilibrer le rythme, perturber son adversaire ou s'effaçant devant la grandeur de l'Art, créer avec cet intrigant une oeuvre de beauté. Il ne balança guère, ému par la joie enfantine du banquier métamorphosé, exorcisé loin des tristes fantômes de sa demeure.

Automate de boîte à musique? Un sourire lointain lui échappa, le déconcentrant un court instant tandis qu'il accordait l'objet confié à ses soins. Les explications et les éclaircissements suspendus par le temps reviendraient bien vite sous la lueur des étoiles, plus propices aux confidences que la sphère aveuglante sise au-dessus de leurs têtes. Les derniers réglages effectués, Onésime recueillit ainsi qu'un bijou précieux le témoignage de sympathie de son protecteur, l'enfermant dans l'écrin de son âme avant de se tourner vers le cousin jaloux qu'il gratifia d'un sourire sans acrimonie aucune, oubliant qu'il serait son compétiteur.

"Que Roya inspire notre musique et votre danse! Mesdames et Messieurs, à présent place au Libertango"

L'oeuvre était pour bandonéon et divers instruments à l'origine; il comptait sur l'inventivité de son collègue musicien pour reprendre à son compte la mélodie destinée à l'accordéon. L'archet levé, il inspira et entama ses pizzicati tandis que le flûtiste étonné transposait pour lui-même la partition destinée à une autre famille musicale. De fréquents coups d'oeil d'Onésime trahissaient l'attention et le zèle déployés afin de soutenir harmoniquement les aigus de la flûte de graves vibrations. Alternant avec le blondinet, le violoncelle revenait parfois sur le devant de la scène mélodique, le jeune homme frottant les cordes avec une passion que peu lui avaient connue, habitué qu'il était à jouer pour lui seul ou quelques rares intimes.

Le tango issu des milieux populaires avait gagné la faveur de la bourgeoisie avec le temps quoiqu'elle ne fut pas encore au programme des bals officiels. Un vent d'anarchie semblait presque souffler sous ce petit kiosque à l'architecture exotique, loin de la tempête agitant la capitale, les corps mouvant et enlacés portés par une musique ardente célébrant, encore et toujours la liberté: improvisation des pas, accord de deux silhouettes dont l'une se laissait guider par l'autre, presque abandonnée à son guide, proximité peu convenable en d'autres temps et d'autres lieux, dans la sphère publique aux règles étriquées.

He bien Monsieur Brisendan, je vais vous faire danser! Comme cette phrase revêtait un tout autre habit à présent, le pupille complice encourageant la fantaisie de son tuteur radieux à la faveur d'un violoncelle emprunté; la rage de la veille avait fait place à la tendresse dont il couvait l'éclat fâcheux d'une paupière conservant pour lui seul ce témoignage de sentiments inappropriés pour un être dont l'outillage était semblable au sien. Encore un secret, mais celui-là réchauffait sa poitrine d'une chaleur agréable et inconnue suite au long hiver qui avait régné sous ce sein douloureusement meurtri. Un secret si bien gardé que lui-même était inconscient de la musique qu'impliquait le rythme saccadé de ce métronome peu habitué à de tels emballements. Qu'importe, ils n'en étaient pas là.
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MessageSujet: Re: Spread your wings [Ross Brisendan] Lun 13 Mar 2017 - 20:49
Et pour danser, il dansa.

La cousine un peu vexée de servir d’accessoire, mais ravie de démontrer ses talents physiques sous les yeux de la proie qu’elle avait en vue, lui donna la réplique comme s’ils avaient été tous deux les adversaires, et non leurs partenaires musicaux. Et il y avait quelque chose de cela, en effet, dans la façon dont chacun virevoltait afin de se trouver face à face avec le violoncelliste. Elle croyait certainement que monsieur Brisendan, incarnation de la bienséance maritale, la détournait de l’objet de ses pensées en double qualité de mari bien élevé et de tuteur attentif, et la gênait ainsi pour le seul principe de la gêner ; ou peut-être, de rendre leurs déplacements aussi complexes que l’étaient les rivalités sonores des deux duellistes, par principe et par goût esthétique, en un sens. Elle était bien loin de se figurer à quel point les plaisanteries acerbes qui lui traversaient l’esprit à ce sujet étaient proches de la vérité.

Bien sûr, Ross avait déjà entendu Onésime jouer. Il avait insisté pour cela. Il y avait prêté l’oreille au détour d’un couloir, à d’autres occasions. Mais dans cet instant, il y avait davantage que de la musique dans l’air : il y avait de la tension, politique et sensuelle à la fois, presque de l’électricité. Alors que l’air s’acheminait vers sa fin, il se sentit saisi d’une intention des plus imprudents, mais résolut cependant de s’y livrer. Une dernière extension, un dernier salut, et, comme par la maladresse bien naturelle d’un athlète qui fatigue, il laissa basculer la cousine aux joues échauffées en direction du flûtiste, qui la rattrappa dans un geste des plus galants. C’était une superbe conclusion pour ce spectacle ; Ross demeura confus, au beau milieu d’un geste, comme s’il n’osait plus l’accomplir ; puis il fit une moue d’agacement ; et soudain, s’illuminant comme si une idée lui venait en tête, il se laissa tomber un genou en terre devant Onésime, en lui saisissant la main.

Il savait comment il se sortirait de cette folie – juste une folie, et il était le seul à la commettre, la Faculté approuverait. Un éclat de rire pour dissiper toute tentation de le prendre au sérieux ; un bond de funambule pour se remettre sur ses pieds, et saluer l’assistance toujours assise ; et quelques applaudissements généraux, car les deux musiciens, ayant peu à peu oublié dans l’exercice le peu d’opposition qui avait pu les renfrogner au départ, avaient parfaitement fait équipe par la suite. Impossible pour ce jeune soupirant blond comme les amours de se souvenir qu’Onésime avait souri à sa cousine, quand elle dansait diaboliquement bien avec Ross, comme dansent les femmes légères à peine dissimulées sous un vernis de bonnes manières. Et il s’en tirerait, mais pour l’heure, à la façon dont les comédiens observent une pause pour laisser naître le rire après une facétie, il demeura un instant immobile, les yeux rivés dans ceux d’Onésime auquel il adressa ces mots à peine essoufflés :

« Merci, maestro. »

Pas un seul faux pas. Surtout, pas un instant de malaise. Il se releva d’un bond, éclata d’un rire franc et communicatif, y entraîna les cousins enlacés, et seule la dame d’Aigremont parut s’en offusquer, ce qui était parfaitement dans la normale. Il la gratifia d’un profond salut, comme si c’était avec elle qu’il venait de danser. Le journaliste prenait des notes sur son carnet ; il releva le bord de son chapeau, et lui aussi arborait un sourire des plus désintéressés. La ligne de sa mâchoire avait quelque chose de plus solide qu’on ne s’y attendait généralement des professions littéraires ; son nez avait été brisé en son milieu, et redressé avec plus ou moins d’adresse ; il portait une vieille cicatrice sur la tempe. Avec tout cela, il n’avait pas plus de trente-cinq ans. Ce devait être l’un de ces journalistes de guerre qui évoluaient sur les franges les plus périlleuses de l’Empire. Il se leva, comme s’il en avait vu assez, adressa un petit signe de tête à l’assemblée – et particulièrement à Ross et Onésime semblait-il – et reprit le chemin de l’arène. L’une de ses jambes boitait légèrement. Le banquier, un rien déstabilisé, le suivit des yeux avant de se retourner vers ses camarades.

« Quel étrange personnage ! A-t-on jamais vu pareil comportement… Je sais, cela me va bien de m’exprimer ainsi. »

« Certainement un vulgaire plébéien, qui aura passé son costume du dimanche pour profiter d’un peu de musique, » diagnostiqua l’un de ses pairs. Plongé dans les bribes d’une rêverie qui s’évanouissait, il ne remarqua pas lequel. Eh bien, il aurait pu combattre, finalement. Celui qui l’avait si éloquemment supplié jadis de ne pas se faire son rival dans l’arène n’y mettrait sans doute plus les pieds. Il espérait que cet homme ait connu, du moins, quelques saisons plaisantes de victoires et d’orgueil, avant de subir le sort inévitable des compétiteurs sportifs acharnés. De son côté, il n’était pas mécontent de lui avoir offert, en guise de nouvelles, ce morceau de musique et ces quelques pas de danse.

Mais il n’était pas temps de songer à cela.

« Pardon, tout cela m’a ouvert l’appétit à un point que vous ne sauriez concevoir. Et il nous faut faire quelques achats pour cet après-midi... » La silhouette n’avait pas disparu derrière la dune artificielle, que Ross avait déjà repris sa maîtrise de soi : il laissa la phrase en suspens, puis la suivit d’un léger rire qui dévoilait un rien de gêne, totalement à dessein. De même, à dessein, il eut un signe discret – mais visible – pour qu’Onésime s’abstienne de commenter ces mots. L’assistance échangea quelques regards entendus, et il sut que le message était passé. Des bijoux ou des fleurs pour sa maîtresse, bien sûr. Quant à savoir pourquoi il comptait la présenter à son jeune compagnon… les suppositions les plus folles étaient de mise, et peu importait au fond la vérité. Il brodait pour eux une pièce de théâtre qui les enchantait suffisamment pour les distraire de la réalité.

Il aurait pu décrire tout cela à son pupille lors d’une leçon froide et désincarnée, ou encore lui fournir des ouvrages sur ce thème, à condenser sous la forme d’un petit essai ou d’un exposé. Mais à quoi bon ? Alors qu’il pouvait lui en donner la démonstration. C’était bien plus didactique.
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